L’Ange du Bien

Ce billet ne fait pas consensus au sein de Geopragma. Cependant, il nous a semblé intéressant de le publier pour enrichir le débat et nourrir le questionnement sur la politique française en Syrie. 

 

Billet d’Humeur, par Jean-Philippe Duranthon*

 

« La France a décidé de suspendre tout projet d’exportation vers la Turquie de matériels de guerre susceptibles d’être employés dans le cadre de l’offensive en Syrie ». 

Nul doute qu’une telle posture, qui fait de la France un Ange du Bien, satisfera de beaux esprits et les cœurs tendres.

Le souhait d’être cohérent avec la réprobation publique d’une initiative militaire que l’on dénonce est compréhensible. Limiter cette « suspension » aux matériels « susceptibles d’être employés » en Syrie – mais la plupart des matériels militaires ne sont-ils pas « susceptibles » de l’être ? – est cohérent.  Cette décision n’est donc pas surprenante, d’autant que, la France n’étant pas un grand fournisseur de l’armée turque, le sacrifice financier immédiat est limité.

Mais cette décision aura-t-elle le moindre effet ? Imagine-t-on M. Erdogan demander à ses chars de rentrer dans les casernes dont on les a sortis, parce qu’il a peur d’être privé de quelques armes, que l’on veut bien lui vendre mais à la condition qu’il ne s’en serve qu’avec notre accord ?  

D’ailleurs, M. Erdogan est-il pire que tous les autres dirigeants à qui l’on accepte de vendre nos armements ? Nous sommes-nous assurés que nos clients d’Afrique, du Moyen-Orient ou du Golfe, entre autres, sont tous, comme nous, des Anges du Bien ?

Et comment peut-on participer à une alliance militaire – et l’OTAN en est une belle – aux côtés d’un pays auquel on refuse de vendre des armes ? Veut-on lui faire comprendre qu’on aimerait bien qu’il quitte cette alliance ? A-t-on bien mesuré toutes les conséquences d’un tel choix ?

Tout cela risque plutôt d’inciter M. Erdogan à se rapprocher plus encore de la Russie, qui n’a sans doute pas les mêmes scrupules que nous et qui sera ravie, elle, qu’on fasse la promotion des produits issus de ses arsenaux en reconversion. M. Trump, qui a vivement reproché à la Turquie de se doter de missiles anti-aériens russes S 400, devra vraisemblablement bientôt tweeter contre l’achat par la Turquie d’autres matériels russes, à commencer par des Soukhoï à la place des F35 américains.

 

 

La morale de cette histoire, si l’on veut vraiment parler de morale, est que la France, qui disposait d’atouts historiques considérables dans cette région du monde, renforcés par son refus de l’aventure en Irak, semble tout faire pour ne plus y jouer un grand rôle. En rentrant dans le rang en Irak elle a disparu dans un paysage dominé par les Américains ; en voulant en Syrie faire le gendarme mais en se trompant d’analyse elle s’est sortie du jeu ; en se drapant dans ses ailes d’Ange du Bien en Turquie elle s’empêche d’influencer un pays certes complexe et incertain, mais qui joue et jouera un rôle fondamental pour l’équilibre d’une région qui nous est proche et qui peut influencer fortement notre approvisionnement énergétique et notre équilibre démographique.

La ministre des armées a, le 7 mai dernier, prononcé devant la commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale un très beau discours exposant, de manière extrêmement claire et franche, la politique française en matière d’exportation d’armes. Il s’agissait alors des ventes à l’Arabie Saoudite d’armes susceptibles, ou non, d’être utilisées au Yémen, mais certains passages du discours pourraient s’appliquer à la Turquie : « Que se passerait-il si la France rompait ses liens avec les pays dont nous parlons ?… Ce serait priver la France de partenaires stratégiques qui, à ses côtés, ont su jouer, jouent encore aujourd’hui et joueront peut-être encore à l’avenir un rôle positif dans le règlement de certaines crises… Ce serait porter un coup sérieux à la réputation de la France auprès de ses clients, en donnant l’impression qu’elle peut lâcher ses partenaires en cours de route si elle désapprouve telle ou telle de leurs actions. » Pourquoi ce qui était valable pour l’Arabie Saoudite ne l’est pas pour la Turquie ?

N’oublions pas que, comme le disait la ministre dans son discours, « les Européens sont les derniers végétariens dans un monde de carnivores » : les Européens, et tout particulièrement les Français.

Si elle n’accepte désormais de vendre des armes qu’aux dirigeants qui ont le look du gendre idéal et qu’à la condition que ces armes fassent parler, non la poudre, mais la naphtaline, la France ne pourra plus guère utiliser l’outil diplomatique fort dont elle dispose grâce à son industrie de l’armement.  

 

Jean-Philippe Duranthon, membre fondateur de Geopragma 

Offensive turque en Syrie : les Kurdes contraints de prendre le chemin de Damas

Le Billet du lundi du 14 octobre 2019, par Patricia Lalonde*

 

 

Quels sont les obstacles à la fin de la guerre en Syrie ? 

L’Etat Islamique ayant été quasiment vaincu, la seule justification du maintien des troupes américaines sur le sol syrien est l’appui apporté aux forces kurdes des PYD dans le combat, pour l’autonomie que le pouvoir syrien leur refuse.

Il ne serait donc pas impossible que l’Iran et la Russie, acteurs, avec la Turquie, du Groupe d’Astana, aient fermé les yeux devant le plan d’Erdogan d’affronter les Kurdes pour récupérer une zone de 30 km de profondeur en territoire syrien ; et il ne serait pas impossible non plus que ce plan ait été discrètement avalisé par la Maison Blanche.

S’il est incontestable que les Kurdes ont été le fer de lance de la défaite de Daesh et en première ligne dans la bataille de Kobané, la réalité sur le terrain aurait dû les pousser à négocier avec un Bachar el Assad désormais vainqueur de cette guerre. Les Russes, qui ont largement contribué à cette victoire, les y ont d’ailleurs encouragés ces dernières années.

Donald Trump, dont l’une des promesses de campagne était de cesser les guerres «  qu’on ne peut gagner » et qui ne «  rapportent rien aux US », verrait sans doute d’un bon œil que les troupes américaines se retirent du Moyen-Orient. 

Le coup de téléphone entre le président américain et son homologue turc juste avant l’intervention confirme qu’un feu orange a été donné par la Maison Blanche… à condition de ne pas dépasser la ligne rouge…

Cela explique les contradictions des tweets de D. Trump et le tollé que la brusque offensive turque provoque à Washington comme en Europe. Les Russes quant à eux, ont alerté sur le danger d’une déstabilisation de la région et contre le risque d’éparpillement des militants de Daesh. Les Iraniens ont demandé aux troupes turques de se retirer du Nord-Est syrien.

Mais toutes ces déclarations ne seraient-elles pas trompeuses?

