La “mission impossible” des soldats français au Sahel

Retrouvez ici les interventions du 26 novembre de Caroline Galactéros, Présidente de Geopragma, au sujet du décès des 13 soldats au Sahel et de la politique étrangère française dans cette zone :

https://www.franceculture.fr/emissions/journal-de-22h/journal-de-22h-du-mardi-26-novembre-2019

https://www.bfmtv.com/international/apres-sept-annees-sur-le-front-pourquoi-l-armee-francaise-est-elle-encore-presente-au-mali-1813404.html

Les Libanais doivent décider seuls de leur avenir, loin des considérations géopolitiques de la région

Le Billet du Lundi du 25/11/2019, par Patricia Lalonde*

La situation au Liban est explosive, le pays est au bord de la banqueroute. Des milliers de manifestants jeunes et de toutes confessions se rassemblent tous les jours depuis plusieurs semaines à Beyrouth, Saïda, Tripoli, Tyr, Baalbek, etc. Ils réclament la fin de la corruption et demandent la démission du gouvernement. Tout le monde s’accorde sur la spontanéité de ces rassemblements. Un nouveau parti est né, celui de la société civile, que vous soyez chrétien, sunnite, chiite,…

Tous réclament la fin du confessionnalisme. Le gouvernement libanais doit y faire face. Le Premier ministre Saad Hariri a démissionné et le Liban retient son souffle en attendant un remaniement dans lequel des ministres « techniques » feraient leur entrée au gouvernement.

La guerre en Syrie et l’afflux d’un million cinq cent mille réfugiés ont largement contribué à déstabiliser le pays et à aggraver la crise, et sans doute favorisé l’augmentation la corruption.

Ces réfugiés se trouvent pour beaucoup dans la région de Tripoli, région sunnite, logés dans des quartiers de la ville qui font office de camps. Les Nations Unies et l’Union Européenne y financent des programmes. Il est malheureusement à craindre que des djihadistes de Daesh arrivés de Syrie aient infiltré ces camps. Les images capturées par les photo-journalistes dans les écoles financées par l’Union européenne montrent de nombreuses femmes portant le hidjab saoudien. C’est un indice de cette infiltration, comme ont pu le constater des parlementaires européens lors d’une visite officielle en octobre 2017.

D’autres déplacés syriens se trouvent dans des camps palestiniens près de Rhyam dans le Sud, dans le district de Marjayoun. L’Association Amel offre à ces déplacés un accès aux soins et à l’éducation. L’Association FXB qui vient de faire une visite sur le terrain projette d’y créer un village pour permettre à plusieurs familles d’acquérir à moyen-terme leur autonomie financière et ainsi pouvoir rentrer dans leur pays munies d’un bagage.

Le président Michel Aoun est venu au Parlement européen demander avec insistance l’aide de l’Union européenne pour organiser sur la base du volontariat un retour digne des réfugiés dans leur pays. En effet, 90% du territoire syrien est maintenant sûr, les combats se limitant à une zone géographiquement délimitée. Le gouvernement syrien est prêt à collaborer avec le gouvernement libanais et déjà 390.000 déplacés sont retournés dans leur pays sans qu’aucune plainte n’ait été formulée sur d’éventuelles pressions que le régime syrien aurait pu faire peser sur eux.

Mais le communiqué publié par les commissions des Affaires étrangères et du Budget du Parlement européen, qui souligne « la nécessité d’assurer aux déplacés syriens une intégration et des emplois sur le long terme de façon cohérente dans les pays d’accueil » a provoqué l’incompréhension du gouvernement libanais, qui y a vu une ingérence inadmissible de la part de l’Europe et qui la soupçonne de vouloir changer l’équilibre démographique et confessionnel du pays.

Le représentant de l’Union européenne au Liban, Ralph Tarraf s’en est excusé… Mais cela ne suffit pas. Et ce n’est sûrement pas en essayant de changer la démographie du pays en souhaitant y intégrer les réfugiés palestiniens et plus de 1 million de réfugiés syriens que l’Union européenne parviendra à faire oublier cette posture aux relents colonialistes.

Les Libanais doivent pouvoir décider seuls de l’avenir de leur pays, comme l’a répété le représentant de la France lors de sa récente mission à Beyrouth. 

Les manifestants réclament un gouvernement technique sans personnalités politiques afin de mettre fin à l’équilibre politique entre chiites, sunnites et chrétiens mis en place depuis les accords de Taëf. Certaines puissances voudraient profiter de ce grand mouvement populaire pour écarter le Hezbollah.

Déconfessionnaliser en voulant écarter le Hezbollah remettrait en cause un équilibre fragile qui pour le moment assure la sécurité dans le pays et lui permet de faire face aux pressions extérieures, largement motivées par des intérêts géostratégiques antagonistes. En effet, les guerres en Irak, en Syrie et au Yémen ont renversé le rapport de force en faveur de l’Iran et de ses alliés dont le puissant Hezbollah au Liban. Il sera donc difficile de ne pas tenir compte de cette nouvelle donne.

La déstabilisation du Liban ne permettra sûrement pas à cette jeunesse qui souhaite l’instauration de la laïcité dans leur pays d’obtenir gain de cause. Seule une approche réaliste et de véritables réformes en profondeur  pourront aider le pays à surmonter la grave crise dans laquelle elle s’est enfoncée. 

