C. Galactéros et P. Lalonde “La France en Syrie : en finir avec le déni du réel”

Tribune chez Marianne, par Caroline Galactéros* et Patricia Lalonde**, publiée le 29/03/2019
Alors que la situation en Syrie est en train d’évoluer, Caroline Galactéros et Patricia Lalonde appellent la France à plus de réalisme dans sa politique extérieure.

 

La Syrie recouvre son unité et c’est heureux. Quelques poches djihadistes résistent encore mais la messe semble dite. Diplomatiquement, Russes et Américains sont à la manœuvre, les premiers pour capitaliser leur soutien militaire décisif au gouvernement syrien, les seconds pour retarder la sortie d’une guerre qu’ils ont perdue. Chacun veut influencer ses clients, ses obligés, ceux de l’autre. Le pragmatisme s’impose : Israël et Moscou appellent au retrait des forces étrangères, un tiers de la Ligue arabe souhaite le retour de Damas. L’Arabie saoudite et le Qatar s’y opposent encore, les Émirats et Bahreïn ont déjà rouvert leur ambassade. Même en Europe, les lignes bougent. Rome veut remettre la clef dans la porte, l’Autriche et la Hongrie veulent renouer, Roumanie et Tchéquie n’ont jamais rompu, l’Allemagne, focalisée sur les réfugiés et le retour des djihadistes, pousse à la normalisation. Seules Paris et Londres s’y opposent encore.

La chape de plomb idéologique en provenance directe de Washington, qui infiltre les milieux politiques et intellectuels de l’Hexagone depuis 8 ans est bien en place. La France parait plus affligée que d’autres par ce mal paralysant, alors que nous avions su longtemps être indépendants, ambitieux et cohérents dans notre politique étrangère au Levant, désormais introuvable.

 

Six Urgences 

 

A l’orée d’un processus politique crucial pour les équilibres de la région et la reconstruction de ce pays mis en pièces, l’incurie qui mine notre influence ne s’arrête pas à la Syrie, mais Paris continue à donner des leçons de morale que plus personne n’écoute ni ne supporte. Nous faisons toujours comme si, notre sécurité intérieure étant découplée de notre politique extérieure, nous pouvions projeter notre puissance sans réfléchir à l’appui idéologique ainsi donné chez nous au terreau de l’ultra-violence religieuse. On combat à contresens de nos intérêts et de nos “valeurs”. “Gentils rebelles” contre “Bachar-boucher de son peuple”, “progressistes” contre “populistes”, “Poutine qui divise l’Europe” et “Trump, agent du Kremlin” : la doxa égraine ses anathèmes vengeurs. C’est mépriser le bon sens de nos compatriotes. Lequel d’entre eux, avec ou sans gilet jaune, n’a pas aujourd’hui compris que tout cela n’est qu’un dangereux conte pour enfants, que la projection de notre “outil militaire” n’est pas bonne à tout prix, qu’on ne peut appuyer impunément ceux-là même qui inspirent et financent la radicalisation de nos banlieues ? Si l’on continue ainsi, nous figurerons bientôt en pointillé sur la carte des puissances comme le pays béni des Dieux qui renonça à lui-même sans s’en rendre compte. Il faut sortir d’un entre soi qui a tous les attributs de l’impuissance et de la vassalisation mentale, retrouver notre ADN stratégique et promouvoir un néoréalisme éthique qui ridiculise enfin le procès en cynisme fait aux réalistes par ceux mêmes qui se cachent derrière une moraline insipide pour ne pas reconnaître leurs erreurs aux sanglantes conséquences. C’est le cynisme des bons sentiments qui fait des ravages humains.

 

 

Cette renaissance française peut s’incarner en Syrie. Six urgences :

  • Prendre acte du fait que la souveraineté territoriale syrienne est en passe d’être recouvrée. Le soutien indirect aux abcès djihadistes résiduels ne favorise pas la pluralité politique mais la poursuite du martyr de la population. Les Kurdes eux-mêmes savent que leur avenir passe par une Syrie unitaire dans laquelle ils espèrent bénéficier d’une autonomie raisonnable. Nous devons les soutenir
  • Abandonner toutes les sanctions qui affectent le peuple syrien. C’est lui, non son gouvernement, qui paie de son sang et de son avenir notre entêtement à “vouloir son bien” en déstabilisant un régime légal qui, quels que soient ses défauts, a toujours su préserver la coexistence ethnique et confessionnelle.
  • Rétablir une coopération active avec les services de renseignements syriens, russes et iraniens pour identifier et fixer les djihadistes français sur place. Il faut démanteler les réseaux menaçant la sécurité des Français sur le territoire national. Le Kurdistan n’est pas un Etat. La Syrie si. Membre de l’ONU, elle peut juger ceux qui ont commis des atrocités sur son sol et à ses dépens.
  • Favoriser le retour des réfugiés qui le souhaitent au lieu de le différer au prétexte de renforcer la légitimité du gouvernement. Il est souhaité par le Liban voisin qui ne comprend plus du tout la politique étrangère de son ancienne puissance mandataire.
  • Retirer nos forces spéciales de Syrie. En demeurant dans une zone administrée par aucun État, elles font le jeu des djihadistes.
  • Pousser la reconstruction, sans chantage au gouvernement de Damas, déjà pris entre le marteau russe et l’enclume iranienne.

Le clou de cette révolution diplomatico-stratégique ? La réouverture rapide de notre ambassade à Damas et celle du Lycée français. L’ingérence occidentale en Syrie a échoué. Nous n’aurions jamais dû y prendre part, au nom précisément des droits de l’homme et de la protection des populations civiles. Nous sommes dans une inversion normative totale depuis trop longtemps. Il n’est pas trop tard pour en prendre conscience et réparer cette folie.

On tiendra ce programme pour inique et même fou. On dira que faire amende honorable serait perdre la face. C’est le contraire. La France peut être à l’avant-garde d’un tournant réaliste et éthique crucial pour l’avenir des équilibres de puissances, dans cette région comme à l’échelle du monde. La gouvernance mondiale traverse une crise profonde. Ce n’est pas en nous accrochant à une imposture que nous restaurerons notre crédit politique et moral, moins encore notre crédibilité stratégique. Ce n’est pas aller à Canossa que de reconnaître qu’il est impossible d’espérer voir s’effacer politiquement, comme s’il l’avait perdue, celui qui avec ses alliés a gagné la guerre. Le sort politique des Syriens leur appartient strictement. Des élections en décideront. Certainement n’avons-nous aucun titre, après sept ans d’ingérence dramatique, pour décider de la légitimité des candidatures.

 

*Caroline Galactéros, Présidente de Geopragma

**Patricia Lalonde, Député européen, Vice-présidente de Geopragma 

 

Source : https://www.marianne.net/debattons/tribunes/la-france-en-syrie-en-finir-avec-le-deni-du-reel

J-P. Duranthon : « Le contre monde est en marche » : faudra-t-il une nouvelle Longue Marche en Chine… ou en Europe ?

Billet d’Humeur du 28 mars 2019, par Jean-Philippe Duranthon*

Caroline Galactéros a publié le 25 mars un « billet du lundi » consacré, dans la perspective de la visite en France du président de la République populaire de Chine, aux relations entre la France et ce pays. J’adhère pour ma part totalement aux analyses contenues dans ce billet mais aimerais prolonger certaines d’entre elles avec un prisme économico-financier.

 

 

1/ Sur le plan international, la Chine joue un triple rôle :

– c’est une puissance politique, qui s’affirme sans cesse davantage à l’échelle régionale mais aussi mondiale au point que certains voient aujourd’hui l’émergence d’un nouveau duopole, cette fois sino-américain ;

– c’est une puissance économique, un acteur fondamental de la répartition internationale de l’activité économique : en faisant appel à elle les entreprises peuvent, d’un côté abaisser leurs coûts de production, de l’autre vendre leurs produits sur un marché énorme et dont le potentiel de croissance doit être mesuré à l’aune des perspectives de développement du pays ;

– c’est une puissance financière car, en achetant leurs emprunts d’Etat, en particulier les bons du Trésor américain, elle permet aux pays occidentaux de financer leurs déficits des paiements mais aussi acquiert de ce fait une capacité d’investissement considérable.

Dans une sorte de cercle vertueux ces trois puissances se renforcent mutuellement. À titre d’exemple, l’énorme capacité financière de la Chine lui permet à la fois – de développer ses propres entreprises à vocation mondiale, ce qui complète son modèle économique tout en lui donnant des atouts supplémentaires dans le dialogue planétaire, – d’aider à financer les projets des « pays émergents », ce qui facilite sa prise de contrôle des matières premières nécessaires à sa propre croissance, – d’investir dans les entreprises occidentales, ce qui lui permet d’acquérir plus rapidement les technologies de pointe, et – de formaliser son emprise régionale en créant une « Banque Asiatique d’Investissement pour les Infrastructures » (AIIB) dont la vocation est clairement d’offrir une alternative à la Banque Mondiale.

