Traité INF : Emmanuel Macron veut «construire quelque chose», oui, mais quoi ?

Le Billet du lundi du 09/12/2019, par Alexis Feertchak*

Lors de son entrevue bilatérale un peu ubuesque avec Donald Trump en marge du sommet de l’OTAN, Emmanuel Macron a eu quelques mots heureux à propos de feu le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF) dont les Etats-Unis se sont retirés le 2 août 2019. Ce traité, signé entre Moscou et Washington en 1987, avait mis fin à la crise des euromissiles en interdisant la conception, le déploiement et le tir de missiles terrestres d’une portée de 500 à 5500 km, qu’ils soient porteurs, ou non, d’une tête nucléaire. 

Avec un peu la même candeur de jeunesse qu’en évoquant la «mort cérébrale» de l’OTAN, le président français a déclaré à son homologue américain qu’il souhaitait «construire quelque chose de nouveau» pour remplacer le traité américano-russe rendu caduc. Chouette idée présidentielle. Mais un peu comme pour le (trop) fameux tournant russe de sa diplomatie, on peine à voir se dégager une stratégie cohérente et conséquente qui permettrait d’aller au-delà des bonnes intentions et des belles paroles. Or, le gaullisme n’est pas qu’une gestuelle. Le langage peut parfois être performatif en politique, mais la performativité ne peut pas tout non plus.   

Dans L’Opinion, Jean-Dominique Merchet révélait d’ailleurs l’envers du décor de cette injonction à «construire quelque chose de nouveau». «Tétanisés!C’est le mot qu’un interlocuteur au cœur du dossier emploie pour décrire l’attitude des Européens face au ‘vide stratégique’ créé, cet été, par le retrait américain du traité. Et la France ne semble guère plus à l’aise», écrit le journaliste de défense. 

 Soviet inspector examines a BGM-109G Tomahawk ground launched cruise missile (GLCM) prior to its destruction. Forty-one GLCMs and their launch canisters and seven transporter-erector-launchers are being disposed of at the base in the first round of reductions mandated by the Intermediate Range Nuclear Forces Treaty.

En l’état, un nouveau traité INF n’a absolument aucune chance de voir le jour, les Etats-Unis mettant — bien au-delà du seul personnage de Donald Trump — une condition à n’accepter aucun contrôle des armements qui n’inclurait pas la Chine. Or, Pékin s’est fait une spécialité des missiles terrestres de portée intermédiaire qu’elle utilise dans une logique régionale de déni d’accès, illustrée par le missile balistique anti-navires DF-26 de 4000 km de portée ou le planeur hypersonique DF-17 qui pourraient menacer les groupes aéronavals américains dans la région indo-pacifique. Il est plus qu’improbable que la Chine décide de se lier les mains en cette matière où elle devance Washington. Pour Pékin, le développement de cette dissuasion conventionnelle constitue un levier encore plus puissant que l’essor de sa marine qui, bien que déjà impressionnante, reste encore loin de menacer réellement l’US Navy en termes capacitaires. 

Le courroux américain à propos des missiles russes Iskander-M installés à Kaliningrad dont la portée serait comprise dans le bas de la fourchette interdite par le traité INF (500 à 5500 km) était donc une aubaine pour en sortir. En réalité, depuis longtemps, la famille des missiles Iskander (composée à la fois d’un missile de croisière et d’un missile balistique) frôle les 500 km. Passer légèrement d’un côté ou de l’autre de cette limite est davantage une question politique que militaire. Les Russes n’ont pas digéré un autre retrait unilatéral américain : en 2003, Washington est sorti du traité ABM (Anti-Ballistic Missile) de 1972 qui encadrait sévèrement le déploiement de boucliers anti-missiles entre les deux géants nucléaires pour ne pas mettre à mal la dissuasion qui repose sur la croyance partagée en la destruction mutuelle assurée. Le déploiement en cours du bouclier ABM américain en Europe de l’Est (intercepteurs en Roumanie et en Pologne), même s’il ne vise pas officiellement les missiles intercontinentaux, fait bondir Moscou, qui remarque par ailleurs que les rampes de lancement de ces missiles défensifs sol-air pourraient facilement accueillir des missiles de croisière offensifs, dont le déploiement d’une version terrestre aurait été interdite par le traité INF. Il faut ici préciser que ledit traité n’interdisait que les missiles terrestres, raison pour laquelle Washington puis Moscou ont pu mettre l’accent en matière de dissuasion conventionnelle sur leurs missiles de croisière – Tomahawk et Kalibr – tirés depuis des plateformes navales et sous-marines. Or, sur les croiseurs Ticonderoga ou les destroyers Arleigh Burke américains, les cellules de lancement verticales Mk41 accueillent aussi bien des missiles de croisière Tomahawk (1500 km de portée) que des missiles anti-aériens et antimissiles SM2 et SM3, ce dernier servant d’intercepteur pour le système ABM terrestre. Pour les Etats-Unis, transformer ledit bouclier en plateforme de lancement de missiles de croisière ne serait donc guère compliqué, craignent les Russes.    