*Patricia Lalonde, Vice-présidente de Geopragma

L’Occident doit se repenser en grand et stratégiquement

La dernière interview de Caroline Galactéros, présidente de Geopragma, ainsi qu’une note de lecture de “Vers un Nouveau Yalta” sont disponibles ici :

https://lesakerfrancophone.fr/caroline-galacteros-vers-un-nouveau-yalta

“Vers un Nouveau Yalta” est disponible sur commande en librairie ou sur les sites Fnac.com, Lalibrairie.com ou Amazon.fr.

L’Inde une puissance mondiale en devenir

Billet du Lundi du 18 novembre 2019, par le Général (2S) Jean-Bernard Pinatel*

Bien que figurant parmi les toutes premières puissances du monde, l’Inde est un pays qui est généralement absent de nos médias. On en a parlé fin octobre 2019 parce que la compagnie IndiGo a signé une commande de 300 Airbus qui s’élèverait à environ 33 milliards de dollars, au moins.

Pourtant en 2019 ce pays vient de vivre des événements intérieurs importants. De même les relations stratégiques de la France qu’elle tisse patiemment avec l’Inde mériteraient plus d’intérêt de notre part.

L’Inde est la démocratie la plus importante du monde par le nombre d’électeurs. Lors des dernières élections législatives de mai 2019, 900 millions de citoyens indiens étaient inscrits sur les listes électorales et la participation s’est élevée à 67 %, la plus importante pour des élections générales en Inde. Le BJP, parti du premier Ministre sortant Narendra Modi, a remporté 303 sièges, soit une majorité absolue à la chambre basse du parlement indien (Lok Sabha). C’est la première fois qu’un parti autre que le Congrès réussit à remporter une majorité absolue à deux élections successives. 

Ce résultat a été obtenu dans un contexte de tension exceptionnel avec le Pakistan. A une série d’attentats terroristes au Cachemire indien revendiqués par un groupe terroriste d’origine pakistanaise, pour la première fois l’Inde et le Pakistan, deux pays qui possèdent l’arme nucléaire ont répondu en menant des frappes aériennes sur la zone du Cachemire appartenant à l’autre partie et un avion indien a été abattu. 

La reconduite au pouvoir d’un leader nationaliste qui n’a pas hésité, pour la première fois, à envoyer ses avions frapper le sol pakistanais en réponse à une vague d’attentats au Cachemire indien est l’occasion de se demander à quelle place se situe l’Inde dans les grandes puissances et sur quels critères classer la plus grande démocratie du monde dans le concert des nations ?

Faits et données bruts

En prenant en compte les huit critères les plus utilisés en géopolitique, deux puissances vraiment mondiales se détachent par leur capacité d’agir militairement partout dans le monde et disposant d’une présence économique globale : les Etats-Unis et la Chine. 

On peut identifier 8 autres puissances régionales à vocation mondiale par un ou plusieurs critères. Elles sont par ordre de leurs potentialités : la Russie, la France, le Royaume-Uni, le Canada, l’Inde, l’Australie, le Japon, et l’Allemagne. Le Brésil et le Pakistan restent des puissances essentiellement régionales.

L’Inde ne se classe au premier rang à égalité avec la Chine que pour sa population mais elle produit encore six fois moins de richesses. Elle a un PIB par habitant 8 fois inférieur à celui de la Chine. C’est une puissance nucléaire et ses dépenses militaires en croissance forte ont dépassé celles de la Russie et de la France.  Elles classent l’Inde au troisième rang mondial mais elles restent 4 fois moins importantes que celles de la Chine estimées à 250 milliards de dollars. 

Par ailleurs, l’Inde occupe une position géostratégique tout à fait particulière :  avec 3,2 millions de km2, elle se classe au 7ème rang mondial. Elle est presque six fois moins étendue que la Russie, trois fois moins étendue que les Etats-Unis, la Chine et le Canada et deux fois moins que l’Australie et le Brésil et cet écart s’accroit si on prend en compte l’étendue des Zones Economiques Exclusives (ZEE).

Au Nord, l’Inde possède 2430 km de frontière avec le Pakistan, son ennemi de toujours pour des raisons religieuses et territoriales et avec lequel elle est actuellement engagée dans un  sixième conflit armé à propos du Cachemire. Cet affrontement entre deux puissances nucléaires n’intéresse que marginalement nos médias et les Français.

La pointe Sud de l’Inde aurait pu lui permettre de contrôler le trafic maritime entre le détroit de Malacca et le détroit d’Ormuz par lequel passe 60% de l’énergie importée par la Chine si elle avait su se faire l’alliée du Sri Lanka et des Maldives. Mais c’est la Chine qui est devenue le principal partenaire du Sri Lanka dans le cadre de la modernisation de son port. Nombreux sont les Chinois qui y travaillent comme l’annoncent de grands panneaux en langue chinoise.

Evaluation qualitative : Les facteurs internes qui restreignent le potentiel d’influence mondiale de l’Inde

Si les potentialités de l’Inde sont mondiales, elle devra maitriser des faiblesses internes qui l’empêchent de jouer un rôle mondial aux côtés de la Chine et des Etats-Unis.

En effet, l’Inde, pays démocratique, est une fédération dans laquelle les intérêts régionaux dominent, ce qui naturellement rend difficile la définition des intérêts nationaux et internationaux. La régionalisation du jeu politique est une tendance forte de la vie politique indienne qui limite considérablement sa capacité d’agir à l’extérieur de ses frontières.

