Veille effectuée par Edmond Huet*

29/06 :

  • L’opérateur hongrois FGSZ annonce investir dans la construction d’un pipeline reliant la Serbie à la Hongrie d’ici octobre 2021, prolongeant le Turkish Stream en Europe orientale.

14/07 :

  • Les pays membres de l’OPEP se réunissent pour discuter d’un renouvellement des coupes de production.
  • Le Parlement de l’Est libyen se déclare favorable à une intervention égyptienne en Libye en cas d’avancée des troupes du GUN (Gouvernement d’Union Nationale).

15/07 :

  • Washington accuse des mercenaires russes d’avoir posé des mines en Libye.
  • Lors d’une conférence de presse, Mike Pompeo promet de nouvelles sanctions à l’encontre des entreprises participant au projet Nord Stream II.

Évolution des cours du 01/07 au 15/07 :

  • Le baril de Brent était à $43.79 à la clôture du 15/07, soit une évolution d’environ +8,6% par rapport au 01/07.
  • Le baril de WTI était à $41.20 à la clôture du 15/07, soit une évolution d’environ +8,4$ par rapport au 01/07.

Analyse de l’évolution du secteur pétrolier :

Le marché pétrolier poursuit sa longue convalescence. Au mois de mars, la mise en place de mesures de confinement dans le monde entier faisait soudainement plonger la demande de pétrole et, avec elle, le cours du baril. L’Arabie Saoudite et la Russie décident alors d’augmenter leur production et d’alimenter délibérément la chute du cours, afin de prendre plus de parts dans un marché où il est devenu clair que seuls les plus forts survivront. En avril, l’OPEP+ se réunit. Autour de la table, de nombreux États membres ou non-membres, tels que la Russie, acceptent de réduire volontairement leur production afin d’enrayer la chute du cours.

Il y a quelques jours, les membres de l’OPEP se sont justement réunis pour discuter du prolongement de ces coupes. Celles-ci seront effectivement reconduites, mais à un niveau un peu plus faible que celui des mois précédents. Pour l’OPEP, l’objectif est clair : amorcer prudemment un retour à la normale. Les coupes sont ainsi maintenues, simplement à une échelle moins importante. 

Disposant des plus grandes réserves de pétrole d’Afrique, et d’un accès à de grands gisements gaziers via ses eaux territoriales, la Libye est au coeur de l’actualité énergétique, notamment depuis la guerre civile commencée en 2014. Cette semaine, le camp du maréchal Haftar s’est déclaré favorable à une intervention directe de l’Égypte contre les troupes du GUN, soutenues par la Turquie. Le conflit libyen s’est récemment cristallisé autour de la ville de Syrte, ville côtière située à l’est de Tripoli et qui est actuellement contrôlée par les troupes du maréchal Haftar. Le GUN, fort de ses derniers succès contre Haftar, essaie de reprendre la ville mais se heurte à un important dispositif de protection érigé par les alliés d’Haftar : les Émirats Arabes Unis et, plus ou moins discrètement, la Russie, par l’intermédiaire des mercenaires de la société Wagner. L’Égypte s’est donc engagée à intervenir en cas d’avancée du GUN, ce qui pourrait doter Haftar d’un nouvel allié de taille sur le terrain. Cependant, une telle intervention ne semble pas imminente : à l’heure actuelle, Syrte est solidement défendue. Une nouvelle fois, et à l’image du reste du conflit, la bataille qui pourrait s’engager autour de Syrte dépend de la Turquie et du soutien qu’elle compte apporter au GUN. Erdogan et Trump ont déclaré par téléphone vouloir travailler « plus étroitement » afin de résoudre le conflit libyen. Mais dans le même temps, le ministre turc des Affaires étrangères exigeait, comme condition indispensable à la négociation d’un cessez-le-feu, le retrait du maréchal Haftar de certains régions.

Invariablement, sous l’action de puissances extérieures prédatrices peu dissuadées par une communauté internationale impuissante, le noeud gordien se resserre en Libye.

