Geopragma cherche (encore) un stagiaire !

 

GEOPRAGMA pôle de réflexion stratégique indépendant, est une association apolitique et à but non lucratif visant le renouveau de la pensée et de l’action stratégiques françaises à partir d’une vision réaliste, non dogmatique et éthique du monde et des hommes.

GEOPRAGMA se propose notamment de rassembler experts, analystes en géopolitique et en géostratégie qui partagent une ligne de pensée structurée autour de :

-La défense de nos intérêts nationaux ;

-La refondation d’une politique étrangère et de défense cohérente adossée à une profondeur stratégique retrouvée en pensée et en action;

-Le refus de toute approche idéologique des relations internationales ;

-La promotion d’un rôle directeur pour la France en Europe et d’une influence retrouvée de notre pays sur la scène internationale.

Votre profil

-Bac +4/5

-Capacités d’analyse et de synthèse

-Capacités rédactionnelles. Anglais bon niveau impératif. Une langue supplémentaire sera appréciée

-Fort intérêt pour la géopolitique et les relations internationales

-Polyvalence

Votre mission

-Veille

-Analyse

-Communication externe

-Organisation de conférences et séminaires

Conditions

-À Paris

-temps plein (35h) ou mi-temps 

-durée = 2 à 6 mois 

-à partir de = octobre 2019

 

Candidatures

Les candidatures (CV + lettre de motivation) sont à envoyer à l’adresse desk@geopragma.fr

De la discrétion, de l’esprit critique, de l’initiative; le goût et le respect de l’humain, celui du monde et de sa complexité. Humour, auto-dérision, sens de la mesure, exercice du doute, capacité d’adaptation, polyvalence, humilité, persévérance. Et encore une audace respectueuse, la prudence sans la crainte, le goût des mots et des paradoxes, celui de l’éloquence sans la rhétorique ; la conscience que l’efficacité stratégique passe par l’approche réaliste (à mille lieues du cynisme) ; la volonté de donner du sens à son travail ; l’amour de la France chevillé au corps, la passion des relations internationales; l’envie de tout savoir, tout comprendre, apprendre, progresser, devenir meilleur. Ne venez pas tel que vous êtes, soyez meilleurs que cela.

Colloque Anopex “Le Soldat et la Mort”

 

Le colloque “le Soldat et la mort” se tiendra le lundi 21 octobre à l’Ecole militaire à Paris, sous le Haut patronage de M. Emmanuel MACRON, Président de la République et avec le général d’armée François Lecointre Chef d’état-major des armées comme grand témoin. Les inscriptions sont ouvertes du 18 septembre au 6 octobre. Le programme complet et les modalités pratiques sont consultables sur : https://lnkd.in/gGT_6NR Organisé par l’Anopex, en partenariat avec Ministère des Armées, La France Mutualiste, la Carac, Unéo, la Fédération Tégo, l’ECPAD, l’ADO, Historien conseil et l’association des journalistes de Défense.

Protectionnisme : le péché n’empêche pas la vertu

Le Billet du Lundi du 23/09/2019, par Christopher Coonen* 

 

Nous assistons depuis une dizaine d’années à la refonte de l’ordre économique et monétaire mondial. Le point de bascule a entamé son renversement avec la crise financière des Sub-primes en 2007 aux Etats-Unis, suivi d’un enchaînement de cracks boursiers et de faillites bancaires en 2008. C’était le retour de bâton d’une mondialisation débridée. 

Les Etats-Unis et les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et South Africa) ont alors tous progressivement mis le cap sur des politiques protectionnistes dont le but était de protéger et renforcer leurs souverainetés respectives, tout d’abord dans leurs marchés domestiques, mais avec l’objectif de plus en plus explicite d’assoir dans la durée leur projection de puissance au niveau régional et mondial. Ces gouvernements ont donc défini une stratégie aussi étendue que possible pour inclure dans cet élan de renationalisation les domaines stratégiques et inextricablement interconnectés de l’industrie, du numérique et de la monnaie. Les leaders et gouvernements de ces cinq pays ont depuis tous accéléré ce mouvement, prônant une politique de préférence nationale, « repliant » leurs champions industriels sur une ligne politique de consolidation pour mieux conquérir ensuite d’autres marchés.  Reculer pour mieux sauter en somme. 

Sans prendre la mesure politique et stratégique de ce mouvement profond, ni en admettre le sens et la légitimité, l’Europe quant à elle s’est contentée de poursuivre sa politique d’élargissement sans garde-fous et de signature d’échanges commerciaux mondiaux tous azimuts, plus récemment avec le Canada et le Mercosur. Elle a poursuivi ainsi ses objectifs louables en théorie mais bien naïfs d’une vision pour un continent appelé à l’emporter commercialement du simple fait de son génie industriel, de sa démographie, et de son poids économique cumulés. L’intégration politique s’est donc poursuivie mais sans mise en place de son indispensable ferment : une structure économique et fiscale pensée et concertée. Face notamment au combat de titans entre les Etats-Unis, l’empire installé depuis 1945, et l’empire montant du Milieu, la Chine, l’Europe et la France en particulier ont continué de leur ouvrir leurs marchés sans contrainte et avec une absence totale de stratégie industrielle et économique. 