Dans ce contexte, que pourraient faire la France et ses partenaires européens ? Encourager une trilatéralisation du traité INF pour le ressusciter en incluant la Chine ? La tâche apparaît insurmontable. Les Etats-Unis ont d’ores et déjà annoncé le développement de deux missiles terrestres de portée intermédiaire – un missile de croisière et un missile balistique – qui devraient tous deux être testés avant la fin de l’année. Quant aux Russes, ils ont également annoncé le développement d’une version terrestre de leur missile Kalibr. Le scénario catastrophe serait évidemment celui d’un déploiement de tels missiles américains ou russes en Europe de l’Est. Pour l’instant, ni les Etats-Unis ni la Russie ne semblent pressés de recréer une telle crise des euromissiles. En matière balistique, Washington est bien plus occupé par son bras de fer avec Pékin. Mais rien ne dit que les alliés des Américains en Indo-Pacifique aient envie d’accueillir sur leur sol de tels missiles. Les pays asiatiques qui cherchent à s’appuyer sur les Etats-Unis pour rééquilibrer leur propre rapport de force avec les Chinois n’ont pas non plus envie de servir de première ligne à un éventuel conflit sino-américain. Cette prudence, qui semble par exemple animer les Sud-Coréens, est aussi perceptible dans certains pays d’Europe centrale (Autriche, Hongrie) mais pas toujours dans certains pays d’Europe de l’Est (Pologne ou Pays baltes). La Russie, quant à elle, sait que, pour des raisons économiques évidentes, elle perdrait toute course aux armements avec les Etats-Unis. Considérant que la Guerre froide n’est pas réellement finie, Moscou entretient une tension bien réelle avec l’OTAN, mais ne souhaite pas que la situation dégénère. 

Il ne faut néanmoins pas douter que la menace d’installer des missiles de portée intermédiaire reviendra sur le devant de la scène du côté russe ou américain dès qu’une crise géopolitique interviendra sur le vieux continent. Qu’en aurait-il été, en 2014, si, lors du déclenchement de la guerre en Ukraine, le traité INF avait déjà été caduc ? En réaction aux événements ou en prévision de ceux-ci, aurait-on assisté au déploiement par Moscou et/ou Washington de nouveaux «euromissiles» ? Certains pourraient arguer qu’un tel déploiement (ou qu’une telle menace de déploiement) aurait pu avoir un effet dissuasif sur le cours du conflit ukrainien. Mais, au-delà des risques propres à une telle logique, est-ce l’Europe dont nous voulons ? Une Europe toujours coupée en deux, qui ne sortirait pas des divisions de la Guerre froide, où les pays d’Europe orientale se considéreraient toujours comme une zone-tampon instable ? Assurément non. La résolution politique de la crise en Ukraine est donc vitale pour les pays européens, pour trois raisons : pour l’Ukraine elle-même, car il s’agit d’une tragédie ; pour éviter le spectre d’une nouvelle crise des euromissiles ; pour dessiner les contours d’une Europe réunifiée, Russie comprise.  