2/ Faut-il, dès lors que la Chine s’est ainsi clairement « réveillée », « trembler », ainsi que Napoléon, s’il faut en croire Alain Peyrefitte, nous l’a conseillé ?

Comme le dit Caroline Galactéros, la France a, sur le plan géostratégique, beaucoup à gagner de l’émergence politique d’un grand acteur à vocation mondiale, capable de contrebalancer l’influence des Etats-Unis dont la personnalité de l’actuel président révèle à ceux qui en doutaient le poids et les objectifs.

Il n’en serait autrement que si l’on pouvait craindre une tentation hégémonique à dimension planétaire.

Peut-on la craindre d’un pays dont la langue principale est d’une complexité telle qu’elle exige de nombreuses années d’études, ne pourra donc jamais être parlée par les populations étrangères et n’a en conséquence aucune chance de s’imposer face au globish ? Faut-il la craindre d’un pays dont la culture est marquée par le confucianisme et le bouddhisme, c’est-à-dire par des philosophies dans lesquelles, contrairement à bien d’autres en Europe et au Moyen-Orient, le salut est une question personnelle et doit être recherché quel que soit l’environnement social, indépendamment de toute évolution de la société qu’il ne s’agit pas de transformer avant de la répandre sur la terre entière ? Faut-il la craindre d’un pays où l’on joue au go, c’est-à-dire à un jeu où, contrairement aux échecs dont l’objectif est de détruire l’ennemi en s’emparant de son chef, le but est « seulement » d’être plus fort que l’adversaire, sans pour autant l’anéantir ?

N’oublions pas, en outre, que le modèle économique chinois commence à montrer ses faiblesses : la croissance ralentit et le développement économique du pays fait que, désormais, la différence des coûts de production n’est plus aussi importante que dans le passé et est parfois moindre que dans d’autres pays (voir l’Ethiopie par exemple). C’est pourquoi la Chine cherche à se « banaliser » en développant des entreprises capables d’être des acteurs de poids sur le marché mondial et à maîtriser les technologies d’avenir (énergies propres, numérique…). Reste à savoir si cette nouvelle orientation, qui favorise les technologies les plus sophistiquées, permettra, comme la précédente, plus basique, de diffuser les bienfaits de la croissance économique à la majeure partie de la population.

Pensons aussi au fait que, plus qu’un pays, l’« empire du Milieu » est un empire et que peu d’empires ont été durables. Pékin parviendra-t-il à maintenir l’hégémonie des Han dans tous les territoires où ils sont implantés, mieux que, du temps de l’URSS, Moscou a voulu le faire avec les Slaves ? L’Occident ne s’intéresse qu’au Tibet (pour lequel on voit les défenseurs de la laïcité et de la démocratie réclamer avec insistance l’instauration d’une théocratie), mais c’est dans les territoires occidentaux de la Chine que se dérouleront certainement, et que se déroulent d’ores et déjà, des évènements porteurs de difficultés ultérieures.

Constatons enfin que l’histoire de la Chine est celle d’une recherche constante et d’une concentration des pouvoirs. Cette concentration des pouvoirs est absolue dans le domaine politique (pas de « balance des pouvoirs » à la mode de l’Anglais Fortescue, pas d’ « équilibre des pouvoirs » à la mode du Français Montesquieu), ce qui explique l’autoritarisme dont ont fait ou font preuve en interne les fils du Ciel successifs (quels que soient les avatars de ce Ciel) ; mais son extension spatiale n’a jamais été au centre des ambitions, dès lors que l’étranger (le barbare, auraient dit les Grecs) ne menace pas le détenteur du pouvoir.

3/ Restent les questions économiques.

Parce que le niveau de vie de sa population était faible, que son potentiel industriel était alors très limité et que tout était à faire, la Chine a obtenu de la part des pays développés de pouvoir commercer avec eux avec des dérogations considérables, de droit ou de fait, aux règles de l’OMC ou des conventions bilatérales régissant le commerce international : une forme de contrepartie aux nombreux accords imposés à la Chine, au XIXème, par les pays occidentaux et que Sun Yat Sen a, au début du XXème, qualifiés de « traités inégaux ». Bien sûr cette nouvelle inégalité de sens opposé n’était pas, pour les pays développés, inspirée uniquement par des considérations humanitaires, elle avait aussi et peut-être surtout pour but de favoriser l’émergence d’un nouveau marché, de taille considérable, dont leurs entreprises pourraient profiter.

Vingt ans après, puisque la Chine a réussi, et au-delà, son décollage économique, le même monde occidental lui demande de respecter désormais les règles qui régissent les relations économiques mondiales entre pays de niveau de développement comparable, jugées indispensables pour que les échanges favorisent le bien-être de tous. Il souhaite en particulier que les entreprises occidentales puissent investir et agir en Chine dans les mêmes conditions que les entreprises chinoises peuvent aujourd’hui investir et agir chez eux. Est-ce déraisonnable ?

Or la Chine refuse et veut continuer à profiter des exceptions qu’on lui a consenties dans un autre contexte. Elle veut continuer à pouvoir prendre le contrôle d’entreprises occidentales, ou en devenir l’actionnaire de référence, et désormais intervenir en partenariat avec les fonds d’investissements occidentaux, sans permettre aux entreprises occidentales d’en faire de même chez elle, où l’ampleur des participations étrangères est limitée et où les règles de gouvernance des entreprises sont différentes. Est-ce raisonnable ? Doit-on et peut-on l’accepter ?

Certes, la Chine a élaboré de manière accélérée une nouvelle loi sur les investissements étrangers. Mais celle-ci, dont certaines dispositions sont très vagues, donc sujettes à interprétations incertaines, ne répond pas à l’ensemble des demandes présentées pour rétablir l’équilibre des relations. Son but est plutôt de permettre au président des Etats-Unis, en mal d’accord international après les rebuffades du leader de la Corée du Nord, d’avoir un argument pour signer un accord commercial avec la Chine. Et, dans le même temps, celle-ci continue de bloquer la convention qu’elle négocie avec l’Union européenne en refusant de bouger sur des sujets aussi fondamentaux que la réciprocité d’accès aux marchés, les secteurs stratégiques, les marchés publics, les subventions ou la propriété intellectuelle.

Comme l’écrit Caroline Galactéros, il faut donc travailler avec la Chine, il faut dialoguer avec elle, il faut chercher une solution qui satisfasse l’équilibre et l’équité. Le problème est que ce dialogue doit se faire dans un contexte que les Chinois veulent maintenir déséquilibré sur le plan économique, ce qui n’est pas acceptable.

4/ Comment faire ?

La première condition est de ne pas mélanger ce qui relève des rapports entre Etats et ce qui concerne les choix nationaux : les premiers sujets font naturellement l’objet du dialogue international, pour lequel notre pays doit être aussi rigoureux et volontaire que la Chine l’est elle-même, les seconds relèvent du droit de chaque pays à s’organiser comme il le souhaite et aucun pays n’est légitime pour chercher à imposer à des tiers ses propres choix et donner des leçons aux autres.

La deuxième condition est que notre pays, dans un cadre européen mais aussi seul (le siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU est un atout et confère des responsabilités que d’autres n’ont pas), s’insère dans le dialogue existant entre la Chine et les Etats-Unis. Et, dans ce contexte, la Russie pourrait être un allié de poids car elle a tout à craindre d’une Chine beaucoup plus peuplée que la partie asiatique de son propre territoire, quasiment vide et donc potentiellement attractive.

Mais, à l’échelle planétaire, l’Europe devrait avoir davantage de poids qu’un seul pays. C’est pourquoi l’initiative prise par le président de la République de recevoir le président de la République populaire de Chine avec la chancelière d’Allemagne et le président de la Commission européenne est éminemment logique. Mais, vu de Chine, quel poids ont aujourd’hui une chancelière sur le départ, dont le successeur se démarque chaque jour et exprime publiquement des revendications à l’égard de la France, et le président d’une Commission dont l’autorité sera amoindrie dans quelques mois lorsque le nouveau parlement aura été élu et disposera d’une légitimité plus grande que la sienne ? En outre, pourquoi ne pas avoir convié également le Royaume Uni qui, s’il préfère aujourd’hui se délecter dans ses jeux d’alcôves politiciens, sera toujours un acteur européen d’importance, et l’Italie, dont le PIB est le troisième de l’Union européenne à 27 ? Il est vrai que celle-ci avait choisi de faire cavalier seul en signant avec la Chine un accord-cadre relatif aux routes de la soie, sans grand contenu concret toutefois, semble-t-il, mais ne s’agissait-il pas avant tout pour elle de manifester aux Européens sa lassitude d’être toujours traitée en paria ? L’Europe ne doit-elle pas accepter que ses membres ne soient pas toujours d’accord et ne serait-elle pas plus forte si elle dialoguait avec ses membres critiques au lieu de les ostraciser ?

L’Europe doit aussi prendre conscience que les modes de régulation économique qu’elle a choisis ne sont plus nécessairement adaptés à une époque où les marchés ont acquis une dimension mondiale, ainsi que l’affaire Alstom/Siemens l’a clairement illustré.

