Billet du Lundi rédigé par Pierre de Lauzun, membre du Conseil d’Administration de Geopragma.

      Faire la guerre, ou à un degré plus limité, soutenir l’effort de guerre de quelqu’un, est un acte à la fois coûteux et risqué. D’où l’importance centrale des buts de guerre. Or en l’espèce, au-delà d’un point de départ évident (soutenir un État agressé et envahi),  l’évolution des buts de guerre occidentaux pose bien des questions, car elle remet sur certains points en question l’architecture même du monde que ces mêmes Occidentaux et notamment les Américains prétendent construire. Nous allons le voir sous l’angle monétaire et financier.

La dérive idéologique occidentale

      J’ai évoqué ce sujet par ailleurs [1].  Je distingue trois grands types de buts de guerre: idéologiques, impérialistes et patriotiques. Je note que les deux premiers types favorisent les options guerrières, la première notamment, car une idéologie n’admet pas de compromis et tend à classer le monde entre bons et méchants. Ce faisant, on favorise l’ascension aux extrêmes que le processus de la guerre tend par ailleurs à produire. La guerre en Ukraine est sur ce plan particulièrement symptomatique. Côté occidental, surtout américain, la dimension idéologique a pris de plus en plus le dessus,  dans un grand récit de lutte des démocraties contre les régimes autoritaires. Cette attitude est dangereuse, notamment au vu de ce que cela signifie pour le monde de demain. Concrètement, sauf issue militaire improbable, la Russie fera partie du paysage international de demain. On peut évidemment désirer que l’issue de la guerre sera le moins favorable possible pour elle, et agir en ce sens. Mais sans de ce fait prendre de risque excessif, sans nourrir l’ascension aux extrêmes, et sans détruire des liens utiles ou des actifs. Déjà il était irrationnel de démanteler toutes les positions des entreprises occidentales en Russie, ou de boycotter sportifs et artistes russes. A fortiori de mettre en place des embargos dont les Européens souffrent au moins autant que les Russes.

Un monde nouveau fragmenté

      Mais, au-delà de ces faits immédiats, ce qui frappe le plus est l’absence de vraie vision à terme, hors improbable réalisation du scénario dans lequel les démocraties, aidant les Ukrainiens à bouter les Russes hors de leur territoire, provoqueraient un changement de régime à Moscou, montrant par là au reste de la planète qu’il n’y a qu’une voie gagnante pour l’avenir. Nous ne savons pas comment se terminera cette aventure (indéniablement absurde et condamnable dans le cas russe) ; mais nous pouvons voir que, d’ores et déjà, les moyens déployés par les Occidentaux, y compris à travers les sanctions, façonnent en partie appréciable ce monde de demain. Et c’est vrai aussi en matière économique et financière.

      Il y avait déjà avant cette guerre une forte poussée de remise en cause de la conception antérieure, qu’on peut appeler de mondialisme ouvert, notamment du fait de la Covid. Avec la mise en évidence des risques appréciables qu’on pouvait courir, au niveau de la sécurité des approvisionnements, du fait de tels événements naturels, et cela tant au niveau national qu’à celui des entreprises. Mais avec les sanctions contre la Russie, un pas nouveau majeur a été accompli, car cette fois l’interruption résulte d’une volonté politique. et elle bouleverse la logique antérieure tant des échanges que des investissements. Du jour au lendemain, l’approvisionnement pétrolier et gazier d’origine russe s’est trouvé anathème ; de même la présence de la Société générale ou de Renault en Russie. Pour les entreprises, cela veut dire que pour l’avenir, quand vous investissez à quelque part, ou que vous vous y approvisionnez, si vous êtes occidental vous devrez inclure un facteur majeur de risque politique, non plus seulement par changement politique local comme par le passé, mais du fait de décisions des autorités de votre pays d’origine (ou de ses alliés). Bien sûr on en avait eu un petit avant-goût avec l’Iran. Mais les enjeux restaient alors limités : dès lors, on pouvait considérer que ce n’était qu’un cas particulier et que le reste de l’activité obéissait toujours aux règles antérieures. Ce n’est désormais plus le cas, car l’exemple russe est trop massif, trop porteur de précédents. Dit autrement, si le pays avec qui vous travaillez peut d’une façon ou d’une autre déplaire gravement à Washington, vous courez un risque élevé.

