Élections indonésiennes (1/2)

Le Billet du Lundi du 30 septembre 2019, par Gérard Chesnel*

 

Le nouveau mandat du Président Widodo débutera le 20 octobre prochain. A cette occasion, Gérard Chesnel évoque les divers rebondissements des dernières élections indonésiennes. 

 

Le 17 avril dernier ont eu lieu simultanément les élections présidentielles et les élections législatives indonésiennes. L’évènement n’a guère intéressé la presse française. Il est vrai que l’Indonésie n’est que la quatrième puissance démographique mondiale (derrière la Chine, l’Inde et les États-Unis) et le premier pays musulman de la planète. Accessoirement, c’est également la deuxième démocratie d’Asie (après l’Inde).

To be Muslim or not to be. That is, in Indonesia today, a very important question. Il y a tout juste deux ans, le Gouverneur de Jakarta, le très talentueux Basuki Tjahaja Purnama (communément appelé Ahok), un Chinois chrétien, a été condamné à deux ans de prison pour « blasphème contre le Coran ». Il avait osé dire, alors qu’il faisait campagne pour sa réélection comme gouverneur, que ses opposants utilisaient à tort la sourate « Al Maidah » pour dissuader les électeurs de voter pour lui. Selon certains « croyants », cette sourate signifierait que les Musulmans ne peuvent pas être gouvernés par un incroyant. Malgré l’amitié que lui témoignait le Président Joko Widodo, Ahok n’a pas échappé à la condamnation et, dans la foulée, a perdu les élections !

Cette mésaventure aura sans doute servi de leçon au Président, en quête lui aussi de réélection. Laissant tomber son ancien vice-Président, Muhammad Jusuf Kalla (qui, il est vrai s’était illustré en suggérant que les touristes moyen-orientaux pourraient épouser des veuves indonésiennes pendant la durée de leur séjour en Indonésie), il a choisi cette fois le candidat à la vice-présidence le moins susceptible de déplaire aux Musulmans : Ma’ruf Amin, Président du Conseil des Ulémas d’Indonésie et Président du principal parti musulman, le Nahdlatul Ulama. En face de lui, un ancien militaire reconverti dans les affaires, ancien gendre de Suharto, Prabowo Subianto, qu’on dit proche d’une organisation extrémiste, le Front des Défenseurs de l’Islam. Pendant sa période militaire, ce sympathique personnage s’était illustré en assassinant le Premier Ministre de Timor oriental puis en commettant des exactions contre des civils en Papouasie occidentale (maquillant un hélicoptère militaire avec le drapeau de la Croix Rouge).

Les deux candidats avaient axé leur campagne l’un (Joko Widodo) sur la lutte contre la corruption, l’autre (Prabowo) sur l’idée d’une « grande Indonésie » (qui n’est pas sans rappeler « America great again »). Les électeurs ont préféré la continuité en réélisant Joko avec 55,50% des voix (soit 17 millions de voix de plus que son adversaire). Il s’agit d’un vrai succès personnel, mais il est évident que Joko ne gouvernera pas seul et qu’il devra accorder la plus grande attention aux conseils de son co-listier. 

L’Islam est la religion de 87% des Indonésiens (quatre autres religions officielles, le protestantisme, le catholicisme, l’hindouisme et le bouddhisme se partageant les 13% restants). Sa position dominante lui a longtemps permis de conserver une attitude d’ouverture et de tolérance. Mais les progrès constants du wahhabisme sont en train d’en changer radicalement le visage. Le pays se couvre de mosquées financées par les Arabes, les femmes se voilent, ce qui n’est guère conforme aux divers costumes traditionnels (certaines se cachent même entièrement le visage sur le modèle yéménite !). Les troubles consécutifs à la chute du régime de Suharto ont vu, chose nouvelle, des affrontements meurtriers entre musulmans et chrétiens, notamment aux Moluques en 1999, où plus de 4000 personnes ont trouvé la mort. A Jakarta même, la cathédrale a fait l’objet d’un attentat à la bombe à la veille de Noël 2000. Depuis, la situation sécuritaire s’est stabilisée mais non point les idées d’intolérance qui semblent, elles, progresser lentement mais sûrement. 

Aujourd’hui règne une agitation persistante, notamment dans les milieux étudiants, qui disent ne plus avoir confiance dans la législation anti-corruption ni même dans la démocratie. A l’image de nos gilets jaunes, ils ont refusé l’offre de dialogue du Président Widodo. Faut-il voir là une manipulation de l’opposition qui conteste le résultat des dernières présidentielles ? Ce n’est pas clair.

Et pourtant, l’Indonésie a besoin de stabilité politique pour soutenir sa reprise économique. Vingt ans après la grave crise qui l’a affectée davantage encore que ses voisins d’Asie du Sud-Est, elle apparaît de nouveau comme la puissance majeure de l’ASEAN (dont le secrétariat est d’ailleurs installé à Jakarta). Il lui aura fallu du temps pour s’en sortir. Entre 1999 et 2003, la croissance annuelle moyenne du PIB n’a atteint que 3,3% contre 4,8% pour la Malaisie, 4,7% pour la Thaïlande et 4% pour les Philippines. Mais dès l’arrivée à la présidence de Susilo Bambang Yudhoyono, dont l’autorité rassurait, la croissance reprenait (5,1% en 2004). Et douze ans plus tard, avec un Président jeune et dynamique comme « Jokowi », la progression du PIB s’est établie à 9% de 2016 à 2017, pour atteindre 1074 milliards de dollars en 2018, soit 40% du PIB de l’ASEAN.