Analyse de l’évolution du secteur gazier :

Sous la mer Noire, sous la mer Baltique, dans les Balkans ou à travers les steppes de Mongolie, c’est l’Eurasie entière qui s’irrigue et se relie avec la construction de gigantesques gazoducs. L’actualité étant riche, nous pouvons nous concentrer sur les développements récents de l’emblématique Nord Stream II et sur l’actualité d’un autre grand gazoduc : Sila Sibirii II.

Lors de notre dernière veille, nous apprenions que l’Agence de l’énergie du Danemark autorisait les constructeurs de Nord Stream II à entrer dans les eaux danoises pour continuer la pose du pipeline. Une telle nouvelle, signifiant la reprise immédiate des travaux, a certainement pris de court l’administration américaine qui a ainsi réagi en promettant mercredi de nouvelles sanctions pour les entreprises participant à Nord Stream II. Mike Pompeo, lors d’une conférence de presse, a affirmé que le gazoduc tomberait à présent sous le coup de la loi « Countering America’s Adversaries Through Sanctions» (CAATSA). L’avertissement de Mike Pompeo ne nécessitera probablement pas de traduction : « Get out now, or risk the consequences ! ». La deuxième partie du Turkish Stream est également concernée par ces sanctions.

La réaction allemande ne s’est pas fait attendre : selon plusieurs responsables allemands, relayés par l’agence Bloomberg, Berlin serait en train de préparer ses propres sanctions contre les États-Unis en cas de sanctions contre Nord Stream II. Peut-être la « souveraineté européenne » a-t-elle trouvé sa première cause concrète : le refus de l’ingérence américaine dans les affaires énergétiques européennes. Autrefois, c’était en menaçant de se retirer de l’OTAN que les États-Unis exerçaient une pression sur les pays européens se montrant désobéissants. Nul doute que le partenariat énergétique entre l’Allemagne et la Russie pouvait typiquement irriter Washington. L’argument américain tenait alors en ceci : « Pourquoi devrions-nous rester dans l’OTAN si vous nouez des partenariats avec la Russie dont nous sommes censés vous protéger ? ». En vérité, il ne faut pas une grande érudition stratégique pour dire l’évidence : en 2020, la Russie n’est tout simplement pas une menace pour l’Allemagne… Certains pays d’Europe de l’Est, de même que les pays Baltes, craignent encore le voisin russe, pour des raisons historiques évidentes et légitimes. Mais on voit mal en quoi la Russie représente encore aujourd’hui une menace militaire pour l’Europe occidentale. L’argument américain officiel n’est donc pas exempt d’une certaine mauvaise foi : en réalité, c’est l’intégration de la Russie dans un ensemble paneuropéen qui inquiète par-dessus tout Washington – intégration dont le projet Nord Stream II pourrait poser la première pierre.

Plus concrètement, le vote de nouvelles sanctions américaines ayant probablement lieu à la rentrée, la marge de manoeuvre des opérateurs de Nord Stream II sera étroite. Si le gazoduc n’est pas finalisé avant le vote, celui-ci sera très probablement retardé – voire tout simplement annulé, espèrent les plus chauds opposants au projet…

De l’autre côté de l’Oural, un nouveau projet de gazoduc est en cours de discussion : Sila Sibirii II, devant relier la Sibérie occidentale aux portes de la Chine en passant par la Mongolie. Alors que Gazprom poursuit les études de terrain, les gouvernements russes, chinois et mongols ont fièrement affiché cette coopération véritablement continentale. À l’ouest avec Nord Stream IIet à l’est avec Sila Sibiiri II, le gigantesque Heartland russe se désenclave, il se connecte au reste du monde et irrigue deux voisins de taille : l’Europe et la Chine.

L’intégration énergétique de l’immense territoire allant de Brest à Vladivostok devient une réalité tangible. Ce n’est plus un rêve : ce sera en revanche un long cauchemar pour les stratèges américains qui perdent le contrôle de ce « grand échiquier »  –  si tant est qu’ils aient déjà eu un tel contrôle. « L’Eurasie reste l’échiquier sur lequel se déroule la lutte pour la primauté mondiale ». Nul besoin d’avoir la science de Zbigniew Brzezinski pour le constater : une carte du monde suffit. Mais il est bon et important de le garder à l’esprit.

*Edmond Huet, stagiaire chez Geopragma

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