Article paru sur le site valeursactuelles.com (Héléna Perroud : Des chevaux du Tsar au cavalier de l’apocalypse – Valeurs actuelles) rédigé le 24 mai 2026 par Héléna Perroud membre du Conseil d’administration de Geopragma.
Le 28 avril dernier, dans le parc du Palais de Tsarskoïe Selo, une timide neige de printemps comme Saint-Pétersbourg en a le secret s’était invitée à une cérémonie peu commune. On inaugurait ce jour-là le cimetière des chevaux des tsars. Un lieu unique puisque de toutes les cours royales européennes, seuls les Russes enterraient leurs montures, et ce depuis Nicolas 1er.
Un Français était particulièrement à l’honneur : Jean-Louis Gouraud, grand spécialiste du cheval, écrivain, éditeur. C’est lui qui avait redécouvert l’existence de ce cimetière oublié de tous grâce à un article paru dans une revue française, Le Magasin Pittoresque, en 1860… Visité pour la première fois en 1988, et alors en piteux état, ce lieu lui a inspiré une véritable passion et il s’est promis de tout faire pour le restaurer. Il a fallu du temps, il y a eu des péripéties, mais le défi a été relevé et, après d’autres magnifiques restaurations, avec une touche française pour certaines comme le Salon Lyonnais du Palais Catherine voisin, le pensionnat et le cimetière des chevaux des tsars sont désormais ouverts à la visite. Et une plaque gravée dans le mur du pensionnat rappelle l’engagement sans faille de Jean-Louis Gouraud au service de la renaissance de ce lieu étonnant. Un beau geste de reconnaissance envers un Français, dans une atmosphère géopolitique glaciale entre nos deux pays.
C’est peu dire que les relations franco-russes sont aujourd’hui dégradées. En 2004, la Russie était perçue comme une menace par 3% seulement des Français ; en 2025 ils étaient 62% à le penser. Certes il y a des faits objectifs comme l’invasion de l’Ukraine en février 2022. Mais il y a aussi une montagne de malentendus et une très faible capacité de dialogue, de rencontres entre Français et Russes, à l’image de cette inauguration à côté de Saint-Pétersbourg, où la France officielle n’était pas présente. Et une guerre terriblement longue et terriblement meurtrière, qui a dépassé déjà en durée les 1418 jours de la « grande guerre patriotique » entre 1941 et 1945.
Reprenant le chemin de la Russie depuis 2025 après une pause de 6 ans, j’observe et j’essaye de comprendre ce qu’il se joue dans le pays. La situation actuelle me semble particulièrement dangereuse pour au moins trois raisons. D’abord l’intensification des attaques de drones contre le territoire russe commence à révéler les failles de la défense anti-aérienne dans un contexte où le front s’étend à la zone balte et la partie russe estime qu’il va s’étendre également à la zone arctique. La mentalité d’agressé augmente sensiblement dans la population et dépasse largement les régions du Sud de la Russie pour aller jusqu’à l’Oural, la région de Moscou étant la plus visée ces derniers jours. Ce qui n’enlève rien bien entendu au sentiment d’agression ressenti par la population ukrainienne depuis 4 ans maintenant. Ensuite la situation intérieure reflète un fort mécontentement, et pas seulement par les très fortes restrictions des réseaux internet. D’après l’Institut Levada (estampillé « agent de l’étranger », indépendant du gouvernement), la cote de soutien du président Poutine est passée en avril pour la première fois depuis novembre 2022 sous la barre des 80%. Ces dernières semaines ont été marquées par des déclarations peu habituelles de bloggers populaires comme de grands économistes, notamment Robert Nigmatouline qui a émis une critique remarquée et relayée sur le cours de l’économie russe pris depuis 30 ans. Enfin des élections législatives doivent se tenir à la mi-septembre – elles ont lieu tous les cinq ans – et risquent d’être un moment de tensions internes. Poutine a déjà pris soin de prévenir qu’elles se dérouleraient dans des conditions difficiles.
Tout ceci plaide côté russe pour une avancée diplomatique décisive et rapide. Si elle venait à échouer, le choix pourrait être fait par les autorités du pays de se donner les moyens de gagner la guerre. Ce qui signifie en clair que si l’Europe persiste à jeter de l’huile sur le feu en permettant à Kiev de cibler le pays en profondeur, Moscou aura recours à des armes comme Orechnik, voire à du nucléaire tactique ainsi que la nouvelle doctrine en matière de dissuasion le prescrit.
Dans ce contexte tendu, les autorités russes conservent néanmoins des égards pour la France. Notre pays ne figure pas sur la liste publiée mi-avril par le ministère de la défense russe des 21 usines en Europe – avec leurs adresses détaillées – qui fabriquent des pièces pour les drones utilisés par l’Ukraine. La Russie via Rosatom continue de livrer le matériel nécessaire au projet Iter à Cadarache. La Russie essaie de régler en bonne et due forme les concessions du cimetière russe de Sainte-Geneviève des Bois, où sont enterrés tant de Russes ayant fui la révolution de 1917. Mais le maire de la ville refuse de recevoir de l’argent de Moscou.
La France conserve une place à part aux yeux des Russes, du fait bien sûr de son statut de puissance nucléaire mais aussi du fait du prestige qui reste attaché à notre pays dans la mémoire collective russe. Il y a un an, une exposition étonnante et pleine d’amitié pour la France était consacrée, au Musée Soljenitsyne à Moscou, au 30ème anniversaire de l’élection de Jacques Chirac à l’Elysée. Dans quelques semaines on se souviendra à Moscou du 60ème anniversaire du voyage historique du Général de Gaulle en URSS du 20 juin au 1er juillet 1966, le plus long voyage à l’étranger fait par le président d’alors, qui entretenait avec la « Russie soviétique » comme il l’appelait une relation particulière. Dans le contexte dangereux qui est le nôtre, il faut de l’audace politique et de la créativité diplomatique. C’est dans ces moments où l’histoire a rendez-vous avec elle-même que l’Europe et le monde attendent la France.