Tout n’est pas parfait pour autant. L’économie indonésienne, qui s’est longtemps reposée sur les hydrocarbures, s’est diversifiée. Ceux-ci, qui représentaient 80% des exportations en 1980, sont descendus à 15%. Ce sont les produits manufacturés qui ont pris le relais. Et aussi l’huile de palme qui, à son tour, pose problème en raison des déforestations qu’entraîne la culture du palmier, au mépris de la protection de l’environnement (la corruption, grâce à laquelle des permis indus sont accordés, aggravant la situation). Il reste évidemment le tourisme, mais celui-ci a été frappé à la fois par la crise économique de la fin du siècle dernier, par les attentats de Bali (2002) et de Jakarta (2003), sans parler des catastrophes naturelles (tsunami de 2004 et séismes à répétition en 2018). 

Si l’ASEAN peut fournir un cadre favorable aux échanges régionaux, les autres grandes associations comme l’APEC ou l’ASEM, dont l’Indonésie fait évidemment partie, sont d’un intérêt moins évident. Jakarta y rencontre ses principaux partenaires (le Japon, les États-Unis, l’Union Européenne, l’Australie, liée à l’Indonésie par un partenariat stratégique depuis 2010), mais aussi la Chine, qui est son premier partenaire commercial avec 58 Milliards de dollars, et en même temps un concurrent redoutable pour les exportations de textiles et vêtements.

L’environnement politique régional est actuellement satisfaisant. L’Indonésie n’entretient que de bonnes relations avec l’ensemble de ses voisins. L’affaire de l’indépendance de Timor Est, qui remonte à 2002, est passée par pertes et profits.  Certes le mouvement indépendantiste de Papouasie Occidentale est à l’origine d’un regain de violences (les bâtiments publics de la capitale, Wamena, ont récemment été complètement ravagés), mais il ne semble pas (du moins officiellement) bénéficier du soutien de Port-Moresby. Il est à noter, enfin, que de tous les pays riverains de la Mer de Chine Méridionale, seule l’Indonésie n’est pas en conflit avec la Chine, les îles qu’elle contrôle dans cette mer (Natuna et Anambas) étant trop éloignées de la zone de conflit et ayant été héritées directement du colonisateur néerlandais.

Le Président Joko Widodo, dont le nouveau mandat de cinq ans doit commencer le 20 octobre 2019, n’aura pas trop de son expérience et de son habileté pour faire face à tous ces problèmes. La clé de la réussite repose en grande partie sur le succès de la lutte contre la corruption, comme le rappellent régulièrement le FMI, la Banque Mondiale et la Banque Asiatique de Développement.

 

*Gérard Chesnel, Trésorier de Geopragma 

Protectionnisme : le péché n’empêche pas la vertu

Le Billet du Lundi du 23/09/2019, par Christopher Coonen* 

 

Nous assistons depuis une dizaine d’années à la refonte de l’ordre économique et monétaire mondial. Le point de bascule a entamé son renversement avec la crise financière des Sub-primes en 2007 aux Etats-Unis, suivi d’un enchaînement de cracks boursiers et de faillites bancaires en 2008. C’était le retour de bâton d’une mondialisation débridée. 

Les Etats-Unis et les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et South Africa) ont alors tous progressivement mis le cap sur des politiques protectionnistes dont le but était de protéger et renforcer leurs souverainetés respectives, tout d’abord dans leurs marchés domestiques, mais avec l’objectif de plus en plus explicite d’assoir dans la durée leur projection de puissance au niveau régional et mondial. Ces gouvernements ont donc défini une stratégie aussi étendue que possible pour inclure dans cet élan de renationalisation les domaines stratégiques et inextricablement interconnectés de l’industrie, du numérique et de la monnaie. Les leaders et gouvernements de ces cinq pays ont depuis tous accéléré ce mouvement, prônant une politique de préférence nationale, « repliant » leurs champions industriels sur une ligne politique de consolidation pour mieux conquérir ensuite d’autres marchés.  Reculer pour mieux sauter en somme. 

Sans prendre la mesure politique et stratégique de ce mouvement profond, ni en admettre le sens et la légitimité, l’Europe quant à elle s’est contentée de poursuivre sa politique d’élargissement sans garde-fous et de signature d’échanges commerciaux mondiaux tous azimuts, plus récemment avec le Canada et le Mercosur. Elle a poursuivi ainsi ses objectifs louables en théorie mais bien naïfs d’une vision pour un continent appelé à l’emporter commercialement du simple fait de son génie industriel, de sa démographie, et de son poids économique cumulés. L’intégration politique s’est donc poursuivie mais sans mise en place de son indispensable ferment : une structure économique et fiscale pensée et concertée. Face notamment au combat de titans entre les Etats-Unis, l’empire installé depuis 1945, et l’empire montant du Milieu, la Chine, l’Europe et la France en particulier ont continué de leur ouvrir leurs marchés sans contrainte et avec une absence totale de stratégie industrielle et économique. 

Le résultat ne s’est pas fait attendre : des pans entiers de nos industries, stratégiques ont été bradés et constituent une perte irrattrapable pour le savoir-faire, l’innovation, l’avantage concurrentiel et la projection de puissance européens. Citons les abandons désinvoltes des Français aux Américains : Alstom à General Electric (GE), et Technip à FMC. Arrêtons-nous sur le cas d’Alstom, devenu un acteur mondial incontournable dans le domaine des turbines nucléaires. Avec 178 turbines installées, il couvre 30 % du parc nucléaire mondial. Ses nouvelles turbines, Arabelle, sont considérées comme les plus fiables du monde assurant 60 ans de cycle de vie aux centrales nucléaires et elles équipent les futurs EPR. Alstom a également des contrats avec Rosatom en Russie et avec la Chine pour la livraison de quatre turbines de mille mega-watts. Ce fleuron stratégique français est donc maintenant dans l’escarcelle de l’américain GE : c’est désormais le groupe américain qui décidera à qui vendre les turbines et aura le dernier mot sur la maintenance du parc nucléaire en France !  Au gré de mensonges éhontés de l’Elysée et de Bercy, bien d’autres douloureuses prétendues fusions « entre égaux », se sont révélées être de gravissimes chimères pour notre souveraineté en lambeaux.