Elle résulte de l’origine ethnique et culturelle des populations. L’Inde en effet compte plus de 2 000 groupes ethniques, plusieurs centaines de langues appartenant à quatre familles différentes (indo-européennes, dravidiennes, austro-asiatiques, tibéto-birmanes). Le nombre de partis nationaux reconnus par la Commission électorale (et qui ont donc passé la barre des 4 % des suffrages exprimés) est tombé de 14 en 1952 (à l’époque la barre était à seulement 3 %) à 6 en 2004 : le Congrès, le BJP, le Bahujan Samaj Party – qui n’a pas de députés en dehors de l’Uttar Pradesh, le NCP – qui n’existe vraiment qu’au Maharashtra – et les deux partis communistes. 

En revanche, le nombre des partis régionaux reconnus par la Commission est, lui, passé de 58 à 231. Quant à leur part de l’électorat, elle a progressé de 9,7 % en 1967 à 43,6 % en 1991, 51,4 % en 2004 et 52,5 % en 2009. 

Par ailleurs, l’existence d’une forte minorité de musulmans en expansion démographique est un facteur de tensions communautaires et du renforcement  d’un extrémisme hindou. Entre 2001 et 2011, la population indienne a crû de 17,7 %, passant d’un peu plus d’un milliard d’habitants à 1,2 milliard de personnes. Sur cette période, les 966 millions d’hindous recensés en 2011 ont connu une croissance légèrement inférieure (16,8 %) à celle de la communauté musulmane qui s’est accrue de 24,6 %, à 172 millions d’individus. C’est ce différentiel de croissance qui fait que la part des Hindous a légèrement décliné, passant, entre 2001 et 2011, passant en dessous de 80% (de 80,5 % à 79,8 %) de la population. Pour Surendra Jain, du Vishwa Hindu Parishad (le Conseil mondial hindou, l’une des principales composantes de l’extrême-droite hindoue) : « les musulmans visent à faire de l’Inde une nation musulmane ». Pour le BJP, les résultats du recensement 2011 sont la preuve que la majorité hindoue est en voie d’érosion : « Le fait que la population hindoue passe sous la barre des 80 % est un signal d’alarme. Vous êtes libres de l’ignorer mais cela ne changera pas cette réalité : nous aurons été prévenus », met en garde Rakesh Sinha, directeur honoraire de l’India Policy Foundation, à New Delhi.

Ces tensions sont aussi alimentées  par le sentiment de la communauté musulmane, d’être écarté de l’administration (IAS) où les hindous sont surreprésentés avec en moyenne 88 % de candidats recrutés chaque année comme le sont les minorités chrétienne, sikhe et jaïne. Les musulmans sont nettement sous-représentés, avec moins de 3 % de candidats recrutés en moyenne, alors que l’islam est la religion de 14 % de la population indienne. Cette sous-représentation des musulmans dans l’IAS s’explique en partie historiquement par la partition qui a amputé la communauté musulmane indienne de ses élites parties au Pakistan.

Une politique étrangère au service de la croissance économique

La crise extrêmement violente du printemps 2019 avec le Pakistan et un premier ministre nationaliste pourraient faire penser que l’Inde entre dans une période d’affirmation de puissance. Il n’en est rien. Pour les années à venir, l’Inde a fait de sa croissance économique une priorité nationale et donc cherche à améliorer ses relations avec tout le monde, Pakistan compris.

La croissance économique indienne est à 80% endogène et est encore plus dépendante que celle de la Chine de l’importation d’énergie. En effet, la consommation d’énergie de l’Inde a doublé depuis le début du XXIème siècle alors que la consommation par habitant reste  le tiers de la moyenne mondiale et que 240 millions d’indiens n’ont pas encore accès à l’électricité, c’est dire si l’Inde est loin d’avoir atteint son pic de consommation d’énergie alors qu’elle est déjà le troisième plus grand consommateur d’énergie du monde (5,5% de l’énergie primaire en 2016)  et le second consommateur mondial de charbon après la Chine (11% du total mondial en 2016). L’Inde est aussi le troisième consommateur de pétrole du monde (4,6% en 2016) et a vu sa dépendance vis-à-vis du pétrole importé croitre de 80.6% en 2015 à 82,9% en 2017, sa consommation augmentant de 184,7 millions de tonnes à 203, millions de tonnes en 20181.

C’est cette dépendance qui orientera la politique étrangère indienne dans les années à venir bien plus que son opposition au Pakistan. L’axe majeur de sa politique étrangère sera pour longtemps de créer les conditions politiques qui lui permettront de diversifier son approvisionnement énergétique tout en diminuant sa dépendance au charbon et en assurant la sécurité physique de ses approvisionnements. 

C’est pourquoi l’Inde mène une politique d’équilibre avec les grandes puissances régionales. Elle ne veut envenimer ses relations ni avec le Pakistan ni avec la Chine2 et essaie d’être le pays capable d’avoir de bonnes relations avec les Etats-Unis malgré ses projets avec l’Iran et tout en maintenant ses liens historiques avec la Russie, de s’ouvrir aux investissements européens.

Cette politique de sécurité de ses approvisionnements veut la garantir aussi par une puissance militaire en développement. L’Inde avec un budget de la Défense de 70 milliards de dollars s’est hissée au troisième rang mondial. Elle dispose d’une armée de plus d’un million d’hommes qui se modernise. Elle est devenue le premier acheteur d’armes au monde. Elle souhaite devenir aussi la première puissance navale de l’océan Indien car la voie maritime est essentielle pour ses approvisionnements énergétiques et la route du pétrole du golfe Persique vers la Chine et des porte-conteneurs d’Asie vers  l’Europe se croisent au large de ses côtes. 

La France veut participer à ce développement énergétique et militaire

Le Président Macron a invité le premier ministre indien à Biarritz cet été dans le cadre du G7.

