Billet du lundi 12 décembre 2022 rédigé par Gérard Chesnel, membre du Conseil d’administration et membre fondateur de Geopragma.

                        « Zemin, toi qui es électricien, passe chez moi avec un tournevis pour réparer mon poste de télé ». Celui qui sollicitait l’aide du futur maître de la Chine n’était autre que son voisin Chen Yun, l’un des « huit immortels » du Parti Communiste Chinois, réapparu après la Révolution Culturelle en même temps que Deng Xiaoping dont il était plus ou moins le rival. Satisfait du travail de « l’électricien », Chen Yun aurait favorisé la carrière de Jiang Zemin, ce qui expliquerait la montée rapide de celui-ci dans la hiérarchie du Parti. Cette anecdote, véridique ou pas, se racontait beaucoup à Pékin en 1989, quand Jiang Zemin prit la tête du Parti. L’intéressé lui-même y était peut-être pour quelque chose. Il aimait rappeler ses origines plutôt modestes et il en rajoutait même. Lors des émeutes étudiantes qui conduisirent au massacre de Tian An Men, Jiang Zemin, alors Maire et Secrétaire général du Comité du Parti de Shanghai, disait être venu secrètement à Pékin déguisé en ouvrier. Il retrouvait sa vocation d’électricien, lui qui était en fait ingénieur en génie mécanique.

                        C’était bien dans la manière de Jiang Zemin, de paraître un peu rustaud et pesant, pour mieux cacher qu’il était en fait un remarquable tacticien politique. Toujours souriant et avenant, il aimait, devant ses interlocuteurs français, paraître francophile et même se piquait de connaître quelques œuvres de littérature française (en fait, essentiellement et comme beaucoup d’élèves chinois, Alexandre Dumas et Victor Hugo). Il parlait toujours avec une certaine admiration du château de Fontainebleau, où il avait sans doute été sensible à la présence des collections chinoises rapportées après le sac du Palais d’été.

                        Mais on ne devient pas Secrétaire général du Parti Communiste Chinois, Président de la République et de la Commission militaire centrale par hasard, et cet électricien d’occasion savait croiser les fils et établir les connexions utiles. Après Chen Yun, il devint le protégé de l’homme fort du moment, Deng Xiaoping, qui le préféra à Li Peng, jugé sans doute trop rugueux. Alors que les responsabilités étaient partagées dans la répression des étudiants en mai 1989, c’est le Premier Ministre, Li Peng, qui écopa du surnom infamant de « boucher de Tian An Men » tandis que Jiang héritait des fonctions de Zhao Ziyang. Il en fut de même à l’étranger. Ainsi, lors de sa « visite de réconciliation » mettant un terme à la crise consécutive à nos ventes d’armes à Taiwan, en avril 1994, le Premier ministre français, Edouard Balladur, craignant des réactions trop négatives en France, invita non pas son homologue, Li Peng, comme le protocole le voulait, mais Jiang Zemin. Cette manœuvre fit d’ailleurs long feu et ce fut, en définitive, Li Peng qui vint en France, Jiang Zemin ne venant que quelques années plus tard à l’invitation de Jacques Chirac, qui le reçut, privilège insigne, en son château de Bity. Mais ces égards eurent peu d’effet. Il ne faudrait pas croire, en effet, qu’il y avait alors un bon (Jiang Zemin) et un méchant (Li Peng). Jiang concentrait ces deux aspects à lui seul.

                        La plupart des articles publiés après sa mort rappellent le rôle décisif et positif (pour la Chine) que Jiang a joué pour le développement économique de son pays. Digne successeur spirituel de Deng Xiaoping, il fut un artisan résolu de l’ouverture économique mais ne lâcha rien sur le plan politique. Ceux qui estimaient que l’enrichissement des Chinois se traduirait immanquablement par un assouplissement politique, voire un début de « démocratisation » (quel gros mot), en furent pour leurs frais. Les adeptes du Falun Gong (du moins ce qu’il en reste) en savent quelque chose. De même sur les deux dossiers qui intéressent particulièrement les Occidentaux, le Tibet et Taiwan, la position de Jiang resta, sans surprise, immuable : le Tibet et Taiwan font partie intégrante de la Chine et aucun progrès ne sera fait tant que leurs dirigeants ne le reconnaîtront pas clairement.

                        Jiang Zemin, devenu l’un des dirigeants les plus puissants de la planète, éprouva quelques difficultés à se défaire de ses responsabilités, contrairement à son ancien Premier ministre Zhu Rongji, qui s’effaça volontairement et définitivement de la scène politique. Jiang, lui, traîna des pieds et conserva deux ans encore la tête de la Commission des Affaires militaires, au grand dam de son successeur Hu Jintao. Et par la suite, il continua d’être très actif en coulisse et essaya de placer ses pions à tous les endroits stratégiques. Toujours habile dissimulateur, il réussit à échapper aux campagnes anti-corruption déclenchées par l’actuel Président, Xi Jinping (les mauvaises langues disent qu’avec son « complice » Li Peng, il avait acheté de nombreux « terrains vagues » à Pudong, avant le développement économique faramineux de cette zone). La mort de Jiang Zemin, quelques jours seulement après l’expulsion rocambolesque de Hu Jintao du Congrès du Parti, laisse maintenant le champ complètement libre à Xi Jinping, même si Jiang n’avait plus, ces dernières années, qu’une influence de prestige.  

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