Billet d’actualité par Philippe Condé, membre de Geopragma.

 

C’est dans une période de grande tension avec l’Occident que le Président Poutine a prononcé, le 21 avril,  son traditionnel discours à la Nation, devant les parlementaires, les gouverneurs et les autorités religieuses, réunis au Manège, à deux pas du Kremlin. 

Contrairement aux attentes de beaucoup d’observateurs russes et Occidentaux, le discours du président s’est davantage focalisé  sur les problèmes intérieurs que sur la politique étrangère.  

Tout d’abord, Vladimir Poutine a reconnu que la crise sanitaire s’est traduite en Russie, comme dans tous les pays, par une chute du niveau de vie, une hausse des inégalités et de la pauvreté. De plus, depuis un an, le prix de certaines denrées alimentaires a fortement augmenté (jusqu’à 70%, pour le sucre ou l’huile), en raison, notamment, de mauvaises conditions météorologiques (hiver très froid) et de la hausse des prix sur les marchés mondiaux, qui a poussé les producteurs russes à préférer l’exportation au ravitaillement du marché intérieur. A partir du 1er juillet, afin de remédier (en partie)  à cette situation, les familles à bas revenus recevront des aides gouvernementales. Ainsi, les familles monoparentales recevront 5.650 roubles (63 euros) par enfant âgé entre 8 et 16 ans et les femmes enceintes en difficulté financière recevront 6 000 roubles (66 euros), l’objectif de cette mesure étant de supporter la natalité. La mesure la plus importante concerne le versement unique, au mois d’août prochain,  d’une aide de 10.000 roubles (110,5 euros) aux familles qui ont des enfants en âge scolaire. 

Enfin, dans la sphère productive, des mesures additionnelles (non chiffrées) seront prises pour soutenir les petites et moyennes entreprises. Au total,  selon les calculs du Ministère des finances, l’ensemble des mesures en faveur des ménages coûteront au budget fédéral 400 milliards de roubles  (4,4 milliards d’euros), sur deux ans, soit 0,2% du PIB annuel. 

L’impact sur l’économie de ces  propositions ciblées sur les ménages modestes sera faible, mais l’accentuation de la campagne de vaccination  contre le Covid-19, dont le Kremlin appelle les russes à se vacciner en masse afin d’atteindre l’immunité de groupe à l’automne prochain, et la levée des restrictions, jouent déjà un rôle positif.  En effet, au premier trimestre 2021, les ventes au détail ont  atteint le niveau de pré-Covid-19. Les russes, qui ont différé une partie de leur consommation  depuis le début de la pandémie, se sont remis à consommer. Selon Elvira Nabioullina, gouverneure de la  Banque centrale de Russie, l’économie russe devrait atteindre sa taille d’avant crise durant le second trimestre de cette année, soit un des retours  à la situation ex-ante parmi les plus rapides au monde. A la différence de l’Europe ou des Etats-Unis, qui ont beaucoup fermé leurs économies, la Russie qui a peu confiné, a moins  besoin d’un plan massif de relance. Cette croissance forte se traduit par une inflation élevée, 5,8% en rythme annuel au mois de mars, bien au-dessus de la cible de 4% de la Banque centrale, ce qui l’a obligé à augmenter son taux directeur de 4,5% à 5%, le 23 avril. Nous considérons que cette hausse intervient trop tôt dans le cycle économique et pourrait être facteur de ralentissement de l’économie à moyen terme. Mais le président a privilégié, une fois de plus, les projets d’infrastructure (des lieux touristiques aux routes) pour accentuer la croissance, en puisant dans les 180 milliards de dollars du Fonds souverain. En particulier,  il a proposé d’étendre la ligne ferroviaire à grande vitesse Moscou-Kazan à Iekaterinbourg, située juste à l’est de l’Oural. Ainsi, en 2024, en prenant en compte la ligne à grande vitesse St-Pétersbourg-Moscou (depuis 2009), ce type de réseau reliera la Baltique à l’Oural.

Depuis son arrivée au pouvoir, en mars 2000, Vladimir Poutine  s’est révélé  un grand adepte de l’orthodoxie macroéconomique. Mais, en période de faible croissance ou de chute de la production (2014-2020), une telle politique a un effet récessif sur la conjoncture. Or, la Russie a besoin d’un mix politique monétaire/budgétaire plus accommodant afin de continuer sa transformation amorcée après l’absorption de la Crimée en mars 2014.  