Le 14 octobre 2019 le groupe Total s’est porté acquéreur de 37,4% du distributeur de gaz indien Adani Gas pour un montant net de 600 millions de dollars, renforçant sa présence dans le secteur gazier en croissance (l’Inde vise que le gaz naturel fournisse 15% de son mix énergétique en 2030 contre 7% aujourd’hui) .“Le partenariat avec le groupe indien Adani, qui nous apporte sa connaissance du tissu local et son expertise dans les domaines des infrastructures et de l’énergie, constitue la pierre angulaire de notre stratégie de développement dans ce pays”, a déclaré Patrick Pouyanné dans un communiqué. Total va lancer une offre publique d’achat sur les marchés pour monter à 25,2% du capital d’Adani Gas et achètera ensuite le reste des actions directement auprès de son partenaire.

Dans le domaine militaire, Naval Group a été un pionnier du “Made in India” en anticipant sans le vouloir la politique de Narendra Modi. Les six Scorpène (1.775 tonnes en immersion) sont tous réalisés dans le chantier de Bombay chez MDL. Le premier Scorpene indien a été mis à flot le 27 octobre 2015. Il a ensuite débuté ses essais en mer en 2016. Il a réussi avec succès un tir de missile anti-navire SM39 de MBDA et un tir de torpille, le rendant apte au combat. Le deuxième sous-marin de la série, le Khanderi, a été mis à flot à Mumbai le 12 janvier 2017 et réalise actuellement plusieurs séries d’essais en mer. “Les autres sous-marins sont à différents stades de construction et seront livrés à raison d’un navire tous les douze mois”, a précisé Naval Group. 

Le 23 septembre 2016, à New Delhi la France et l’Inde ont signé le contrat finalisant l’achat de 36 avions de combat Rafale, destinés à renouveler les moyens de l’Indian Air Force (IAF). 

La France souhaite désormais aider l’Inde à développer ses capacités aéronavales. L’intérêt des marins indiens pour le Rafale marine a été renforcé par les exercices conjoints menés avec le Charles de Gaulle lors de ses déploiements réguliers en Océan Indien mais est resté jusqu’ici très discret. Au-delà de l’intérêt évident offert par de possibles mutualisations (soutien industriel et maintenance optimisés, supply chain commune…) avec le Rafale Air, la version marine de l’appareil présente une vraie plus-value opérationnelle et stratégique pour la flotte indienne, en pleine modernisation.

En effet Indian Navy a  fait le choix de 45  MiG-29K russe afin de constituer le cœur du groupe aérien embarqué sur les nouveaux porte-avions indiens. 

Profondément refondu, le Vikramaditya n’est autre que l’ex-Gorshkov russe, datant de 1987. Il n’a été livré à la marine indienne qu’en 2014 après d’importants retards et surcoûts. S’y ajoutera le nouveau Vikrant, tout premier porte-avions construit en Inde (avec l’assistance italienne), mis à l’eau en 2013 et qui devrait être opérationnel d’ici 2019. 

Mais le MiG-29K semble avoir un  taux de disponibilité insuffisant, avec des problèmes de maintenance et d’approvisionnements en pièces détachées, ainsi qu’une avionique présentant selon les officiers de marine indiens quelques faiblesses. 

La porte reste donc entre ouverte pour le Rafale mer et d’autres initiatives dans le domaine naval.

Notes de bas de page : 

1. https://economictimes.indiatimes.com/industry/energy/oil-gas/indias-oil-import-dependence-jumps-to-84-pc/articleshow/69183923.cms

2. Elle souhaite renforcer la coopération régionale avec la Chine (règlement du différend frontalier du Tibet en 2005) même si en 2011, l’armée chinoise a pénétré en Inde. Important 75% de ses besoins pétroliers, elle veut assurer son indépendance énergétique. Elle a ainsi lancé un vaste plan de nucléarisation civil et participe au projet de gazoduc reliant l’Iran à la Chine.
Elle consolide les relations récemment établis avec les Etats-Unis notamment dans leur tentative de réduction de l’influence chinoise sur la région (« stratégie du collier de perles »). Obama, lors d’un voyage en 2010, a soutenu la candidature de l’Inde à un siège permanent au CS de l’ONU.

* Par le Général (2S) Jean-Bernard Pinatel, Vice-président de Geopragma

Un nouveau partage du monde est en train de se structurer

Le Grand Entretien de Caroline Galactéros par Figarovox, le 09/11/2019 

 

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Le monde depuis 1989, puis 2001, est en constante restructuration. La géopolitologue Caroline Galactéros analyse la fin de l’utopie de la mondialisation heureuse, et regrette que la France et l’Europe ne développent pas davantage une stratégie de puissance.

Par Entretien FigaroVox

G7 le 26 août 2019 à Biarritz.
G7 le 26 août 2019 à Biarritz. BERTRAND GUAY/AFP

 

FIGAROVOX.- Le magazine The Economist consacre son dernier numéro et sa couverture à une interview d’Emmanuel Macron dans laquelle il affirme que le monde est au bord du précipice. La situation internationale est-elle aussi apocalyptique que celle que décrit le chef de l’État?