D. Trump et V. Poutine ne se seraient-ils pas mis d’accord pour forcer les Kurdes à négocier avec Bachar el Assad afin que la Syrie puisse trouver une solution politique et retrouve son intégrité territoriale ? L’armée syrienne propose déjà son aide aux Kurdes…   

Cela expliquerait peut-être pourquoi l’offensive turque, si elle ne dépasse pas la ligne rouge, pourrait arranger le régime syrien, les Russes, les Iraniens et évidemment Donald Trump.

Quant à Erdogan, cette offensive devrait lui permettre à la fois de faire oublier son incapacité à défendre les djihadistes encerclés à Idlib, alors que l’armée syrienne épaulée par les Russes progresse et surtout de redorer son blason sur la scène politique intérieure turque après sa dernière défaite électorale à Istanbul… 

Les Occidentaux ont une fois encore été pris par surprise et leur réaction affolée en dit long sur leur perte d’influence dans la région. Ils ont joué la carte kurde qui est devenue leur meilleur atout  dans leur combat contre Daesh et qui justifiait une présence militaire sans mandat onusien dans la région, prolongeant ainsi la guerre et freinant une solution politique et le retour de l’intégrité de la Syrie. 

Il n’est pas anodin que Trump ait récemment demandé aux Européens, une semaine avant l’intervention militaire turque de reprendre leurs djihadistes enfermés dans les prisons kurdes, sachant pertinemment le risque d’évasion de ces prisonniers en cas d’attaque turque…  Cela permet également à R. Erdogan de faire chanter l’Europe  : si vous condamnez cette offensive et si vous mettez des sanctions contre nous, nous vous enverrons 3,6 millions de réfugiés et vos djihadistes. 

 

Il est donc fort probable que les trois acteurs des accords d’Astana aient décidé de se répartir les rôles et de pousser ainsi les Kurdes à négocier avec Damas pour mettre fin à cette interminable guerre que les Occidentaux tentent de prolonger.

L’Europe sera la grande perdante de ce jeu de rôle.

 

*Patricia Lalonde, Vice-présidente de Geopragma

C. Galactéros et P. Lalonde “La France en Syrie : en finir avec le déni du réel”

Tribune chez Marianne, par Caroline Galactéros* et Patricia Lalonde**, publiée le 29/03/2019
Alors que la situation en Syrie est en train d’évoluer, Caroline Galactéros et Patricia Lalonde appellent la France à plus de réalisme dans sa politique extérieure.

 

La Syrie recouvre son unité et c’est heureux. Quelques poches djihadistes résistent encore mais la messe semble dite. Diplomatiquement, Russes et Américains sont à la manœuvre, les premiers pour capitaliser leur soutien militaire décisif au gouvernement syrien, les seconds pour retarder la sortie d’une guerre qu’ils ont perdue. Chacun veut influencer ses clients, ses obligés, ceux de l’autre. Le pragmatisme s’impose : Israël et Moscou appellent au retrait des forces étrangères, un tiers de la Ligue arabe souhaite le retour de Damas. L’Arabie saoudite et le Qatar s’y opposent encore, les Émirats et Bahreïn ont déjà rouvert leur ambassade. Même en Europe, les lignes bougent. Rome veut remettre la clef dans la porte, l’Autriche et la Hongrie veulent renouer, Roumanie et Tchéquie n’ont jamais rompu, l’Allemagne, focalisée sur les réfugiés et le retour des djihadistes, pousse à la normalisation. Seules Paris et Londres s’y opposent encore.

La chape de plomb idéologique en provenance directe de Washington, qui infiltre les milieux politiques et intellectuels de l’Hexagone depuis 8 ans est bien en place. La France parait plus affligée que d’autres par ce mal paralysant, alors que nous avions su longtemps être indépendants, ambitieux et cohérents dans notre politique étrangère au Levant, désormais introuvable.

 

Six Urgences 

 

A l’orée d’un processus politique crucial pour les équilibres de la région et la reconstruction de ce pays mis en pièces, l’incurie qui mine notre influence ne s’arrête pas à la Syrie, mais Paris continue à donner des leçons de morale que plus personne n’écoute ni ne supporte. Nous faisons toujours comme si, notre sécurité intérieure étant découplée de notre politique extérieure, nous pouvions projeter notre puissance sans réfléchir à l’appui idéologique ainsi donné chez nous au terreau de l’ultra-violence religieuse. On combat à contresens de nos intérêts et de nos “valeurs”. “Gentils rebelles” contre “Bachar-boucher de son peuple”, “progressistes” contre “populistes”, “Poutine qui divise l’Europe” et “Trump, agent du Kremlin” : la doxa égraine ses anathèmes vengeurs. C’est mépriser le bon sens de nos compatriotes. Lequel d’entre eux, avec ou sans gilet jaune, n’a pas aujourd’hui compris que tout cela n’est qu’un dangereux conte pour enfants, que la projection de notre “outil militaire” n’est pas bonne à tout prix, qu’on ne peut appuyer impunément ceux-là même qui inspirent et financent la radicalisation de nos banlieues ? Si l’on continue ainsi, nous figurerons bientôt en pointillé sur la carte des puissances comme le pays béni des Dieux qui renonça à lui-même sans s’en rendre compte. Il faut sortir d’un entre soi qui a tous les attributs de l’impuissance et de la vassalisation mentale, retrouver notre ADN stratégique et promouvoir un néoréalisme éthique qui ridiculise enfin le procès en cynisme fait aux réalistes par ceux mêmes qui se cachent derrière une moraline insipide pour ne pas reconnaître leurs erreurs aux sanglantes conséquences. C’est le cynisme des bons sentiments qui fait des ravages humains.

 

 

Cette renaissance française peut s’incarner en Syrie. Six urgences :

  • Prendre acte du fait que la souveraineté territoriale syrienne est en passe d’être recouvrée. Le soutien indirect aux abcès djihadistes résiduels ne favorise pas la pluralité politique mais la poursuite du martyr de la population. Les Kurdes eux-mêmes savent que leur avenir passe par une Syrie unitaire dans laquelle ils espèrent bénéficier d’une autonomie raisonnable. Nous devons les soutenir
  • Abandonner toutes les sanctions qui affectent le peuple syrien. C’est lui, non son gouvernement, qui paie de son sang et de son avenir notre entêtement à “vouloir son bien” en déstabilisant un régime légal qui, quels que soient ses défauts, a toujours su préserver la coexistence ethnique et confessionnelle.
  • Rétablir une coopération active avec les services de renseignements syriens, russes et iraniens pour identifier et fixer les djihadistes français sur place. Il faut démanteler les réseaux menaçant la sécurité des Français sur le territoire national. Le Kurdistan n’est pas un Etat. La Syrie si. Membre de l’ONU, elle peut juger ceux qui ont commis des atrocités sur son sol et à ses dépens.
  • Favoriser le retour des réfugiés qui le souhaitent au lieu de le différer au prétexte de renforcer la légitimité du gouvernement. Il est souhaité par le Liban voisin qui ne comprend plus du tout la politique étrangère de son ancienne puissance mandataire.
  • Retirer nos forces spéciales de Syrie. En demeurant dans une zone administrée par aucun État, elles font le jeu des djihadistes.
  • Pousser la reconstruction, sans chantage au gouvernement de Damas, déjà pris entre le marteau russe et l’enclume iranienne.

