En Corée du Sud, la course à la (haute) mer

ETUDE – Séoul envisage la possibilité de se doter de véritables porte-avions et de sous-marins à propulsion nucléaire. Ces deux nouvelles au conditionnel – mais le seul fait que les Sud-Coréens s’interrogent est, en soi, une précieuse information – s’ajoutent à deux annonces à l’indicatif relatives à la construction d’un nouveau destroyer lourd et à la conception d’un porte-aéronefs léger.

Par Alexis Feertchak, membre fondateur de Geopragma*

Ambiance : l’actuel porte-hélicoptères sud-coréen, «Dokdo», porte le nom d’îles revendiquées par le Japon.

Précisons. Une semaine après que Pyongyang a testé un nouveau type de missile balistique mer-sol (SLBM) tiré depuis une plateforme sous-marine, la marine sud-coréenne (ROK) a envoyé le 10 octobre au Parlement un rapport dans lequel elle annonce la création d’une commission chargée d’examiner la pertinence pour la ROK de se procurer des sous-marins à propulsion nucléaire. C’est la première fois que la Corée du Sud évoque une telle possibilité. Seuls les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni), mais également l’Inde possèdent de tels bâtiments. En pratique, des sous-marins nucléaires d’attaque permettraient aux Sud-Coréens de chasser beaucoup plus efficacement d’éventuels sous-marins lanceurs d’engins nord-coréens qui menaceraient Séoul de frappes depuis la haute mer. Mais ce n’est pas tout.

Les deux projets de porte-avions à catapultes

Le 15 octobre, un parlementaire sud-coréen, Choi Jae-ung, membre du Parti démocrate au pouvoir et proche du président Moon Jae-in, a remis au gouvernement un rapport préconisant que la Corée du Sud se dote d’un programme de porte-avions à catapultes. Ces deux derniers mots ne sont pas anodins. Faisons un pas de côté pour mieux comprendre. On distingue généralement trois sortes de porte-aéronefs :

  • STOVL (pour Short Take Off Vertical Landing) : les avions décollent grâce à l’aide d’un tremplin en bout de piste et atterrissent à la verticale, solution qui nécessite des avions spécifiques (équipés d’un réacteur supplémentaire, orientable verticalement), généralement moins performants (le décollage par tremplin exige des avions allégés, tant en armes qu’en carburant, tandis que l’atterrissage vertical brûle énormément de kérosène). Résultat, alors que la technologie est complexe et coûteuse, ces avions disposent d’une capacité d’emport en armes et d’un rayon d’action plus faibles que des avions traditionnels. Généralement, les STOVL sont des porte-aéronefs légers (de 20.000 à 40.000 t) servant aussi de porte-hélicoptères, de navires amphibies de débarquement et de navires de commandement. L’Italie, l’Espagne et les Etats-Unis disposent de tels «navires universels», déployant des F-35B. Dans les prochaines années, le Japon transformera aussi ses deux porte-hélicoptères Izumo pour qu’ils puissent emporter des F-35B. Cas particulier, le Royaume-Uni a quant à lui fabriqué deux porte-avions lourds (classe Elizabeth – 70.000 tonnes), mais qui, malgré leur fort déplacement, ne seront « que » des STOVL, choix qui s’explique surtout pour des raisons budgétaires.
  • STOBAR (pour Short Take Off But Arrested Recovery) : les avions décollent toujours au moyen d’un tremplin mais sont arrêtés par des brins d’arrêt. Solution intermédiaire, elle nécessite quand même des avions moins performants, non en raison de l’atterrissage, mais du décollage. La Russie (un navire en cours de modernisation), l’Inde (un navire en service, un en construction) et la Chine (un navire en service, un en essai) disposent de tels navires qui sont en général une première étape en attendant de l’introduction de véritables CATOBAR.
  • CATOBAR (pour Catapult Assisted Take Off But Arrested Recovery) : les avions décollent au moyen de catapultes et atterrissent grâce à des brins d’arrêt. C’est le système le plus cher, mais aussi le meilleur, qui permet de déployer des avions plus performants et de divers types, par exemple des avions de guet aérien «AWACS», essentiels pour qu’un groupe aéronaval dispose d’une véritable autonomie d’action. Parmi les CATOBAR, les porte-avions à propulsion nucléaire sont le graal, disposant d’une autonomie presque illimitée. Seuls les Etats-Unis (dix navires, tous nucléaires) et la France (un navire, nucléaire) en disposent. La Chine en construit deux (dont un à propulsion nucléaire). L’Inde envisage aussi une solution CATOBAR pour son troisième porte-avions, mais en est encore loin.