Alors que l’Europe devrait se doter de géants industriels capables de gagner des contrats et des parts de marché contre ses concurrents américains et chinois, voilà que Bruxelles refuse d’avaliser la fusion d’Alcatel avec l’allemand Siemens au prétexte parfaitement spécieux et suicidaire d’une possible « domination non-concurrentielle ». Mais justement, nous avons besoin de tels champions pour notre « marché unique ». Nous marchons sur la tête ! La France se doit de préserver et d’assurer le développement de l’industrie qui lui reste : « nationaliser » les appels d’offres dans l’Hexagone en privilégiant nos champions et aussi les TPE et PME françaises. Les Allemands le font sans états d’âme, en faisant « fi » de la bureaucratie européenne et de ses diktats normatifs qui visent son affaiblissement et sa vente progressive à la découpe ! Pas plus tard que la semaine dernière, la SNCF a annoncé qu’elle préférait l’espagnol CAF à Alstom pour l’achat de vingt-huit rames Intercités.

Dans le domaine numérique, après 25 années d’existence du e- et m- commerce, force est de constater que les titans mondiaux sont là aussi américains et chinois. Encore une fois il y a une absence de représentation totale de géants du net européens. Dans le contexte de l’affrontement qui s’intensifie entre les Etats-Unis et la Chine, nous parlerons bientôt non seulement des « GAFAM » américains mais de plus en plus aussi des « BAXIT », les chinois Baïdu, Alibaba, Xiaomi, et Tencent. A l’instar de Washington, le gouvernement chinois déploie son appareil juridique et ses politiques d’investissement derrière ses champions, enrayant le développement de concurrents américains tels que Google ou Facebook. En Russie, Facebook est absent, c’est son équivalent local V Kontakte qui domine ce marché. 

Les dépenses des ménages et des entreprises européens vont donc tout droit enrichir nos concurrents étrangers qui pour la plupart ne s’acquittent pas de leur juste part d’impôts. Pire, la sensibilité et la richesse de nos données personnelles qui profitent au développement d’algorithmes d’intelligence artificielle toujours plus performants tombent aussi dans des mains adverses. 

L’Europe se retrouve donc complètement dépendante et démunie. Une esclave consentante, stockholmisée par son maitre américain qui par ailleurs décide même désormais de ses projets commerciaux légitimes en lui dictant via l’extraterritorialité juridique, les frontières de son licite et illicite…en fonction des intérêts nationaux américains. Une notion aux contours extensibles…

Enfin, cette offensive de « renationalisation » active se joue également dans le domaine monétaire. D’abord, la « dédollarisation » de l’économie mondiale est en route : la Russie a largement vendu des Dollars depuis 2018, qui ne représentent plus que 27% de ses réserves, derrière l’Euro (39%) – source Banque Centrale Européenne. Sa Banque centrale a aussi acheté l’équivalent de quelques dizaines de milliards de dollars du Yuan convertibles chinois. La Chine et la Russie ont en parallèle massivement acheté de l’or ces dernières années afin de soutenir leurs devises, avec l’objectif pour les Chinois de détrôner à terme les Américains et pour les Russes d’échapper à la pression de Washington. La solidité de leurs devises repose aussi sur leur faible taux d’endettement. La Russie est quasi à l’équilibre. La Chine elle fait face à une situation plus complexe :  le taux d’endettement du gouvernement central et des collectivités locales est estimé à 37%, loin derrière celui du Japon (240 %), la Grèce (181,1 %), l’Italie (132,2 %), le Portugal (121,5 %), les États-Unis (107,2 %), ou encore la France (98,4 %) – source ministère français de l’Economie et des Finances, CEIC Data. 

Ensuite, afin d’assainir ses finances et parer à la crise de 2007, Pékin a lancé un plan de relance en novembre 2008 visant à injecter sur le marché 4 000 milliards de yuans (586 milliards de dollars) afin de stimuler la demande intérieure face au ralentissement de la croissance et à la stagnation de ses exportations. Elle investit massivement dans ses différents projets des Routes de la Soie en Asie Centrale, en Europe, en Afrique, et en Amérique Latine afin d’augmenter la croissance de son économie et de lui donner un avantage géopolitique de puissance « tranquille » mais incontestablement en projection. Elle crée son « contre monde » et déjà ses contre standards. Les Chinois voient loin, très loin, au-delà des péripéties immanquables de leur stratégie à l’échelle d’un siècle entier. Cette vision leur confère un avantage certain par rapport à des politiques très court-termistes en Europe et d’une certaine manière aux Etats-Unis.

Finalement la politique du « quantative easing » de la Banque Centrale Européenne affaiblit à terme l’euro, sachant que l’injection massive de liquidités dans le système financier européen au travers du rachat de Bons du Trésor et autres obligations équivaut à faire tourner la planche à billets sans croissance réelle de l’économie. Une vulnérabilité mortifère dans un contexte de très forts taux d’endettement de certains pays membres dont la France. 