      Réciproquement, du point de vue desdits pays, la possibilité de telles ruptures est désormais avérée. Déjà significatif pour le pays moyen, le virage prend un sens tout particulier dans le cas de la Chine, en outre proche de la Russie. En bonne logique, la jurisprudence russe pourra s’appliquer demain à elle, et elle le sait. Elle ne peut qu’en tenir compte pour l’avenir.

Le dilemme monétaire

      Il est en outre un domaine où ces considérations remettent tout particulièrement en cause les idées et les usages, qui est le domaine monétaire. On parle depuis longtemps et non sans motif du privilège exorbitant du dollar. Mais il reposait sur une idée implicite : que tout le monde pouvait investir et payer en dollar, et que le dollar était sûr, du moins politiquement. Or voici que non seulement les banques russes ont été exclues du système (et notamment des paiements par Swift, sauf exception), ou que les actifs d’une liste de personnages sont bloqués, mais surtout, les réserves mêmes de la Banque de Russie (en dollars et en euros, situées dans les pays occidentaux) ont été bloquées. Si on admet un ordre de grandeur de plus de 630 milliards (dont 40% au moins étaient dans les pays occidentaux en 2021), on voit l’importance de l’enjeu (le Financial Times parle de 300 milliards bloqués). Il est vrai que la Russie avait en partie prévenu le coup en transférant ses ressources hors d’Occident (où elles étaient à plus de 80 % en 2014) et en augmentant massivement son stock d’or, évalué à quelque 140 milliards de dollars, ce qui laisse au régime une marge de manœuvre, d’autant que le prix de l’or augmente. Mais désormais toute la planète sait que la sécurité des réserves d’un pays détenues dans un pays occidental n’est pas garantie. Certes on en reste à ce stade au blocage. Mais les fonds ne sont dès lors plus utilisables.

      La disruption serait bien entendue a fortiori encore plus grave si, comme certains le proposent (Josep Borrell par exemple), les Occidentaux dans leur escalade décidaient non plus simplement de bloquer, mais de confisquer ces actifs. Or si la chose est compliquée pour les oligarques (sociétés – écrans, questions judiciaires de responsabilité etc.), c’est à première vue plus facile pour les avoirs de la Banque centrale : ce sont des avoirs du pays, et ce pays en a agressé un autre, en lui infligeant des destructions massives. Quoi de plus simple politiquement que de financer en bonne partie la reconstruction de l’Ukraine (ce pour quoi les Ukrainiens par exemple évoquent jusqu’à 5 ou 600 milliards voire plus) avec l’argent de la Banque de Russie ? En clair, on façonne donc un monde dans lequel avoir des réserves dans une devise occidentale n’est plus une question purement monétaire ; ces réserves sont politiquement à risque.

      La même remarque vaut pour les transactions en dollars elles-mêmes. Les États-Unis ont décidé de bloquer les paiements par les Russes des échéances de leur dette extérieure (modeste il est vrai, qui s’élève à environ 50 milliards de dollars) – du moins si le créancier (ou sa banque) est américain. Certes, on savait déjà qu’il n’était pas innocent de faire de simples transactions en dollars : BNPP par exemple avait récemment dû payer une amende énorme pour des financements impliquant le Soudan, qui était alors sous embargo américain mais non européen. Pourtant aucune des parties n’était américaine ; mais la monnaie était le dollar (donc avec en bout de chaîne une compensation à New York). Là encore on pouvait espérer que cela resterait limité. Nous n’en sommes plus là. Maintenant quelqu’un qui a emprunté en dollars peut être déclaré en défaut de paiement (avec tout ce que cela entraîne) non pas parce qu’il n’a pas l’argent ou ne veut pas payer, mais parce que les États-Unis lui interdisent de payer !