Le résultat ne s’est pas fait attendre : des pans entiers de nos industries, stratégiques ont été bradés et constituent une perte irrattrapable pour le savoir-faire, l’innovation, l’avantage concurrentiel et la projection de puissance européens. Citons les abandons désinvoltes des Français aux Américains : Alstom à General Electric (GE), et Technip à FMC. Arrêtons-nous sur le cas d’Alstom, devenu un acteur mondial incontournable dans le domaine des turbines nucléaires. Avec 178 turbines installées, il couvre 30 % du parc nucléaire mondial. Ses nouvelles turbines, Arabelle, sont considérées comme les plus fiables du monde assurant 60 ans de cycle de vie aux centrales nucléaires et elles équipent les futurs EPR. Alstom a également des contrats avec Rosatom en Russie et avec la Chine pour la livraison de quatre turbines de mille mega-watts. Ce fleuron stratégique français est donc maintenant dans l’escarcelle de l’américain GE : c’est désormais le groupe américain qui décidera à qui vendre les turbines et aura le dernier mot sur la maintenance du parc nucléaire en France !  Au gré de mensonges éhontés de l’Elysée et de Bercy, bien d’autres douloureuses prétendues fusions « entre égaux », se sont révélées être de gravissimes chimères pour notre souveraineté en lambeaux.

Alors que l’Europe devrait se doter de géants industriels capables de gagner des contrats et des parts de marché contre ses concurrents américains et chinois, voilà que Bruxelles refuse d’avaliser la fusion d’Alcatel avec l’allemand Siemens au prétexte parfaitement spécieux et suicidaire d’une possible « domination non-concurrentielle ». Mais justement, nous avons besoin de tels champions pour notre « marché unique ». Nous marchons sur la tête ! La France se doit de préserver et d’assurer le développement de l’industrie qui lui reste : « nationaliser » les appels d’offres dans l’Hexagone en privilégiant nos champions et aussi les TPE et PME françaises. Les Allemands le font sans états d’âme, en faisant « fi » de la bureaucratie européenne et de ses diktats normatifs qui visent son affaiblissement et sa vente progressive à la découpe ! Pas plus tard que la semaine dernière, la SNCF a annoncé qu’elle préférait l’espagnol CAF à Alstom pour l’achat de vingt-huit rames Intercités.

Dans le domaine numérique, après 25 années d’existence du e- et m- commerce, force est de constater que les titans mondiaux sont là aussi américains et chinois. Encore une fois il y a une absence de représentation totale de géants du net européens. Dans le contexte de l’affrontement qui s’intensifie entre les Etats-Unis et la Chine, nous parlerons bientôt non seulement des « GAFAM » américains mais de plus en plus aussi des « BAXIT », les chinois Baïdu, Alibaba, Xiaomi, et Tencent. A l’instar de Washington, le gouvernement chinois déploie son appareil juridique et ses politiques d’investissement derrière ses champions, enrayant le développement de concurrents américains tels que Google ou Facebook. En Russie, Facebook est absent, c’est son équivalent local V Kontakte qui domine ce marché. 

Les dépenses des ménages et des entreprises européens vont donc tout droit enrichir nos concurrents étrangers qui pour la plupart ne s’acquittent pas de leur juste part d’impôts. Pire, la sensibilité et la richesse de nos données personnelles qui profitent au développement d’algorithmes d’intelligence artificielle toujours plus performants tombent aussi dans des mains adverses. 

L’Europe se retrouve donc complètement dépendante et démunie. Une esclave consentante, stockholmisée par son maitre américain qui par ailleurs décide même désormais de ses projets commerciaux légitimes en lui dictant via l’extraterritorialité juridique, les frontières de son licite et illicite…en fonction des intérêts nationaux américains. Une notion aux contours extensibles…

Enfin, cette offensive de « renationalisation » active se joue également dans le domaine monétaire. D’abord, la « dédollarisation » de l’économie mondiale est en route : la Russie a largement vendu des Dollars depuis 2018, qui ne représentent plus que 27% de ses réserves, derrière l’Euro (39%) – source Banque Centrale Européenne. Sa Banque centrale a aussi acheté l’équivalent de quelques dizaines de milliards de dollars du Yuan convertibles chinois. La Chine et la Russie ont en parallèle massivement acheté de l’or ces dernières années afin de soutenir leurs devises, avec l’objectif pour les Chinois de détrôner à terme les Américains et pour les Russes d’échapper à la pression de Washington. La solidité de leurs devises repose aussi sur leur faible taux d’endettement. La Russie est quasi à l’équilibre. La Chine elle fait face à une situation plus complexe :  le taux d’endettement du gouvernement central et des collectivités locales est estimé à 37%, loin derrière celui du Japon (240 %), la Grèce (181,1 %), l’Italie (132,2 %), le Portugal (121,5 %), les États-Unis (107,2 %), ou encore la France (98,4 %) – source ministère français de l’Economie et des Finances, CEIC Data. 