Un dernier enjeu concernera la souveraineté des pays européens en matière de défense : le choix de technologies américaines pour former le bouclier antimissiles européen est-il pertinent alors que des systèmes d’interception européens à longue portée existent comme l’Aster 30 de MBDA ? Certes, les capacités ABM de l’Aster 30 sont limitées, mais ne peut-il servir de base pour un tel développement, de la même manière que le SM3 américain a été développé à partir du SM2 ? Toutes ces questions sont aujourd’hui stratégiques. Les grandes puissances mondiales y réfléchissent à haute voix. Malheureusement, malgré quelques mots bien sentis du président Macron, les pays européens sont largement pris de tétanie. Les pays d’Europe de l’Est ne parviennent pas, globalement, à sortir d’un certain état de minorité stratégique : il n’y aurait pas de salut ultime sans la protection des Etats-Unis. Quant au projet d’Europe de la défense, ne nous le cachons pas : il est largement perçu par nos partenaires européens comme le souhait français inavoué de prendre l’ascendant sur le continent, de même que les projets de convergence économique sont perçus comme la manifestation d’une domination allemande.    

*Alexis Feertchak, membre fondateur de Geopragma

Macron et l’Otan : « L’Europe demeure mentalement sous tutelle américaine »

Entretien avec Caroline Galactéros réalisé par Kévin Boucaud-Victoire

Dans « Vers un nouveau Yalta » (Sigest), recueil de chroniques publiées dans la presse, Caroline Galactéros trace les contours de l’équilibre géopolitique qui se met peu à peu en place. Entretien avec Caroline Galactéros, spécialiste de géopolitique.

Marianne : La Chine et les Etats-Unis nous mènent-ils à une nouvelle Guerre froide ?

Caroline Galactéros : Il me semble que poser la question en ces termes nous fragilise et nous empêche – nous, Européens, mais aussi les autres parties du monde, l’Afrique, l’Asie, l’Amérique latine -, de voir la réalité dans sa complexité et ses opportunités. Cela nous emprisonne dans une prétendue alternative où nous n’aurions le choix qu’entre un « maitre » et un autre. Certes, le nouveau duo-pôle stratégique de tête entre Washington et Pékin – qui est autant un duel qu’un duo -, surdéterminera de plus en plus la vie internationale comme les chaines d’influence, d’intérêts et de dépendances. Cependant, le nombre des acteurs, comme l’intrication des intérêts et des enjeux font que le paysage international a profondément changé par rapport à celui qui prévalait durant la Guerre froide jusqu’au tournant du XXIe siècle, avec les attentats du 11 septembre 2001.

D’un point de vue stratégique, cette tragédie fut un coup de semonce aux dimensions telluriques. L’étoile américaine a dès lors commencé à pâlir en termes de crédit moral (discrédit aggravé à partir de 2003 et de l’invasion de l’Irak), mais aussi en termes de suprématie militaire et de crédibilité perçue. On a assisté à l’émergence de nouveaux modèles de puissance et de nouvelles ambitions jusqu’alors bridées, qui se consolident depuis, à la faveur des calculs hasardeux de l’Occident en matière d’intervention (Libye, Syrie, Yémen), de fiascos sécuritaires (Afghanistan, Irak), de nos graves inconséquences ou complaisances catalysées en terreur islamiste menaçant la cohésion des sociétés européennes. Sans parler des ingérences vécues comme de moins en moins justifiables, quelles que soient les parties du monde ciblées comme devant bénéficier de notre martiale bienveillance démocratique.