Le clou de cette révolution diplomatico-stratégique ? La réouverture rapide de notre ambassade à Damas et celle du Lycée français. L’ingérence occidentale en Syrie a échoué. Nous n’aurions jamais dû y prendre part, au nom précisément des droits de l’homme et de la protection des populations civiles. Nous sommes dans une inversion normative totale depuis trop longtemps. Il n’est pas trop tard pour en prendre conscience et réparer cette folie.

On tiendra ce programme pour inique et même fou. On dira que faire amende honorable serait perdre la face. C’est le contraire. La France peut être à l’avant-garde d’un tournant réaliste et éthique crucial pour l’avenir des équilibres de puissances, dans cette région comme à l’échelle du monde. La gouvernance mondiale traverse une crise profonde. Ce n’est pas en nous accrochant à une imposture que nous restaurerons notre crédit politique et moral, moins encore notre crédibilité stratégique. Ce n’est pas aller à Canossa que de reconnaître qu’il est impossible d’espérer voir s’effacer politiquement, comme s’il l’avait perdue, celui qui avec ses alliés a gagné la guerre. Le sort politique des Syriens leur appartient strictement. Des élections en décideront. Certainement n’avons-nous aucun titre, après sept ans d’ingérence dramatique, pour décider de la légitimité des candidatures.

 

*Caroline Galactéros, Présidente de Geopragma

**Patricia Lalonde, Député européen, Vice-présidente de Geopragma 

 

Source : https://www.marianne.net/debattons/tribunes/la-france-en-syrie-en-finir-avec-le-deni-du-reel

[Geopoly/LCDR] «Engagement français en Syrie : Le coup de sifflet américain» par Caroline Galactéros

On est loin d’un renoncement de Washington à compter au Moyen-Orient, où stationnent tout de même encore plusieurs dizaines de milliers de soldats américains. Toutefois, le retrait partiel récemment annoncé des forces américaines présentes en Syrie, qu’il se concrétise ou non, place la France en grande difficulté politique et militaire. Il est vrai que ce n’est pas notre action militaire qui pourra ‒ demain plus qu’hier ‒ faire militairement bouger les lignes en défaveur d’un pouvoir syrien travaillant à consolider la reprise de contrôle d’une frange croissante de son territoire. Il est vrai aussi que l’intrication opérationnelle de notre dispositif militaire avec celui de notre Grand Allié rend notre maintien en Syrie d’autant plus difficile, sans son appui logistique, qu’on ne nous y a nullement invités et que nous y sommes parfaitement hors la loi, en contravention ouverte à la Charte des Nations unies, au sein d’une « coalition internationale » sui generis intervenant, hormis pour réduire l’emprise de Daech, pour des motivations discutables et discutées.

« En même temps », partir au coup de sifflet américain manifesterait encore plus clairement notre position d’exécutant devenu accessoire d’une volonté américaine fluctuante, qui a si peu de considération pour ses supplétifs qu’elle n’a pas même pris la peine de prévenir Paris de cette désolidarisation soudaine. L’humiliation serait définitive et double, infligée par nos alliés et face à ceux que nous considérons, dans un mimétisme inquiétant, comme nos adversaires, presque comme des ennemis.

C’est face à ce piège que les sommets d’inanité et d’incohérence d’une politique étrangère française inaudible et incompréhensible s’imposent tel un totem diabolique à déconstruire d’urgence en retrouvant le sens des responsabilités et de l’intérêt national.

Le problème est qu’à Paris, après pourtant plus de trois ans de démenti cinglant de nos prémisses iniques, on ne veut toujours pas regarder la réalité en face. On préfère toujours la guerre à la paix, même si l’on prétend bruyamment le contraire. On ne voit pas l’intérêt de prendre acte de la victoire de la souveraineté syrienne sur les efforts ligués de l’Occident entier et de ses proxies arabes (à moins que ce ne soit l’inverse). Ni comprendre qu’il est de notre intérêt, toute honte bue et dans un éclair d’éthique et de lucidité, pour la sauvegarde du peuple syrien précisément ‒ dont nous prétendons avoir le souci ‒ de protéger enfin le fragile équilibre ethnique et confessionnel abîmé par sept ans de conflit mais toujours en vie, et de faciliter une solution politique réaliste et non dogmatique ; même, et surtout, si l’on a voulu le mettre à bas avec une confondante légèreté dès 2011, en favorisant la déstabilisation du régime et l’infestation du territoire syrien par une engeance islamiste qui est pourtant le terreau symbolique et concret d’une terreur domestique toujours en embuscade.

Un membre des forces antiterroristes irakiennes dans la partie ouest de Mossoul, le 15 mai 2017. REUTERS / Danish Siddiqui
UN MEMBRE DES FORCES ANTITERRORISTES IRAKIENNES DANS LA PARTIE OUEST DE MOSSOUL, LE 15 MAI 2017. REUTERS / DANISH SIDDIQUI

Pourquoi, alors, persistons-nous à vouer aux gémonies un pouvoir syrien certes poussé à une résistance violente, quand, désormais, certaines puissances arabes sunnites elles-mêmes, tels les Émirats arabes unis, l’Égypte, le Soudan ou la Jordanie (sans parler du Qatar) prennent le chemin de Damas comme on va à Canossa, dans un tournant réaliste assumé, préférant glaner quelques retombées dans un règlement politique qui leur sera probablement globalement défavorable plutôt que de s’enferrer dans une marginalisation régionale dangereuse ? Pour ne pas nous dédire ? L’entêtement dans l’erreur est bien pire que l’aveu. Et l’ignorance doublée d’une vanité indécrottable devient impardonnable. Perseverare diabolicum est.

Encore quelques mois de ce sur-place diplomatique incompréhensible et nous aurons définitivement raté une dernière opportunité ‒ précisément parce que nous sommes encore militairement en Syrie, à tort ou à raison, parce que nous en sommes l’ex-puissance mandataire, parce que nos relations avec le Liban et la Jordanie sont encore bonnes ‒ de raccrocher les wagons d’un processus de règlement politique très délicat et dangereux, où nous pourrions, certes à la marge, avoir un rôle d’apaisement et de médiation précieux… non pas entre Syriens et Américains, mais entre Moscou et Washington.

On me rétorquera que je rêve éveillée, que c’est fini pour nous, que nous avons méthodiquement gâché toutes nos cartes, que Damas ne veut plus entendre parler de ces Français qui donnent des leçons de morale et soutiennent l’ennemi, que Moscou n’a aucunement besoin de nous pour parler à Washington, même avec John Bolton pour savonner la planche du président Trump, lequel, une fois encore, vient d’être contredit de l’intérieur alors qu’il prenait une décision pourtant pragmatique et réaliste.