Ensuite, afin d’assainir ses finances et parer à la crise de 2007, Pékin a lancé un plan de relance en novembre 2008 visant à injecter sur le marché 4 000 milliards de yuans (586 milliards de dollars) afin de stimuler la demande intérieure face au ralentissement de la croissance et à la stagnation de ses exportations. Elle investit massivement dans ses différents projets des Routes de la Soie en Asie Centrale, en Europe, en Afrique, et en Amérique Latine afin d’augmenter la croissance de son économie et de lui donner un avantage géopolitique de puissance « tranquille » mais incontestablement en projection. Elle crée son « contre monde » et déjà ses contre standards. Les Chinois voient loin, très loin, au-delà des péripéties immanquables de leur stratégie à l’échelle d’un siècle entier. Cette vision leur confère un avantage certain par rapport à des politiques très court-termistes en Europe et d’une certaine manière aux Etats-Unis.

Finalement la politique du « quantative easing » de la Banque Centrale Européenne affaiblit à terme l’euro, sachant que l’injection massive de liquidités dans le système financier européen au travers du rachat de Bons du Trésor et autres obligations équivaut à faire tourner la planche à billets sans croissance réelle de l’économie. Une vulnérabilité mortifère dans un contexte de très forts taux d’endettement de certains pays membres dont la France. 

L’impact économique et social, mais aussi politique de ces inquiétants développements sera très concret et massif. Pour en prendre la mesure, l’analyse du PIB par le biais du pouvoir d’achat par parité ou PPP est intéressante car elle permet de comprendre l’état réel de la puissance économique via la richesse créée concrètement pour les citoyens des pays concernés. Si nous prenons les projections du FMI, de la banque Standard Chartered, d’Oxford Economics, et du Brookings Institute sur le classement des dix plus grandes puissances économiques au regard du PIB en termes de PPP en 2030, nous constatons plusieurs choses :

  1. Sur les dix pays, quatre seront asiatiques.
  2. La Chine et l’Inde seront respectivement au premier et deuxième rang, reléguant l’actuel numéro un, les Etats-Unis, au troisième.
  3. Les BRICS y figureront tous, avec d’autres pays « émergents » d’aujourd’hui – l’Indonésie (4ème), la Turquie (5ème) et l’Egypte (7ème).
  4. L’Allemagne clôturera la liste
  5. La France sera absente !
  6. L’Union européenne pourrait et devrait y figurer mais, au vu des politiques et interférences désastreuses de ces dix dernières années mentionnées supra et en l’absence d’une politique économique et industrielle cohérente, elle manquera également à l’appel. 
  7. Le G7 dans son actuel format sera devenu complètement caduque, réclamant sans doute l’arrêt de ce forum pour privilégier le format du G20…

Nous sommes donc devant deux visions apparemment en opposition mais qui peuvent en fait se rejoindre : un libre-échangisme mal-pensé et un protectionnisme pondéré et assumé. Il serait temps que l’Europe et la France fassent une correction de cap courageuse, décisive et retentissante. Pécher par prudence et engager une politique visionnaire et stratégique nationale et communautaire claire sur l’industrie, le numérique, et la monnaie, afin que nos champions puissent tout d’abord exister et qu’ensuite ils puissent sortir gagnants de la nouvelle concurrence mondiale.

 

*Christopher Th. Coonen, Secrétaire général de Geopragma

La marine russe entre deux eaux

Par Alexis Feertchak, membre fondateur de Geopragma*.

Un sous-marin de classe “Kilo-M”.

C’est une annonce tout à fait russe, un peu grandiloquente, comme on peut en lire régulièrement parmi les dépêches de l’agence TASS : «La Russie va mettre sur cale 22 navires de combat et de soutien en 2020». On retrouve en quelques mots cette avalanche tout soviétique de chiffres, qu’il faut présenter gonflés au maximum. Et comme beaucoup de lecteurs ne lisent que les titres (et les chapôs quand ils ont du temps devant eux), deux types de réactions se retrouvent immanquablement.

Catastrophistes, les premiers crient au Russe comme on crie au loup : le mur de l’est n’étant, dans leur esprit, pas tombé, Moscou est toujours (et sera probablement éternellement) la première des menaces pour l’Occident. En 2017, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, s’inquiétait ainsi de l’activité sous-marine de la Russie, selon lui «au plus haut depuis la Guerre froide», une drôle de déclaration reprise un peu partout dans la presse anglo-saxonne. Phrase vraiment étonnante : en 1991, l’URSS possédait 63 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SSBN en anglais) chargés d’assurer la dissuasion, 136 sous-marins nucléaires d’attaque (SSN) et lanceurs de missiles de croisière (SSGN), 63 sous-marins à propulsion conventionnels (SSK). La Russie compte aujourd’hui une grosse dizaine de SSBN, une vingtaine de SSN et de SSGN, une vingtaine de SSK. Et encore ! Le niveau de disponibilité de ces bâtiments est en réalité faible, la plupart datant des années 1980/1990 et attendant des refontes plus ou moins lourdes. Bref, à part pour faire peur, la comparaison otanienne n’avait guère d’intérêt.