L’impact économique et social, mais aussi politique de ces inquiétants développements sera très concret et massif. Pour en prendre la mesure, l’analyse du PIB par le biais du pouvoir d’achat par parité ou PPP est intéressante car elle permet de comprendre l’état réel de la puissance économique via la richesse créée concrètement pour les citoyens des pays concernés. Si nous prenons les projections du FMI, de la banque Standard Chartered, d’Oxford Economics, et du Brookings Institute sur le classement des dix plus grandes puissances économiques au regard du PIB en termes de PPP en 2030, nous constatons plusieurs choses :

  1. Sur les dix pays, quatre seront asiatiques.
  2. La Chine et l’Inde seront respectivement au premier et deuxième rang, reléguant l’actuel numéro un, les Etats-Unis, au troisième.
  3. Les BRICS y figureront tous, avec d’autres pays « émergents » d’aujourd’hui – l’Indonésie (4ème), la Turquie (5ème) et l’Egypte (7ème).
  4. L’Allemagne clôturera la liste
  5. La France sera absente !
  6. L’Union européenne pourrait et devrait y figurer mais, au vu des politiques et interférences désastreuses de ces dix dernières années mentionnées supra et en l’absence d’une politique économique et industrielle cohérente, elle manquera également à l’appel. 
  7. Le G7 dans son actuel format sera devenu complètement caduque, réclamant sans doute l’arrêt de ce forum pour privilégier le format du G20…

Nous sommes donc devant deux visions apparemment en opposition mais qui peuvent en fait se rejoindre : un libre-échangisme mal-pensé et un protectionnisme pondéré et assumé. Il serait temps que l’Europe et la France fassent une correction de cap courageuse, décisive et retentissante. Pécher par prudence et engager une politique visionnaire et stratégique nationale et communautaire claire sur l’industrie, le numérique, et la monnaie, afin que nos champions puissent tout d’abord exister et qu’ensuite ils puissent sortir gagnants de la nouvelle concurrence mondiale.

 

*Christopher Th. Coonen, Secrétaire général de Geopragma

J.-B. Pinatel : “Libye : les conditions d’une sortie de crise”

Billet du Lundi du 29/04/2019, par le Général (2S) Jean-Bernard Pinatel*

La Libye est aujourd’hui le lieu d’affrontement des objectifs et des actions des organisations se revendiquant d’un islam radical, des principaux acteurs régionaux (Turquie, Egypte, Arabie saoudite, Emirats Arabes Unis) et de grandes puissances, en premier lieu l’Italie, la France et depuis 2017 la Russie. Les forces du Général Haftar sont aux portes de Tripoli mais semblent incapables de s’emparer rapidement de la capitale. Pourquoi ? Est-ce que la Libye est en mesure de mettre fin à 8 ans de guerre civile que les interventions extérieures rendent encore plus cruelle ? Quel jeu joue la France ? Quels sont nos intérêts stratégiques dans ce pays ?

Cette analyse ne prétend pas apporter une réponse à une situation géopolitique bien plus complexe que celle qui a prévalu en Syrie mais seulement à décrire les facteurs qui la déterminent.

En effet, l’intervention occidentale, si elle a débarrassé le pays d’un dictateur sanguinaire, a détruit en même temps tout le système de pouvoir de Kadhafi qu’elle a été incapable de remplacer par un Etat reposant sur la réalité de la société libyenne. Les occidentaux ont plaqué un système démocratique qui n’a aucune légitimité populaire parce qu’il est incompatible avec l’état actuel de la société libyenne comme en témoigne le taux participation de la population aux différentes élections : il a toujours été inférieur à 15-20 % du corps électoral.

L’enjeu libyen

D’une superficie trois fois plus étendue que la France, la Libye possède une population 10 fois inférieure (de l’ordre de 6 millions d’habitants). Ses habitants sont potentiellement les plus riches d’Afrique puisque le pays recèle des réserves prouvées de pétrole de l’ordre de 50 milliards de barils, ce qui le classe au 8ème rang mondial juste derrière la Russie. Trois pays ont des intérêts très importants dans l’exploration et la production du pétrole libyen : l’Italie avec ENI, La France avec Total et depuis 2018, la Russie avec Rosnef. Mais les dirigeants et les services secrets italiens considèrent la Libye comme leur chasse gardée compte tenu de leur histoire commune, de la proximité des côtes italiennes qui en fait une route pour les migrants et de leurs intérêts pétroliers1. Ils ont, à cet effet et de longue date, partie liée avec Misrata et les Frères Musulmans. Leurs milices protègent les installations d’ENI et sont intervenus en 2017 pour libérer deux ressortissants italiens prisonniers de Daech dans la région de Sabrata. Lorsque les milices de Misrata sont allées combattre Daech à Syrte, les italiens ont déployé un hôpital militaire à Misrata et les grands blessés ont été soignés dans les hôpitaux italiens. Cette imbrication d’ENI, des services secrets italiens et des milices des Frères Musulmans de Misrata est telle que la British Petroleum vient de vendre à ENI la moitié de ses parts dans un gisement proche de Syrte, déclarant par la bouche de son directeur général, Bob Dudley :”Nous pensons qu’une étroite collaboration avec ENI et la Libye nous permettra de relancer l’exploration dans ces zones prometteuses”. Pragmatisme tout britannique…

Au final il serait probablement plus facile pour la France de s’entendre avec les Russes sur le dossier libyen qu’avec nos voisins italiens. En effet, Rosneft avec laquelle Total coopère notamment en Russie, a signé en 2017 avec la compagnie nationale libyenne du pétrole (NOC) un accord de coopération pour des investissements dans le secteur des hydrocarbures. De son coté, en février 2018, la compagnie française Total a annoncé l’acquisition, pour un montant de 450 millions de dollars, de la compagnie libyenne Marathon Oil Libya Limited. Cette dernière détient une participation de 16,33 % dans les concessions de Waha2 .