Les dernières déclarations du chef du conseil de sécurité nationale (NSC) et du secrétaire d’État Mike Pompeo sont, en effet, tout sauf rassurantes pour la paix de la région. L’un et l’autre désavouent publiquement, sans vergogne, le président. Leur duo ultraviolent sur les thèmes de l’Iran, bientôt bouté hors de Syrie, et d’une Amérique ayant réduit l’abcès Daech et dont le départ signifierait le chaos, peut paraître délirant tant il est hors-sol. Il traduit néanmoins une dangereuse obsession et incarne la capacité de nuisance à la paix de l’État profond américain ‒ plus mobilisé que jamais pour faire vivre ses juteuses utopies conspirationnistes ‒ et la puissance des réseaux néoconservateurs qui environnent fermement le président trublion et feront tout pour que rien ne change jamais dans la politique américaine.

Donald Trump a pourtant bien compris que les jeux étaient faits en Syrie et que Moscou avait remporté la partie. Le président estime en conséquence possible de se retirer du théâtre syrien pour éviter que ne se consolide l’axe Moscou-Téhéran-Ankara-Doha. Les Kurdes en seront pour leurs frais et leurs espoirs, il les abandonne en effet à la fureur d’Ankara après s’en être amplement servi. C’est le sort des proxies quand la roue tourne. Mutatis mutandis, c’est d’ailleurs un peu le nôtre… Les malheureux Kurdes demandent désormais de l’aide à Damas et Moscou. Au-delà de ces péripéties montées en épingle, ce que l’on refuse de voir, au Moyen-Orient comme face à la Chine, c’est que la Russie est encore (depuis toujours en fait) un rempart sécuritaire et culturel pour l’Occident ; car Pékin aussi, à sa manière discrète mais déterminée, place des hommes, des conseilleurs, des facilitateurs dans cette zone, dans la perspective d’un immense et permanent marchandage de zones d’influence et d’une confrontation tous azimuts avec l’autre empire en déclin.

Les Européens sont furieux de devoir admettre ce rôle protecteur multiséculaire de la Russie et refusent d’en tirer les conséquences. Ils préfèrent consentir à la division interne, au suicide collectif et au double dépècement qui les attend à coup sûr, lorsque Américains et Chinois se partageront leurs dépouilles. Ils ferment courageusement les yeux pour ne pas voir la bascule du monde qui s’accélère et dont le rêve européen, malmené par l’irénisme de ses dirigeants, sera le principal dommage collatéral. Rien n’est encore perdu, pourtant ! L’on vient d’apprendre que Moscou avait acheté, il y a six mois, le quart des réserves mondiales de yuans, en déplaçant plus de cent milliards de dollars vers cette monnaie mais aussi vers le yen et…l’euro ! La Russie traduit en actes sonnants et trébuchants sa double nature européenne et asiatique, et prend ses paris sur l’évolution des rapports de force mondiaux. Qu’attendons-nous pour lever les sanctions qui la frappent et pénalisent durement l’économie européenne sous le prétexte d’une hostilité entretenue artificiellement et nourrie par le discours américain ? Se tromper d’ennemi peut s’expliquer pour Washington. Mais pour l’Europe, et plus encore pour la France dans sa quête d’une préséance continentale, c’est une faute politique, stratégique et culturelle grave.

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2019/01/engagement-francais-en-syrie-le-coup-de-sifflet-americain/

A. Feertchak : «Les pays arabes sur la route de Damas : une leçon de réalisme à méditer»

BILLET DU LUNDI du 07/01/2019 par Alexis Feertchak *

Deux événements ont marqué le mois de décembre et un troisième marquera le mois de janvier : fin 2018, nous avons assisté à la réouverture de l’ambassade des Emirats arabes unis (EAU) à Damas ainsi qu’à la visite du président soudanais Omar al-Bachir. Début 2019, se tiendra à Beyrouth un sommet économique de la Ligue arabe : la Syrie, qui n’en est plus membre, n’est pas invitée, mais son retour au sein de cette instance arabe sera à l’agenda de cette réunion, au moins officieusement.

Ces trois événements sonnent comme la conclusion de l’acte II de la guerre en Syrie autant que comme les prémisses d’un acte III. Précisons : de 2011 à 2015, l’acte I couvre cette période de déstabilisation du gouvernement syrien par une rébellion dont la puissance découlait avant tout du soutien de puissances sunnites (Turquie, Arabie Saoudite, Qatar), d’Israël et des pays occidentaux, à commencer par le premier d’entre eux, les Etats-Unis. Mais suivant les lois de la guerre contre-insurrectionnelle, le gouvernement syrien décida de se retirer dans les zones urbaines qui lui étaient acquises, abandonnant aux rebelles les villes les plus hostiles ainsi que les campagnes, dont la sécurisation aurait nécessité de disperser les troupes d’une armée réduite en nombre car expurgée de ses éléments les moins fiables. Pendant ce premier acte, Damas comptait sur le pourrissement de la situation dans les zones rebelles.

L’intervention russe en septembre 2015 ouvrit l’acte II : avec ses puissants alliés russe et iranien, le régime passa à l’offensive et regagna les territoires les plus stratégiques du pays – Alep au Nord fin 2016, mais aussi Deir Ezzor à l’Est fin 2017 et Deraa au Sud en 2018 – même s’il lui manque encore la province d’Idleb sous domination turque et la zone à l’est de l’Euphrate dominée par la coalition internationale et les Kurdes syriens. Cet acte II ne fut pas seulement militaire, mais aussi diplomatique : les avancées sur le terrain servirent à la Russie d’effet de levier politique pour changer les rapports de force régionaux. Le point de bascule fut la Turquie, principal soutien de la rébellion depuis 2011, qui se rapprocha de Moscou autant que de Téhéran, au grand dam de Washington. Persuadé que les Américains avaient voulu sa peau à l’été 2016 lors du coup d’Etat manqué, Erdogan, qui rêve de grandeur ottomane, ne supporta guère que les Etats-Unis s’appuient sur les Kurdes syriens, base arrière du PKK, pour tenter de contrer l’Iran en Syrie. Par un effet boomerang, la stratégie syrienne de Washington se trouva être parfaitement contre-productive : au lieu d’isoler la République islamique et ses mollahs, elle leur permit de former un trio Ankara-Moscou-Téhéran, qui passe également par Doha, le Qatar, principal centre des Frères musulmans avec Ankara, cherchant ainsi à sortir du blocus que lui impose avec peu de succès l’Arabie Saoudite. La formation de cet axe a une particularité notable : il s’appuie sur les seuls vieux Etats de la région, cœur des anciens empires : l’Empire russe, l’Empire perse, l’Empire ottoman.