La Corée du Sud pourrait donc vouloir entrer dans ce tout petit club des propriétaires de CATOBAR. Rappelons qu’avec 1500 milliards de dollars, le PIB sud-coréen place Séoul entre l’Espagne et l’Italie (avec l’avantage, comme Rome d’ailleurs, d’être l’un des leaders mondiaux de la construction navale). Dans son rapport, Choi Jae-ung a présenté deux projets :

  • L’un de 41.500 tonnes de déplacement et de 240 mètres de long avec un seul ilot central. Un tel navire serait proche (à la propulsion nucléaire près) du Charles-de-Gaulle français, très compact pour sa catégorie.
  • L’autre de 71.400 tonnes de déplacement et de 298 mètres de long avec deux ilots centraux, à la façon des Queen Elizabeth britanniques, mais avec des catapultes et des brins d’arrêt en plus.

«Compte tenu du taux d’expansion militaire actuel dans les principaux pays d’Asie du Nord-Est, le futur champ de bataille de 2033 sera très différent de celui d’aujourd’hui. Vous devriez revoir vos changements de plan», s’est justifié le député sud-coréen pour justifier un tel saut capacitaire pour la marine sud-coréenne. Pour comprendre le message sous-jaçent, il faut savoir qu’en juillet, des rumeurs venant de l’Etat-major avait annoncé la construction prochaine de nouveaux porte-hélicoptères capables d’emporter des F-35B, ce qui ferait déjà entrer la Corée du Sud dans la catégorie STOVL. Séoul possède actuellement deux porte-hélicoptères de classe Dokdo (type LPX-I, déplacement de 19.000 tonnes) qui ne sont pas équipés pour des avions de chasse à décollage court et atterrissage vertical. Le projet consiste à produire une version agrandie de ceux-ci (environ 30.000 tonnes) et adaptée au F-35B, ce qui en feraient l’équivalent des deux Izumo japonais modernisés. Confirmant ces rumeurs, le chantier naval Hyundai Heavy Industries (HHI) a signé cette semaine un contrat pour la conception d’un tel navire amphibie universel de nouvelle génération (LPX-II).

Projet LPX-II de navire amphibie universel emportant des F-35B versus le porte-hélicoptères «Dokdo» (LPX-I).

Pour Choi Jae-ung, cette avancée ne serait pas suffisante en raison des limites inhérentes à la solution STOVL, idéale pour appuyer dans les airs des opérations amphibies, mais qui souffre de deux insuffisances. Première insuffisance si l’on observe que les logiques contemporaines de déni d’accès permettent de mettre en œuvre des défenses de plus en plus denses et de plus en plus étendues qui rendent le couple «porte-avions léger + chasseurs STOVL» vulnérable : de tels navires embarquent généralement une quinzaine de chasseurs armés trop légèrement et disposant d’un rayon d’action assez faible (869 km seulement pour le F-35B). Deuxième insuffisance si l’on se place dans une perspective océanique et dans l’optique du retour de combats navals en haute mer, ce couple apparaît là encore insuffisant, pour les mêmes raisons. Rappelons qu’historiquement, les porte-avions ne sont pas seulement un outil de projection contre un territoire ennemi, mais sont d’abord, si l’on observe par exemple les grandes batailles du Pacifique, un outil tant de supériorité aérienne que de frappes anti-navires.

L’argumentation du député sud-coréen rejoint celle qui sous-tend l’acquisition de sous-marins à propulsion nucléaire, qui permet d’étendre substantiellement le rayon d’action d’une sous-marinade pour qu’elle acquière, là aussi, une dimension océanique (y compris dans l’optique de protéger un groupe aéronaval). D’un point de vue stratégique et étant donné que de tels projets sont une projection de ce que pourrait être la marine sud-coréenne dans dix voire plutôt quinze ans, tout semble indiquer que Séoul ne se place plus seulement dans la perspective d’un conflit localisé avec la Corée du Nord, mais bien dans celle d’un conflit régional de haute intensité dans lequel elle ne pourrait plus simplement reposer sur le soutien des Etats-Unis mais devrait acquérir un degré supérieur d’autonomie.

