Relations internationales et antagonismes idéologiques

Le Billet du lundi du 04/11/2019, par Pierre de Lauzun*

 

A côté du schéma des relations internationales classique depuis les traités de Westphalie, fondé sur des rapports entre entités plus ou moins souveraines, d’autres facteurs sont régulièrement venus colorer ces relations. On peut citer ici les conflits de civilisations chers à S. Huntington, bien qu’historiquement on trouve peu d’exemples où un conflit significatif oppose ce qu’on peut décrire comme deux aires de civilisation (voir un billet précédent). Même si des différences culturelles profondes ont souvent contribué à renforcer les antagonismes et à les radicaliser : les conflits étaient et sont en général d’abord des conflits entre puissances. Ce n’est que dans le cas de l’Islam que ce terme pouvait acquérir plus de vraisemblance, dans son opposition avec le monde chrétien d’un côté, le monde hindou de l’autre. Mais justement l’Islam est spécifique par l’association étroite qu’il fait entre religion et politique, et donc sa proximité potentielle avec une idéologie politique. 

Cela nous conduit à mettre en lumière une autre type d’opposition, plus caractéristique de l’époque moderne au sens large, qui sont les conflits idéologiques. La guerre froide vient immédiatement ici à l’esprit, mais la seconde guerre mondiale dans une très large mesure aussi ; voire la première, du moins si on prend au pied de la lettre la propagande de l’époque. Comme si, à l’époque démocratique tout particulièrement, il fallait justifier les conflits par autre chose que les simples oppositions de puissance : par des oppositions entre un bien et un mal, moyennant bien sûr simplification éventuellement caricaturale de la réalité. Cette opposition idéologique n’oblitère évidemment pas la dimension de conflit de puissance, évidente dans tous ces cas, mais elle lui donne une caractère et une intensité toutes particulières ; elle peut en outre orienter les décisions prises, du fait de sa logique propre. C’est cette époque qu’on a pu croire un bref instant terminée en 1991 avec la fin de l’URSS.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Apparemment la domination de ce qu’on peut appeler l’idéologie occidentale, est considérable sinon massive : elle donne sa substance au discours international de tout côté, depuis les débats de l’ONU jusqu’aux argumentaires donnés par les faucons américains, en Iraq et ailleurs. Idéologie utilisée abondamment pour justifier des politiques, et notamment des interventions ici ou là, militaires ou non. Mais sans qu’il y ait désormais un adversaire idéologique clair. 

Les tentatives pour dresser une protestation, ou un début d’alternative, sincère ou pas, contre cette idéologie dominante sont timides et locales. C’est même vrai dans le cas de l’islamisme, sous ses différentes formes. Certes il représente un phénomène majeur. Soit comme prétexte à intervention, soit comme boutefeu, il peut jouer un rôle important dans les évènements. Mais il ne se situe pas à ce stade au niveau des grands rapports de force entre puissances, car il faudrait pour cela qu’une vraie puissance l’incarne. Sur la scène internationale il s’exprime en fait surtout sous la forme spécifique du terrorisme, dont la connexion avec de vraies puissances reste limitée. Certes un certain islamisme militant est revendiqué sous des formes diverses et souvent antagonistes par l’Arabie saoudite, l’Iran, et d’autres comme de plus en plus la Turquie. La première répand sa version rigide et extrême de l’Islam, à coups de dizaines de milliards, depuis plus de 50 ans (avec ses amis ou rivaux du Golfe), mais sans fédérer un véritable camp structuré comme tel. L’éventail de ses amis est pour le moins éclectique. Le second a su rassembler et mobiliser les communautés chiites dans un arc traversant tout le Moyen Orient, qui a actuellement le vent en poupe, mais sans sortir de ce cousinage par nature limité. Le chiisme reste fort peu missionnaire. La Turquie, importante comme puissance régionale, est peu suivie comme leader et reste à dominante nationaliste. Dans les faits donc, même si l’idéologie conditionne ces antagonismes et d’autres, le conflit de puissances reste prépondérant au niveau des relations de pouvoir. Reste que la résurgence indéniable de l’islamisme est un fait géopolitique majeur, qui peut l’être plus encore à l’avenir, si elle conduit à une modification suffisante des équilibres internes, et par là des priorités des pays concernés. C’est donc dans la pâte humaine des pays musulmans qu’est l’enjeu, avant les relations internationales entre puissances. 

 

 

Une autre source majeure d’alternative idéologique, potentiellement plus massive et plus significative, est l’évolution possible de la Chine. Au stade actuel, l’ancien antagonisme entre marxistes et occidentaux ne joue plus de rôle significatif au niveau mondial. Mais la Chine reste fondée sur des principes indéniablement différents et antagonistes de ceux qui constituent la doxa internationale, notamment américaine. A ce stade, cela ne prend pas chez elle la forme d’un programme idéologique conquérant. On peut même avancer que sa situation idéologique interne n’est elle-même pas stabilisée : il est clair que le régime cherche une justification à ce niveau, mais pour réussir il faudrait que cela prenne une forme différente et surtout plus élaborée. Elle pourrait tourner autour de l’idée actuellement latente d’un régime « éclairé », possédant une vision à long terme, qui est dégagée et mise en œuvre par des élites intellectuelles et sociales elles-mêmes sélectionnées à partir du peuple par le tamis du parti : on mêlerait ainsi une certain héritage léniniste plus ou moins maoïste (cher au président chinois actuel) avec des éléments de confucianisme récupéré (l’idée ancienne d’une élite supposée vertueuse au service du peuple, mue par le culte de la moralité publique). Mais la formalisation théorique de cela reste à ce stade limitée et déficiente, et non exportable. 