Ainsi, les relations avec la Chine montrent les limites actuelles de la construction européenne et l’incapacité de son organisation à gérer avec efficacité les enjeux du moment.

5/ Comment apprécier, dans ce contexte, les « routes de la soie » (« Belt and Road Initiative » ou BRI) ?

S’agit-il de contribuer à la croissance mondiale en utilisant pour le bien-être de tous les énormes moyens financiers accumulés par la Chine ? D’œuvrer au bénéfice de l’entente entre les pays et entre les peuples ? De mettre en place des instruments de domination permettant au pouvoir chinois d’acquérir un droit de regard, en fait de codécision, dans toutes les zones concernées ? De promouvoir les entreprises chinoises en leur ouvrant des marchés ?… Sans doute de tout cela à la fois. Mais quelle est la véritable hiérarchie des priorités ?

Les Chinois n’aident guère leurs interlocuteurs à se positionner car, depuis l’annonce du projet par le président XI Jinping en septembre 2013 à l’université Nazarbayev du Kazakhstan, les objectifs et les modalités demeurent assez flous. Les montants concernés varient mais les ordres de grandeur sont tels (on parle de 1700 Md$ par an pour la seule Asie) qu’ils en deviennent déconnectés de toute perception concrète. Les modes de financement demeurent incertains. Certaines études montrent que 95 % des projets déjà réalisés ont été confiés à des entreprises chinoises, ce qui fait craindre une mainmise du processus par les seuls intérêts chinois ; mais ces projets ont, pour l’essentiel, été réalisés dans des zones dans lesquelles le potentiel local, c’est-à-dire la concurrence, était faible. Sans doute les possibilités sont-elles diverses et les modes de définition, de financement et de pilotage des projets peuvent varier d’un cas à l’autre : l’imagination doit avoir une place dans le processus, mais il ne faut pas oublier que la Chine dispose de moyens financiers que la France n’a pas, ce qui place inévitablement cette dernière en position de faiblesse.

La prudence est donc de mise. Il serait autant absurde de refuser de participer au processus que d’accepter d’y jouer un rôle sans savoir à quoi l’on s’engage. C’est, semble-t-il, la ligne que les Européens ont exprimée au président chinois, et l’on ne peut que s’en réjouir.

6/ Le développement des relations entre la France et la Chine est éminemment souhaitable.

Mais son succès suppose, d’une part qu’au nom du réalisme la Chine accepte de perdre ses privilèges économiques qui ne se justifient plus, d’autre part que la France œuvre à ce qu’au nom du même réalisme l’Europe fonctionne de manière plus efficace. Il n’est pas certain que le challenge le plus difficile soit en Asie.

*Jean-Philippe Duranthon, membre fondateur de Geopragma 

C. Galactéros : “Le contre monde est en marche”

BILLET DU LUNDI du 25/03/2019 par Caroline Galactéros*

Le Président Xi est en visite en France. Dans la course à l’échalote pour savoir quel pays européen tirera le mieux son épingle du jeu chinois de dévoration programmée de l’Eurasie, avec l’Europe en cible ultime, l’Italie nous a grillé la politesse. La fracturation politique et de plus en plus idéologique de l’Union européenne, sur laquelle appuient avec délectation Américains, Russes et Chinois pour choisir les points d’ancrage les plus avantageux à leur influence est désormais avérée même si Paris et Berlin font encore entendre l’incantation inquiète d’un rassemblement salutaire face à Pékin pour prévenir le dépeçage « par appartements ».

Cinq ans après le lancement du projet OBOR (One Belt One Road) dit aussi BRI (Belt and Road Initiative) la Chine a d’ores et déjà signé des accords de coopération avec plus de 100 pays et organisations internationales, ce qui équivaut à un volume d’échanges qui dépasse 5000 milliards de dollars entre Pékin et les 65 pays du long de la Route. Fin avril, le président chinois, Xi Jinping participera à la cérémonie d’ouverture du deuxième Forum de “la Ceinture et la Route” pour la coopération internationale. Les chefs d’État et de gouvernement du monde entier s’y presseront. Il leur faut en être après avoir, pour certains, trop longtemps traité le projet chinois avec incrédulité voire mépris, essayant de traquer ses faiblesses, ses manquements, ses incertitudes. Il est vrai que l’on a toujours en Europe, malgré les signaux d’alarme qui se multiplient, du mal à se projeter à long terme dans une vision stratégique…

Le projet « OBOR » pharaonique dans ses dimensions et innovant dans ses propositions faites aux pays qui longent cette route-ceinture, est à la mesure de l’ambition chinoise de prendre toute sa place sur la carte du nouveau monde. Il ne s’agit pas là d’une projection de puissance agressive mais d’un maillage économique étroit et à terme financier et normatif sans égal, qui vise non seulement l’Europe via l’Eurasie, mais aussi l’Afrique et l’Asie elle-même. En cela OBOR est d’ampleur stratégique et sert un imperium chinois déroutant pour les esprits manichéens qui peuplent les administrations occidentales et animent leurs élites. La France, qui favorise une approche multilatérale de la gouvernance du monde, y est favorable et souhaite y occuper une place privilégiée. L’appui au multilatéralisme ne signifie évidemment pas l’absence de relations bilatérales renforcées que nous appelons de nos vœux avec Pékin. Si l’Europe est pour l’heure provisoirement affaiblie par divers défauts propres et facteurs extérieurs, Pékin devrait toutefois chercher à nous aider en tant ensemble plutôt que d’appuyer à court terme sur nos différends. Le déficit européen commercial vis-à-vis de Pékin est colossal (plus de 160 milliards d’euros en 2016), ce qui refroidit nécessairement les ardeurs de l’Union envers OBOR. Il est donc important, « en même temps » que le renforcement de relations bilatérales, de promouvoir des synergies collectives à l’échelle de l’UE. Le respect, la réciprocité le dialogue équilibré sont des objectifs partagés par Paris et Pékin. De même, pour cette dernière, s’attacher à comprendre et respecter les aspirations européennes serait poser les premiers jalons d’une relation qui pourrait se révéler fructueuse à l’avenir, notamment pour peser plus face aux Etats-Unis qui jouent la division du Vieux Continent de manière désormais ouverte, notamment via ses membres d’ex Europe de l’est. Comme le rappelle Jean-François di Meglio, président d’Asia Center, « le sens des Routes de la soie s’est inversé ». Il se fait désormais à l’initiative de Pékin, et non plus à celle de l’Occident.

Depuis mars 2014, il existe un plan de coopération à moyen et long terme des relations franco-chinoises et le 6 juillet 2015 a été adoptée une Déclaration conjointe sur les partenariats franco-chinois en marchés tiers. Cette expression de « coopération de marché tiers » signifie que « la France et la Chine engageront des partenariats fondés sur leurs complémentarités productives, techniques et/ou financières. » et promouvront des partenariats industriels respectueux de l’environnement entre les entreprises chinoises et françaises sur les marchés tiers. Les domaines de coopération envisagés regroupent les infrastructures, l’énergie, les aéronefs civils, les transports, les domaine agricole et sanitaire, la lutte contre les changements climatiques. La France et la Chine souhaitent explorer la possibilité de mettre prioritairement ces coopérations en place dans les pays en développement, en matière d’énergies renouvelables, mais aussi dans les secteurs de la finance et de l’assurance. Les cibles géographiques de ces partenariats sont l’Asie et l’Afrique.

Les puissances européennes doivent rester vigilantes et bien mesurer le risque de dépècement de notre ensemble continental et même de l’Eurasie entière dans la « double mâchoire » sino-américaine que promet le nouveau duopole stratégique de tête Washington-Pékin. On ne peut toutefois nier la force d’attraction qu’OBOR représente pour les pays que traverse son maillage. Ils sont nombreux à être toujours en phase de croissance et verront ainsi se développer leurs infrastructures et leurs productions propres, en même temps qu’ils constitueront d’importants débouchés pour les productions chinoises.

Le projet chinois peut, plus globalement encore, jouer un rôle éminent et souhaitable pour la croissance mondiale : un rôle d’équilibre, un rôle de contrepoids face à la puissance américaine. Un rôle essentiel. Il est clair que face aux Etats-Unis, qui contrôlent Suez, Panama et Malacca, la Chine cherche avec ce pharaonique projet de construction ferroviaire, à opposer une voie stratégique alternative à cette domination maritime.

Politiquement, la Chine cherche à promouvoir le multilatéralisme face à une Amérique qui le déchire méthodiquement à belles dents depuis 30 ans. Elle diffuse des valeurs attractives : l’appel à la « construction d’une communauté d’avenir partagé pour l’humanité » la promotion de l’égalité, de l’avantage mutuel, ainsi que la coopération gagnant-gagnant. Surtout, OBOR se présente comme une route d’échanges entre les civilisations alors que cela planète n’a jamais été aussi crispée.