Pour les pays arabes de la région bien plus que pour nous qui avons peine à sortir de nos œillères idéologiques, il est apparu clairement au fur-et-à-mesure des scènes de cet acte II qu’il ne servait à rien de rejouer la partition de l’acte I. Quel intérêt la Jordanie avait-elle à soutenir les rebelles du Front du Sud, incapables de réellement mettre en danger Damas ? Quel intérêt le Liban avait-il à observer le chaos s’étendre à ses frontières ? Quel intérêt l’Egypte, confrontée au terrorisme islamique, avait-elle à appuyer la déstabilisation du régime politique syrien qui fut longtemps son plus fidèle allié et avec lequel elle partage une forme de nationalisme laïc autant qu’une forme de démocratie autoritaire ? Quel intérêt les pays du Golfe avaient-ils à jouer la surenchère verbale alors qu’ayant perdu sur le terrain militaire autant que politique, leur influence en Syrie risquait de se réduire à néant ? Questions rhétoriques. A Beyrouth, au Caire ou à Amman, la réponse est évidente : aucun pays arabe n’a intérêt à prolonger cette guerre. 

Le scénario d’un acte III semble donc écrit, au moins dans les grands traits : les pays arabes vont prendre le chemin de Damas pour que celui-ci ne devienne pas une autoroute irano-turque administrée par les Russes. Les prémisses sont déjà là : en octobre, la Jordanie a réouvert sa frontière avec la Syrie, le Liban travaillant par ailleurs au retour des réfugiés syriens. La réouverture de l’ambassade des EAU, fermée en 2012, est une nouvelle étape dans ce processus de retour des pays arabes sur le théâtre syrien. Le Bahreïn a d’ores-et-déjà annoncé qu’il allait suivre. La stratégie des Etats pétroliers du Golfe est la suivante : le seul moyen pour eux de regagner de l’influence à Damas est de participer au financement de la reconstruction de la Syrie. Les EAU, qui ont accueilli les fortunes de nombreux Syriens en exil, ouvrent la voie, mais d’autres suivront. Même l’Arabie Saoudite se rapproche aujourd’hui de Moscou, affaiblie par l’affaire Khashoggi dans laquelle la Turquie a joué d’une main de maître en forçant le Congrès américain à réprimander leur allié saoudien. Un coup terrible pour Riyad alors que les Etats-Unis doutent de plus en plus de leur alliance stratégique avec l’Arabie Saoudite. Du pétrole ? Les Américains en ont à profusion. Une puissance régionale capable de concurrencer l’Iran ? L’Etat saoudien est faible, son armée plus faible encore, comme le montre la guerre au Yémen. Seul Israël peut en réalité prétendre à ce statut au Levant. Le prince héritier, MBS, – et surtout son père qui ne lâche pas l’affaire malgré son grand âge et apprécie le contrepoids obligeamment fourni par Vladimir Poutine à l’envahissante amitié américaine – ont compris que la survie même de leur dynastie est en jeu : ils auront besoin de coopérer avec Moscou (et Pékin…) pour faire monter les enchères et pousser Washington à les soutenir davantage.

La visite d’Omar al-Bachir est aussi un signal important : historiquement, le Soudan était anti-saoudien et pro-iranien. Dans les années 1990, le président soudanais rêvait que Khartoum soit la rivale islamiste sunnite de Riyad et s’appuya pour cela sur Téhéran, mettant en application le vieux principe selon lequel « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Après les attentats du World Trade Center, craignant d’être la cible de Washington, le Soudan fit volte-face et se rapprocha de Washington, donc de l’Arabie Saoudite. Khartoum participa ainsi à la coalition saoudienne au Yémen contre les rebelles Houthis soutenus par Téhéran. Mais le tournant est seulement partiel car Omar al-Bachir se rapproche aujourd’hui de Moscou. Sous le coup d’un mandat d’arrêt international, le président soudanais voit la Russie comme la meilleure assurance-vie qu’il peut posséder pour se prémunir d’un éventuel changement de régime. D’où les rumeurs régulières concernant l’ouverture d’une base militaire russe au Soudan (alors que les puissances du monde entier se concentrent à Djibouti) ou la vente de matériels militaires comme des systèmes anti-aériens/anti-missiles S-300 ou des chasseurs Su-30SM. L’avenir le dira, mais une constatation : Moscou a tout intérêt à se servir de Khartoum comme point d’appui dans sa stratégie d’influence en Afrique, notamment en Centrafrique. La visite du président soudanais à Damas est un signe de ce tournant. Car la route de Moscou passe par Damas… 

Le scénario de cet acte III sera au cœur des discussions de la Ligue arabe, dont le sommet se tiendra à Beyrouth en janvier. Au Moyen-Orient, les raisonnements « droit-de-l’hommistes » ne convainquent plus personne depuis longtemps. On préfère des actions cohérentes sur le long terme, des objectifs réalistes, des moyens limités mais bien ciblés à de grandes déclarations de principe, à des retournements d’alliance prévisibles – les Kurdes en savent quelque chose – et à des moyens titanesques qui ne font que tomber dans un puits sans fond. Jusqu’au discours de Dominique de Villepin à l’ONU en 2003, le Quai d’Orsay a appliqué avec constance cette diplomatie réaliste que l’on résumait alors souvent par la formule « la politique arabe de la France ». Pour l’ancienne puissance mandataire en Syrie et au Liban, il fallait avec subtilité tenter d’amoindrir la balourdise américaine… Mais les trois derniers quinquennats – en comptant celui d’Emmanuel Macron – sont marqués par un atlantisme béat, un moralisme hors sol et une absence cruelle de réalisme. Ce scénario en trois actes n’était certes pas écrit à l’avance car l’histoire n’est jamais prédictible, mais certains éléments tenant de la géographie, de la culture, du politique pouvaient être pris en compte dès le début du conflit. Il n’en a rien été. Aujourd’hui, sur la route de Damas, les pays arabes auraient besoin du discours d’apaisement de la France, mais Paris a oublié son bâton de pèlerin. Se coulant dans le sillage des Etats-Unis depuis tant d’années, la France ne sait plus comment marcher, pétrifiée par un président américain qui prend sans états d’âme le contre-pied de ses prédécesseurs.

* Membre fondateur de Geopragma, Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et fondateur du journal iPhilo.fr

[FigaroVox] «Le retrait des Américains en Syrie est l’ultime chance pour la France de peser de nouveau» par Caroline Galactéros

FIGAROVOX/TRIBUNE – Caroline Galactéros analyse les motifs du retrait des forces américaines en Syrie et le réalisme de Donald Trump. Elle y voit également l’occasion, pour la France, d’ancrer davantage son influence dans la région – à condition d’accepter de traiter avec Moscou et Damas.