Une corvette “Steregutschiy”.

Moqueurs, les seconds ironisent, déclarant, un brin péremptoires, que la marine russe (VMF pour Voïenno-Morskoï Flot) est un tas de ferraille qui rouille dans la glace de la mer de Barents. En 2015, on pouvait ainsi lire dans War is Boring un article au titre ronflant : «Russia’s navy is falling apart» (la marine russe tombe en morceaux). Le paradoxe est que les moqueurs ressemblent en miroir aux Russes quand ils se haussent ridiculement du col en prophétisant monts et merveilles (comme la mise en service prochaine de plusieurs paires de porte-avions nucléaires géants) : les frères ennemis font en réalité la même erreur, celle de comparer systématiquement les VMF à l’US Navy alors que la Guerre froide est finie et que le PIB russe (proche en valeur nominale de l’Italie, proche de l’Allemagne en PPA) voudrait qu’elles fussent comparées à la Royal Navy ou à la Marine nationale. Au 21e siècle, laissons aux Chinois l’ambition de parvenir à une parité navale avec les Etats-Unis. Dès lors que Russes ou Américains décident de comparer la marine russe à la marine américaine, les résultats de la première ne peuvent paraître que ridiculement faibles. Ce biais que l’on observe trop souvent des deux côtés de l’ancien mur ne peut qu’alimenter les rires des moqueurs ou les craintes des catastrophistes (mais ce sont souvent les mêmes, car alimenter faussement les craintes permet aux moqueurs de justifier des dépenses militaires toujours plus élevées outre-Atlantique).  

Frégate “Admiral Gorchkov”.

La réalité est tout autre, la marine russe étant l’illustration d’une puissance de taille intermédiaire qui se remet d’un effondrement passé et qui commence de nouveau de compter dans les affaires du monde, sans pour autant être l’égal (à part en matière nucléaire) des géants installés à Washington ou Pékin. Au-delà de son titre à la soviétique, la dépêche de TASS est paradigmatique de cette situation russe. En 2020, Moscou devrait mettre sur cale deux nouveaux sous-marins nucléaires d’attaque de classe Yasen, trois sous-marins à propulsion conventionnelle de classe Kilo-M et Lada, deux nouvelles frégates de classe Admiral Gorchkov et deux porte-hélicoptères qui viendront en lieu et place des Mistral français finalement vendus à l’Egypte. Le reste des 22 bâtiments sera sans doute composé de petits navires lance-missiles, de corvettes et de navires de soutien. Tous ces navires qui entreront en service entre 2025 et 2030 dessinent les contours d’une marine qui, encore une fois, ne sera ni l’US Navy, ni la PLAN (Chine), mais qui se situera, par ses capacités, à un niveau au moins égal voire supérieur par certains aspects aux grandes marines européennes (France, Royaume-Uni, Italie) et asiatiques (Inde, Japon, Corée du Sud), avec une dimension davantage défensive (ce qui était déjà le cas sous l’URSS). Des capacités importantes qu’il faut néanmoins, en pratique, relativiser en raison d’un désavantage géographique structurel : il y a moins une marine russe que quatre (flottes du Nord, du Pacifique, de la mer Noire, de la mer Baltique), voire cinq (avec la flottille de la Caspienne), éloignées les unes des autres de plusieurs milliers de kilomètres. De ce point de vue là, l’ouverture de la route du Nord, en Arctique, est un élément stratégique qui réduit ce problème de l’éparpillement géographique des VMF (rappelons-nous lors de la guerre russo-japonaise de 1905 de l’écrasement de la flotte du Pacifique, qui n’a pu recevoir de renforts à temps). Mais ceci est un autre sujet (qu’il faut néanmoins conserver à l’esprit).

Sous-marin nucléaire de classe “Boreï”.

Ces chiffres de TASS reflètent donc une réelle montée en puissance (incomparable avec celle de la Chine qui construit tous les quatre ans l’équivalent de la Marine française) mais sont en réalité très logiques. Il faut pour les comprendre disposer du contexte de ces trente dernières années. De 1991 jusqu’au début des années 2010, la marine russe n’a construit quasiment aucun navire (elle en a exporté en revanche), se limitant à achever la construction de quelques coques mises sur cale à la fin de la Guerre froide (des sous-marins notamment, mais aussi une frégate, quelques destroyers et un croiseur nucléaire). Pour le coup, faute de moyens pour être entretenue, la Marine russe a commencé littéralement à «tomber en morceaux» pour reprendre l’expression de War is Boring. A la fin des années 2000 cependant, Vladimir Poutine a lancé un ambitieux plan de modernisation des VMF qui s’est matérialisé dans le plan d’armement 2011-2020, accordant une place prépondérante à la marine, pourtant historiquement parente pauvre des forces armées russes. Les ambitions étaient grandes avec plusieurs projets-phares, notamment :