Le Sahel est un autre de ces théâtres immenses où se répand le désordre du monde et révèle notre difficulté croissante à y faire converger développement et lutte contre le terrorisme. Dans cette immensité, la France porte quasi seule le fardeau d’une mission retardatrice de la déstabilisation djihadiste sur fond d’États faillis et de menace migratoire. Elle vit, dans la chair de ses enfants tombés au combat, une impuissance structurelle que masquent de moins en moins l’excellence et l’héroïsme de nos armées. Ce drame se noue tandis que l’Amérique, avec l’Otan, y est en embuscade, et lorgne ce considérable marché sécuritaire et d’armements, et tandis que la Chine et la Russie sont elles aussi en lice. Moscou notamment, forte de ses succès syriens dans la lutte anti-djihadiste, commence à trouver un écho à ses propositions d’appui auprès de populations qui se sentent abandonnées, quand ce n’est pas flouées, par leurs pouvoirs comme par l’approche militaire française qui leur semble insuffisante face à la recrudescence de la violence et des effectifs des groupes armés. Ici comme ailleurs, l’urgence s’impose d’une réflexion désinhibée et sans tabous sur la sécurité de la région, loin des pressions américaines pour y installer l’Alliance ou de celles de Pékin. Seul un tel effort nous permettra de défendre notre crédibilité militaire, mais aussi nos intérêts et nos principes démocratiques.

Quoi qu’il en soit, pour l’heure, mis à part en Europe, qui peine décidément à sortir de sa gangue et à grandir enfin, il n’existe plus de réflexe ni de volonté de s’aligner sur l’un ou l’autre « camp », même si Washington comme Pékin essaient évidemment, chacun à leur manière, de rallier des clientèles anciennes ou nouvelles et de sécuriser leur contrôle politique, militaire ou économico-financier sur le maximum possible d’acteurs. Des puissances régionales telles que la Turquie, l’Iran, ou même l’Inde, poussent chacune leur agenda. C’est évidemment aussi le cas de l’ancien deuxième « Grand », la Russie, qui est toujours demeurée une puissance globale, mais peut désormais le réaffirmer pleinement depuis ses succès militaires et diplomatiques en Syrie et dans tout le Moyen-Orient. Plus généralement, le caractère totalement décomplexé des actes comme des paroles de tous ces acteurs illustrent les effets délétères de la destruction méthodique des règles et structures du multilatéralisme et le boomerang de la promotion détabouisée de l’intérêt national, grand vainqueur de ce jeu de massacre. Les Etats-Unis eux, ne se résolvent pas à voir émerger un autre empire et menacer leur préséance. D’où les crispations au sein de l’ONU, de l’OMC, la remise en cause de presque tous les accords et traités multilatéraux (et bilatéraux comme avec la Russie en matière de désarmement), et naturellement la crise de l’Otan, qui n’est pas en état de mort cérébrale mais souffre de fortes migraines depuis que certains alliés ont réalisé, à la faveur des agissements turcs en Syrie avec aval américain, que leur avis comptait décidément pour du beurre. Ce n’est pourtant pas un scoop !

France’s President Emmanuel Macron (2nd L) and Germany’s Chancellor Angela Merkel (R) look at US President Donald Trump (front L) and Turkey’s President Recep Tayyip Erdogan (front R) walking past them during a family photo as part of the NATO summit at the Grove hotel in Watford, northeast of London on December 4, 2019. (Photo by CHRISTIAN HARTMANN / POOL / AFP)

Avec la Russie, n’existe-t-il finalement pas une tripolarisation ?

La Russie est une puissance globale qui a subi depuis 30 ans des coups de boutoir incessants de la part de l’Occident. Mais elle en a vu d’autres… Moscou a parfaitement mesuré, au contraire de l’Europe qui veut ignorer qu’elle est un simple outil d’affaiblissement de l’Eurasie voire une proie industrielle et technologique pour son grand Allié, qu’elle devait consolider sa puissance et son influence sous peine d’écrasement progressif entre la vindicte américaine et le « baiser de la mort » chinois. Puissance eurasiatique par excellence elle est plus que jamais l’acteur pivot de cet immense espace. Elle y poursuit méthodiquement l’intégration économique culturelle et sécuritaire autour de l’Union économique eurasiatique (l’UEE) et de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) notamment. L’UE ignore superbement (comme elle le fit pour les Nouvelles routes de la Soie chinoises) cette dynamique florissante à ses portes. Pourtant, l’UEE est la matrice d’un pendant à l’UE.