Un dernier élément qui va dans le sens d’une marine élaborée davantage dans une perspective océanique et dans l’optique d’un conflit à haute intensité concerne les navires de combat de premier rang. Cette semaine, Séoul a en effet passé commande auprès de HHI pour le premier exemplaire de trois nouveaux destroyers de classe Sejong The Great (ou KDX-III). Ces navires particulièrement imposants (10.600 tonnes de déplacement) et équipés du système de combat américain AEGIS associé à un grand nombre de missiles (128 ayant diverses missions) sont déjà au nombre de trois dans la marine sud-coréenne (entrés en service entre 2008 et 2012).

Destroyer KDX-III de classe «Sejong The Great»

Alors que les pays européens privilégient des frégates de 6.000 à 7.000 tonnes équipées d’une trentaine ou d’une quarantaine de silos verticaux (VLS) pour le lancement de missiles (16 missiles mer-air Aster et 16 missiles de croisière navals mer-sol pour nos FREMM par exemple), Chinois, Japonais et Sud-Coréens investissent, comme les Américains, dans des destroyers de plus fort tonnage, frôlant voire dépassant les 10.000 tonnes et disposant d’un nombre de silos de missiles proche voire supérieur à 100. Nul doute que ces navires sont pensés pour le combat de haute intensité en haute mer. Le tableau ci-dessous qui établit la liste de la plupart des frégates et destroyers dans le monde avec leur déplacement et leur nombre de silos de missiles est assez parlant : les pays européens sont absolument absents du haut du classement (la présence du Royaume-Uni devant être sérieusement relativisée – cf. note ci-dessous).

Pays Classe Nombre (+ construction) Déplacement VLS
Corée du Sud Sejong the Great 3 (+3) 10.600 t 128
Etats-Unis Ticonderoga 22 9.800 t 122
Chine Type 055 1 (+5) 12.000 t 112
Japon Maya 2 10.500 t 96
Japon Atago 2 10.000 t 96
Etats-Unis Arleigh Burke IIA 39 9.200 t 96
Japon Kongo 4 9.500 t 90
Etats-Unis Arleigh Burke I/II 28 8.400 t 90
Royaume-Uni Type 26 (+2) 7.600 t 72*
Chine Type 052D 12 (+8) 7.500 t 64
Corée du Sud Chongmugong 6 5.500 t 64
Russie Gorchkov-M (+2) 5.400 t 56
Royaume-Uni Type 45 6 8.500 t 48
Chine Type 052C 6 7.000 t 48
Italie Orrizzonte 2 7.000 t 48
France Horizon 2 7.000 t 48
Espagne Alvaro de Bazan 5 6.300 t 48
Russie Gorchkov 4 5.400 t 48
Japon Asahi 2 6.800 t 32
Japon Akizuki 4 6.800 t 32
Italie Bergamini 8 (+2) 6.700 t 32
France Aquitaine (FREMM) 5 (+3) 6.000 t 32

 

* Tous les VLS sont loin d’être semblables : certains disposent de silos de petites tailles, pouvant emporter des missiles anti-aériens de courte portée peu encombrants. Par exemple, la défense d’une nouvelle frégate de Type 26 britannique repose sur 48 Sea Ceptor, missile dont la portée ne dépasse pas les 25 km. Elle peut donc en emporter beaucoup plus qu’une FREMM n’emportera d’Aster 30, dont la portée dépasse les 120 km mais qui est beaucoup plus volumineux. Observer le nombre de VLS ne suffit donc pas.

Cette description purement quantitative ne permet donc pas de juger entièrement de la capacité réelle de ces navires. On sait par exemple que nos FREMM sont considérées comme étant parmi les meilleurs bâtiments du monde en matière de détection sous-marine. De même, si les destroyers chinois sont, sur le papier, l’égal des navires otaniens, on ne sait pas si cette égalité se maintiendrait sur le champ de bataille. Cet état des lieux permet en revanche de décrire une dynamique d’accroissement capacitaire à laquelle l’Europe ne semble aucunement participer. Ce n’est pas forcément un mal : il est vrai que le cœur de la menace est probablement en Asie, loin de la veille Europe, mais encore faut-il en avoir conscience pour adapter notre politique et notre stratégie à la réalité de nos moyens.