  • Un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SSBN) Boreï assurant la dissuasion ;
  • Un sous-marin nucléaire lanceur de missiles de croisière (SSGN) Yasen et un sous-marin conventionnel (SSK) Lada pour la sous-marinade d’attaque ;
  • Une frégate multimissions ultramoderne Admiral Gorchkov (un peu l’équivalent de nos FREMM, mais mieux armée encore) ;
  • Une frégate moins sophistiquée Admiral Grigorovitch pour patienter avant l’arrivée des Gorchkov.
Petit navire lance-missile de classe “Buyan-M”.

Non seulement les ambitions de ce plan étaient beaucoup trop élevées eu égard aux dysfonctionnements structurels des chantiers navals russes (corruption et retards endémiques, qualité de fabrication défaillante, problèmes de sécurité, incendies, etc.), mais, dès 2014, les sanctions occidentales et la rupture des relations avec l’Ukraine (dont l’industrie navale fournissait de nombreuses pièces à la Russie, dont les turbines à gaz pour la propulsion des grands navires de surface) ont achevé d’enterrer sa réalisation. A ce jour, seuls 3 Boreï ont été mis en service (5 autres sont en construction), 1 Yasen (6 autres en construction), 1 Lada (3 en construction), 1 Gorchkov (5 autres en construction), 3 Grigorovitch (1 en construction, son avenir au sein de la marine russe étant incertain).

Faute de parvenir à renouveler sa flotte, c’est à un rude vide capacitaire que la marine russe risquait de se voir confrontée. Pour le pallier, les Russes ont suivi trois directions :

  • La modernisation plus ou moins profonde de certains grands navires et de sous-marins nucléaires soviétiques permet à Moscou de conserver une présence océanique minimale et d’assurer la composante navale de sa dissuasion nucléaire. Ce programme de modernisation est beaucoup moins avancé que prévu, mais devrait permettre à la Russie, d’ici la fin des années 2020, de conserver une dizaine de croiseurs et destroyers, une trentaine de sous-marins nucléaires (toutes catégories confondues). Ces navires seront néanmoins très anciens. Certains d’entre eux approcheront du demi-siècle en 2030.
  • La construction d’une flotte de petits navires lance-missiles permet à Moscou de protéger son littoral et même de développer beaucoup plus en profondeur une dissuasion conventionnelle inédite. Ces navires, dont beaucoup font moins de 1 000 tonnes de déplacement, sont en effet équipés des nouveaux missiles de croisière Kalibr, dont la version destinée aux frappes terrestres dispose d’une portée de 2 000 km (équivalent du Tomahawk américain, i.e.). Ce sont ces petits navires qui, depuis la mer Caspienne puis depuis la mer Méditerranée, ont frappé la Syrie dès 2015, faisant entrer la Russie dans le tout petit club des puissances ayant utilisé au combat des missiles de croisière mer-sol (historiquement les Etats-Unis, plus la France depuis 2017 avec des résultats… mitigés du fait des brouillages russes contre nos FREMM). Cette stratégie de «mosquito fleet» et de «kalibrisation» (formules utilisées par l’historien Igor Delanoe) a largement porté ses fruits. Depuis 2012, la Russie a mis en service 8 corvettes «kalibrisées», mais 18 sont par ailleurs en construction (soit un total de 26). Deux projets sont concernés, les Buyan-M (950 t) et les Ouragan (800 t), chaque navire emportant 8 missiles Kalibr dans des systèmes de lancement vertical en silos (VLS en anglais). Ajoutons la mise en service de 2 patrouilleurs hauturiers Bikov (4 en construction) qui peuvent emporter des Kalibr dans des conteneurs amovibles, ainsi que de 6 corvettes Steregutschiy (6 en construction, dont deux «kalibrisées»), navires de plus fort tonnage (qu’on qualifierait de frégates légères dans la classification OTAN) destinés à la lutte anti-sous-marine.
  • Pour compenser les retards du SSK Lada, Moscou reprend la production de Kilo (sous-marin conventionnel soviétique de la fin de la Guerre froide, surnommé «trou noir» dans l’OTAN pour son silence), mais dans une version modernisée. Les 6 Kilo-M mis en service depuis 2014 (6 autres sont en construction) peuvent emporter des Kalibr, aussi utilisés en Syrie par cette voie sous-marine.

Pour la Russie, la fabrication de ces petites corvettes et de ces sous-marins, ainsi que la réussite du processus de «kalibrisation» compensent en partie un bilan global très mitigé. Faut-il néanmoins conclure que cette stratégie minimaliste va immanquablement conduire les VMF à devenir une «green fleet», autrement dit à délaisser la haute mer pour se cantonner aux littoraux ? Le nouveau plan d’armements 2020-2027, qui accorde une moindre place à la marine et privilégie les forces terrestres et aériennes, peut le laisser penser.