Le marché chinois est évidemment crucial pour un pays comme le notre mais il est vrai que la Chine doit donner des gages concrets pour combattre le flot des critiques (qui ne sont pas toutes infondées) sur ses pratiques déloyales. Sa récente loi sur les investissements des capitaux étrangers doit permettre la protection des droits de propriété intellectuelle, l’interdiction du recours à des moyens administratifs pour forcer les firmes étrangères à transférer des technologies, et la fin des interférences gouvernementales qui alimentent la méfiance des investisseurs étrangers. Certains domaines semblent toutefois encore exclus de son domaine d’application (mines, agriculture et industrie manufacturière).

Depuis 1978, c’est plus qu’une révolution qu’a réussi la Chine. C’est la marque d’un très grand pragmatisme, d’une capacité hors du commun à gérer les masses et à anticiper les évolutions du monde. La Chine est sortie de sa gangue puis de sa chrysalide et c’est aujourd’hui un fascinant papillon qui déploie ses ailes. L’enjeu pour elle désormais, est de parvenir à maintenir un contrôle social suffisant et un esprit collectif fort, tout en permettant un développement économique croissant pour sa population et une libéralisation politique et sociale qui ne détruise pas pour autant le cœur de la « sinitude » et la force collective chinoise.

Seules les relations équilibrées permettent une coexistence harmonieuse. Les autres survivent un temps, puis se tendent et se rompent généralement dans la violence et le mépris. Je crois à des relations internationales pacifiées par le pragmatisme, le dialogue et le souci de l’équilibre et de l’équité. De ce point de vue, l’idée d’un mode de relation « gagnant-gagnant » (qui ne signifie d’ailleurs pas 50/50) mais un équilibre où chacun considère qu’il a gagné suffisamment et perdu ce qu’il pouvait perdre, est la voie de l’amélioration des coopérations internationales. La moralisation et l’idéologie ne produisent que des désastres humains et de l’insécurité collective.

Tandis que le littéralisme et le dogmatisme font tant de ravages dans la compréhension et la gestion de la conflictualité mondiale, il est difficile de ne pas se réjouir d’une ambition visant à développer,  selon les propres mots du président chinois, un « nouveau modèle de relations mettant en valeur, la coopération plutôt que la confrontation, le respect plutôt que la rivalité et le gagnant-gagnant plutôt que l’avidité ». 

*Caroline Galactéros, Présidente de Geopragma 

J.-B. Pinatel “Algérie : 4 scénarios de sortie de crise”

BILLET DU LUNDI du 18/03/2019 par Jean-Bernard Pinatel*

La jeunesse algérienne, en manifestant pacifiquement en masse dans les grandes villes d’Algérie, a obtenu que le Président algérien renonce se présenter. Mais ce premier recul a été utilisé par le clan au pouvoir comme un prétexte pour reporter les élections présidentielles prévues le 18 avril afin qu’une conférence nationale modifie la Constitution. En effet, le clan qui entoure Said Bouteflika, rêve depuis toujours d’une succession à la cubaine, et l’ajournement des élections présidentielles était la première marche vers cette confiscation du pouvoir.

Si le camp présidentiel – Front de libération nationale (FLN), parti du président Abdelaziz Bouteflika ou Rassemblement national démocratique (RND), son principal allié  ont estimé immédiatement que les propositions faites répondaient «aux aspirations du peuple», l’opposition, marginalisée par la contestation populaire, les a rejetées. Le parti islamiste, le Mouvement de la société pour la paix (MSP) a dénoncé un essai «de contourner la volonté des Algériens», tandis que le Parti des Travailleurs (PT) a estimé que «la prolongation du quatrième mandat» traduisait «une volonté de travestir la volonté de l’écrasante majorité du peuple».  L’Avant-garde des Libertés, parti d’Ali Benflis, ancien Premier ministre de M. Bouteflika passé à l’opposition, y voit une de «ces dernières manœuvres désespérées. Ali Benflis, est un des rares opposants à disposer d’une notoriété nationale 1. Il s’est insurgé contre  «une violation manifeste de la constitution». «Le peuple algérien qui, après avoir refusé l’idée extravagante d’un cinquième mandat, puis l’idée non moins extravagante d’un cinquième mandat abrégé, se voit mis devant le fait accompli d’une prorogation illégitime et inconstitutionnelle du mandat présidentiel en cours».

Quant à la contestation populaire issue de l’historique journée du 22 février, elle n’a pas été dupe de la manœuvre du pouvoir et n’est pas prête à se démobiliser.  Dès cette annonce, les étudiants se sont mobilisés dans toute l’Algérie, notamment à Constantine, troisième ville du pays, où près d’un millier d’entre eux a défilé avec des enseignants. Des assemblées générales se sont immédiatement réunies sur plusieurs campus. Vendredi dernier 15 mars, la mobilisation était aussi forte que les semaines précédentes et une fois encore ces manifestations se sont déroulées sans incidents majeurs. Les observateurs ne notent aucun indice d’un essoufflement du mouvement mais les slogans changent. Les étudiants ont répété à l’envie: «On a demandé des élections sans Bouteflika, ils nous ont mis Bouteflika sans les élections.» ; « Pas de prolongement du 4e mandat, partez »;  « Ni Bedoui ni Saïd, la transition sera sans vous »  « La 2ème République est en téléchargement. Elle est à 70% » ; « On ne veut pas d’une mise à jour du système, mais son formatage ». 

Face à la détermination des manifestants, le clan Bouteflika semble désemparé et enregistre des défections, notamment celles de plusieurs députés du FLN qui ont démissionné. De plus, le président algérien a perdu la semaine dernière le soutien des trois principales associations d’anciens combattants de la guerre d’indépendance. Mercredi 6 mars, l’ Organisation nationale des Moudjahidines2  a dénoncé dans un communiqué, des institutions qui ne sont “pas à la hauteur des aspirations du peuple” ; le même jour  l’association des anciens du MALG3 a retiré son soutien au Président et a stigmatisé les “manœuvres” pour “perpétuer un système qui a atteint des limites et risque de mener le pays aux plus graves périls”. Le lendemain un communiqué de l’Organisation nationale des Enfants de Chouhada 4 a apporté son soutien “au mouvement populaire contre le cinquième mandat”.

Les milieux d’affaires eux-mêmes se divisent. “Les premières fissures, écrit Le Figaro5, ont commencé à apparaître dans les milieux d’affaires, au Forum des chefs d’entreprise (FCE), ce puissant syndicat patronal dirigé par Ali Haddad”, réputé proche du clan Bouteflika. “Plusieurs démissions de figures importantes de l’organisation ont été suivies d’un communiqué signé par onze chefs d’entreprise expliquant que le FCE originel ne peut rester sourd à l’expression populaire à laquelle il adhère complètement”, poursuit le journal français.

Enfin le général Ahmed Gaïd Salah a souligné le 6 mars, les “liens nobles et sincères” de l’armée avec le peuple précisant que les forces armées sont “résolument engagées à garantir” la sécurité de l’élection présidentielle, afin de permettre aux Algériens de voter “dans un climat de sérénité, de quiétude et de stabilité” sans, à aucun moment de son discours, citer le Président.

Aussi au surlendemain de la journée du 15 mars où les manifestants ont rejeté massivement ce qu’ils perçoivent comme une manœuvre du pouvoir, quatre scénarios de sortie de crise sont envisageables et doivent être évalués.

1. Une transition à la cubaine :

Le Président pourrait déléguer ses pouvoirs à son frère Saïd comme l’a fait Fidel Castro. Saïd s’engagerait à organiser des élections présidentielles avant l’été ; les manifestations s’essouffleraient,  le Général d’Ahmed Gaid Salah, vice-ministre de la Défense et chef d’Etat-Major de l’ALN partant  à la retraite en mai 2019 serait  remplacé par un fidèle du clan Saïd.  Quelques manifestations avec débordements pourraient être organisées par le pouvoir et réprimées ; l’état d’urgence serait décrété et les élections repoussées sine die. A mon avis ce scénario de la dernière chance pour le clan Bouteflika est aujourd’hui dépassé.

2. Un scénario syrien

Si le clan persistait à vouloir organiser une transition à la cubaine, il est fort probable que le peuple algérien n’accepterait pas une confiscation du pouvoir, même provisoire. Les manifestations jusqu’ici pacifiques pourraient dégénérer notamment du fait  des islamistes qui sont restés jusqu’ici étrangement silencieux. Certains d’entre eux, infiltrés parmi les manifestants pourraient ouvrir le feu sur les forces de l’ordre qui riposteraient  faisant un nombre importants de morts et de blessés. l’Algérie dont 50% de la population n’a pas connue « les années de braise »  s’enfoncerait pas à pas dans une nouvelle guerre civile. Ce scénario, compte tenu des défections des principales organisations d’anciens combattants qui  ont connu ces années sombres, m’apparait possible mais peu probable.

3. Un scénario égyptien

Les manifestations s’amplifieraient devant l’obstination du clan au pouvoir, le Général d’Ahmed Gaid Salah prendrait provisoirement  le pouvoir en assurant que l’armée n’est intervenue que pour permettre le retour vers le processus prévu par la Constitution. Il s’engagerait  à permettre des élections présidentielles libres avant la fin de l’année. Compte tenu des liens étroits qui existent entre l’armée égyptienne et l’armée algérienne, ce scénario présente une probabilité non négligeable surtout si les manifestations dégénéraient.