Pour la Corée du Sud, au-delà d’un conflit de voisinage avec le Nord, la première menace à moyen terme est bien entendu chinoise : elle est la plus sérieuse, la plus structurelle, et la seule à pouvoir donner lieu à un conflit régional de haute intensité. Mais il ne faut pas oublier non plus les tensions qui resurgissent entre Séoul et Tokyo. Remontant à l’invasion par le Japon impérial de la péninsule coréenne dans les années 1930, elles connaissent depuis un an de nouveaux développements, certes d’abord économiques et commerciaux, mais qui comportent aussi une dimension territoriale. Le Japon continue de revendiquer les îles Dokdo, que contrôle Séoul, en mer de Chine orientale. Il n’est pas anodin que les Sud-Coréens aient décidé de baptiser leurs porte-hélicoptères du nom de ces îles. Autre signe de ces animosités historiques : pour la revue annuelle de la flotte japonaise cette semaine, qui a finalement été annulée en raison du typhon, un très moderne destroyer chinois de Type 052D a fait le voyage, malgré les tensions géopolitiques du moment. Mais de navires sud-coréens, il n’y en avait point. Il ne fait pas de doute que Chinois et Japonais regarderont avec attention les développements à venir de la marine sud-coréenne. Autant que les Américains, qui se frottent les mains en anticipant de juteux contrats d’exportation, qu’ils concernent le F-35 ou les systèmes de missiles équipant les destroyers «Aegis», grands gagnants de ce climat d’anxiété.

* Passionné par la géopolitique et les questions de défense, diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l’Université Paris-Sorbonne, Alexis Feertchak est journaliste au Figaro, rédacteur en chef et fondateur du journal iPhilo et membre fondateur de Geopragma.

L’Ange du Bien

Ce billet ne fait pas consensus au sein de Geopragma. Cependant, il nous a semblé intéressant de le publier pour enrichir le débat et nourrir le questionnement sur la politique française en Syrie. 

 

Billet d’Humeur, par Jean-Philippe Duranthon*

 

« La France a décidé de suspendre tout projet d’exportation vers la Turquie de matériels de guerre susceptibles d’être employés dans le cadre de l’offensive en Syrie ». 

Nul doute qu’une telle posture, qui fait de la France un Ange du Bien, satisfera de beaux esprits et les cœurs tendres.

Le souhait d’être cohérent avec la réprobation publique d’une initiative militaire que l’on dénonce est compréhensible. Limiter cette « suspension » aux matériels « susceptibles d’être employés » en Syrie – mais la plupart des matériels militaires ne sont-ils pas « susceptibles » de l’être ? – est cohérent.  Cette décision n’est donc pas surprenante, d’autant que, la France n’étant pas un grand fournisseur de l’armée turque, le sacrifice financier immédiat est limité.

Mais cette décision aura-t-elle le moindre effet ? Imagine-t-on M. Erdogan demander à ses chars de rentrer dans les casernes dont on les a sortis, parce qu’il a peur d’être privé de quelques armes, que l’on veut bien lui vendre mais à la condition qu’il ne s’en serve qu’avec notre accord ?  

D’ailleurs, M. Erdogan est-il pire que tous les autres dirigeants à qui l’on accepte de vendre nos armements ? Nous sommes-nous assurés que nos clients d’Afrique, du Moyen-Orient ou du Golfe, entre autres, sont tous, comme nous, des Anges du Bien ?

Et comment peut-on participer à une alliance militaire – et l’OTAN en est une belle – aux côtés d’un pays auquel on refuse de vendre des armes ? Veut-on lui faire comprendre qu’on aimerait bien qu’il quitte cette alliance ? A-t-on bien mesuré toutes les conséquences d’un tel choix ?

Tout cela risque plutôt d’inciter M. Erdogan à se rapprocher plus encore de la Russie, qui n’a sans doute pas les mêmes scrupules que nous et qui sera ravie, elle, qu’on fasse la promotion des produits issus de ses arsenaux en reconversion. M. Trump, qui a vivement reproché à la Turquie de se doter de missiles anti-aériens russes S 400, devra vraisemblablement bientôt tweeter contre l’achat par la Turquie d’autres matériels russes, à commencer par des Soukhoï à la place des F35 américains.