Projet de porte-hélicoptères “Lavina”.

Pourtant, les annonces concernant les mises sur cale en 2020, ainsi que celles déjà effectuées en 2019 montrent qu’il n’en est rien, et que la Russie ne se contentera probablement pas d’une «mosquito fleet» surarmée à l’avenir. Car, les années passant, les projets lancés à la fin des années 2000 semblent enfin se concrétiser et arriver à maturité. Autrement dit, même si le nouveau plan d’armements est moins généreux, ce sont les fruits du précédent qui seront récoltés ces prochaines années. C’est le cas des projets de sous-marins Boreï et Yasen (dont des versions modernisées vont entrer en service en 2020), des frégates Gorchkov (le problème de propulsion étant bientôt résolu avec la fabrication de turbines indigènes) et l’apparition de grands navires amphibies porte-hélicoptères qui devraient eux aussi donner un autre visage à la marine russe. En pratique, voici un tableau représentant les navires qui devraient être en service ou en construction en 2020 et qui montre que les VMF montent en gamme, mais avec un décalage d’une dizaine d’années par rapport à ce qu’espéraient les Russes à la fin des années 2000.

Corvette de classe “Derzkiy”.

Nota bene : les catégories pour qualifier les navires ne sont pas celles des Russes, mais plutôt celles qui ont cours dans les pays de l’OTAN. Les Russes considèrent par exemple les Derzkiy (ultime évolution des Steregushchiy) comme de simples corvettes, ce qui est trompeur à la fois au regard de leur déplacement relativement important (3.400 t) et de leur caractère multimissions (missiles Kalibr, système antiaérien de courte à longue portée Poliment-Redut, système anti-sous-marin Paket-NK, etc.). Nous les qualifions donc de «frégates», d’autant que les Russes ont annoncé qu’elles avaient pour mission de remplacer les frégates Grigorovitch. De même, les «petits navires lance-missiles» sont ici qualifiés de corvettes.

 

Type Classe Déplacement En service En construction
Sous-marins nucléaires lanceurs d’engins Boreï 24.000 t 4 4
Sous-marins nucléaires lanceurs de missiles de croisière Yasen 14.000 t 2 7
Sous-marins d’attaque conventionnels Kilo-M 4.000 t 8 4
Sous-marins d’attaque conventionnels Lada 3.000 t 1 3
Porte-hélicoptères Lavina 15.000 t (?) 0 2
Grand navire de débarquement Ivan Gren-M 9.000 t (?) 0 2
Grand navire de débarquement Ivan Gren 6.000 t 2 0
Patrouilleur brise-glace Papanin 6.000 t 0 2
Frégates Gorchkov 5.400 t 2 6
Frégates Grigorovitch 4.000 t 3 0 (1 ?)
Frégates Derzkiy 3.400 t 0 2
Frégates légères Gremyashchiy 2.500 t 1 1
Frégates légères Steregushchiy 2.200 t 7 3
Frégates légères Gepard 2.000 t 2 0
Patrouilleur hauturier Bikov 1.300 t 3 3
Corvettes Buyan-M 950 t 8 4
Corvettes Ouragan 800 t 3 12
TOTAL SOUS-MARIN 33 (378.000 t) 15 (159.000 t) 18 (219.000 t)
TOTAL SURFACE 66 (196.200 t) 31 (70.600 t) 35 (125.600 t)
TOTAL VMF 99 (574.200 t) 44 (225.600 t) 54 (348.600 t)

On voit ainsi se dessiner une marine moderne comprenant plus d’une trentaine de sous-marins (dont la moitié nucléaires), d’une demi-douzaine de navires-amphibie, d’une petite trentaine de frégates et frégates légères, d’une grosse trentaine de patrouilleurs et corvettes.

Croiseur de classe “Slava”.

A titre de comparaison, une marine comme la française ou la britannique comprend généralement : 4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, 6/7 sous-marins nucléaires d’attaque, 1/2 porte-avions ou porte-aéronefs, 3/4 navires-amphibie, 15 frégates de premier rang.

Par où l’on voit que la marine russe, si elle n’est plus la marine soviétique de l’amiral Gorchkov, ne tombe pas pour autant en morceaux à moyen terme, à condition de ne pas omettre de considérer que la Russie n’est ni la Chine ni les Etats-Unis. Le tableau ci-dessus dessine les traits d’une flotte puissante, marquée par une vocation d’abord défensive, avec des forces de projection moins développées que celles des marines occidentales, mais une sous-marinade beaucoup plus importante. Sans compter la «kalibrisation» qui, sans donner à la marine russe une capacité de projection, lui assure en revanche une certaine profondeur stratégique.