Outre l’intérêt économique, la France a un intérêt vital concernant sa sécurité en Libye. En effet, la France est confrontée à l’intérieur et à l’extérieur de son territoire aux actions terroristes de l’islam radical3 . Depuis le début de la décennie, ces djihadistes qui se voient comme des soldats de Dieu ont tué sur le sol national 260 français, en ont blessé mille autres, et à l’extérieur de nos frontières 25 soldats sont morts, et plus de 200 ont été gravement blessés en les combattant. Ces djihadistes qui commettent la majorité de leurs actions en Asie centrale et au Moyen-Orient sont aujourd’hui en pleine expansion en Asie et au Sahel où ils menacent 93 millions d’habitants francophones qui peuplent les 5 pays riverains de la bande sahélienne : le Sénégal, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad. La guerre contre Kadhafi a malheureusement ouvert les portes du Sud libyen qui est devenue la voie par laquelle sont acheminées armes et munitions pillées dans les dépôts de Kadhafi, prises dans des combats entre milices ou fournies par la Turquie et le Qatar via le port de Misrata, tenu par des milices affiliées aux Frères Musulmans.

Que pouvons-nous faire ?

L’absence de société civile et d’Etat4

Avant 2011, la culture tribale était le fondement du système social, culturel et économique libyen. La Libye, c’était 250 tribus très hiérarchisées entre elles, sans idée de Nation mais avec de fortes identités régionales : Est (Benghazi) Ouest (Tripoli) Sud (Fezzan) extrême-Sud (Tibesti). Le pétrole découvert en 19595 fit de la Libye le pays le plus riche par habitant du monde. En 1967, la Libye comptait 1 500 000 habitants, dont 500 000 nomades. Sur une population active de 250 000 travailleurs, on ne comptait guère plus de 2 500 personnes titulaires d’une formation supérieure et aucune femme n’était alphabétisée. En 1969 Kadhafi prit le pouvoir et, pendant 42 ans (deux générations),  les libyens vécurent dans une société fermée sur elle-même, subventionnée par un Etat providence et en Révolution Culturelle permanente. Kadhafi a totalement fermé son pays aux influences extérieures occidentales « tous les étrangers sont des espions ». L’éducation se faisait uniquement en arabe et la tradition était patriarcale et militaire. On ne demandait aux élèves et aux étudiants en uniforme que d’apprendre par-cœur et de restituer le « livre Vert » pour être diplômés. Alors que la population devenait de plus en plus urbanisée dans des villes très modernes, la Culture officielle était la « Badiya » (la culture Bédouine) célébrant la pureté du désert contre la ville, lieu du diable et de la corruption, ce que symbolisait la tente dans laquelle Kadhafi dormait, même à l’étranger.

Kadhafi a ainsi créé une société totalement hiérarchisée où chacun avait sa place précise suivant ses origines. Chacun appartenait à une famille dépendante d’un clan et le clan d’une tribu. Chaque tribu dépendait elle-même d’une tribu supérieure, et chaque libyen devait le respect à quiconque se situait plus haut que lui. Les relations de dominations tribales furent renforcées par l’argent du pétrole qui permettait l’achat de tous les équipements de la modernité et du bien-être. Le chef (Rais) avait le pouvoir et l’argent. Obéir aux anciens de la tribu était profitable car c’est eux qui recevaient l’argent du Rais et qui le redistribuaient. Avant 2011, les villes libyennes ressemblaient aux plus modernes des villes occidentales mais elles étaient dirigées par des municipalités contrôlées par la tribu dominante, à l’exception de Tripoli qui dépendait directement du Rais. Aujourd’hui ce pouvoir des « chibanis » est contesté dans les grandes villes de la côte méditerranéenne par les chefs des milices, mais reste important à l’intérieur du pays et dans les petites localités.

Un système imposé par l’ONU sans aucune réelle légitimité

L’ONU a imposé ex-nihilo un système constitutionnel et électif à des gens et à des communautés qui n’en ont jamais eu ni la connaissance ni la tradition. Les représentants ONU (UNSMIL) ont plaqué une organisation démocratique sans se soucier un seul instant de savoir si les libyens arriveraient à parcourir en quelques années, les siècles qu’il a fallu à l’Occident pour construire l’Etat de Droit.

Les diverses élections ont réuni moins de 20% des électeurs potentiels et ont élu des représentants dont beaucoup étaient discrédités par leur passé. On a abouti à un capharnaüm de 3 gouvernements en cinq ans, tous « légalement » élus mais qui refusent de céder la place au suivant, 2 parlements, des duplications de ministres de l’Ouest (Tripoli) à l’Est (Benghazi).

Trois villes veulent diriger le pays

Les observateurs mettent souvent en avant l’opposition de la tripolitaine et de la cyrénaïque entre Tripoli, la capitale (1,2 Millions d’habitants) et Benghazi (700 000 habitants) mais ils oublient la troisième ville du pays, Misrata (500 000 habitants) dont l’engagement ou la neutralité est la clé du succès pour l’une ou l’autre partie. Ville riche car elle avait reçu du Rais le monopole des importations. Les Misratis sont à part, hors du cadre traditionnel des tribus Libyennes. La ville est l’héritière d’une influence turque préservée par les circassiens qui ont une longue tradition guerrière : la garde personnelle du roi de Jordanie est composée de circassiens. Cette communauté turcophone est arrivée à partir de la deuxième partie du XIXème siècle après son expulsion du Caucase par le Tsar de Russie.  2 millions vivent en Turquie, d’autres se sont installés en Syrie, Liban, Israël et Egypte. Ils font partie de l’ère culturelle turcophone dont Erdogan se sert pour renforcer son influence sur les pays arabes. Les affaires à Misrata sont un quasi-monopole des hommes d’affaire turcs. Un port avec un quai à containers de 800 m, inauguré en 2014, et un grand aéroport en voie d’élargissement où bateaux et avions déchargent des armes pour les milices islamistes. Erdogan pèse de toute son influence dans les décisions et les actions des misratis.