Encore une fois, l’homme a pris (presque) tout le monde à contre-pied. En premier lieu nous, l’allié français. Nos salves d’autorité ne changent rien à la donne de fond du conflit syrien: un accord est en train de se nouer entre Washington, Moscou et Ankara, et nous n’en sommes pas. Parlant de Yalta, les Polonais disaient avec amertume que «si l’on n’est pas à la table (des négociations), c’est que l’on est au menu». Pour la France, c’est pire: nous ne sommes même plus dans la carte mentale de notre Grand allié…Que le Général Mattis n’ait pas été d’accord avec le Président ne change rien à l’avanie insigne que nous subissons. L’Empire ignore superbement ses limes. Car l’essentiel pour lui est ailleurs: les forces spéciales américaines quittent la Syrie car Trump est un vrai réaliste. Il a compris qu’il était urgent d’enfoncer un coin dans l’alliance tactique mais bien réelle entre Moscou, Téhéran et Ankara, avant que celle-ci ne se consolide trop. Il s’agissait donc de faire plaisir à la Turquie, d’où le lâchage kurde, la «réflexion» sur l’éventuelle livraison de Gulen, etc. et d’interrompre le raidissement du néo-sultan Erdogan dont le flot de menaces désormais retombe… sur nous, qui aimons trop les Kurdes.

La Turquie est donc la grande gagnante de la décision américaine de retrait. Une fois encore, elle joue là remarquablement son positionnement «in and out» par rapport à l’OTAN. Le lâchage des valeureux Kurdes par les Américains va les contraindre à tirer leur épingle du jeu en se rapprochant de Moscou – qui mène toujours la danse régionale mais se méfie de ses «alliés» tactiques iranien et turc -, et de Damas qui doit aussi composer avec la présence turque, son soutien aux islamistes et son influence durable dans le pays et la région. Les Kurdes tireront sans doute au mieux parti de ce nœud de vipères mais leur rêve fou d’État a vécu.

L’Iran en revanche doit s’inquiéter, car le sort que semble lui réserver Washington (via Tel Aviv) ne semble en rien modifié. «Mad dog» (surnom donné au général Mattis) a fait son œuvre et Téhéran est plus que jamais dans le collimateur du Pentagone… et dans la ligne de mire d’Israël, dont Téhéran est de fait le seul véritable concurrent régional à moyen terme (bien plus qu’un adversaire militaire crédible): un rival non arabe, de haut niveau culturel, intellectuel, technologique, industriel et bien sûr potentiellement économiquement supérieur du fait de ses immenses richesses fossiles.

L’Iran est donc en grand danger. D’autant que John Bolton, le Conseiller à la sécurité nationale, est lui bel et bien toujours là. Il est «augmenté» de ses nombreux avatars et relais néoconservateurs, enivrés de leur propre discours antédiluvien de diabolisation aujourd’hui anti-iranienne et antirusse comme hier anti-irakienne ou antisoviétique. Le départ des Généraux Mattis, Mac Master et Kelly est un affaiblissement temporaire qui renforce sans doute sa détermination.

Mais ne nous trompons pas encore une fois de diagnostic. On sous-estime gravement Donald Trump depuis son irruption dans le jeu politique américain et son arrivée à la Maison blanche. Il a mis à mal tant de promesses, de plans de carrières et de prébendes qu’il a déclenché une phobie éruptive, des torrents de haine et d’injures parfaitement inqualifiables. Car il gêne. Il est instinctif, impulsif, bravache et surtout, il n’est pas manœuvrable, travers impardonnable dans un système politique et militaro industriel américain qui fait depuis toujours marcher l’occupant de la Maison blanche sinon à la baguette, du moins «au profit général» du peuple américain, mais surtout du gros business… de la guerre notamment.

On veut donc l’isoler, et accréditer l’idée qu’il a un besoin impératif de tuteur car il ne saurait pas ce qu’il fait. Un être quasi irresponsable en somme, pour lequel d’ailleurs une procédure d’impeachement s’imposerait au nom du salut même de l’Amérique… Mais Donald Trump résiste et il n’est pas «seul». Plutôt un peu isolé mais sans doute très soulagé de s’être débarrassé d’hommes hostiles qu’il n’avait une fois encore pas choisis, et qui prétendaient lui dicter sa conduite en politique étrangère. Allégé de quelques ennemis donc, mais toujours en butte à une invraisemblable curée de l’establishment qui a juré sa perte. Le printemps augure d’un harcèlement redoublé de la part des démocrates notamment. Mais il est convaincu que son agenda est le bon, qu’il doit tenir ses promesses de campagne pour être réélu, que la bourse tangue dangereusement, qu’il lui faut conjurer une nouvelle crise financière qui gronde et tenir la Chine en respect (donc ne pas s’aliéner totalement la Russie) et qu’à tout prendre, mieux vaut combattre une chambre démocrate que républicaine, tant il est vrai que cela porta chance à Clinton puis à Obama. Pour lui en somme, la menace est bien plus intérieure qu’extérieure.

En amont de ce retrait militaire annoncé, les termes du «deal» (implicite ou explicite?) entre Washington et Moscou pourraient donc bien avoir été: «je quitte peu ou prou la Syrie, et te laisse dominer ce pays, où de toute façon nous avons perdu notre pari de déstabilisation et n’avons plus grand-chose à prendre ou à gagner. Nous reprenons langue sur les sanctions et l’Ukraine, tu retrouves la superbe d’un dialogue entre anciens «Grands», antichambre d’un triumvirat Washington-Moscou-Pékin où tu auras ta place et pourras servir. En échange, tu lâches progressivement l’Iran diplomatiquement et militairement…»

Il est peu probable que Vladimir Poutine donne dans ce marchandage sans garanties fortes. D’autant qu’à l’inverse des États-Unis, la Russie base son retour diplomatique tonitruant sur la scène mondiale sur sa fiabilité et son respect des engagements pris dans le cadre de ses alliances, qu’elles soient tactiques ou stratégiques. La rivalité russo-américaine est par ailleurs toujours très vivace sur un grand nombre de terrains et de dossiers. Simplement, «la méthode Trump» pour traiter l’ogre russe tranche d’avec l’hostilité fossilisée de l’appareil militaro-politique américain, qui n’a d’ailleurs jusqu’ici abouti qu’à un rapprochement accéléré et dangereux de Moscou avec Pékin (dont l’Europe fera in fine les frais) et à la bascule de «clientèles» africaines et orientales que l’Amérique croyait pouvoir conserver à sa botte ad vitam aeternam.

Sans parler du retour du Qatar dans le jeu, adossé à l’axe Moscou-Téhéran-Ankara, qui ruine les efforts saoudiens pour l’ostraciser, et force Washington à ménager la chèvre et le chou pour faire pression et tenter de contrôler son pion à Ryad, le jeune prince MBS, qui se croit tout permis, et contrer le vieux mais toujours puissant Roi Salman qui, lui, ne met pas tous ses œufs dans le même panier et lorgne vers Moscou pour sa sécurité.

Et puis il y a la Libye, autre théâtre tragique de l’inconséquence occidentale, où Washington ne veut pas se laisser tailler de nouvelles croupières par Moscou, où se replient avec une facilité déconcertante, les djihadistes de Daech, comme Afghanistan. L’Afghanistan où les négociations directes avec les Talibans vont bon train et vont permettre l’allégement du contingent américain… Sans que l’on puisse pour autant parler d’un retrait du Moyen-Orient, où les États-Unis gardent tout de même près de 50 000 hommes.