 

 

La morale de cette histoire, si l’on veut vraiment parler de morale, est que la France, qui disposait d’atouts historiques considérables dans cette région du monde, renforcés par son refus de l’aventure en Irak, semble tout faire pour ne plus y jouer un grand rôle. En rentrant dans le rang en Irak elle a disparu dans un paysage dominé par les Américains ; en voulant en Syrie faire le gendarme mais en se trompant d’analyse elle s’est sortie du jeu ; en se drapant dans ses ailes d’Ange du Bien en Turquie elle s’empêche d’influencer un pays certes complexe et incertain, mais qui joue et jouera un rôle fondamental pour l’équilibre d’une région qui nous est proche et qui peut influencer fortement notre approvisionnement énergétique et notre équilibre démographique.

La ministre des armées a, le 7 mai dernier, prononcé devant la commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale un très beau discours exposant, de manière extrêmement claire et franche, la politique française en matière d’exportation d’armes. Il s’agissait alors des ventes à l’Arabie Saoudite d’armes susceptibles, ou non, d’être utilisées au Yémen, mais certains passages du discours pourraient s’appliquer à la Turquie : « Que se passerait-il si la France rompait ses liens avec les pays dont nous parlons ?… Ce serait priver la France de partenaires stratégiques qui, à ses côtés, ont su jouer, jouent encore aujourd’hui et joueront peut-être encore à l’avenir un rôle positif dans le règlement de certaines crises… Ce serait porter un coup sérieux à la réputation de la France auprès de ses clients, en donnant l’impression qu’elle peut lâcher ses partenaires en cours de route si elle désapprouve telle ou telle de leurs actions. » Pourquoi ce qui était valable pour l’Arabie Saoudite ne l’est pas pour la Turquie ?

N’oublions pas que, comme le disait la ministre dans son discours, « les Européens sont les derniers végétariens dans un monde de carnivores » : les Européens, et tout particulièrement les Français.

Si elle n’accepte désormais de vendre des armes qu’aux dirigeants qui ont le look du gendre idéal et qu’à la condition que ces armes fassent parler, non la poudre, mais la naphtaline, la France ne pourra plus guère utiliser l’outil diplomatique fort dont elle dispose grâce à son industrie de l’armement.  

 

Jean-Philippe Duranthon, membre fondateur de Geopragma 

Une coopération européenne industrielle de défense? Oui, mais pas à n’importe quel prix !

Par Arthur de Castelnau*

À l’ouverture du Salon du Bourget, la Ministre des armées, Madame Florence Parly, a annoncé en grandes pompes la signature du contrat cadre du programme SCAF : système de combat aérien du futur. Derrière ce nom savant se cache en fait un programme de coopération avancée, voire d’intégration, entre les industries d’aéronautique militaire française et allemande pour mettre au point tout un système de combat aérien (avec des avions de chasse, des drones…) appelé à remplacer les chasseurs de cinquième génération. Ce programme s’inscrit dans une politique plus large de rapprochement des industries militaires française et germanique appelées à former le socle de la Base industrielle et technologique de défense européenne tant souhaitée par les adeptes de l’Europe de la Défense. 

Ces coopérations, présentées comme la solution à tous les maux capacitaires et au manque de coopération en matière de défense à l’échelle européenne, ont certes des atouts non négligeables mais comportent aussi de nombreux risques d’atteinte à notre souveraineté auxquels il convient d’être très attentif. 

La coopération européenne en matière d’armement, une contrainte devenue une nécessité. 

L’industrie d’armement est historiquement un domaine stratégique et sensible, que les Etats rechignent à partager avec des entités étrangères. Cependant, le contexte récent dans lequel s’inscrivent les pays européens ne leur laisse pas vraiment d’autre choix. En effet la France et ses partenaires européens ne disposent plus des moyens d’avoir une BITD indépendante et crédible compte tenu d’un marché mondial de l’armement en pleine expansion et d’une accélération technologique constante. Tout d’abord les budgets sont largement insuffisants par rapport à nos concurrents : entre 1985 et 1989, les Etats d’Europe occidentale dépensaient en moyenne 3,1% du PIB pour leur budget de défense. En 2008 ce chiffre était tombé à 1,7%, loin derrière les budgets américain, russe voire chinois. De plus la commande publique intérieure est devenue très insuffisante pour amortir les coûts de développement, amplifiant par la même des coûts d’échelle. L’Etat français n’a en fait plus les moyens de remplir les carnets de commandes de sa BITD et doit donc trouver une solution par maintenir son niveau d’excellence. La baisse drastique des budgets militaires a entrainé l’arrêt de plusieurs programmes d’armement (comme le remplacement des blindés de l’Armée de Terre), et le non renouvellement de matériels vétustes. Ces carences se sont révélées catastrophiques lorsque face à la remontée des menaces il a fallu engager l’armée et donc utiliser ces armes. Comme le dit le Général Jean-Paul Thonier : « l’Europe découvre qu’elle est dans la situation d’un nain militaire dans un monde qui se réarme.» Face au paradoxe d’une baisse des moyens militaires et d’une nécessaire remontée en puissance des armées européennes, la mutualisation des moyens et connaissances en matière d’armement au niveau européen est apparue comme la solution optimale. Pourtant celle-ci n’a pas toujours été une réussite comme le montre le fiasco de l’A400M.