Il ne faut pas oublier, enfin, que ces navires ne seront pas les seuls bâtiments de la marine russe au cours de la décennie 2020 : comme nous l’écrivions plus haut, il faut ajouter à ces navires modernes un certain nombre de bâtiments mis en service dans les années 1980/1990 et qui seront encore en service malgré leur grand âge :

  • Quelques sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SSBN) Delta-IV le temps que les 10 Boreï entrent en service ;
  • Une dizaine de sous-marins nucléaires d’attaque (SSN) de classe Akula et lanceurs de missiles de croisière (SSGN) de classe Oscar II qui doivent subir une modernisation plus ou moins approfondie ces prochaines années ;
  • 4/5 croiseurs (2 nucléaires Kirov profondément modernisés et 2/3 Slava) ;
  • 4/8 destroyers Oudaloï qui forment actuellement le cœur de la flotte hauturière russe et qui sont/seront «kalibrisés» lors de leur refonte ;
  • Plusieurs dizaines de corvettes et petits navires lance-missiles (Grisha, NanouchkaTarantul, Parchim), dont certains sont actuellement en modernisation ;
  • Au moins une dizaine de grands navires de débarquement de classe Ropucha.
Destroyer de classe “Oudaloï-2”.

Des nouveaux navires mis sur cale au cours des années 2020 viendront progressivement remplacer ces navires au style suranné (mais à l’armement souvent encore pléthorique). On peut penser au projet d’ores et déjà annoncé de Super-Gorchkov, une évolution des frégates qui verraient leur déplacement passer de 5.400 t à 8.000 t, ce qui en ferait des destroyers multimissions aptes à remplacer les destroyers Oudaloï voire les croiseurs Slava. Les nouvelles Gorchkov emportant déjà 24 Kalibr, des Super-Gorchkov pourraient disposer du double, soit 48 (à titre de comparaison, les FREMM françaises peuvent tirer 16 missiles de croisière navals). Les Russes évoquent aussi un ambitieux projet de destroyer nucléaire Lider/Primakov. Un monstre de 15.000 à 20.000 t dont on ne voit guère l’utilité… à part se confronter aux Américains (et leur Zumwalt de 18.000 t) et aux Chinois (et leur Type 055 de 13.000 t).

Porte-aéronefs “Admiral Kouznetsov”.

Last but not least, l’unique porte-aéronefs russe, l’Admiral Kouznetsov, est en cours de modernisation (qui se poursuit malgré un tragique événement, puisque la cale sèche flottante dans laquelle il se trouvait a…coulé au chantier n°35 de Mourmansk). Mis en service en 1990, ce navire à l’histoire mouvementée (défaillance de propulsion, perte de plusieurs avions, dont 2 en Syrie) devrait paradoxalement trouver son plein potentiel à plus de trente ans d’âge. Pour l’aéronavale russe, ce sera loin d’être la panacée : le Kouznetsov est un porte-aéronefs à tremplin (STOBAR en anglais) et à propulsion conventionnelle qui ne propose pas les performances d’un Charles-de-Gaulle à catapultes (CATOBAR) et à propulsion nucléaire. Mais, au moins, le navire devrait présenter un état opérationnel acceptable tandis que sa chasse embarquée aura été renforcée (modernisation des Soukhoï Su-33 et ajout des MiG-29K). Il permettra aux marins et pilotes russes de conserver leurs compétences et leur expérience aéronavales, un savoir qui peut facilement se perdre. En attendant la construction d’un nouveau porte-avions… les dépêches deTASS sont nombreuses à en parler, mais avec les Russes, il faut savoir attendre et se méfier de certaines annonces.

* Passionné par les questions géopolitiques et de défense, diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l’Université Paris-Sorbonne, Alexis Feertchak est journaliste au Figaro, fondateur du journal iPhilo et membre fondateur de Geopragma. 

POUR ALLER PLUS LOIN

C. Galactéros : En finir avec le néo-conservatisme

Le Billet du lundi de Geopragma, par Caroline Galactéros*

 

Et si c’était vrai ? Un souffle d’air frais balaie enfin les couloirs de la Maison blanche et fait s’envoler les miasmes d’une pensée rancie et dangereuse … John Bolton, le furibard Conseiller à la sécurité nationale américain, l’homme qui précipita l’Irak dans l’horreur en 2003 et veut aujourd’hui bombarder l’Iran, le Venezuela et la Corée du Nord récalcitrants aux oukases de son « Indispensable nation », vient d’être remercié par Donald Trump après un an de bons et déloyaux services. Mais va-t-il cesser de nuire ? Il est à craindre que non. Et comment neutraliser tous les autres spécimen de cette engeance délétère pour la paix du monde ?  

 

 

Pour l’heure, il ne faut pas bouder notre plaisir. Donald Trump le pragmatique semble enfin en position, après le retentissant « pschitt » du Russia-gate qui visait sa chute, de desserrer l’étreinte mortelle des neo-conservateurs forcenés qui veulent pour le bien du monde le mettre à feu et à sang.  Israël n’a pas attendu pour réagir à cette très mauvaise nouvelle : Benyamin Netanyahu en campagne promet ni plus ni moins que la mise en place officielle d’un apartheid avec l’imposition de la « souveraineté » israélienne sur la vallée du Jourdain et la partie nord de la Mer morte… Le spectre de la guerre insiste.