Caroline GALACTEROS.- Il me semblait que le Président, dans son interview, avait appliqué cet oracle à l’Europe et non du monde. Le monde n’est pas du tout au bord du précipice. Il se rééquilibre autour de puissances qui assument leur souveraineté, définissent leurs ambitions et se donnent les moyens de les mettre en œuvre. Ce sont nos utopies qui sont en déroute et c’est bien l’Europe qui tombe dans l’insignifiance stratégique (une forme de mort cérébrale) subitement privée de la béquille mentale que lui fournissaient le lien transatlantique et son alignement servile sur les injonctions américaines. Quant à la France, elle danse sur un volcan et pas seulement au plan extérieur. Si la présente lucidité présidentielle se consolide par des actes et des dynamiques durables, alors nous éviterons le pire et peut-être même renverserons-nous enfin la vapeur à notre avantage. Ce serait là, sur le plan stratégique, une vraie et salutaire «disruption». Après Biarritz, Moscou, la Conférence des Ambassadeurs et désormais cette interview, la grande question est désormais la suivante : Jusqu’à quel point sommes-nous déterminés à désobéir et à assumer les critiques ou la résistance active de certains de nos partenaires européens?

Le rôle de pionnier, de défricheur d’une voie nouvelle est périlleux et demandera beaucoup de ténacité. Jusqu’au moment où certains de nos partenaires, entrevoyant la liberté, voleront au secours de la victoire et nous emboîteront le pas, notamment en Europe du sud mais pas seulement. Notre vieux continent est en pleine dépression post-traumatique non traitée. Le choc ? Notre abandon sans états d’âme par la figure paternelle américaine. Sur le fond, rien de bien nouveau mais le verbe trumpien nous a brutalement ouvert les yeux sur le profond mépris et l’indifférence en lesquels Washington nous tient. La servilité ne paie jamais vraiment. Emmanuel Macron a bien raison de douter de l’applicabilité de l’article 5 du Traité de l’Alliance atlantique. Le problème n’est pas de savoir si les États-Unis voleraient au secours d’un État européen attaqué par la Russie ou Chine. La Russie a vraiment d’autres chats à fouetter et la Chine « attaque » déjà l’Europe tous azimuts économiquement. Non, le problème est bien celui d’un fatal entraînement de la France ou d’un autre membre de l’Otan si jamais la Turquie venait à être prise à partie militairement par la Syrie en réponse à sa violation caractérisée de la souveraineté syrienne. Scénario peu probable à vrai dire, car Moscou ne laissera sans doute pas un tel engrenage ruiner ses patients efforts pour en finir avec la déstabilisation de son allié moyen oriental. Même chose si l’Iran venait à réagir à une provocation savante téléguidée par Washington. Moscou, Téhéran et Ankara ont partie liée pour régler le sort de la Syrie au mieux de leurs intérêts respectifs et Washington comme Damas n’y peuvent plus rien. Ce qui est certain, néanmoins, c’est que la Turquie n’agit à sa guise en Syrie qu’avec l’aval américain. Washington laisse faire ce membre du flanc sud de l’Alliance qui lui sert en Syrie de nouvel agent de sa politique pro islamiste qui vise à empêcher Moscou de faire totalement la pluie et le beau temps dans le pays et la région. Ankara gêne aussi l’Iran. Bref, ce que fait Erdogan est tout bénéfice pour Washington. Et les Kurdes ne font pas le poids dans ce «Grand jeu»? En conséquence, c’est bien l’Amérique qui dirige toujours et complètement l’Otan. S’il est bien tard pour s’en indigner ou faire mine de le découvrir, il n’est pas trop tard pour se saisir de cette évidence et initier enfin une salutaire prise de distance de l’Europe par rapport à une Alliance qui ne traite nullement ses besoins de sécurité propres.

Nous restons extrêmement naïfs. Nous n’avons jamais eu voix au chapitre au sein de l’Alliance pas plus d’ailleurs depuis que nous avons rejoint le commandement intégré pour nous faire pardonner notre ultime geste d’autonomie mentale de 2003 lorsque nous eûmes l’audace de ne pas rejoindre la triste curée irakienne. Il faut que nous ayons aujourd’hui le courage d’en sortir et de dire que l’OTAN ne correspond pas à la défense des intérêts sécuritaires de l’Europe et d’ailleurs que l’épouvantail de la prétendue menace russe est une construction artificielle destinée à paralyser le discernement des Européens, à les conserver sous tutelle, à justifier des budgets, des postures, des soutiens résiduels au lieu de construire enfin une véritable stratégie propre à l’Europe en tant qu’acteur et cible spécifique stratégique. Je rejoins là notre président. Mais je ne crois pas du tout que L’OTAN soit en état de mort cérébrale. Il devient juste clair que ce qui pouvait, aux yeux de bien des atlantistes, justifier notre alignement silencieux et quasi inconditionnel a vécu. Trump veut faire payer les Européens pour qu’ils achètent des armes…américaines et obéissent aux décisions d’intervention américaines qui ne les concernent pas. Il est temps de ne plus supporter ce chantage et de sortir de l’enfance stratégique. Nous en avons les moyens. Il ne manquait que la volonté.

 

De son côté l’UE peine à définir une politique étrangère commune, croyez-vous la diplomatie européenne encore?

 

Je n’y ai jamais cru! Je ne vous rappellerai pas le cruel sarcasme de Kissinger «l’Europe? Quel numéro de téléphone?» Ce qui est possible, c’est de faire sauter un tabou ancien qui veut que l’affirmation de la souveraineté des nations européennes soit antinomique de la puissance collective et un autre, qui veut que l’élargissement de l’UE ait été destiné à la rendre puissante et influente. C’est précisément tout l’inverse. Mais il est trop tard pour regretter cet élargissement brouillon et non conditionnel stratégiquement. Il faut partir du réel et le réel, c’est qu’il existe une très grande divergence entre les intérêts stratégiques américains et ceux des Européens qui doivent se désinhiber. La France peut prendre la tête de cette libération et favoriser une conscience collective lucide et pragmatique des enjeux communs sécuritaires et stratégiques.