Alors, pour la France, fini de jouer. Jouer aux apprentis sorciers face à un islamisme radical que l’on croit lointain et indolore, mais qui inspire chez nous une fraction de la jeunesse en rupture de ban, éclabousse nos rues du sang de nos concitoyens et écartèle la chair malheureuse de notre nation en voie de communautarisation accélérée. C’est la fin de partie et le moment ou jamais de remettre quelques atouts dans notre jeu. Notre choix est simple: soit nous nous réveillons, soit nous disparaissons vraiment du Moyen-Orient et notre plat de lentilles – gagné au mépris de nos convictions, de toute cohérence politique et de notre sécurité intérieure – aura un goût bien amer et peu nourrissant.

Avec cette décision américaine pourtant, nous avons une belle occasion de «révolution» au sens propre et figuré, de notre stratégie au Levant mais aussi, par onde de choc bénéfique, en Europe. Donald Trump, en effet, nous faisant subitement défaut et montrant le peu de cas qu’il fait de ses alliés, ne peut aucunement nous reprocher de vouloir rester en Syrie. Ce serait le comble, et notre président a raison de lui rappeler tristement la valeur de la fiabilité entre alliés, même si c’est sans doute de l’ironie, quand on songe au nombre de lâchages et renversements d’alliances tactiques opérés par Washington dans l’histoire contemporaine…

Rester peut-être, sans doute, mais pour quoi faire? Pas pour s’enferrer dans l’erreur, demeurer crânement aveugles et entêtés dans une vision du conflit syrien que tout discrédite. Nous devons donc profiter du changement de pied américain pour parler immédiatement et sérieusement avec Moscou, engager une coopération sécuritaire concrète avec la Russie dans la région, et revenir dans le processus diplomatique avant qu’on ne nous ferme définitivement la porte au nez. Nous en serions alors réduits, toute honte bue, à passer les plats dans une quelconque Conférence de la Paix à Paris, comme lors des «vrais faux» Accords de Rambouillet il y a plus de 20 ans à propos du Kosovo. La France doit absolument être partie prenante de la phase de négociation politico-militaire et diplomatique qui va s’ouvrir et qui sera très délicate, toujours à la merci d’une décision intempestive ou d’une provocation, mais où nous pouvons faire valoir quelques atouts utiles (nos liens avec la Jordanie et le Liban notamment).

Nous n’existerons pas «en nuisant», comme par exemple en contrant stérilement le processus d’Astana quand celui de Genève patine depuis des années par défaut de représentativité. Nous existerons en manifestant un état d’esprit résolument innovant, désidéologisé, et une volonté de conciliation pragmatique sur la base de la situation de terrain. Nous devons cesser pour cela d’être comme des enfants qui voient tout en noir et blanc et ne veulent pas se résoudre aux «50 nuances de gris» du monde.

Si on ne saisit pas cette ultime chance, nous serons durablement excommuniés du Levant. Les politiciens qui, après le désastre libyen, ont de nouveau entraîné la France dans un soutien à la déstabilisation du pays et un appui à l’engeance islamiste qui s’est jetée sur lui après une révolte populaire initiale, portent une lourde responsabilité dans le martyre vécu par le peuple syrien depuis bientôt huit ans. Il faut sortir enfin de ce cynisme (dont le réalisme est l’exact opposé certes paradoxal) pour travailler sur le réel, avec l’humain au cœur. Cela nous honorerait et nous sauverait.

Source : http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2018/12/28/31002-20181228ARTFIG00191-le-retrait-des-americains-en-syrie-est-l-ultime-chance-pour-la-france-de-peser-de-nouveau.php

[Geopoly/LCDR] “Petites et grandes batailles d’Idlib”

Sur le front syrien, l’été fut calme. Trop calme, sans doute. Les grandes manœuvres devaient reprendre, nourries par l’hostilité stérile, construite et entretenue, de ceux que la paix dessert ou indiffère. Après sept ans de conflit et de calvaire pour le peuple syrien, il ne faudrait pas, en effet, que la messe soit dite trop vite, et qu’une négociation politique finalement engagée ne contraigne Américains, Européens et affidés régionaux à admettre leur échec politique et militaire en Syrie. Il n’est que de voir combien les fruits en germe du récent sommet de Téhéran entre la Russie, la Turquie et l’Iran ne sont pas du goût de tout le monde, loin s’en faut. Si l’on considère l’exploitation empressée de toutes les occasions/provocations de souffler sur les braises de cette interminable guerre par ceux qui sont à la peine sur le terrain militaire ou celui de l’influence régionale, on finit par se demander si quelqu’un veut vraiment la paix en Syrie, mis à part les malheureux civils pris au piège des concurrences entre les parrains de ce sanglant conflit.

Alors, tandis que s’amorce à Idlib la réduction de l’un des derniers abcès islamistes au cœur du territoire syrien, on anticipe bruyamment un « désastre humanitaire » sans précédent, on fait renaître les rumeurs « d’attaque chimique probable », d’ores et déjà exclusivement imputables, par principe et comme par habitude, au seul pouvoir de Damas (après les précédentes opérations de Khan Sheikhoun et de la Ghouta orientale). Tout ce tapage « préemptif » vise à justifier d’éventuelles nouvelles frappes occidentales prétendument punitives, mais surtout à tenter d’arrêter l’inéluctable…et l’insupportable : la progressive reprise de contrôle du président Assad sur l’entièreté de son territoire. On n’y est certes pas encore (près de 30 % du sol syrien lui échappent toujours grâce au soutien américain et turc aux « rebelles »-djihadistes du « triangle de l’Euphrate », d’Idlib et aux Kurdes d’Afrin), mais on s’en rapproche.

Pendant ce temps, les rodomontades du président américain qui, pour survivre politiquement aux tombereaux d’ennemis qui infestent jusqu’à son entourage, pratique l’équilibrisme et donne des gages aux faucons de tous bords tout en pratiquant son approche mercantiliste brutale mais singulièrement pragmatique des rapports internationaux, produit des résultats mitigés. Il tempête, invective, menace les Européens d’abandon et de guerre commerciale s’ils ne renouvellement pas fermement leur allégeance transatlantique… et surtout leurs commandes d’armements et d’énergie à Washington. Donald Trump voulait renouer un dialogue constructif avec Moscou ? Au lieu de s’employer à un rapprochement salutaire entre les trois piliers stratégiques naturels d’un Occident en perte de vitesse face à l’imperium chinois qui avance aussi habilement que décisivement, il doit depuis dix-huit mois perdre son temps à se défendre d’être pro-russe (un comble !). La tutelle stratégique et économique américaine sur l’Europe depuis 1945 s’est faite au prix d’une mise au ban de la Russie du camp occidental. Compréhensible du point de vue américain du temps de la bipolarité de « guerre froide », ce calcul est désormais contreproductif et dangereux à l’heure du nouveau duopole sino-américain dont l’Europe seule fera les frais si elle persiste dans son déni de l’évidence.