4. Un scénario constitutionnel

Les défections s’accélèrent dans le clan Bouteflika ; les replâtrages comme le remplacement du premier ministre Ahmed Ouyahia par Noureddine Bedoui, intime d’un autre frère du Président, Abderrahim Bouteflika, la désignation du chef de la diplomatie Ramtane Lamamra comme vice-premier ministre ont été clairement rejetés par les manifestants. De même, Lakhdar Brahimi, 85 ans choisi pour piloter  la “conférence nationale indépendante”, a renoncé dès le 13 mars.

Finalement sans issue et ne pouvant plus compter sur le soutien de l’armée,  le clan Bouteflika se résoudrait au moins provisoirement à appliquer la Constitution ce qui lui permet de gagner du temps.

En effet, la Constitution algérienne prévoit qu’à la mort du chef de l’Etat ou en cas d’empêchement6, le président7 du « Conseil de la nation » assume la charge de Chef de l’Etat pour une durée de quatre-vingt-dix (90) jours au maximum, au cours de laquelle des élections présidentielles sont organisées.

Pour en arriver là, le processus prévu par la Constitution est complexe et conduit à repousser les élections au mieux fin juin 2019. En effet, l’article 102 de la Constitution algérienne 2016 prévoit que lorsque le Président de la République, pour cause de maladie grave et durable, se trouve dans l’impossibilité totale d’exercer ses fonctions, le Conseil constitutionnel se réunit de plein droit, et après avoir vérifié la réalité de cet empêchement par tous moyens appropriés, propose, à l’unanimité, au Parlement de déclarer l’état d’empêchement. Le Parlement siégeant en chambres réunies déclare l’état d’empêchement du Président de la République, à la majorité des deux tiers (2/3) et charge de l’intérim du Chef de l’Etat, pour une période maximale de quarante-cinq (45) jours, le Président du Conseil de la Nation. En cas de continuation de l’empêchement à l’expiration du délai de quarante-cinq (45) jours, il est procédé à une déclaration de vacance par démission de plein droit, selon la procédure visée aux alinéas ci-dessus et selon les dispositions des alinéas suivants du présent article.

Ce scénario est probablement la dernière voie qui permet au clan de gagner du temps pour espérer se donner les moyens de revenir au scénario 1, notamment en remplaçant le Général Gaid Salah qui doit partir à la retraite en Mai 2019 par un fidèle prêt à tout.

 

L’Algérie vit des moments historiques. Et s’il y a un conseil à donner à notre Président et à ses ministres c’est de se taire. Car la première intervention du chef de l’Etat après le renoncement de Bouteflika a été perçue en Algérie comme le soutien au processus rejeté massivement par les manifestations du 15 mars et ce n’est pas cela qui permettra à la France de préserver ses intérêts dans ce pays si proche.

 

*Général (2S) Jean-Bernard Pinatel,

membre fondateur et

Vice-Président de Geopragma

 

Notes :

1. il avait obtenu 12,3 % des voix aux élections présidentielles de 2014
2. ONM, qui regroupe les anciens combattants de la guerre d’indépendance
3. service de renseignement de l’Armée nationale de Libération durant la guerre d’indépendance
4. combattants de la guerre d’indépendance tués au combat
5.  Algérie : face à la contestation, le pouvoir se fissure, Adam Arroudj : ici
6. Constitution algérienne 2016, Article 102 “Lorsque le Président de la République, pour cause de maladie grave et durable, se trouve dans l’impossibilité totale d’exercer ses fonctions, le Conseil constitutionnel se réunit de plein droit, et après avoir vérifié la réalité de cet empêchement par tous moyens appropriés, propose, à l’unanimité, au Parlement de déclarer l’état d’empêchement. Le Parlement siégeant en chambres réunies déclare l’état d’empêchement du Président de la République, à la majorité des deux tiers (2/3) et charge de l’intérim du Chef de l’Etat, pour une période maximale de quarante-cinq (45) jours, le Président du Conseil de la Nation. En cas de continuation de l’empêchement à l’expiration du délai de quarante-cinq (45) jours, il est procédé à une déclaration de vacance par démission de plein droit, selon la procédure visée aux alinéas ci-dessus et selon les dispositions des alinéas suivants du présent article.”
7. Le président actuel du Conseil de la nation est Abdelkader Bensalah qui est en poste depuis 2002 et a été réélu le 9 janvier 2013

J.-B. Pinatel : “La fin de Daech ?”

BILLET DU LUNDI du 11/03/2019 par Jean-Bernard Pinatel*

Le temps du Califat, le quatrième califat wahhabite proclamé en juillet 2015 à Mossoul et qui s’étendait sur une partie de la Syrie et de l’Irak est révolu. Mais le wahhabisme qui sous-tend l’Etat islamique a-t-il pour autant disparu ?

Son chef Abou Bakr al-Baghdadi al-Husseini al-Quraychi, « calife Ibrahim » pour ses partisans1, chef de l’État islamique, annoncé à de multiples reprises mort, serait finalement toujours en vie. C’est le général Stephen Townsend, commandant de la coalition contre Daech en Irak et en Syrie qui a déclaré le 1er septembre 2018 lors d’un interview : « Abou Bakr al-Baghdadi, nous le cherchons tous les jours. Je ne pense pas qu’il soit mort ». Al-Baghdadi est un homme qui vit dans la clandestinité depuis plus de 15 ans, qui n’utilise aucun moyen électronique et qui est protégé par la population sunnite des déserts irakien et syrien. Il est donc très difficile à éliminer. Mais il est probable que sa traque aboutira un jour ou l’autre et mettra fin au quatrième Califat wahhabite. La doctrine wahhabite et le terrorisme islamique disparaitront-ils pour autant ?

La disparition de Ben Laden n’a pas fait disparaitre Al Qaïda dont les fondements doctrinaux sont proches de la branche radicale des Frères Musulmans qui prône l’unité de l’Islam pour chasser l’Occident et les Juifs du Moyen-Orient avant d’islamiser le monde entier. Le 23 août 1996, depuis les montagnes de l’Hindou Kouch, Khorassan en Afghanistan, Ben Laden adressa un fax à plusieurs journaux arabes daté du vendredi 9 avril 1417 et signé « message d’Oussama Ben Laden à ses frères musulmans du monde entier et de la Péninsule arabique en particulier ». Il portait le titre : « Expulsez les Juifs et les Chrétiens de la Péninsule arabique »2.

De même, la disparition probable d’Al-Baghdadi ne fera pas disparaitre la doctrine wahhabite qui a inspiré son action et qui vise à faire reconnaitre l’unicité de Dieu et la radicalité de son enseignement aux polythéistes que sont les Chiites, aux déviants du sunnisme et aux apostats. Elle continuera d’être enseignée dans de nombreuses écoles coraniques et mosquées dans le monde. Tant que nous ne voudrons pas admettre que nous avons à faire à une « guerre sainte », nous nous bercerons d’illusions en croyant mettre fin à l’Islamisme radical en détruisant Mossoul ou Raqqa.

En effet le wahhabisme, auquel Al-Baghdadi se réfère dans son enseignement, est un courant intégriste de l’Islam. C’est une déviance du courant le plus traditionnel de l’Islam sunnite, le courant hanbalite3. Le wahhabisme provient du nom de Muhammad Ibn Abdul-Wahhâb Muhammad 4 . On peut résumer son enseignement en une phrase : « Il n’y a d’autre Dieu que Le Dieu »5. Cette déclaration de Foi explique dans sa simplicité et sa complexité la doctrine du « Tawhid » que l’on peut définir comme la théorie de « l’unicité de Dieu ». Le converti au wahhabisme se doit au « Djihad »6. Les djihadistes sont des convertis qui se voient comme des « soldats de Dieu ». Ils sont les bras armés de cette guerre sainte qui se sacrifient dans l’acte terroriste.

Les trois premiers Califats wahhabites ont été vaincus mais l’idéologie religieuse qui les sous-tendait a perduré et continue de s’étendre dans le monde musulman.

L’origine du premier Califat wahhabite est situé en 1744, date de la rencontre entre Muhammad Ibn Sa’ud (Saoud), un émir puissant et ambitieux, avec Muhammad ibn Abdul-Wahhâb . Cette double nature du wahhabisme, religieuse et guerrière, s’étendit sur presque toute la péninsule arabique entre cette date et 1818. Les expéditions menées par les Wahhabites causèrent des ravages aux sanctuaires chiites d’Irak. Le premier Califat wahhabite des Saoud fut anéanti par les armées égyptiennes de Mehmet Ali appuyées par des conseillers français, anciens officiers de Napoléon. Son chef spirituel fut massacré sur place, l’émir Abdallah fut fait prisonnier, conduit à Istanbul et exécuté. Mais les imans wahhabites se dispersèrent dans le Nedj et continuèrent leur œuvre de prédication subversive.