Il faut commencer par une véritable coopération industrielle à quelques-uns en matière de défense, sans attendre une unanimité introuvable. Il faut créer des synergies, faire certaines concessions et en exiger d’autres, et ne plus tolérer la moindre critique de Washington sur les contributions à une Alliance enlisée dans d’interminables et inefficaces opérations.

 

Alors qu’Emmanuel Macron rentre d’un voyage officiel en Chine, vous écrivez, «La Chine a émergé tel un iceberg gigantesque». La Chine est en train de tisser son empire autour du globe, est-elle en train d’imposer son propre contre modèle à l’Occident?

 

Pékin agit très exactement comme Washington et joue l’Europe en ordre dispersé. Oui le «contre monde» comme je l’appelle est en marche. La Chine profite du tirage entre Washington et les Européens au fur et à mesure que les pays européens prennent conscience qu’ils ne comptent plus pour l’Amérique, mis à part pour justifier un dispositif otanien contre Moscou et empêcher le rapprochement stratégique avec la Russie qui seule pourrait donner à l’Europe une nouvelle valeur ajoutée dans le duo-pôle et triumvirat Washington -Moscou-Pékin. C’est Sacha Guitry je crois qui disait que les chaînes du mariage sont si lourdes qu’il faut être trois pour les porter. L’adage est valable pour l’Europe à mais aussi pour Moscou qui sait combien «le baiser de la mort» chinois peut à terme lui être fatal. L’Europe n’a donc pas encore tout à fait perdu de son intérêt aux yeux de Moscou même si, en ce qui concerne la France, la charge affective et historique du lien a été très abîmée. Il me semble donc que l’initiative française d’une relance d’un «agenda de confiance et de sécurité» est un pas important dans cette direction qu’il faut jalonner à bon rythme de réalisations concrètes.

 

La guerre commerciale semble être la forme conflictuelle privilégiée par l’administration de Donald Trump. Les sanctions américaines pleuvent sur les entreprises chinoises, en Iran, en Russie. La guerre commerciale devient-elle un des éléments structurant d’un monde Yalta 2.0?

 

La fin de l’utopie d’une mondialisation heureuse a permis la résurgence d’un politique de puissance et d’influence décomplexée. Or le commerce est l’instrument privilégié de ces relations. Il n’y a qu’en France que l’on croit encore aux pures amitiés et aux affections qui guideraient les rapprochements entre États. Attention! Je ne veux pas dire que les relations personnelles, l’empathie ou l’animosité ne comptent pas, bien au contraire. Mais ce qui compte dans l’établissement du rapport de force et dans la consolidation des rapprochements, ce sont les complémentarités économiques mais aussi culturelles et même civilisationnelles et surtout la fiabilité de la parole donnée et la crédibilité interne des dirigeants.

 

Votre livre donne un aperçu global de l’état des relations diplomatiques depuis les cinq dernières années. Le monde depuis 1989, puis 2001 est en constante restructuration. Le jeu des puissances est mouvant. Quelle place la France peut-elle occuper dans un monde géopolitique si instable et imprévisible? Comment peut-on participer à construire une «coexistence optimale»?

 

La France doit se voir en grand car elle a de sérieux atouts de puissance et d’influence mais elle n’en use pas à bon escient. Elle se complaît dans la repentance et l’alignement. Notre place dépendra en premier lieu de notre capacité à structurer une vision et un chemin puis dans notre ténacité à défendre nos intérêts et à affirmer nos principes.

Il nous faut effectuer un tournant pragmatique en politique étrangère et en finir avec l’idéologie néoconservatrice. Celle-ci a dramatiquement vérolé toute une partie de notre administration et de nos élites qui ne savent plus ce qu’est l’intérêt national. La France est toujours une puissance globale. Plus que nombre d’autres. Simplement elle doit retrouver une économie florissante, restructurer son industrie, remettre son peuple au travail autour d’un projet de prospérité lié à l’effort et non à l’incantation. Un État puissant est un État sûr, qui sait d’où il vient, n’a pas honte de son passé et embrasse l’avenir avec confiance.

 

La Russie de Vladimir Poutine s’est imposée aux puissances occidentales comme un acteur majeur des relations géopolitiques. Son attitude sur la crise syrienne incarne ce positionnement dans l’échiquier mondial. La Russie peut-elle être un allié «fréquentable» des puissances européennes? La distance entre les Européens et les Russes en termes de politique internationale est-elle encore légitime?

 

La Russie est tout à fait fréquentable. La diabolisation infantile à force d’être outrancière, dont elle fait l’objet chez nous, nous ridiculise et surtout la conforte dans une attitude de plus en plus circonspecte envers ces Européens qui ne savent plus penser ni décider par eux-mêmes.

En 30 ans, la Russie a vécu le pire durant les années 90 puis a entamé sans violence une remarquable reconstruction nationale. Tout n’y est pas parfait, mais pouvons-nous réellement donner des leçons et nous imaginer être encore pris au sérieux après les sommets de cynisme démontrés dans nos propres ingérences étrangères, avec les résultats que l’on sait? C’est là une posture qui sert essentiellement à se défausser, à ne pas aller de l’avant notamment sur les dossiers où nous pourrions et aurions tout intérêt à tendre la main à la Russie: sanctions, Ukraine Syrie, Libye, Union économique eurasiatique (UEE), etc… Sur ce dernier point, il faut nous montrer un peu plus lucides et anticipateurs que sur les Nouvelles Routes de la Soie sur lesquelles nos diplomates ironisaient il y a encore quelques années. L’UE doit se projeter vers l’Union Économique Eurasiatique (UEE) et nouer avec elle de très solides partenariats. Je souhaite de tout cœur que la récente inflexion imprimée par notre président à la relation franco-russe après une sombre et triste période, passe rapidement dans les faits et que nous soyons le maillon fort d’une nouvelle ère collaborative, intelligente et humaine entre la Russie l’Europe.