De son côté l’Iran, sous pression économique et militaire croissante, est poussé à la faute par le retrait américain de l’accord nucléaire et le poids de sanctions qui l’isolent, et surtout qui mettent l’Europe au pied du mur. Un piège, un test pour une Union qui doit, pour grandir enfin, « tuer le père » au sens freudien du terme, se projeter hors du parc d’enfants américain, bref, cesser d’obéir sans réfléchir à ses intérêts propres, croyant ainsi se faire aimer mais se trouvant in fine méprisée et exploitée. Si nous ne prenons pas enfin le taureau par les cornes en opposant une fin de non-recevoir collective et sans appel à l’instauration de l’extraterritorialité du droit américain, c’est est fini de l’Europe comme ensemble un tant soit peu autonome. En nous couchant pour éviter la guerre (commerciale à outrance), nous aurons la guerre et le déshonneur…

Pour revenir à la Syrie, Téhéran ne veut pas y être entrainée militairement dans ce qui pourrait en effet devenir une opération militaire d’ampleur, avec des dommages civils considérables si les djihadistes, dûment « mentorés », s’entêtaient et refusaient leur intégration raisonnable dans un processus politique crédible. Les Iraniens appuient donc l’idée d’un processus d’Astana convergeant avec celui de Genève, en panne sèche, plus d’ailleurs qu’avec le groupe des « Amis de la Syrie » (avec de tels amis, point besoin d’ennemis). Bref, on est face à un hiatus flagrant entre la réalité militaire sur le terrain ‒ la Syrie a résisté dans le sang à son démembrement planifié et son intégrité territoriale demeurera ‒, et les desiderata avortés des puissances qui ont longtemps cru être en mesure d’en finir avec le pouvoir des Assad mais qui, en diabolisant à outrance cette figure de l’autoritarisme politique, ont voulu escamoter le danger de l’alternative qu’ils promouvaient. Et ont échoué. Al Qaïda au pouvoir à Damas, n’est-ce pas pire que la famille Assad ? L’un des freins à la mise en place d’une négociation sérieuse est aussi la spécificité de la culture politique de toute la région. Nul, en effet, ne sait là-bas ce que signifient et supposent le dialogue, la coopération ou le consensus. Aux yeux des leaders moyen-orientaux et de leurs challengers, ce ne sont là que marques de faiblesse quand, seules, comptent l’instauration du contrôle politique par la force et la brutalité intransigeante qui signe un authentique Chef….

Un soldat syrien fait signe à des véhicules blindés russes dans le district de Douma, en banlieue de Damas. 14 avril 2018. Crédits : Kommersant
UN SOLDAT SYRIEN FAIT SIGNE À DES VÉHICULES BLINDÉS RUSSES DANS LE DISTRICT DE DOUMA, EN BANLIEUE DE DAMAS. 14 AVRIL 2018. CRÉDITS : KOMMERSANT

Faudra-t-il pour autant renoncer à promouvoir au loin le modèle démocratique occidental (lui-même imparfait, et miné chez nous par un communautarisme invasif qui affaiblit nos États et nos cultures) ? Évidemment non. Mais comparaison n’est jamais raison, et il nous faut rompre avec la suffisance du discours pontifiant et le fantasme de la supériorité normative qui agissent comme cautères sur jambe de bois et entraînent des drames humains injustifiables. Nous ne pouvons simplement plus donner de leçons alors que nous vivons, en Europe comme aux États-Unis, dans une culture du déni inassumée mais enkystée dans nos esprits au point de nous faire commettre des erreurs cardinales et surtout de nous y entêter : déni de nos responsabilités, de notre double standard, de notre partialité, de notre cupidité, de notre effrayant degré de cynisme politique faiblement masqué par des envolées moralisatrices qui ne passent vraiment plus la rampe hors nos murs.

En admettant que se produisent cette prise de conscience miraculeuse et ce tournant réaliste si indispensable, que peut donc encore la France à ce stade pour être utile à la paix et compter ? Sans doute le projet présidentiel d’un « Forum international pour la paix » à Paris, en novembre prochain, est-il la marque d’une volonté de revenir dans un jeu où personne ne nous croit ni ne nous attend plus. Mais le danger est grand d’un énième rassemblement cosmétique et stérile. Et la parole, même brillante, même sincère, s’use. C’est un travers très français de croire que les mots valent action et que les images créent le réel. Pour conjurer ce danger véritablement mortel du bavardage sans lendemain sur des sujets aussi graves que la guerre et la paix, la vie et la mort, Paris doit choisir non un camp, mais une cohérence. La France doit faire des choix, des vrais, conséquents, avec, d’une part, la réalité de la situation et, d’autre part, le possible et le souhaitable du strict point de vue de nos intérêts nationaux et de notre influence en Europe. Car Washington, Moscou et Pékin misent sur nos divisions et les exploitent. Chacune, naturellement, pour des raisons différentes, mais dans une commune perspective de surplomb qui fait de l’Europe un enjeu, un otage, une proie bien plus qu’un acteur ou un égal à leurs yeux. Elles mènent la danse, au Moyen-Orient comme ailleurs, et favorisent en conséquence des interlocuteurs européens qui ne se paient pas de mots, regardent la situation en face et constituent des points d’appui utiles. Ainsi, si nous persistons à nier nos erreurs de jugement et de comportement sur la question syrienne, Allemands et Italiens, pour ne parler que d’eux, infiniment plus pragmatiques, se placeront à la table des vainqueurs pour recueillir des fruits économiques de la reconstruction, mais aussi pour asseoir leur crédibilité future vis-à-vis des pouvoirs régionaux et vis-à-vis de nous, à Bruxelles…. Alors notre geste martiale en Syrie, pour tenter naïvement de complaire à notre Grand Allié et nous imaginer servir nos principes, nous paraîtra subitement avoir été encore plus vaine et coûteuse.

L’heure des postures et des incantations est donc passée. Elles ne font plus ni recette ni illusion. Il faut, en fait, se détacher sans peur de la pusillanimité de l’ensemble européen et faire à la fois du neuf et de l’humain, en recherchant une sortie du conflit aux côtés de ceux qui détiennent, ne nous en déplaise, les clés de l’avenir et ne nous méprisent pas encore tout à fait : les Russes et les Iraniens. Ce n’est pas un renversement d’alliance ou d’allégeance, c’est la recherche d’une position enfin équilibrée qui nous redonne une place de facilitateur estimé, car intellectuellement honnête et ouvert. La vanité de ceux qui se sont trompés depuis des années et pratiquent la fuite en avant pour ne pas se dédire ni faire leur mea culpa doit céder le pas à un peu d’humilité et de réflexion pragmatique. De gré ou de force. Le peuple syrien nous remerciera et le cœur de ce que l’on appelle si pompeusement « nos valeurs » y gagnera beaucoup.

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2018/09/petites-grandes-batailles-idlib-syrie/