C’est évident. C’est en cours. Moscou recherche « l’intégration des intégrations » et à terme, souhaite inscrire son rapprochement avec l’Europe communautaire dans un schéma très gaullien d’une Europe l’atlantique à Vladivostok voire au-delà. Au lieu de persister dans notre sidération et notre complexe de l’orphelin transatlantique, nous aurions tout intérêt à inscrire le futur de l’Europe dans cette nouvelle dimension eurasiatique. Les opportunités économiques industrielles de coopération mais aussi sécuritaires nous donneraient une masse critique incontournable entre Chine et Etats-Unis. L’Eurasie est pour moi la « Nouvelle frontière » de l’expansion vers l’Est de l’ensemble européen. Et la prise de conscience de cette évidence pourrait permettre à la France de jouer un rôle moteur dans cette projection d’influence et de puissance.

Ce n’est pas pour rien que Zbigniew Brezinski dans Le Grand échiquier, a ingénument rappelé l’obsession américaine d’une fragmentation de l’Eurasie et d’une division de l’Europe de l’Ouest avec l’instrumentation de la « menace russe » comme vecteur d’un affaiblissement durable de l’ensemble européen. Cette ligne stratégique américaine est toujours à l’œuvre et totalement transpartisane. La pression pour l’élargissement de l’UE et de l’Otan à tous les anciens satellites soviétiques, la guerre contre la Serbie, la déstabilisation de la Géorgie et de l’Ukraine, la diabolisation de plus en plus ridicule de la figure de Vladimir Poutine : tout cela vise à rendre impossible – car dangereux pour la domination américaine sur le Vieux Continent -, un rapprochement de l’Europe avec la Russie qui signifierait la fin de la vassalisation pour nous et l’émergence d’un ensemble centrasiatique intégré selon des cercles concentriques et des coopérations sectorielles multiples, à géométrie variable, plus à même de résister aux offensives commerciales ou normatives américaines et chinoises. Seul peut-être Donald Trump avait-il compris l’intérêt de se rapprocher de Moscou contre Pékin et contre l’Europe. On sait ce qu’il lui en a coûté politiquement avec un Russia gate interminable et désormais la curée pour l’impeachment

Quel rôle peut jouer l’Union européenne dans tout cela ?

L’Europe demeure mentalement, plus encore qu’économiquement, sous tutelle américaine. Elle peine à sortir de son immaturité stratégique consentie. Elle a peur de devoir penser et plus encore se penser par elle-même. Trump ou pas Trump, les fondamentaux de la puissance et de l’impérialisme américain n’ont de fait pas bougé d’un iota. C’est la méthode qui a changé, et le gant de velours qui s’est simplement transformé en gant de crin…. Nous devons en tirer les conséquences et saisir cette opportunité pour nous penser en temps qu’ensemble de nations souveraines ayant des intérêts économiques, sécuritaires migratoires, stratégiques, technologiques, industriels et de défense propres. Il nous faut redéfinir l’intérêt national, ne plus opposer la souveraineté des nations européennes à la sauvegarde de l’ensemble européen, oser désobéir, refuser l’imposition destructive pour nos sociétés et nos économies d’une extraterritorialité injustifiable, et ne pas craindre de riposter. Le temps est venu d’une rébellion concrète non pour plastronner mais pour survivre. La France semble en passe de prendre, pour l’heure encore bien seule, la tête de cette croisade salutaire. Il faut juste du courage et tenir, car les représailles, pressions, chantages, intimidations vont pleuvoir pour tester notre détermination. Mais il en va de notre avenir commun.

L’OTAN nous range-t-elle forcément dans le camp des Etats-Unis ? 