Des enjeux importants de souveraineté et de d’indépendance militaire à préserver contre vents et marées

Les programmes SCAF et MGCS (Main Ground Combat System : le système de combat terrestre futur) avec l’Allemagne prennent en compte des enjeux cruciaux : rien de moins que la supériorité aérienne et blindée française sur tous les théâtres de guerre futurs. Comme l’a justement dit Madame Parly, la coopération doit absolument se faire de façon égalitaire entre les deux partenaires. Aujourd’hui, malgré la bonne entente affichée, c’est loin d’être le cas, la France étant pour l’instant la grande perdante de l’affaire. 

Sur le programme SCAF tout d’abord. La France possède dans le domaine aéronautique une véritable industrie de pointe mondialement reconnue avec ses groupes internationaux comme Thales, Safran ou Dassault. L’Allemagne, elle, ne dispose pas de toutes ces technologies et bénéficiera donc d’importants transferts technologiques sans aucune contrepartie pour la France. Pire, le Bundestag a rechigné à débloquer le financement du programme et a exigé pour le faire des garanties pour l’industrie allemande notamment en termes de supply chain. Ainsi, en plus de fournir des avantages technologiques, la France et son industrie vont probablement perdre une part de la production et donc la gestion de tout un pan de la production industrielle militaire. Dans le programme MGSC la situation est encore plus alarmante. Tout d’abord, si l’Allemagne dispose d’une industrie puissante en la matière avec KMW et Rheinmetall, la France n’est pas en reste avec notamment Nexter ou Arquus. Mais nous ne gagnons aucun avantage comparatif dans cette coopération qui doit donc être à ce titre parfaitement égalitaire. Or, ce n’est pas le cas, mais alors pas du tout ! Par diverses manœuvres, l’Allemagne prend une position dominante dans le projet et la France risque de perdre beaucoup. En effet, une entreprise commune, KDNS, a été créée entre Nexter et KMW, et appartient en principe à 50/50 à chacun. Cependant, la famille Bode-Wegmann qui détient des parts de Nexter et est propriétaire de Rheinmetall, a annoncé son intention de racheter KMW. Le projet ne serait évidemment plus du tout égalitaire mais largement contrôlé par les Allemands. De plus le prototype présenté par Eurosatory est essentiellement germanique, ce qui ne laisse rien présager de bon pour la place des Français dans le projet. Enfin, les Allemands ne veulent pas du programme Scorpion (programme de modernisation des blindés français mis en œuvre actuellement), ce qui veut dire que la prochaine génération de blindés français serait, du fait de la coopération, moins performante que ceux en train d’être fournis à nos armées. Dans le programme MGSC, la France risque de perdre tout contrôle sur l’affaire ainsi que son savoir-faire pour construire ces blindés du futur, ce qui serait évidemment catastrophique. Enfin, de façon globale, une coopération avec l’Allemagne va poser problème en matière d’exportation de ces armes futures, les entreprises françaises étant d’ores et déjà obligées de se plier à la politique du German free, qui n’est autre qu’une restriction allemande sur les exportations d’armement,  notamment sur les blindés vendus à l’Arabie Saoudite.

En conclusion, les coopérations en matière d’armement peuvent être intéressantes pour pallier un manque de moyens des armées, mais ils comportent de nombreux risques d’atteinte à notre souveraineté. Dès lors, la solution ne serait-elle pas d’augmenter sensiblement le budget des armées pour enfin avoir un appareil militaire à la hauteur de nos ambitions stratégiques ?

*Arthur de Castelnau 

Jeune contributeur pour Geopragma.