Le second Califat a implosé du fait des rivalités qui opposaient les fils de Faysal. Ce qui permit à leurs ennemis traditionnels, les Al-Rahid alliés des Turcs, d’écraser ce deuxième califat en 1891. Là encore, les imans et théologiens descendant du cheikh Ibn Abdul Wahab se réfugièrent dans toute la péninsule arabique et continuèrent d’y répandre leur Foi.

La fin du troisième Califat fut la conséquence d’une lutte interne opposant Abdelaziz Al Saoud, qui avait été reconnu en 1914 par les Turcs7 comme le suzerain du Nejd et d’Al-Hassa, et les Ikhwans qui étaient ses guerriers, « soldats de Dieu » et gardiens de la révolution wahhabite. Ces derniers reprochaient à Abdelaziz de s’éloigner du wahhabisme originel. Les Ikhwans étaient devenus une armée quasi autonome avec leurs propres Imans qui professaient le wahhabisme le plus intransigeant. Abdelaziz, équipé par les Anglais et avec l’appui d’avions pilotés par des Anglais, mit fin à leur rébellion lors de la bataille de Sabilla en mars 1929. Après cette victoire et après avoir réduit les derniers ilots de résistance, Abdelaziz Al Saoud proclama en 1932 le Royaume d’Arabie saoudite et se déclara salafiste, mettant ainsi fin au troisième Califat wahhabite.

Mais la survie du royaume d’Arabie Saoudite est loin d’être un long fleuve tranquille ; il fut ébranlé à plusieurs périodes par des révoltes radicales. Le 20 novembre 1979, 200 hommes armés se revendiquant du wahhabisme et de l’Ikhwan s’emparèrent de la grande Mosquée de la Mecque.8

En 1990, la présence des « troupes impies » américaines sur le « sol sacré » entraina la révolte de Ben Laden. Il ne fut pas seul à considérer que le Roi d’Arabie Saoudite devenait un « Takfir » en faisant appel aux troupes américaines. A l’extérieur comme à l’intérieur du Royaume, les protestations s’élevaient. Toute la mouvance radicale de Gulbuddin Hekmatyar, les « Ikhwans al-Musilimin » et notamment Ustad Abdul Rab Rasul Sayyaf, un afghan religieux qui avait obtenu une licence en religion à l’Université de Kaboul et une maîtrise à la fameuse Université Al-Azhar du Caire et qui était proche des Frères Musulmans égyptiens, condamnèrent violemment cette décision. Pour faire taire cette colère, comme Abdelaziz Saoud l’avait fait en son temps lors de la révolte des Ikhwans, la famille royale s’attacha à répondre à une partie leurs demandes et annonça que 850 millions de dollars saoudiens seraient consacrés à la construction de mosquées dans le monde, à l’emploi de 53 000 religieux et de 7 300 imans ainsi qu’à fournir gratuitement des millions de Corans pour exporter le wahhabisme. L’accélération de la diffusion de cet Islam radical dans le monde est l’invité inattendu de la première Guerre du Golfe. Cela aurait dû nous faire réfléchir….

C’est cette évaluation erronée de la menace qui condamne aujourd’hui encore les dirigeants politiques à bâtir une stratégie d’action inefficace à long terme. Ils focalisent leurs actions sur les manifestations visibles de la « radicalisation ». Ils créent des centres de « déradicalisation » qu’ils inondent de subventions d’Etat. Lorsqu’on en fera un premier bilan honnête, on constatera qu’il est aussi affligeant que le bilan qu’ont fait les Américains de leurs centres d’entrainement des « rebelles modérés » syriens en Turquie. En refusant de considérer les djihadistes comme des convertis à une déviance radicale de l’islam, nous autorisons les imams wahhabites, salafistes et les Frères Musulmans à poursuivre leur endoctrinement … sous la seule condition qu’ils ne prononcent pas dans les médias des paroles de haine à consonance politique ou racial, contre les Juifs ou contre l’égalité homme femme.

Ce fait religieux qui sous-tend le terrorisme islamique est nié par la gauche laïque qui ne peut pas comprendre que des femmes et des hommes au XXIème siècle se fassent exploser en masse par croyance religieuse9 . Prisonniers d’une évaluation erronée et idéologique de la menace, considérant souvent que c’est notre société qui est criminogène, nombre d’hommes politiques conçoivent une stratégie qui accroit la menace au lieu de la réduire. Ils mènent une guerre destructrice à l’extérieur avec son lot de dégâts collatéraux qui renforce la haine de l’Occident chez les Musulmans. A l’intérieur du territoire, ils se contentent d’instaurer un état d’exception policier et judiciaire, d’organiser de grandes manifestations compassionnelles pour les victimes des attentats, de grands défilés pour rappeler les valeurs républicaines, et de créer des centres de déradicalisation.

Cette stratégie est condamnée à l’échec. Avec elle, nous ne pourrons pas venir bout de cette menace. Tout au plus pourrons-nous la rendre socialement acceptable encore quelque temps. Ne voulant pas reconnaitre que nous sommes confrontés à des convertis, à des « soldats de Dieu » et non pas à des « radicalisés », nos dirigeants sous-estiment le pouvoir religieux et laissent se propager cet Islam radical dans la communauté musulmane. En leur temps, les vizirs ottomans avaient nié pendant près d’un demi-siècle tout caractère religieux aux « révoltés » du Nedj. Ils considéraient le wahhabisme comme un discours justificatif de leurs razzias et de leurs conquêtes.

Non, nous n’en avons pas fini avec l’Islam radical et nous continuerons à pleurer nos morts si nous ne nous décidons pas à nous attaquer avec vigueur à la prédication wahhabite, salafiste et à celle des Frères Musulmans qui est le ferment religieux du djihadisme.

 

*Général (2S) Jean-Bernard Pinatel, membre fondateur et Vice-Président de Geopragma

Notes :

1. est un irakien de confession sunnite , né à Falloujah en Irak le 28 juillet 1971.
2. Ben Laden Oussama, Traductions de Milelli Jean-Pierre, « Extraits de ” Déclaration de jihad contre les Américains qui occupent le pays des deux lieux saints ” », Al-Qaida dans le texte, Paris, Presses Universitaires de France, « Quadrige », 2008, p. 50-57. Ce message a été par la suite retitré en : « Déclaration de jihad contre les américains qui occupent les deux lieux saints ». Par cette déclaration Oussama Ben Laden renouait explicitement avec le combat originel du fondateur des Frères Musulmans qui ciblait les Juifs et les Anglo-saxons, coupables d’œuvrer à l’implantation d’un foyer juif en Palestine : « nous endurons l’injustice de ne pouvoir nous adresser aux musulmans, nous avons été chassés du Pakistan, du Soudan, de l’Afghanistan. Mais, grâce à Dieu nous avons trouvé une base sure sur les sommets de l’Hindou Kouch, ces sommets sur lesquels s’est écrasée la puissance militaire athée du monde, et sur lesquels ont péri le mythe de la superpuissance sous les cris des moudjahidines Dieu est le plus grand ! Aujourd’hui, depuis ces sommets où nous œuvrons pour effacer l’injustice commise envers la nation musulmane par la coalition judéo-croisée, surtout après l’occupation de la voie du Prophète et la spoliation du pays des deux sanctuaires, nous espérons que Dieu nous accordera la victoire, car il en est le maître et le détenteur. »
3. Il doit son nom à Ahmad Ibn Handball né à Bagdad en 780 et mort en 855, deux siècles après Mohamed (570-632). C’était un théologien attaché au strict respect du Coran et de la tradition fondée sur les hadiths, nom donné aux témoignages qui rapportent les faits, gestes et jugements du prophète.
4. Dès 10 ans il se rendit d’une oasis proche de Ryad à la Mecque pour suivre l’enseignement du Cheikh Abdallah Ibn Ibrahim As-Sayf al Shammari. Puis, à l’âge de 20 ans, il poursuivit son éducation religieuse à Médine auprès du Cheikh Muhammad as-Sindi où il se forma à la science des Hadith et à celle de la critique des rapporteurs, ce qui lui permit d’obtenir les licences l’autorisant à enseigner certains hadiths. C’est à Médine auprès de son professeur qu’il prit conscience de la nécessité d’une réforme contre les innovations, comme le culte des Saints et des tombeaux, qui menaçaient selon lui la pureté de l’Islam. Il se rendit ensuite à Bassora où il commença à prêcher et écrivit son premier livre Le « Kitâb at-Tawhid »,  Le Livre de l’Unicité́ où il critiquait les pratiques et croyances populaires notamment celles des Chiites. 
5. « There is no God but The God »
6. L’islam compte quatre types de jihad : par le cœur, par la langue, par la main et par l’épée. 
7. Les Turcs étaient alors engagés dans la première Guerre mondiale contre l’empire Russe.
8. La prise d’otage durera 15 jours . Au soir du 4 décembre 1979, deux semaines après le début du siège, les forces saoudiennes appuyées techniquement par le GIGN reprirent le contrôle du lieu saint, après une bataille qui a fit selon le bilan officiel 304 morts (177 terroristes, 127 membres des forces de sécurité), dont Mohammed Ben Abdallah Al Qahtani, et 600 blessés ainsi qu’un très grand nombre de morts parmi les otages qui n’a jamais été précisé.
9. Plus de 1500 djihadistes se sont fait exploser avec des ceintures ou à bord de leur camion piégé durant la reprise de Mossoul.