Le sommet des soixante-dix ans de l’Alliance a mis en valeur l’ampleur de la discorde interne des visions, et surtout la prise de conscience française qu’il est temps de regarder la réalité en face. L’OTAN est en échec sur tous ses théâtres d’action. Nous ne contrôlons ni ne décidons rien en cette enceinte. Notre président a le courage de le dire et de briser une omerta embarrassée qui n’a que trop duré. L’OTAN, de fait, entretient les tensions et n’a à son bilan que des échecs à mille lieues de l’effet stabilisateur annoncé. Car son rôle est de persister dans l’être, de justifier un contrôle politique américain sur ses membres, de geler l’Europe au plan stratégique et de vendre des armes. Elle empêche structurellement l’Europe de s’émanciper alors que celle-ci en a les moyens, et que les « garanties otaniennes » -notamment le fameux « parapluie nucléaire américain »- ne sont plus crédibles à l’heure d’un pivot décisif et durable des préoccupations stratégiques américaines vers l’Asie et la Chine. Washington ne veut simplement plus payer pour la sécurité des Européens ni intervenir à leur profit, mais entend continuer à les diriger et à leur faire rendre gorge au nom du « partage du fardeau » … et au profit des marchands d’armes américains. Le reste est du decorum. Comment faire sans l’OTAN ? C’est assez simple en fait : commencer par renforcer considérablement notre « outil militaire » pour faire face au spectre élargi des menaces qui pèsent sur la sécurité de nos concitoyens et de nos intérêts, au loin comme sur le territoire national ; élargir notre vision à la dimension eurasiatique en termes sécuritaires et de défense ; initier des coopérations avec ceux qui le souhaitent sans exclusive ni naïveté ; enfin appuyer les efforts de ceux des États que l’unilatéralisme américain cible et affaiblit. Ils sont extrêmement nombreux. Alors le leadership français rêvé prendra corps et inspirera confiance et espoir.

Le Moyen-Orient est-il encore au centre de l’attention ? 

Il semble en effet sorti du scope en ce moment, mais c’est l’effet déformant du zapping médiatique et politique comme de la densité de l’actualité internationale. Je pense aussi que l’on se tait car on n’a plus grand-chose à dire ni de discours victorieux ou seulement martiaux à mettre en scène sans rougir. Les masques sont tombés. La France a été progressivement sortie du jeu moyen-oriental. Nos calculs politiques indéfendables moralement ont de plus échoué pratiquement. La Syrie a échappé au démembrement et est en passe de recouvrer son intégrité territoriale. Mais ce n’est pas fini pour autant. Les Etats-Unis nous ont laissé, avec la Turquie autorisée à agir à sa guise dans le Nord-Est syrien, une bombe à fragmentation redoutable. Grand allié du flanc sud de l’Alliance c’est-à-dire de Washington, Erdogan la représente de fait sur le théâtre syrien. Il sait à merveille jouer de son double positionnement stratégique pour Washington contre Moscou, et tout aussi important pour Moscou contre Washington…

Les Kurdes ont parié et perdu, mais leur sens pratique et leur instinct de survie les rallient à la cause syro-russe qui seule peut leur épargner la fureur ottomane. L’Iran, essaie en dépit de toutes les pressions de consolider son arc d’influence régional. Quant à Israël, il vient, après Jérusalem, de récupérer le Golan avec la bénédiction américaine (ce qui, au passage, remet la question de la Crimée en perspective) : Une provocation considérable pour les Libanais comme pour les Jordaniens et un nouvel encouragement à la déstabilisation régionale.

Et puis il y a le Yémen. L’inhumanité de cette guerre ingagnable où nous avons si coupablement joué les utilités et la folie saoudienne sont en passe de lasser même le parrain américain. Les Emirats Arabes Unis adoptent une attitude prudente…. Peut-être une brèche vers la sortie d’un conflit désastreux pour l’image moderniste du royaume wahhabite ? Rien n’est réglé et il est à parier que des scénarii guerriers occupent des centaines de planificateurs militaires au Pentagone.

Le « processus de Genève », dédié à la sortie politique du conflit syrien et vicié dans son essence, est un échec flagrant. Mais la Russie, pragmatique et habile, a admis son « couplage » symbolique avec le Processus d’Astana dirigé par Moscou et bien plus efficace. Peut-être l’embryon d’une solution politique acceptable pour ce pays martyr qui a échappé à l’emprise islamiste radicale ? Les anathèmes contre « Bachar bourreau de son peuple » et les accusations d’usage d’armes chimiques de moins en moins étayées contre le régime syrien, tout cela doit nous faire réaliser que nous l’avons échappé belle. Que serait aujourd’hui le Moyen-Orient s’il était passé sous la coupe des Frères musulmans en Égypte, en Syrie avec les parrains qataris et turcs et les innombrables surgeons terrifiants d’Al-Qaida ? La France doit sortir de cette compromission criminelle et si dangereuse pour son propre équilibre national.Notre président pourrait exprimer, au nom de la France, un mea culpa sincère pour nos errements passés. Ce serait un coup de tonnerre diplomatique. Une renaissance. Un geste d’honneur que seul un homme d’État ayant une hauteur de vue et de cœur suffisantes peut faire sans crainte.