Les rapports de force sur le terrain

Le Général Haftar 6 a rallié à sa cause les trois quarts du pays. Il a regroupé sous sa bannière des éléments de l’armée régulière libyenne, dont les forces de l’armée de l’air. Un grand nombre de conseils municipaux de l’Est – dont celui de Benghazi – se sont ralliés à sa cause, tout comme la Chambre des représentants de Tobrouk. Khalifa Haftar a mené durant l’année 2016 une offensive pour chasser définitivement les islamistes de Benghazi. Sa progression vers Tripoli s’est faite plus par des négociations avec les communautés libyennes qui se trouvent sur son chemin. Certaines villes et tribus se sont ralliées à Haftar par déception devant l’impuissance du gouvernement basé à Tripoli. D’autres l’ont fait pour obtenir un avantage contre leurs rivaux locaux. Il a rallié aussi des milices salafistes « quiétistes »financées par l’Arabie saoudite qui s’opposent aux milices ralliées à Daech et à celles des Frères Musulmans. Le général Haftar a négocié sans succès pendant près de deux ans (2017-2018) avec les dirigeants de Misrata avant de se résoudre à commencer la bataille pour Tripoli qu’il n’a aucune chance d’emporter sans un accord avec Misrata et donc avec Erdogan. Le chef de l’ANL bénéficie du soutien financier, logistique, médiatique et politique de l’Egypte, de l’Arabie saoudite et des émirats qui ne veulent pas laisser la Libye sous le contrôle du chef du Gouvernement d’Union Nationale Fayez Serraj que soutient l’ONU mais qui n’existe qu’avec l’appui des milices islamistes radicales et des milices des Frères Musulmans de Misrata, soutenues par Turquie et le Qatar. Le général Haftar semble avoir pris sa décision de marcher sur la capitale après sa récente rencontre à Riyad avec le Roi Salman Ben Abdulaziz et son Prince héritier et Ministre de la Défense Mohammad Ben Salman Ben Abdulaziz. Haftar est également en contact avec le Président égyptien Abdel Fattah al-Sissi. MBS, MBZ et Sissi soutiennent Haftar pour son hostilité assumée à l’encontre des Frères Musulmans que soutient le Qatar surtout, mais aussi la Turquie.

La Russie est un acteur récent en Libye. Pour des raisons liées à la sécurité de la Russie (Poutine veut pourchasser partout les islamistes radicaux) mais aussi au travers de ses liens régionaux, en particulier avec l’Egypte qui datent de près de 70 ans. M. Poutine apprécie visiblement le profil militaire du Président égyptien Abdel Fattah al-Sissi. Mais Moscou tente de tisser des liens autour de la Libye avec d’autres pays, notamment ceux qui peuvent influencer les belligérants sur le terrain, qu’il s’agisse de l’Algérie, de la Tunisie ou de monarchies du Golfe comme les Émirats Arabes Unis ou l’Arabie saoudite. Enfin selon les analystes russes, c’est pour Poutine un dossier qui lui permet de dialoguer avec les Etats-Unis et les européens, voire de coopérer avec eux. Au final la sortie de crise passera nécessairement par un deal entre Erdogan et Poutine. Mais sera-t-il suffisant ? Rien n’est moins sûr.

Quant aux Etats-Unis ils restent discrets car ils ne veulent pas avoir à choisir entre la Turquie et le camp Egypte, Arabie Saoudite. 

Quelles conclusions provisoires pouvons-nous tirer de cette analyse ?

  1. Aucun des acteurs étudiés n’a intérêt à ce que la situation se prolonge sauf les milices islamiques radicales.
  2. Sur le terrain, Haftar est incapable de conquérir Tripoli si Misrata ne s’engage pas à ses côtés ou fait preuve d’une neutralité bienveillante.
  3. La solution ONU a plus que démontré son inadaptation à la situation libyenne et doit être abandonnée sous sa forme actuelle.
  4. La Russie, l’Italie, la Turquie et la France détiennent les clés de la solution libyenne.
  5. Une sortie de crise passe nécessairement par des accords à trouver entre ces quatre pays.
  6. Elle passe par la prise de pouvoir du général Haftar mais elle ne peut être que partagée et organisée par une forme constitutionnelle à inventer.
  7. La sortie de crise est aussi liée à des accords entre acteurs extérieurs :
    1. La France et l’Italie doivent trouver un accord sur le pétrole et les migrants et une fois encore l’arrogance de notre donneur de leçons national en constitue probablement l’obstacle majeur.
    2. La Russie et la Turquie doivent rechercher un terrain d’entente pour qu’Erdogan cesse son soutien aux Misratis. Quelle en serait la monnaie d’échange ? Les Kurdes ? Les intérêts économiques et stratégiques ? Ils sont très importants : la Turquie, membre de l’OTAN n’a-t-elle pas décidé d’acheter des missiles solair russes S-400 ?
    3. L’Egypte, l’Arabie Saoudite et la France peuvent exiger du Qatar qu’il stoppe son soutien aux milices radicales.  Encore faut-il qu’il existe une volonté politique en France et pour cela que nous n’ayons pas atteint un stade où de trop nombreux de nos dirigeants seraient corrompus par l’argent qatari.