[Geopoly/LCDR] C. Galactéros, « L’Europe, usine à gaz »

*Par Caroline Galactéros, Chronique Geopoly, 01/03/2019

La toute récente révision, permise par le revirement français, de la « Directive gaz » de 2009 étendant l’applicabilité des normes communautaires à l’extérieur du territoire de l’Union européenne (UE) est un nouveau coup (auto)porté par le Conseil européen à l’indépendance énergétique de l’UE. Les motifs invoqués sont, comme toujours, au cœur des « valeurs » européennes : concurrence loyale et accès équitable au marché européen. C’est beau comme l’Antique ! Exactement le corpus idéologique idéal qui a motivé, quelques jours auparavant, l’avis négatif de la Commission sur la fusion Siemens-Alstom… Sur deux chantiers d’importance stratégique évidente, Bruxelles s’est donc une fois encore trompée de cible, d’ennemi, d’enjeu et d’alliés…

L’Europe est décidément hors sol, et surtout, se croit seule au monde ! Nous agissons comme si notre marché était strictement européen, comme si nous avions la vie devant nous et nul besoin de nous mettre en ordre de bataille pour projeter notre puissance de frappe commerciale collective vers le reste de la planète, afin de ne pas nous faire dévorer tout crus par Pékin et Washington. Bref, on a tout faux, mais on fonce dans le mur avec l’assurance d’un taureau au front court se précipitant sur une muleta rouge pour finir lardé de banderilles meurtrières. Aucune vision stratégique, plutôt une myopie suicidaire angoissante de la technocratie communautaire, paralysée par ses propres règlementations anachroniques. L’Europe, une nouvelle fois, consent à son effacement de la carte des grands ensembles.

Cette révision vise évidemment le projet North Stream 2, affligé, aux yeux de Washington, donc de Paris, d’une tare insupportable : il permet à Moscou de contourner l’Ukraine…qui vient d’inscrire dans sa Constitution, cinq ans après « la révolution-coup d’État » de Maïdan, son intégration dans l’UE et l’OTAN comme objectifs prioritaires de sa politique étrangère…. La « guerre froide » n’a jamais été aussi brûlante et stupide.

La volte-face française est un « coup de pied de l’âne » de Paris à Berlin, sous prétexte de « ne pas accroître la dépendance vis-à-vis de la Russie et nuire ainsi aux intérêts de pays de l’Union européenne tels que la Pologne et la Slovaquie ». Comme si Paris était en charge de la défense des intérêts de ces deux pays… Pour l’Allemagne, cette révision est dramatique. Avec North Stream 2, Berlin doublait la quantité de gaz déjà acheminée. Gerhard Schröder, à la tête du projet, témoigne de l’importance stratégique pour l’Allemagne de la construction d’une seconde ligne de pipelines. Le ministre allemand de l’Économie, Peter Altmeier, a d’ailleurs rapidement réagi en rappelant que « chaque pays de l’Union européenne a le droit de maintenir les relations économiques et commerciales qu’il estime de son intérêt. »

Ainsi, pourquoi cette agression française ? Alors que le couple franco-allemand est déjà au bord du divorce, Paris cherche-t-elle à nuire à son ancienne dulcinée, quelques jours seulement après la signature laborieuse du Traité d’Aix-la-Chapelle, dont l’article 1 stipule que « Les deux États approfondissent leur coopération en matière de politique européenne » ?

Sur le plan diplomatique, soutenir les Allemands dans un projet qui leur tient à cœur revenait à accompagner d’actes concrets nos grandes envolées lyriques sur « le couple franco-allemand » et nous permettait également d’entretenir des relations, certes vigilantes mais des relations tout de même, avec la Russie. Même sur les plans strictement énergétique et économique, cette renégociation de dernière minute n’est pas dans notre intérêt. North Stream 2 nous sert objectivement. Nous en attendons une baisse du prix du gaz, nous anticipons l’épuisement des réserves norvégiennes dans deux décennies (la Norvège est notre premier fournisseur de gaz naturel, à hauteur de 40 %), nous nous positionnons pour bénéficier de la production du deuxième exploitant de gaz au monde, la Russie, et de pouvoir pallier une éventuelle coupure des exportations de gaz algérien.

SÉANCE DE SIGNATURE SUR LE PREMIER TRONÇON DU GAZODUC SOUTH STREAM PAR LES PARTENAIRES DU PROJET À ANAPA, EN RUSSIE, LE 7 DÉCEMBRE 2012. LE PROJET SERA ANNULÉ EN DÉCEMBRE 2014, DU FAIT DU NON-RESPECT DE LA LÉGISLATION EUROPÉENNE.

Qu’a-t-on cru pouvoir gagner, à Paris, en tombant dans le piège grossier de Washington, qui nourrit la division européenne pour asseoir son influence et empêcher tout rapprochement de l’UE avec Moscou ? Quid de nos motivations ? Un besoin de nous faire « pardonner » notre refus de participer au récent sommet de Varsovie, voulu par Washington pour réunir une coalition ouvertement anti-iranienne, prélude à une agression de la République islamique dont le projet gagne du terrain dans les esprits et les États-majors ? Un entêtement suicidaire dans une politique étrangère frappée d’inconséquence chronique ? Une tentative maladroite de prise d’ascendant dans le cœur de Washington- (évidemment vouée à l’échec) ? Un peu de tout cela sans doute. Mais il semblerait que ce changement radical de position soit surtout le fruit de la peur. D’une part, celle de l’augmentation de la dépendance par rapport à la Russie, entretenue par la diabolisation lancinante et interminable de ce pays ; d’autre part, la peur des pressions américaines considérables qui se manifestent depuis le début du projet.

Tout récemment encore, Richard Grenell, ambassadeur des États-Unis à Berlin, mettait en garde les entreprises allemandes contre toute participation au financement du North Stream 2. Elles prenaient le « risque de sanctions importantes », avertissait-il. L’extraterritorialité dans toute sa splendeur ! Puis il déclarait que le Parlement européen, la Commission et seize pays d’Europe « partageaient le point de vue des États-Unis ». Enfin, le 7 février, les ambassadeurs américains auprès du Danemark, de l’Union européenne et de l’Allemagne s’exprimaient dans la Deutsche Welle en ces termes : « North Stream 2 augmentera la sensibilité de l’Europe aux tactiques de chantage énergétique de la Russie. » Nouveau rappel à l’ordre pour une Allemagne jugée décidément un peu trop « autonome ». Paris crut-il déceler là une chance à saisir de plaire au « maitre » ? On voit ici combien l’Europe est l’outil direct (et la victime) de la manœuvre américaine contre Moscou, et combien la desservir sert la convergence objective des intérêts américains et chinois. Rappelons que les États-Unis sont les premiers producteurs de gaz au monde, les troisièmes exportateurs de gaz naturel liquéfié (GNL), mais que ce produit n’est pas encore suffisamment compétitif sur les marchés européen et asiatique pour rivaliser avec le gaz russe. Les États-Unis cherchent donc à se positionner pour s’insérer prochainement sur le marché européen…et chinois.

Tout en portant le fer dans la plaie, les diplomates français ont cherché à s’entendre avec leurs homologues allemands sur une directive qui réunirait leurs deux votes. Le cœur du compromis finalement adopté par le Conseil européen est le suivant : « l’application des règles européennes pour les gazoducs avec des pays tiers comme la Russie incombe aux pays de l’Union européenne où ils sont reliés pour la première fois au réseau européen ». Si ces pourparlers ultimes n’avaient pas abouti, il aurait fallu revoir la distribution du contrôle sur les pipelines avec les Russes, ce qui aurait entraîné un retard important dans la réalisation du projet, des coûts et une renégociation ardue des termes du contrat pour toutes les parties. Ces risques ne seront pas écartés tant que la directive ne sera pas entérinée par le Parlement européen et le droit de Veto de la Commission écarté. On pourrait par exemple imaginer que le poids avéré des pressions américaines sur la Commission ait conduit à une entente informelle autorisant la construction de Northstream 2 mais aussi celle d’une autre conduite permettant l’acheminement …. de gaz américain. De même, certains acteurs intéressés pourraient en profiter pour jouer la montre et utiliser ce répit pour mieux se positionner sur le marché européen.

SIGNATURE DU TRAITÉ D’AIX-LA-CHAPELLE LE 22 JANVIER 2019 À AACHEN. CRÉDIT : AFP

On en comprend moins encore l’attitude de la France. Pourquoi avoir pris un tel risque vis-à-vis de l’Allemagne en cherchant à empêcher ou limiter l’expansion du North Stream 2, lorsque, in fine, on signe un accord en demi-teinte et que l’on n’atteint pas la moitié de son objectif initial tout en en recueillant l’opprobre ?