 

Pour la France et sa place dans le monde, qui sont ce qui m’importent au-delà de tout, la grande question est : Cette onde de choc inespérée va-t-elle toucher de sa grâce le quai d’Orsay et ses propres dinosaures néocons embusqués ? Peut-on établir un lien entre cet évènement étasunien et l’inflexion sensible que notre président, en France, semble lui aussi décidé à imposer à son administration et à son ministre des affaires étrangères qui, après la sinistre ère diplomatique Fabius, avait repris le flambeau du déni de réalité et du cynisme sous masque moralisateur ? Sortir du rang se paie cher et la route sera sans doute aussi longue que salutaire. Mais Emmanuel Macron parait a minima avoir pris la mesure du risque, pour lui et notre pays, de piétiner interminablement dans l’antichambre du « leadership européen » revendiqué à coups de brio sémantique, sans jamais passer à l’acte. Après avoir publiquement tancé le corps diplomatique lors de la conférence des Ambassadeurs, pour son indulgence voire sa complaisance envers les injonctions de « l’Etat profond » tapi dans les replis de notre appareil national d’évaluation et décision, il a contraint son ministre à évoquer depuis Moscou le « nouvel agenda de confiance et de sécurité franco-russe » seul à même d’enrayer la dérive de Moscou vers Pékin. La tension et la défiance ne rapportent rien. Mieux vaut tard que jamais. Paris montre enfin une disponibilité à débloquer le dossier ukrainien, verrou d’une levée des sanctions. Même si les Polonais et les Baltes grimpent aux rideaux. On admet aussi, ne serait-ce qu’en creux, que la Crimée est et restera russe. La provocation européenne de Maidan, sur ordre de Washington, ne laissait d’autre choix à Moscou que de sécuriser ses accès militaires et ses populations russophones. 

Et maintenant ? Il faut transformer l’essai, aller plus vite et plus loin évidemment, pour imprimer une inflexion durable à même de structurer un partenariat stratégique entre Paris et Moscou.  Si l’on attend encore en effet, le levier des sanctions sera tout à fait démonétisé et leur levée ne nous rapportera plus rien sur les dossiers qui nous intéressent et où nous avons besoin des Russes pour reprendre vraiment pied : la Syrie, l’Iran et même le Donbass. Car le nouveau président ukrainien parait moins inféodé à Washington. Et Moscou avance implacablement en Syrie dans la réduction des ultimes abcès djihadistes. 

Il faut donc prier, mais surtout agir pour que faiblisse l’influence des néoconservateurs qui nuisent à la paix du monde. Et rester très vigilants. In cauda venenum. Les réseaux internationaux de ce courant nocif sont bien vivants et toujours placés au cœur des appareils d’évaluation, d’orientation et de décision diplomatique, politique et stratégique occidentaux. Si la France a vraiment décidé de réfléchir enfin seule, comme une grande, au rôle qui doit être le sien dans le monde, et de ne plus obéir aveuglément à toutes les injonctions washingtoniennes, il est de notre intérêt national de retrouver une place singulière en promouvant une ligne réaliste et innovante sur les dossiers de crise en cours. Pour cela, il est vital de ne plus perdre de temps et de contourner, à défaut de pouvoir les neutraliser, ces retardateurs d’innovation stratégique. 

Emmanuel Macron et Vladimir Poutine, en pragmatiques, ont décidé de faire court et efficace. Ils viennent de désigner deux missi dominici nantis d’équipes restreintes et de moyens, pour conduire ce dialogue bilatéral direct indispensable. Habile subterfuge. Même si côté russe, il parait impensable de devoir en passer par là pour se faire obéir.

 

Monsieur le président, vous devez suivre votre instinct stratégique, consolider les percées biarrote et moscovite, neutraliser les tenants de l’immobilisme qui au Département comme au sein des autres organismes civilo-militaires, nuisent à votre influence et à votre crédibilité. Sur la nouvelle scène du monde, la cohérence d’une vision et la fiabilité d’une parole comptent plus que jamais. Bien des espoirs vous sont encore permis et nous sommes nombreux à attendre depuis des années, cette salutaire révolution stratégique. Ceux qui l’entravent encore, par ignorance, conviction ou intérêt, doivent de gré ou de force, se mettre en ordre de bataille et vous aider à changer les choses. Pour cela il leur faut faire leur mue intellectuelle, quitter leurs œillères atlantistes et leur défaitisme structurel masqué par un européisme de façade, et recouvrir la vue sur ce que doit être le destin de la France en Europe : celui d’un solide et vaste pont d’intelligence entre Etats-Unis, Russie et Chine.

 

*Caroline Galactéros, présidente de Geopragma. Article rédigé le 11 septembre 2019.