Par ailleurs, le maitre du Kremlin a esquissé les nouvelles étapes de lutte contre le changement climatique en engageant son pays à réduire les émissions à gaz à effet de serre (GES) sous le niveau de l’Union européenne. Les grandes villes russes devront réduire leurs émissions d’au moins 20%. Les catastrophes comme celle de Norilsk survenue le 29 mai 2020 (21.000 tonnes d’hydrocarbures déversées dans la rivière Ambarnaïa, suite à la rupture d’un réservoir de carburant du groupe Nornickel) devront être évitées à l’avenir. L’éventuel  pollueur devra payer les dégâts (principe pollueur-payeur). En mars 2020, ce principe a déjà été appliqué puisque la justice a condamné Nornickel à verser à l’Etat russe 146,2 milliards de roubles (1,66 milliard d’euros), dont 145,5 milliards de roubles sont allés au budget fédéral et 700 millions à la ville de Norilsk.

En matière de politique étrangère,  Vladimir Poutine a fortement dénoncé les multiples   attaques  et sanctions contre son pays, en remarquant que cela est devenu « une sorte de sport » de la part des pays occidentaux. Et pour mieux illustrer ses propos, le dirigeant russe a cité  Le Livre de la jungle de Rudyard Kipling«Ils bousculent la Russie, ici et là, sans la moindre raison. Bien évidemment, autour d’eux, tout comme autour de Shere Khan, fayotent de petits chacals, exactement comme Kipling l’a décrit. Ils hurlent en chœur pour plaire à leur souverain». Ainsi,  les petits chacals (alliés des Etats-Unis dans l’Otan)  fayotent pour attirer l’attention  de  Shere Khan (les Etats-Unis), ce qui démontre l’état d’extrême dépendance des seconds envers le premier, dans leurs relations avec la Russie. Les petits chacals sont donc prêts à tout pour plaire à leur maitre : le 18 avril, la République Tchèque a ordonné le départ,  sous 48 heures, de 18 diplomates russes, pour une affaire d’explosion d’un dépôt d’armes qui date de…2014. Puis le 23 avril, par « solidarité » avec Prague, les Etats baltes (toujours en pointe, en matière de russophobie) ont expulsé quatre diplomates russes et la Slovaquie trois. Le président russe a aussi souhaité que personne ne franchisse la « ligne rouge » et a promis une réponse « asymétrique, rapide et dure » en cas d’attaque. Ces « lignes rouges » seront décidées, coté russe au cas par cas. Cependant, ces lignes sont  connues en Occident : Ukraine, Bélarus, Caucase du Sud, Asie Centrale. Après la chute de l’URSS, à partir de 1992, les autorités russes ont défini une nouvelle politique étrangère en mettant en avant le concept d’ «étranger proche» (espace ex-soviétique, pays baltes excepté, qui se sont rapidement intégrés à l’Occident) et d’ «étranger lointain» (le reste du monde). Cette distinction avait pour objet de montrer que la Russie resterait très attentive aux évolutions de l’ancien espace soviétique, d’autant plus qu’il y résidait 25 millions de russes. 

Par ailleurs, le Maitre du Kremlin a, une nouvelle fois, dénoncé  l’illégitimité des sanctions occidentales, tout en invitant à un dialogue mondial afin d’atteindre la stabilité stratégique et d’éviter les conflits. 

Enfin, Poutine a dénoncé le silence occidental sur la tentative de coup d’Etat déjouée contre le président bélarusse, Alexandre Loukachenko.  Une affaire, qui à ce jour, demeure très mystérieuse.  

En conclusion, une intervention très classique de Vladimir Poutine en matière de politique intérieure  et de politique étrangère. Un effort budgétaire modeste en faveur des plus vulnérables et des familles ayant des enfants en âge scolaire, et des promesses d’amélioration des infrastructures.  En cette année d’élections législatives  (en septembre prochain), nous attendions des mesures de relance plus importantes. Fidèle à ses convictions d’orthodoxie budgétaire et fiscale, Vladimir Poutine fait confiance aux ménages pour relancer durablement l’économie. Un pari risqué. 

Sur le plan international, la mise en garde contre toute intervention étrangère dans les affaires russes, ou de ses voisins ex-soviétiques, devrait décourager l’Occident  dans de telles tentatives, au moins à court terme.  Les lignes rouges resteront volontairement floues afin de surprendre l’adversaire, à la manière de l’Amiral Nelson à Trafalgar. 

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