*Général (2S) Jean-Bernard Pinatel, membre fondateur et Vice-Président de GEOPRAGMA

Notes :

1. Avant la crise de 2011 33% de la production pétrolière libyenne prenait la direction de l’Italie.
2. Ce deal se traduit par la mise à disposition pour Total de plus de 500 millions de barils équivalent pétrole (bep) de réserves et ressources, ainsi d’une quote-part de production immédiate de 50 000 bep/j. Le groupe français aura également accès à un potentiel d’exploration important sur la zone des concessions réparties sur plus de 53 000 km2 dans le bassin prolifique de Syrte.
3. Nos dirigeants se refusent à mieux caractériser les courants de l’islam sunnite qui prônent le djihad armé pour imposer des Etats islamiques dont la seule source de droit sera la charia (le Coran et la Tradition inscrite dans les hadhits). Ces islamistes sont tous issus du courant hanbalite, un des quatre courants du sunnisme, et se nomment le wahhabisme, le salafisme djihadiste et les Frères Musulmans. Tous ces courants gangrènent l’Islam par la prédication qui s’effectue dans les mosquées et les réseaux sociaux.
4. Je me réfère dans cette partie à une étude que m’a adressé Marc Le Brize : « les libyens, les connaitre pour bâtir le Paix »
5. Dans les années 50 la France s’est intéressée à une possible annexion du Sud et de son pétrole prévu dans la continuité du Sahara algérien.
6. que je connais bien. Il a été fait prisonnier par les tchadiens d’Hassan Djamous lors de la prise d’Ouaddi Doum et « acheté » aux tchadiens par la CIA avec le Mig 25 capturé au sol lors de l’assaut de la base aérienne libyenne.

[Billet du Lundi] “De Yalta à Astana : les années perdues”

Par Christopher Th. Coonen, secrétaire général de Geopragma

Le dernier sommet allié de la Seconde Guerre mondiale se tint à Yalta du 4 au 11 février 1945. Durant toute cette semaine, Staline, Churchill et Roosevelt décidèrent du futur du monde et de celui de l’Europe en particulier. Ils tracèrent leurs zones d’influence à venir sur le Vieux continent (non sans rappeler la Conférence de Berlin de 1884-1885 qui décida du partage impérialiste du continent africain). La fin du conflit sur le théâtre européen approchait enfin à grands pas, et les vainqueurs se partagèrent le butin de guerre.

Le « bon vouloir » de cet accord tripartite se délita au travers de la crise de Berlin, des soutiens en France, Italie, et Grèce apportés aux partis non-Communistes, et des élections truquées par les Soviétiques et leurs acolytes locaux en Tchécoslovaquie, Pologne et Hongrie. Même si les contours de l’accord et de la frontière est-ouest en Europe demeurèrent en vigueur jusqu’en 1989.

Par-delà l’importance de l’objet même de cette conférence, celle-ci symbolisait le leadership acéré et exemplaire des trois dirigeants. Ils avaient, parfois dans le plus grand doute et contre vents et marées, défini une stratégie et une feuille de route pour défaire les forces de l’Allemagne et du Japon. Churchill avait magnifiquement résumé cette approche en prononçant son illustre discours à la Chambre des Communes dès juin 1940 : «… Nous irons jusqu’au bout, nous nous battrons en France, nous nous battrons sur les mers et les océans, nous nous battrons avec toujours plus de confiance ainsi qu’une force grandissante dans les airs, nous défendrons notre Île, quel qu’en soit le coût, nous nous battrons sur les plages, nous nous battrons sur les terrains de débarquement, nous nous battrons dans les champs et dans les rues, nous nous battrons dans les collines; nous ne nous rendrons jamais… ». Winston Churchill voyait loin, à cinq ans au moins…

Leurs desseins (leurs agendas secrets respectifs) étaient naturellement opposés ou potentiellement conflictuels dans un monde post-défaite de l’Allemagne. Ils avaient toutefois la volonté de construire une stratégie globale et sur le temps long.

Force est de constater qu’aujourd’hui en 2018 par contraste, l’Occident (tel qu’il se définit lui-même, soit les USA et l’UE) manque cruellement de leadership dans la conduite des affaires des Etats comme sur les questions politiques internationales. Les exemples récents sont malheureusement nombreux : le « Reset » manqué du Président Obama avec le Président Poutine, l’aventurisme en Syrie, la diabolisation de l’Iran, l’aboulie inertielle de l’Union européenne.

Pour comprendre ce vide, ce gouffre même, nous pouvons considérer deux moteurs :  un, l’absence de vrais leaders, et deux, un transfert du pouvoir des Etats vers les milieux d’affaires, et en particulier vers la nouvelle économie numérique, soit du monde « réel » vers celui du « virtuel ». L’économie à travers les âges a toujours œuvré pour développer des richesses, ouvrir et conquérir de nouveaux marchés. Son seul frein a été les politiques décidées par les royaumes ou nations, qui parfois entravaient cet objectif. L’économie est donc historiquement et parfois encore aujourd’hui, otage des décisions politiques, mais elle commence à s’en émanciper très rapidement.

Sur les rendez-vous manqués, le « reset » russo – états-unien et l’Union européenne sont sans doute les plus parlants.

De l’avis de nombreux experts en géopolitique, des politiques eux-mêmes, et des décideurs d’affaires, les relations entre les Etats-Unis et la Russie/Union Soviétique n’ont jamais été aussi exécrables de part et d’autre du Détroit de Béring. Le seul bémol étant le combat « coordonné et concerté » contre le terrorisme au Moyen-Orient. En fait c’est une coopération de façade car ces deux puissances n’ont jamais pu s’entendre sur les priorités à mener, y compris sur les groupes djihadistes à absolument détruire.

Le Président Obama s’est vu décerner de manière prématurée le prix Nobel de la Paix en 2010. Il n’avait alors aucune expérience en politique étrangère et surtout aucun résultat concret permettant de justifier cette « récompense ».