      En réalité, c’est le sens même de ce qu’est une monnaie internationale qui change de sens. Ces monnaies (dollar et peut-être euro) ne sont plus neutres même dans leur usage par celui qui les détient. Elles sont en fait dans les mains du pouvoir politique du pays dont elles sont la monnaie, et il peut vous priver de vos actifs si vous lui déplaisez. En un sens, ce ne sont donc plus pleinement des monnaies.

      Je ne vais pas débattre ici du bienfondé de ces démarches, ni de leur efficacité. Je voudrais noter qu’on est là dans la construction d’un monde pour demain qui, hors le scénario improbable de la victoire totale, sera un monde plus fragmenté et politiquement polarisé, soit le contraire exact du monde défendu par ailleurs par les Occidentaux, Américains en tête. On risque alors de répéter la situation de 1945 : les démarches s’inscrivant pendant la guerre dans une logique de victoire ont alors débouché sur un rideau de fer – que les Alliés ne voulaient pas. De même ici : Russes et Chinois, et à leur suite bien d’autres, vont comprendre qu’ils ne pouvaient se fier aux outils communs que les Occidentaux présentaient comme mondiaux. Ils ont dès lors un intérêt majeur à développer les leurs, le plus découplé possible du reste. Quitte à continuer à jouer par ailleurs avec ces derniers lorsque le risque est jugé acceptable.

      La prétention universaliste de l’idéologie débouche donc sur l’effet contraire, celui d’un monde fragmenté, qui en matière monétaire est sans précédent dans l’histoire.


[1] Aide à l’Ukraine : quels sont nos buts de guerre ? www.pierredelauzun.com/Aide-a-l-Ukraine-quels-sont-nos.html

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4 comments

  1. thierry bruno

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    J’ai lu avec beaucoup d’intérêts les deux articles, celui-ci et le premier donné en cote [1]. Si les deux analyses présentent bien les buts (causes ou motivations d’ailleurs ?) de la guerre, il me semble que la lecture de la guerre en Ukraine est erronée. En effet voir dans la position américaine une position essentiellement idéologique est une erreur d’appréciation. Les Américains ont avant tout des buts impérialistes. L’idéologie est chez eux un faux-nez, ce qui leur importe est leur hégémonie que nous appelons naïvement mondialisation alors qu’en fait c’est le règne des Etats-Unis, ce fameux ordre mondial selon des règles… définies exclusivement par Washington. C’est d’ailleurs ce que confirme toute la démonstration sur la situation exhorbitante du dollar et les abus de pouvoir de l’administration américaine qui sont la conséquence de cette situation.
    Concernant la position de l’U.E, il n’y pas de position de l’U.E : il y a les Etats-Unis qui ont une position impérialiste, et l’U.E. qui sert, à ses dépens, cet impérialisme. En revanche, au sein de l’U.E., encore une fois, on peut voir l’Allemagne laisser les autres tirer les marrons du feu à sa place. Et elle manœuvre pour retrouver une position de force militaire qui lui était interdite depuis 1945. Elle annonce qu’elle va massivement se réarmer et, face à la Chine, elle se place en bonne élève des Américains, espérant peut-être en retirer un accès à l’armement nucléaire – sujet sur lequel à Berlin on pousse pour que la France mette à disposition de l’U.E. son arsenal nucléaire, ce qui serait purement et simplement un acte de très haute trahison. Que fait Macron ? rien, il gesticule mais livre des Caesar à Kiev avec, il semblerait des munitions interdites qu’on était censé avoir détruites.
    Sur les conséquences de la guerre, je ne suis pas non plus d’accord avec les conclusions de l’auteur. Il ne faut pas spécialement espérer un affaiblissement de la Russie qui, ici, livre essentiellement une guerre patriotique visant à faire cesser la course à la guerre des Etats-Unis via l’OTAN. Il est regrettable évidemment que cela doive se traduire par une guerre dont l’Ukraine fait les frais. Mais qui a fait de l’Ukraine le terrain de jeu de l’impérialisme américain sinon les hommes qui sont au pouvoir à Kiev actuellement ? Qui mène une guerre atroce depuis 8 ans au Donbass dans l’indifférence des donneurs de leçons qui s’offusquent aujourd’hui de l’invasion russe ? encore les hommes de Kiev. Et pour faire cesser cette guerre, qui suit la politique du pyromane américain en demandant toujours plus d’armes sinon Zelinsky qui sacrifie son peuple ? Alors, à la fin de cette guerre, il faut au contraire espérer un affaiblissement significatif des Etats-Unis, afin qu’ils cessent d’aller faire la guerre ou financer des guerres à des milliers de km de chez eux, bien à l’abri sur leur continent-île. Qu’enfin cet impérialisme s’effondre et que renaisse un monde mulitpolaire tel que le définissait le général de Gaulle qui se fondait sur le sentiment national : « Ce que nous faisons n’a rien à voir avec le nationalisme. Le sentiment national est un sentiment naturel à toutes les nations, à tous les pays. Il est aussi naturel que l’amour filial ou que l’affection familial. Il est souhaitable qu’une nation veuille vivre, se défendre, se perpétuer. Un peuple n’est bien dans sa peau que s’il forme une nation indépendante. Le nationalisme, ça consiste à affirmer sa propre nation au détriment des autres. Le nationalisme, c’est de l’égoïsme. Nous, ce que nous voulons, c’est que « tous » les peuples affirment leur sentiment national. […] Que tous les peuples du monde forment des nations et soient protégés par des États qui coopèrent entre eux. » Et espérer qu’enfin les dirigeants européens retrouvent le chemin de l’indépendance à l’égard de Washington, et de la coopération entre eux dans l’intérêt de leurs peuples respectifs.