 

La solution diplomatique peut-elle encore jouer un rôle dans le dossier syrien?

 

Une solution diplomatique ne peut exister que si l’on a atteint un équilibre militaire acceptable. La Syrie doit d’abord recouvrer son intégrité territoriale. Après les Syriens décideront de ce qu’ils souhaitent politiquement pour leur pays.

Notre implication a été si humainement et politiquement désastreuse qu’il est possible de prétendre encore pouvoir décider du sort de ce pays à la place de son peuple. Évidemment, la guerre n’est pas finie. Il y a encore des dizaines de milliers de djihadistes fondus dans la population civile d’Idlib. Il y a la Turquie, la Russie et l’Iran qui consolident dans un vaste marchandage leurs influences respectives. Et il y a tous les autres acteurs régionaux et globaux qui cherchent à tirer leur épingle du jeu et à faire oublier leurs méfaits. Nous avons eu tout faux sur le dossier syrien. Je l’ai assez expliqué, démontré et je n’épiloguerai pas. J’en parle abondamment dans mon recueil. Il est trop tard pour pleurer mais sans doute pas pour faire amende honorable, intégrer le processus d’Astana et son actuel dérivé – le Comité constitutionnel en cours de formation à Genève. Cela aussi, nous le devons à l’approche diplomatique inclusive et non idéologique de Moscou, ne nous en déplaise. Essayons, pour une fois, d’être intelligents et d’avancer pour que le peuple syrien sorte au plus tôt de son interminable martyr.

Source : https://www.lefigaro.fr/vox/monde/caroline-galateros-un-nouveau-partage-du-monde-est-en-train-de-se-structurer-20191109

Relations internationales et antagonismes idéologiques

Le Billet du lundi du 04/11/2019, par Pierre de Lauzun*

 

A côté du schéma des relations internationales classique depuis les traités de Westphalie, fondé sur des rapports entre entités plus ou moins souveraines, d’autres facteurs sont régulièrement venus colorer ces relations. On peut citer ici les conflits de civilisations chers à S. Huntington, bien qu’historiquement on trouve peu d’exemples où un conflit significatif oppose ce qu’on peut décrire comme deux aires de civilisation (voir un billet précédent). Même si des différences culturelles profondes ont souvent contribué à renforcer les antagonismes et à les radicaliser : les conflits étaient et sont en général d’abord des conflits entre puissances. Ce n’est que dans le cas de l’Islam que ce terme pouvait acquérir plus de vraisemblance, dans son opposition avec le monde chrétien d’un côté, le monde hindou de l’autre. Mais justement l’Islam est spécifique par l’association étroite qu’il fait entre religion et politique, et donc sa proximité potentielle avec une idéologie politique. 

Cela nous conduit à mettre en lumière une autre type d’opposition, plus caractéristique de l’époque moderne au sens large, qui sont les conflits idéologiques. La guerre froide vient immédiatement ici à l’esprit, mais la seconde guerre mondiale dans une très large mesure aussi ; voire la première, du moins si on prend au pied de la lettre la propagande de l’époque. Comme si, à l’époque démocratique tout particulièrement, il fallait justifier les conflits par autre chose que les simples oppositions de puissance : par des oppositions entre un bien et un mal, moyennant bien sûr simplification éventuellement caricaturale de la réalité. Cette opposition idéologique n’oblitère évidemment pas la dimension de conflit de puissance, évidente dans tous ces cas, mais elle lui donne une caractère et une intensité toutes particulières ; elle peut en outre orienter les décisions prises, du fait de sa logique propre. C’est cette époque qu’on a pu croire un bref instant terminée en 1991 avec la fin de l’URSS.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Apparemment la domination de ce qu’on peut appeler l’idéologie occidentale, est considérable sinon massive : elle donne sa substance au discours international de tout côté, depuis les débats de l’ONU jusqu’aux argumentaires donnés par les faucons américains, en Iraq et ailleurs. Idéologie utilisée abondamment pour justifier des politiques, et notamment des interventions ici ou là, militaires ou non. Mais sans qu’il y ait désormais un adversaire idéologique clair. 

Les tentatives pour dresser une protestation, ou un début d’alternative, sincère ou pas, contre cette idéologie dominante sont timides et locales. C’est même vrai dans le cas de l’islamisme, sous ses différentes formes. Certes il représente un phénomène majeur. Soit comme prétexte à intervention, soit comme boutefeu, il peut jouer un rôle important dans les évènements. Mais il ne se situe pas à ce stade au niveau des grands rapports de force entre puissances, car il faudrait pour cela qu’une vraie puissance l’incarne. Sur la scène internationale il s’exprime en fait surtout sous la forme spécifique du terrorisme, dont la connexion avec de vraies puissances reste limitée. Certes un certain islamisme militant est revendiqué sous des formes diverses et souvent antagonistes par l’Arabie saoudite, l’Iran, et d’autres comme de plus en plus la Turquie. La première répand sa version rigide et extrême de l’Islam, à coups de dizaines de milliards, depuis plus de 50 ans (avec ses amis ou rivaux du Golfe), mais sans fédérer un véritable camp structuré comme tel. L’éventail de ses amis est pour le moins éclectique. Le second a su rassembler et mobiliser les communautés chiites dans un arc traversant tout le Moyen Orient, qui a actuellement le vent en poupe, mais sans sortir de ce cousinage par nature limité. Le chiisme reste fort peu missionnaire. La Turquie, importante comme puissance régionale, est peu suivie comme leader et reste à dominante nationaliste. Dans les faits donc, même si l’idéologie conditionne ces antagonismes et d’autres, le conflit de puissances reste prépondérant au niveau des relations de pouvoir. Reste que la résurgence indéniable de l’islamisme est un fait géopolitique majeur, qui peut l’être plus encore à l’avenir, si elle conduit à une modification suffisante des équilibres internes, et par là des priorités des pays concernés. C’est donc dans la pâte humaine des pays musulmans qu’est l’enjeu, avant les relations internationales entre puissances. 

