Compte-rendu de voyage : “Dix jours dans une Algérie en plein éveil”

Par Roman Hebbadj*

Le visiteur n’échappe pas à l’ébullition des lieux qu’il rencontre. Néanmoins, en tant que spectateur, il perd en information ce qu’il gagne en circonspection. 

Le vendredi en Algérie, le temps est à la politique. Le peuple ne cède rien et manifeste sans relâche. Au cours de mes échanges avec des manifestants, plusieurs éléments sont ressortis.

Il y a d’abord un contexte général qui laisse apparaître des divergences générationnelles. D’une part, des parents, des grands-parents, qui ont connu la guerre d’Algérie, le printemps berbère et la décennie noire. Ceux-là voient leur pays se déliter économiquement et socialement. Inquiets pour la jeune génération, ils les encouragent à poursuivre des études ou à s’investir dans un travail. D’autre part, il y a une jeunesse, consciente de l’état de l’Algérie, qui affronte la crise avec un certain désarroi. Beaucoup de jeunes algériens sont dans une profonde léthargie et quelques-uns cherchent des moyens non conventionnels pour en sortir. Lucides, mais parfois indolents, à propos de l’absence de débouchés, ils nourrissent des attentes louables, mais qui ne semblent pas atteignables.

L’Algérie connaît un grave problème, celui du marché de l’emploi, qui touche particulièrement les jeunes. Si le taux de chômage est évalué autour des 12 % par l’ONS (Office national des statistiques), la réalité semble bien différente. Une partie de la population s’adonne à l’emploi informel. Beaucoup de diplômés n’obtiennent pas d’emploi suffisamment gratifiant au vu de l’effort investi. 

Ainsi, pour consolider son pouvoir interne et maintenir une paix sociale, l’Algérie dispose d’un système de subventions, fortement amoindri depuis 2014. Les Algériens sont maintenus dans l’expectative, en ayant le minimum pour vivre, mais avec très peu de possibilités d’évolution sociale ou économique. En conséquence, beaucoup de jeunes, désabusés face à un système bloqué, ne voient pas l’intérêt d’étudier ou même de travailler.

Cet engourdissement général a finalement été perturbé par le pouvoir algérien, habituellement fin limier, à l’annonce d’un cinquième mandat présidentiel. C’est ainsi que le 22 février 2019, avec l’appui des réseaux sociaux, le pessimisme et l’espoir ont convergé vers la cristallisation d’un mouvement, d’un « hirak ». Par une énième mascarade présidentielle, le pouvoir a déclenché le soulèvement de tout un pan de la population algérienne.

Ce mouvement social de grande ampleur ne faiblit pas. Femmes, hommes, enfants, parents se mobilisent dans une civilité exemplaire. L’énergie du mouvement est bien dirigée, les manifestants débattent entre eux, sont organisés, distribuent de l’eau et ramassent les déchets.

Cependant, la longévité de ces manifestations inédites interroge sur leur évolution. 

Si les manifestants avec lesquels j’ai échangé sont toujours aussi déterminés, certains font part de leurs inquiétudes sur les réactions à venir. Beaucoup croient en la proximité du peuple et de l’armée, mais d’autres craignent une réponse violente. Ce sentiment de proximité s’explique par l’omniprésence de l’armée dans la structuration du pouvoir et par le fait qu’un bon nombre de jeunes militaires sont partisans d’une évolution du système.

Cependant, les déclarations du 18 juin du général Gaïd Salah, chef d’Etat-Major, à l’encontre de ceux qui chercheraient des alternatives au processus constitutionnel, confirment certaines inquiétudes. La ligne politique du gouvernement est en opposition avec la revendication principale du mouvement : le renouveau du système. Il y a un souhait de changement, ce qui concrètement doit se traduire par le renouvellement de la classe dirigeante, mais aussi des institutions. 

Les citoyens ne sauraient se satisfaire d’une élection organisée par un pouvoir inchangé. Ils ne sauraient pas non plus accepter un nouveau président élu démocratiquement, mais qui évoluerait dans un environnement similaire. Ils veulent s’assurer de la mise en place d’un processus purement démocratique. C’est-à-dire « réunir les conditions adéquates pour l’organisation de cette élection dans la transparence et la neutralité ».

