L’Ange du Bien

Ce billet ne fait pas consensus au sein de Geopragma. Cependant, il nous a semblé intéressant de le publier pour enrichir le débat et nourrir le questionnement sur la politique française en Syrie. 

 

Billet d’Humeur, par Jean-Philippe Duranthon*

 

« La France a décidé de suspendre tout projet d’exportation vers la Turquie de matériels de guerre susceptibles d’être employés dans le cadre de l’offensive en Syrie ». 

Nul doute qu’une telle posture, qui fait de la France un Ange du Bien, satisfera de beaux esprits et les cœurs tendres.

Le souhait d’être cohérent avec la réprobation publique d’une initiative militaire que l’on dénonce est compréhensible. Limiter cette « suspension » aux matériels « susceptibles d’être employés » en Syrie – mais la plupart des matériels militaires ne sont-ils pas « susceptibles » de l’être ? – est cohérent.  Cette décision n’est donc pas surprenante, d’autant que, la France n’étant pas un grand fournisseur de l’armée turque, le sacrifice financier immédiat est limité.

Mais cette décision aura-t-elle le moindre effet ? Imagine-t-on M. Erdogan demander à ses chars de rentrer dans les casernes dont on les a sortis, parce qu’il a peur d’être privé de quelques armes, que l’on veut bien lui vendre mais à la condition qu’il ne s’en serve qu’avec notre accord ?  

D’ailleurs, M. Erdogan est-il pire que tous les autres dirigeants à qui l’on accepte de vendre nos armements ? Nous sommes-nous assurés que nos clients d’Afrique, du Moyen-Orient ou du Golfe, entre autres, sont tous, comme nous, des Anges du Bien ?

Et comment peut-on participer à une alliance militaire – et l’OTAN en est une belle – aux côtés d’un pays auquel on refuse de vendre des armes ? Veut-on lui faire comprendre qu’on aimerait bien qu’il quitte cette alliance ? A-t-on bien mesuré toutes les conséquences d’un tel choix ?

Tout cela risque plutôt d’inciter M. Erdogan à se rapprocher plus encore de la Russie, qui n’a sans doute pas les mêmes scrupules que nous et qui sera ravie, elle, qu’on fasse la promotion des produits issus de ses arsenaux en reconversion. M. Trump, qui a vivement reproché à la Turquie de se doter de missiles anti-aériens russes S 400, devra vraisemblablement bientôt tweeter contre l’achat par la Turquie d’autres matériels russes, à commencer par des Soukhoï à la place des F35 américains.

 

 

La morale de cette histoire, si l’on veut vraiment parler de morale, est que la France, qui disposait d’atouts historiques considérables dans cette région du monde, renforcés par son refus de l’aventure en Irak, semble tout faire pour ne plus y jouer un grand rôle. En rentrant dans le rang en Irak elle a disparu dans un paysage dominé par les Américains ; en voulant en Syrie faire le gendarme mais en se trompant d’analyse elle s’est sortie du jeu ; en se drapant dans ses ailes d’Ange du Bien en Turquie elle s’empêche d’influencer un pays certes complexe et incertain, mais qui joue et jouera un rôle fondamental pour l’équilibre d’une région qui nous est proche et qui peut influencer fortement notre approvisionnement énergétique et notre équilibre démographique.

La ministre des armées a, le 7 mai dernier, prononcé devant la commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale un très beau discours exposant, de manière extrêmement claire et franche, la politique française en matière d’exportation d’armes. Il s’agissait alors des ventes à l’Arabie Saoudite d’armes susceptibles, ou non, d’être utilisées au Yémen, mais certains passages du discours pourraient s’appliquer à la Turquie : « Que se passerait-il si la France rompait ses liens avec les pays dont nous parlons ?… Ce serait priver la France de partenaires stratégiques qui, à ses côtés, ont su jouer, jouent encore aujourd’hui et joueront peut-être encore à l’avenir un rôle positif dans le règlement de certaines crises… Ce serait porter un coup sérieux à la réputation de la France auprès de ses clients, en donnant l’impression qu’elle peut lâcher ses partenaires en cours de route si elle désapprouve telle ou telle de leurs actions. » Pourquoi ce qui était valable pour l’Arabie Saoudite ne l’est pas pour la Turquie ?

N’oublions pas que, comme le disait la ministre dans son discours, « les Européens sont les derniers végétariens dans un monde de carnivores » : les Européens, et tout particulièrement les Français.

Si elle n’accepte désormais de vendre des armes qu’aux dirigeants qui ont le look du gendre idéal et qu’à la condition que ces armes fassent parler, non la poudre, mais la naphtaline, la France ne pourra plus guère utiliser l’outil diplomatique fort dont elle dispose grâce à son industrie de l’armement.  

 

Jean-Philippe Duranthon, membre fondateur de Geopragma 

Partager cet article :