 

 

Une autre source majeure d’alternative idéologique, potentiellement plus massive et plus significative, est l’évolution possible de la Chine. Au stade actuel, l’ancien antagonisme entre marxistes et occidentaux ne joue plus de rôle significatif au niveau mondial. Mais la Chine reste fondée sur des principes indéniablement différents et antagonistes de ceux qui constituent la doxa internationale, notamment américaine. A ce stade, cela ne prend pas chez elle la forme d’un programme idéologique conquérant. On peut même avancer que sa situation idéologique interne n’est elle-même pas stabilisée : il est clair que le régime cherche une justification à ce niveau, mais pour réussir il faudrait que cela prenne une forme différente et surtout plus élaborée. Elle pourrait tourner autour de l’idée actuellement latente d’un régime “éclairé”, possédant une vision à long terme, qui est dégagée et mise en œuvre par des élites intellectuelles et sociales elles-mêmes sélectionnées à partir du peuple par le tamis du parti : on mêlerait ainsi une certain héritage léniniste plus ou moins maoïste (cher au président chinois actuel) avec des éléments de confucianisme récupéré (l’idée ancienne d’une élite supposée vertueuse au service du peuple, mue par le culte de la moralité publique). Mais la formalisation théorique de cela reste à ce stade limitée et déficiente, et non exportable. 

A ce stade donc la Chine n’est pas mûre pour jouer un rôle international significatif à ce niveau, même si dans son mode d’intervention on voit l’impact de la différence avec les pays occidentaux, notamment dans son indifférence affichée à toute “démocratisation” dans les pays qu’elle aide. Ajoutons que la tradition chinoise séculaire était plus introvertie que messianique ; même si la Chine ancienne avait progressivement assimilé des zones vastes, grâce à son modèle culturel et politique attractif pour ses voisins ou les pays dominés. Mais outre qu’elle n’a plus cette puissance d’attraction à ce stade, sous cette forme cela ne donnerait de réponse que pour les pays de son environnement immédiat, culturellement proches (Japon, Corée, Vietnam) – et ce n’est en rien le cas actuellement. En bref la Chine actuelle commence à faire sentir sa puissance, mais elle rayonne bien plus par son pragmatisme que par son modèle ou ses idées. Elle n’a en outre aucune expérience historique des relations de puissance. Mais le temps travaille pour elle. Et à terme, on ne peut pas exclure qu’elle construise un modèle alternatif plus puissant, idéologiquement rival du modèle américain ou occidental. On peut par ailleurs trouver dans la tradition chinoise ancienne, si elle est quelque peu revisitée, un modèle politique fort, et même des motifs à interventionnisme, y compris sur base moralisante ; ainsi chez Mencius, successeur principal de Confucius, qui justifiait la guerre s’il s’agit d’éliminer des “tyrans” opprimant leur peuple. La situation reste donc mouvante et pourrait nous surprendre. 

D’autres sources encore peuvent émerger à terme long : pensons à une civilisation ancienne comme celle de l’Inde, désormais en voie d’affirmation politique elle aussi. 

Mais il n’est pas inintéressant de considérer un autre cas beaucoup plus d’actualité, quoique bien moins dramatique que les exemples cités : celui des populismes. Bien entendu les mouvements ou personnages classés comme tels sont censés faire partie du monde des démocraties à l’occidentale. En outre, ils sont hétérogènes, et ne constituent ni un front ni même une alliance. Rien ne dessine à ce stade un antagonisme d’ensemble entre eux et les autres régimes se disant démocratiques. Néanmoins la manière dont ils sont perçus, tant par les médias que par la diplomatie de ces autres pays, présente des traits caractéristiques, où la dimension idéologique (en l’espèce de réprobation) est manifestement prégnante : PIS polonais, Orban, Lega de Salvini, Brexiters à la Boris Johnson, personnages comme Trump ou Bolsonaro sont fondamentalement ressentis dans le discours dominant comme des anomalies moralement condamnables, dans leur discours même. On les rapproche parfois même d’un autre réprouvé comme V. Poutine, malgré les différences évidentes – mais justement ce rapprochement est symptomatique. Certes, le phénomène n’en est qu’à ses débuts, et peut faire long feu. Le succès ou l’échec du Brexit, l’avenir politique de D. Trump, l’évolution de l’Est de l’Europe ou de l’Italie seront ici des tournants importants, parmi d’autres. Certes, même si le phénomène subsiste, la possibilité d’un front de tout ou partie de ces dirigeants paraît plutôt improbable à ce stade. Mais on ne pourrait pas exclure qu’une fracture durable s’installe dans la belle unanimité antérieure, colorant alors les relations internationales de façon appréciable, vu l’importance des pays concernés. Le consensus idéologique occidental pourrait se trouver alors fortement altéré. 

 

*Pierre de Lauzun, membre fondateur de Geopragma