Aussitôt, un problème apparaît, celui du manque d’expertise politique. Face à la volonté étatique d’acculturer la population et conjointement d’empêcher l’émergence de mouvement contestataire, l’Algérie manque de structures de contre-pouvoir. Beaucoup de personnalités providentielles sont liées au système qu’elles disent combattre. La volonté du peuple peine à exister dans des institutions gangrenées par la corruption.

Bien que le mouvement fasse preuve d’une belle uniformité et que le slogan pilier « Algérie, libre et démocratique » montre la volonté commune d’instaurer un état de droit, il existe certaines dissensions.

Un élément notable, dans l’océan de drapeaux verts, témoin de la force identitaire des Algériens, est la présence de drapeaux jaunes qui révèle l’instabilité du triptyque : Arabe, Islam et Tamazight. En effet, la Constitution prévoit l’Islam comme religion de l’État, l’Arabe comme langue nationale, officielle et d’État, et le Tamazight comme langue nationale et officielle depuis 2016. Cependant, les récentes interdictions à l’encontre des drapeaux n’arborant pas l’emblème national mettent en évidence de profonds clivages culturels. En effet, depuis son indépendance, et même bien avant, l’Algérie a toujours connu de fortes contestations populaires, réprimées militairement, notamment de la part de populations se réclamant d’identité ou de sol amazigh. Ainsi, les récentes interventions policières et judiciaires à l’égard de ces drapeaux visent à créer des divisions au sein du mouvement. Elles sont aussi révélatrices de la fragilité de l’identité arabo-islamique au Maghreb. 

  

La société algérienne qui souhaite voir le système changer s’entend sur la nécessité d’un état de droit, mais bien moins sur la question de son identité. Là encore, le renouveau du système et le rejet de l’armée, clé de voûte de l’ancien, feraient possiblement des dégâts sur l’unité nationale. La lutte contre la corruption, l’application du processus démocratique passe aussi par une paix sociale et culturelle qui semble fragile au sein de la population.

Il y a là un deuxième combat à mener, mais qui ne sera possible que lorsque le premier sera résolu.

Cette histoire mouvementée explique en partie la teneur pacifique des manifestations et l’absence de printemps arabo-algérien. En effet, les répressions militaires à l’égard des différents soulèvements populaires et surtout la guerre civile algérienne de 1991 ont profondément marqué les générations actuelles. Aussi, face à la crainte d’un scénario syrien et d’une nouvelle guerre civile, encore plus meurtrière, le gouvernement a su créer une peur du changement.

Finalement, bien que l’idée ne soit pas développée de la même façon par tous les Algériens, il y a, dans cette volonté de réformation totale, un apparat d’Assemblée constituante, véritablement populaire. L’attachement ferme du général Gaïd Salah au cadre constitutionnel actuel semble empêcher de voir des solutions se dessiner. Un attachement qui connaît néanmoins des contradictions puisque les délais fixés par l’article 102 de la Constitution devaient arriver à leurs termes le 9 juillet. Cet article prévoit un délai de 45 jours d’intérim, en fonction de la durée de l’empêchement du Président, qui peut être prolongé à 90 jours. Hélas, le Conseil constitutionnel a décidé d’étendre l’intérim d’Abdelkader Bensalah jusqu’à l’organisation d’élections sans tenir compte de la Constitution ou des revendications populaires.   

Les Algériens ne sont pas crédules. Ni les mises au banc au sein du pouvoir, ni la tolérance à l’égard des mouvements sociaux ne sont orientées vers le bien-être du peuple. Il existe des intérêts considérables au sein des structures de pouvoir. Ainsi, la crainte de l’utilisation de ce mouvement, à des fins individuelles par les cercles militaires ou les cercles salafistes, est présente. C’est pourquoi, les manifestants font preuve d’une grande prudence.

Le peuple algérien réclame la liberté. Il n’est pas tant question d’amazighité, d’arabité ou d’islamité. Cela viendra plus tard. L’Algérie vit son présent qui génère une obligation d’immédiateté, celle d’un changement qui soit avant tout politique. 

*Roman Hebbadj, jeune contributeur chez Geopragma 

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