A ce stade donc la Chine n’est pas mûre pour jouer un rôle international significatif à ce niveau, même si dans son mode d’intervention on voit l’impact de la différence avec les pays occidentaux, notamment dans son indifférence affichée à toute « démocratisation » dans les pays qu’elle aide. Ajoutons que la tradition chinoise séculaire était plus introvertie que messianique ; même si la Chine ancienne avait progressivement assimilé des zones vastes, grâce à son modèle culturel et politique attractif pour ses voisins ou les pays dominés. Mais outre qu’elle n’a plus cette puissance d’attraction à ce stade, sous cette forme cela ne donnerait de réponse que pour les pays de son environnement immédiat, culturellement proches (Japon, Corée, Vietnam) – et ce n’est en rien le cas actuellement. En bref la Chine actuelle commence à faire sentir sa puissance, mais elle rayonne bien plus par son pragmatisme que par son modèle ou ses idées. Elle n’a en outre aucune expérience historique des relations de puissance. Mais le temps travaille pour elle. Et à terme, on ne peut pas exclure qu’elle construise un modèle alternatif plus puissant, idéologiquement rival du modèle américain ou occidental. On peut par ailleurs trouver dans la tradition chinoise ancienne, si elle est quelque peu revisitée, un modèle politique fort, et même des motifs à interventionnisme, y compris sur base moralisante ; ainsi chez Mencius, successeur principal de Confucius, qui justifiait la guerre s’il s’agit d’éliminer des « tyrans » opprimant leur peuple. La situation reste donc mouvante et pourrait nous surprendre. 

D’autres sources encore peuvent émerger à terme long : pensons à une civilisation ancienne comme celle de l’Inde, désormais en voie d’affirmation politique elle aussi. 

Mais il n’est pas inintéressant de considérer un autre cas beaucoup plus d’actualité, quoique bien moins dramatique que les exemples cités : celui des populismes. Bien entendu les mouvements ou personnages classés comme tels sont censés faire partie du monde des démocraties à l’occidentale. En outre, ils sont hétérogènes, et ne constituent ni un front ni même une alliance. Rien ne dessine à ce stade un antagonisme d’ensemble entre eux et les autres régimes se disant démocratiques. Néanmoins la manière dont ils sont perçus, tant par les médias que par la diplomatie de ces autres pays, présente des traits caractéristiques, où la dimension idéologique (en l’espèce de réprobation) est manifestement prégnante : PIS polonais, Orban, Lega de Salvini, Brexiters à la Boris Johnson, personnages comme Trump ou Bolsonaro sont fondamentalement ressentis dans le discours dominant comme des anomalies moralement condamnables, dans leur discours même. On les rapproche parfois même d’un autre réprouvé comme V. Poutine, malgré les différences évidentes – mais justement ce rapprochement est symptomatique. Certes, le phénomène n’en est qu’à ses débuts, et peut faire long feu. Le succès ou l’échec du Brexit, l’avenir politique de D. Trump, l’évolution de l’Est de l’Europe ou de l’Italie seront ici des tournants importants, parmi d’autres. Certes, même si le phénomène subsiste, la possibilité d’un front de tout ou partie de ces dirigeants paraît plutôt improbable à ce stade. Mais on ne pourrait pas exclure qu’une fracture durable s’installe dans la belle unanimité antérieure, colorant alors les relations internationales de façon appréciable, vu l’importance des pays concernés. Le consensus idéologique occidental pourrait se trouver alors fortement altéré. 

 

*Pierre de Lauzun, membre fondateur de Geopragma

[Le Courrier de Russie] – Opinion sur « Les nouvelles frontières d’un équilibre global » – 31/05/2018

Organisation impeccable, affluence et accessibilité des acteurs, rapprochements envisagés ou consolidés dans un concentré de dynamisme technologique, industriel et commercial, « Pavillon français » à la mesure de la vitalité résiliente de notre présence économique ‒ qu’un passage présidentiel aurait toutefois ragaillardie et qui mériterait, à Paris, une meilleure image que celle qui noie nos entreprises dans l’opprobre stupide jeté sur la Russie… le Forum économique international de Saint-Pétersbourg 2018 (SPIEF) aura semblé aux habitués de l’événement conforme au « Business as usual ».