Un geste qui change la donne, libère les consciences. Rien à voir avec la repentance ridicule, tout avec l’honneur d’un chef d’Etat capable de reconnaitre que son pays s’est trompé, qu’il l’a lui compris et que tout peut être différent à l’avenir. Nous ne sommes pas frappés à jamais d’une malédiction et il est grand temps pour notre pays de définir une nouvelle politique étrangère indépendante et libre, qui nous sorte des fourvoiements moraux, des complaisances électoralistes ou des préoccupations mercantiles si peu à la hauteur des enjeux du monde et de ce que nous voulons être. Nous vendons des armes certes, et elles sont excellentes. Parmi les meilleures au monde. Notre industrie de défense est un pan important de notre socle d’emploi et d’excellence technologique. Mais nous ne devons plus être des proxys américains ou saoudiens qui vendent leur âme pour quelques contrats. Nous pouvons vendre à des Etats qui se défendent, plus à ceux qui mettent la planète à feu et à sang.

Sur tous ces sujets, l’inflexion présidentielle sensible, observable depuis quelques mois doit être saluée, car elle rompt avec des années de servitude volontaire à contre-emploi de nos intérêts comme de nos principes. Il faut réinventer notre politique étrangère, introuvable depuis 15 ans au moins, et prendre nos distances à l’intérieur ou en dehors s’il le faut, d’une Alliance atlantique dont le bilan est catastrophique mis à part celui de sa persistance dans l’être et de l’entretien de menaces inexistantes.

Source : https://www.marianne.net/debattons/entretiens/macron-et-l-otan-l-europe-demeure-mentalement-sous-tutelle-americaine

Stages étudiants : campagne de recrutement 2020 ouverte

GEOPRAGMA pôle de réflexion stratégique indépendant, est une association apolitique et à but non lucratif visant le renouveau de la pensée et de l’action stratégiques françaises à partir d’une vision réaliste, non dogmatique et éthique du monde et des hommes.

GEOPRAGMA se propose notamment de rassembler experts, analystes en géopolitique et en géostratégie qui partagent une ligne de pensée structurée autour de :

-La défense de nos intérêts nationaux ;

-La refondation d’une politique étrangère et de défense cohérente adossée à une profondeur stratégique retrouvée en pensée et en action;

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Votre profil

-Bac +4/5 

-Capacités d’analyse et de synthèse 

-Capacités rédactionnelles. Anglais bon niveau impératif. Une langue supplémentaire sera appréciée 

-Fort intérêt pour la géopolitique et les relations internationales

-Polyvalence 

Votre mission

-Veille 

-Analyse

-Communication externe 

-Organisation de conférences et séminaires 

Conditions

-À Paris 

-temps plein (35h) 

-durée = 2 à 6 mois 

-à partir de = janvier et février 2019

Candidatures

Les candidatures (CV + lettre de motivation) sont à envoyer à l’adresse desk@geopragma.fr

De la discrétion, de l’esprit critique, de l’initiative; le goût et le respect de l’humain, celui du monde et de sa complexité. Humour, auto-dérision, sens de la mesure, exercice du doute, capacité d’adaptation, polyvalence, humilité, persévérance. Et encore une audace respectueuse, la prudence sans la crainte, le goût des mots et des paradoxes, celui de l’éloquence sans la rhétorique ; la conscience que l’efficacité stratégique passe par l’approche réaliste (à mille lieues du cynisme) ; la volonté de donner du sens à son travail ; l’amour de la France chevillé au corps, la passion des relations internationales ; l’envie de tout savoir, tout comprendre, apprendre, progresser, devenir meilleur. Ne venez pas tel que vous êtes, soyez meilleurs que cela.