Malgré sa promesse de campagne, il n’a jamais fait bouger les lignes sur le rapprochement pourtant évident à faire avec la Russie. Outre le combat contre le terrorisme, et dans la perspective d’un apaisement global de foyers de crise mais aussi de front commun contre Pékin, tant de sujets les liaient – et lient encore les Etats-Unis et la Russie – l’Iran, la Syrie, la Libye, l’Ukraine, …

Quelles que soient ses qualités intellectuelles et humaines, Il a tergiversé sur tous les fronts de défense des intérêts stratégiques américains, comme la recherche d’une paix entre Israéliens et Palestiniens, la préservation de l’Ukraine comme Etat tampon (à l’instar de la Finlande pendant la Guerre Froide), et bien sûr la Syrie. En ce qui concerne cette dernière, ses discours sur « les lignes rouges » extrêmement maladroits et contraignants pour lui, n’ont été que paroles qui ont entraîné dans leur sillage la posture impuissante et gênée de la France, troisième puissance nucléaire dans l’histoire et en termes de capacités, et toujours sixième économie du monde. Ces trois piliers auraient pu être des ordres de bataille et de marche pour démontrer une stratégie réfléchie et cohérente de l’Occident.

Ce qui manquait au Président Obama, c’était de très bons conseillers et secrétaires d’Etat dignes de ce nom, et plus encore une stratégie globale, une « Obama Doctrine » réaliste qui se serait traduite par une feuille de route pour le vingt-et-unième siècle. A tel point qu’à la fin de son deuxième mandat, il ne pouvait que constater la résurgence d’une Russie présente et engagée sur tous les « fronts » géopolitiques prioritaires au Moyen-Orient (et en Afrique), organisatrice par exemple de conférences pour une solution politique en Syrie, à Astana au Kazakhstan.

En ce qui concerne l’Union Européenne, nous constatons depuis une quinzaine d’années un dialogue de sourds entre les politiques et la vox populi, résultat de référendums ignorés de manière outrancière.

Plutôt que de prendre en compte, par exemple, les doléances des agriculteurs sur les directives paperassières et coûteuses qui les asphyxient, les bureaucrates de Bruxelles et les politiques dans les pays membres les ignorent, rajoutant toujours plus de règles destructrices par rapport à l’idéal d’une Europe forte et en paix. Il est temps que les « leaders » français et allemands énoncent une vision qui restreigne le champ de ces directives à l’essentiel, et abrogent les superflues qui embolisent le système et nourrissent une exaspération croissante des citoyens européens. Temps aussi que cette feuille de route ramène l’Union européenne à un groupe de plusieurs cercles de nations avec les six membres fondateurs au centre, pour rééquilibrer la zone Euro, et en finir avec des votes-véto irrationnels et stériles. Là encore, construire une stratégie efficace à long terme.

 

Le transfert du pouvoir et de la création de richesses des Etats vers les entreprises a lui débuté dans les années 1980, avec la création des « Junks bonds », et a culminé de manière désastreuse en retour de bâton lors de la crise financière de septembre 2008. Quelques banques ont failli alors précipiter des pays et des économies entiers dans les abysses. De fait, ce ne sont presque plus les Etats qui décident et infléchissent les politiques économiques, ce sont les entrepreneurs et les décideurs économiques.

Les projets étatiques visionnaires des « Trente glorieuses » qui se sont chiffrés à des centaines de milliards d’euros, ont construit des infrastructures de toutes sortes et donné aux ménages des conforts matériels. Derrière tous ces programmes, Il existait alors de véritables politiques industrielles, encadrées par le principe d’une économie de marché. Le transfert industriel a bien eu lieu vers les pays à bas coûts et bien sûr aux dépens de l’Occident. Un nouvel héritage d’un manque de volonté forte et de vision.

Le phénomène de ces transferts s’est accéléré de manière logarithmique à partir de 2000, avec l’émergence de l’économie numérique, d’abord sur internet, et depuis 2007 avec le lancement des premiers smartphones. Que nous les appelions « GAFA » ou « FAANG » (Facebook, Apple, Amazon, Netflix, Google), ou FAAMG (Facebook, Apple, Amazon, Microsoft, Google), ces dernières à elles seules ont aujourd’hui une capitalisation boursière de 3.5 mille milliards d’euros, soit à peu près une fois et demie le PIB de la France en 2017. Et ces sociétés à elles seules détenaient des réserves de « cash » de centaines de milliards d’euros à fin 2017. Elles créent les emplois, mais perturbent les économies du monde réel, financées dans le temps par les Etats et avec l’argent du contribuable. Désormais, elles financent massivement la recherche notamment sur les énergies renouvelables et l’intelligence artificielle. Bref, elles occupent le terrain jadis jalousement prisé par les gouvernements.

Comment y sont-elles parvenues ? En construisant des stratégies d’investissement et de domination à long terme, en profitant des faiblesses des accords entre Etats et de l’incapacité de ceux-ci à définir des plans d’action industriels. Elles ont aussi des boucles de décision courtes et une très forte réactivité. Nos Etats feraient bien de s’en inspirer.

Sur le leadership et la vision de long terme, revenons à Yalta. Ce fut l’aboutissement d’échanges portant sur quatre années courtes de guerre pour trouver la meilleure solution à l’ouverture d’un front ouest, c’est-à-dire au D Day en Normandie. Lors de leur première conférence tripartite à Téhéran en novembre 1943, Staline avait réitéré à Roosevelt et à Churchill son leitmotiv pour ce second front. Il ne savait pas que Roosevelt, Churchill et leurs généraux en avaient conçu le principe dès 1941, et qu’en découlèrent des débarquements « étau » afin d’asphyxier progressivement les Allemands et les Italiens sur le « Vieux Continent » à travers les débarquements et les campagnes au Maroc, en Afrique du Nord, en Sicile, en Italie, et en Provence.

Aujourd’hui, les chefs d’Etats et leurs conseillers feraient bien de s’inspirer de ces approches dans l’Histoire et dans le monde de l’entreprise afin d’en prendre les meilleures recettes pour construire de véritables stratégies au long terme qui tranchent de manière globale et cohérente. Nous avons perdu beaucoup de temps entre Yalta et Astana ; il est urgent d’agir pour les années à venir.

Christopher Th. Coonen