Toutefois, si le regard se fait plus « géopolitique », il devient difficile de ne pas reconnaître que ce SPIEF a exprimé bien davantage que des opportunités d’affaires. N’en déplaise aux idéologues grincheux, les échanges lors de la table-ronde franco-russe, l’état d’esprit (et le body language) des présidents russe et français, l’atmosphère détendue au sein des délégations ont traduit une évolution sensible du niveau de compréhension et de la volonté de progresser dans le dialogue. La relation franco-russe semble avoir pris un nouveau départ, bien plus encore qu’à Versailles. Cette ambiance inédite s’est épanouie et élargie lors de la séance plénière, qui a rapproché les présidents russe et français, le Premier ministre japonais, le vice-président chinois et la directrice du FMI. Cette acmé aura en effet révélé autre chose qu’un front inédit contre Donald Trump et ses dangereuses foucades. L’échange fluide, sans tabou, et la connivence manifeste de tous les intervenants ont montré leur conscience partagée d’une urgence : celle de dépasser les schémas obsolètes d’un monde qui a vécu, pour explorer d’autres frontières, économiques mais aussi culturelles et stratégiques ‒ les « nouvelles frontières » d’un équilibre global en pleine réinvention. Ce nouveau monde n’est plus dans les limbes, il se dessine chaque jour plus clairement et finira par s’imposer, avec ou sans nous, selon notre capacité à nous affranchir de certitudes qui sont des aveuglements.

On peut, certes, insister sur ce qui manque, ce qui « cloche », ce qui dérange, et déplorer, du côté français notamment, certaines indéterminations ou des messages brouillés : par exemple, la difficulté du président français à mettre jusqu’au bout en cohérence un discours novateur sur les mérites de la souveraineté, de la coopération et du multilatéralisme politique, avec une réflexion pratique sur l’évolution souhaitable des structures de sécurité collective du continent européen. Le président Poutine ne s’y est évidemment pas trompé. En clair, il faudra bien, un jour, oser quitter nos ornières mentales et réfléchir sans honte ni tabou à l’avenir de l’OTAN et aux modalités de notre présence en son sein. Il conviendrait de le faire sans attendre le sommet de juillet, qui, sinon, servira de relégitimation tonitruante à cette enceinte de domination stratégique et politique de l’Europe par l’Amérique. Si nous prétendons sérieusement exister et compter face aux oukases de « notre grand allié », qui persiste à confondre alliance et soumission, si la France veut affirmer dans l’enceinte européenne une influence majeure, force sera d’adopter un autre ton vis-à-vis de Washington comme de Moscou, plus assuré, plus assumé, plus libre en somme, et de concevoir enfin les intérêts stratégiques propres de notre Union européenne, à commencer par ceux de Paris.

Cette réforme intellectuelle attendue vaut pour la défense et la sécurité, bien sûr, mais aussi pour les affaires. Elle vaut tout autant pour notre attitude face aux mécanismes ahurissants d’extraterritorialité imposés par le droit américain, et qu’il devient suicidaire de tolérer davantage ou de souhaiter seulement « aménager » en quémandant des exemptions pour certains secteurs d’activités ou pour nos entreprises à la Maison Blanche…. qui les accorde sans délai aux siennes. La rigueur de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) est à géométrie variable et l’idée de créer un fonds européen qui paierait les amendes est encore plus insensée, symbole d’un consentement aux règles du jeu iniques d’un « allié » qui nous traite non en égaux mais en serfs. Un tel fonds serait la manne d’un racket pur et simple. Donald Trump installe le rapport de force par un chantage ouvert ? À nous de lui répondre sur le même mode. Son coup de force devient moins que jamais justifiable quand il sert à la fois à geler des marchés pour la concurrence et à embraser des régions jusqu’à la guerre afin de perpétuer une domination stratégique qui condamne toute perspective d’apaisement des foyers de crise.

Les avancées du dialogue entre les présidents français et russe sur la Syrie seront aussi à saluer si elles permettent véritablement de sortir d’une diabolisation entêtée du régime syrien parfaitement stérile sur le plan pratique, qui dessert ce malheureux peuple ami de la France et fait le jeu des salafistes ultras infestant le territoire national et continuant de nous menacer.

Enfin, au lieu de railler le thème choisi par le président russe pour son discours et pour le Forum tout entier, celui de la confiance, donc du respect, il faut en estimer la valeur de vérité. La mise sous tension implacable, depuis la crise ukrainienne, de la relation américano-russe mais aussi la déstabilisation du monde arabe et perse à partir de 2011 ont produit une défiance profonde et un mépris ouvert, chez certains, des mécanismes et cadres internationaux de dialogue ou de conciliation. Ces crispations sont dangereuses. Elles ne servent ni l’Est, ni l’Ouest, ni aucune partie du monde. La Chine elle-même, en embuscade, n’a pas tout à gagner à cet ensauvagement. Quels que soient les antagonismes, les divergences, les concurrences, sans respect ni recherche d’un dialogue libéré du dogmatisme et du sectarisme idéologique, il n’est aucun espoir d’amélioration ni, au demeurant, de « victoire » unilatérale. C’est la capacité de nuisance ‒ versant noir de l’influence ‒, qui seule s’exerce alors, et la fuite en avant dogmatique et paranoïaque qui devient la modalité première d’une réflexion et d’une action indigentes. L’équilibre du monde n’est pas un jeu à somme nulle.

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2018/05/les-nouvelles-frontieres-d-un-equilibre-global/