  2. Roland Paingaud

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    « disruption »
    est le verbiage avancé qui montre qu’on est à la pointe du monde en marche ;
    les veaux français à prétention spirituelle universelle, en particulier leurs élites, sont invariablement victimes de ces innovations verbeuses conceptuellement creuses.
    Plus le lexique est ronflant, moins la substance perce.
    Ce que confirme cet article.
    BFM, presse, forums internet, symposiums, … , Géoblabla, même combat.

    • JEAN BERNARD PINATEL

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      Mon pauvre monsieur, vous faites partie de ces personnes qui ont un vocabulaire limité des élèves de sixième. DISRUPTION signifie « soudaine rupture ». Je ne vois pas en quoi le billet de Pierre de Lauzun est creux mais comme vous n’avez pas le niveau pour suivre GEOPRAGMA et que personne ne vous y oblige allez plutôt vous informer sur le site de Yann Barthès ou de Cyril Hanouna le vocabulaire utilisé dépasse rarement les deux cents mots

      • Roland Paingaud

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        Vos insultes en réponse au respect de la langue que vous ont léguée des siècles d’affinement de votre patrie, respect dont l’oubli suit la veulerie générale dans laquelle les officiers dans votre genre ne sont pas les derniers, confirment mon commentaire initial ; mon vocabulaire n’est pas « limité » , il est homogène ; mais c’est une notion qui visiblement, et pas que sur Géopragma, heurte votre mental hétéroclite.
        Confirmation, de surcroît, que la pauvreté conceptuelle de l’accolement Géo et Pragmatique était dès le départ le signe du reste ; la géostratégie non pragmatique est probablement une géostratégie chorégraphique, ou philosophique … , avec votre distinction naturelle, visible sur la belle photo de supermarché, on peut s’attendre à tout.
        Quant aux « informations » qu’on obtient sur Géoblabla, du type très verbeux dont vous avez besoin, comme les articles du sous-fifre du Figaro R.Girard ( « Les Trois Erreurs De Jugements De V.Poutine » , j’en passe et des meilleurs ) , vous avez au moins à ce sujet un record : de l’outrecuidance.

        Roland Paingaud 18 rue des Ecuries 04320 ENTREVAUX

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