L’Allemagne, en effet, garde la main sur le projet et les Russes ne semblent pas traumatisés par cette péripétie, comme en témoignent les déclarations du porte-parole de la présidence russe, Dimitri Peskov : « Nous sommes catégoriquement en désaccord avec l’affirmation selon laquelle cela entraînerait une augmentation de la dépendance de l’Europe vis-à-vis du gaz russe, car de tels projets n’engendreraient pas la dépendance (…) mais assureraient principalement une interdépendance. Les Européens dépendent du gaz russe, et la Russie, en tant que fournisseur, dépend de la demande européenne ». Et Igor Chatrov, directeur adjoint de l’Institut national pour le développement de l’idéologie moderne, de dire : « En fait, le tout début de la mise en œuvre du projet North Stream 2 a montré à lui seul que l’Allemagne définissait elle-même sa politique énergétique. Et, plus encore, que cela ne dépendrait pas des États-Unis. » Sublime coïncidence ‒ et ultime affront pour Paris ‒, le 12 février, Peter Altmaier recevait à Berlin le Secrétaire américain adjoint à l’Énergie, Dan Brouillette. Les deux intéressés juraient n’avoir conclu aucun deal quant à une prochaine exportation de GNL en Allemagne, mais Peter Altmaier insistait sur la nécessité pour l’Europe de « se protéger, d’être moins vulnérable et, par conséquent, de se diversifier », citant, outre les États-Unis, l’Égypte, le Qatar et Israël.

L’Allemagne se sort donc de ce traquenard par une belle pirouette concernant ses relations diplomatiques avec les États-Unis, tandis que nous pâtissons d’avoir joué le proxy américain pour ne recueillir, in fine, que le mépris de notre Grand Allié et la défiance de notre indispensable comparse européen. La France s’est démarquée… mais à son détriment. Elle a fait affront à l’Allemagne mais n’a plus un atout en main. Après cet impair, il lui faudra tabler sur la seule patience du grand frère allemand. Qui est à bout.

*Caroline Galactéros, Présidente de Geopragma

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2019/03/l-europe-usine-a-gaz/

Pour permettre une meilleure compréhension, cet article a été remis à jour le 20 mars 2019.

P. de Lauzun : “Multipolarité, bipolarité : les relations de puissance de demain”

BILLET DU LUNDI du 04/03/2019, par Pierre de Lauzun* 

Parler du monde de demain comme d’un monde multipolaire est devenu courant. Mais en même temps le principal rival à l’hégémonie américaine lentement déclinante est la montée spectaculaire de la Chine. Alors, bipolarité ou multipolarité ? En fait, complexité et hétérogénéité.

Un fait est clair : nous sommes dans un monde d’Etat-nations, qui restent bien le maillon central de pouvoir et de capacité à décider politiquement. Mais bien évidemment tous ces Etats sont loin d’être égaux. Non seulement en taille, richesse etc., mais surtout en capacité à agir sur les autres Etats. Pour cela un facteur essentiel est la capacité à recourir à la force ou à y résister. Et plus que jamais les Etats se différencient de façon considérable dans ce domaine. Le premier facteur de différenciation est ici le nucléaire, qui est indispensable à un pays qui veut être vraiment autonome et crée une nette hiérarchie entre eux et les autres. Mais un deuxième facteur important est la capacité à mener des combats classiques. Ce qui suppose non seulement une volonté politique, mais aussi une capacité à agir techniquement, donc une industrie d’armement et des outils techniques qui ne dépendent pas (ou pas trop) de quelqu’un d’autre.

En outre, ces facteurs varient avec le temps. La croissance quantitative et qualitative des pays encore récemment qualifiés d’émergents tend à enrichir la liste des candidats à l’autonomie. Plus encore, le fait même de cette émergence conduit à considérer notre époque comme de transition : la priorité évidente parmi les aspirants à la puissance est de développer leurs ressources, en vue de pouvoir peser un jour sur le jeu d’ensemble, mais à terme pour la plupart. On peut donc estimer que peut-être encore pour une génération au plus nous serons dans cette situation intermédiaire où les Etats-Unis garderont encore une avance relative et par là un rôle relativement prépondérant, sur des théâtres très variés, mais face à des puissances s’affirmant de plus en plus.

Peut-on tenter d’imaginer vers quel schéma on évolue progressivement ? Dans cette hiérarchisation de plus en plus nette entre les Etats, les facteurs de discrimination (nucléaire et technologies d’armement) conduisent à reconnaître un rôle majeur, à côté évidemment des Américains, à la Chine et à la Russie. Celle-ci vient de montrer de façon spectaculaire en Syrie les avantages majeurs d’une industrie d’armement techniquement autonome, en contraste frappant avec les Européens, qui même dans les cas où ils ont une fenêtre (réduite) d’intervention, dépendent de la bénédiction du grand frère d’Outre-Atlantique. Les évolutions prévisibles conduiraient à anticiper le maintien de cette autonomie dans les deux cas, et son développement dans le cas chinois, la Chine bénéficiant d’un avantage majeur sur la Russie, qui est la puissance et le dynamisme de son économie.

Alors, bipolarité sino-américaine ? Ce serait aller un peu vite en besogne. D’abord parce qu’il y a la Russie, certes poussée dans les bras des Chinois par la sottise occidentale, mais qui n’a aucune intention de se fondre dans un rôle de vassal. Mais ensuite parce que les autres candidats se pressent. L’Inde en premier lieu, qui s’est réveillée économiquement, a une capacité de créativité technologique potentiellement importante, et ne se conçoit en aucune façon comme confinée dans un rôle de puissance de second rang, y compris militaire. Surtout face à la Chine. On est déjà à quatre.

Ensuite il faut compter avec des pays moins aptes à jouer un rôle de premier rang, mais capables de se doter d’une capacité d’action militaire respectable, et que rien n’oblige à se limiter à un rôle de pur suiveur, surtout si des enjeux vitaux s’imposent à eux. Le Japon, bridé par les Etats-Unis mais techniquement capable de reconstituer une vraie puissance, et qui peut légitimement se sentir directement menacé au point de franchir le Rubicon, même nucléaire. Mais il faut aussi évoquer des puissances régionales ou des francs-tireurs moins équipés pour jouer un rôle vraiment central mais capables par leur taille et leur rôle régional de troubler le jeu établi par les plus grands. Notamment grâce au nucléaire. Ainsi l’Iran, ou le Pakistan, sans parler d’Israël. Pour être complet enfin on mentionnera un pays comme le Brésil, qui n’est pas à ce stade sur une trajectoire de vraie puissance mais pourrait ambitionner le passage dans une telle catégorie. Et la liste n’est pas limitative : pensons à l’Indonésie.

Très différent en revanche est le triste cas européen, dont plusieurs pays pourraient aspirer à jouer une rôle appréciable, mais qui pour l’instant s’orientent pour des raisons politiques à la fois sur une dépendance accrue à l’égard des Etats-Unis, et sur la poursuite d’une utopie fédérale peu crédible, notamment en matière stratégique. Mais qui sait ? Un réveil reste possible.

C’est pourquoi parler de multipolarité a pleinement son sens, mais à une double condition. D’abord qu’on n’en déduise pas une forme d’égalité même relative entre les puissances concernées, car leurs capacités resteront très différenciées. Ensuite et surtout qu’on ne voit pas là une résurgence de l’équilibre européen, que ce soit celui du XVIIIe ou celui du XIXe siècle ; car à l’époque outre que les puissances étaient moins disparates qu’aujourd’hui, les pays concernés étaient culturellement parties d’un même ensemble et leur interaction bénéficiait de siècles de pratique commune. Rien de tel désormais : les puissances qu’on a évoquées sont culturellement et politiquement très hétérogènes, et leur interaction future ne s’autorise d’aucune expérience passée. En bref, des puissances dissemblables, fondées sur des cultures différentes, cohabiteront dans un ensemble politiquement très divisé. Une multipolarité hétérogène et inégale en somme. 

Multipolarité dont le terrain de jeu est d’abord et essentiellement l’Asie, qui s’affirme de plus en plus potentiellement comme le centre de gravité de la planète. Avec d’ores et déjà de multiples zones de friction, du Moyen Orient (enjeu mondial), à la zone himalayenne (avec trois puissances nucléaires) et aux Mers de Chine – orientale ou méridionale (déjà bien animées).

*Pierre de Lauzun, membre fondateur de Geopragma

C. Galactéros sur France 24 : 2ème sommet Kim-Trump

Caroline Galactéros, présidente de Geopragma, était avec François Durpaire, Jérémy Ghez et Marianne Peron-Doise dans l’émission « Le Débat » de France 24 hier soir.

Le thème abordé était “2ème sommet Kim-Trump : un échec du président américain ?”

➡️ https://www.france24.com/fr/video/20190228-2eme-sommet-kim-trump-echec-president-americain