Le Billet du lundi du 09/12/2019, par Alexis Feertchak*

Lors de son entrevue bilatérale un peu ubuesque avec Donald Trump en marge du sommet de l’OTAN, Emmanuel Macron a eu quelques mots heureux à propos de feu le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF) dont les Etats-Unis se sont retirés le 2 août 2019. Ce traité, signé entre Moscou et Washington en 1987, avait mis fin à la crise des euromissiles en interdisant la conception, le déploiement et le tir de missiles terrestres d’une portée de 500 à 5500 km, qu’ils soient porteurs, ou non, d’une tête nucléaire. 

Avec un peu la même candeur de jeunesse qu’en évoquant la «mort cérébrale» de l’OTAN, le président français a déclaré à son homologue américain qu’il souhaitait «construire quelque chose de nouveau» pour remplacer le traité américano-russe rendu caduc. Chouette idée présidentielle. Mais un peu comme pour le (trop) fameux tournant russe de sa diplomatie, on peine à voir se dégager une stratégie cohérente et conséquente qui permettrait d’aller au-delà des bonnes intentions et des belles paroles. Or, le gaullisme n’est pas qu’une gestuelle. Le langage peut parfois être performatif en politique, mais la performativité ne peut pas tout non plus.   

Dans L’Opinion, Jean-Dominique Merchet révélait d’ailleurs l’envers du décor de cette injonction à «construire quelque chose de nouveau». «Tétanisés!C’est le mot qu’un interlocuteur au cœur du dossier emploie pour décrire l’attitude des Européens face au ‘vide stratégique’ créé, cet été, par le retrait américain du traité. Et la France ne semble guère plus à l’aise», écrit le journaliste de défense. 

 Soviet inspector examines a BGM-109G Tomahawk ground launched cruise missile (GLCM) prior to its destruction. Forty-one GLCMs and their launch canisters and seven transporter-erector-launchers are being disposed of at the base in the first round of reductions mandated by the Intermediate Range Nuclear Forces Treaty.

En l’état, un nouveau traité INF n’a absolument aucune chance de voir le jour, les Etats-Unis mettant — bien au-delà du seul personnage de Donald Trump — une condition à n’accepter aucun contrôle des armements qui n’inclurait pas la Chine. Or, Pékin s’est fait une spécialité des missiles terrestres de portée intermédiaire qu’elle utilise dans une logique régionale de déni d’accès, illustrée par le missile balistique anti-navires DF-26 de 4000 km de portée ou le planeur hypersonique DF-17 qui pourraient menacer les groupes aéronavals américains dans la région indo-pacifique. Il est plus qu’improbable que la Chine décide de se lier les mains en cette matière où elle devance Washington. Pour Pékin, le développement de cette dissuasion conventionnelle constitue un levier encore plus puissant que l’essor de sa marine qui, bien que déjà impressionnante, reste encore loin de menacer réellement l’US Navy en termes capacitaires. 

Le courroux américain à propos des missiles russes Iskander-M installés à Kaliningrad dont la portée serait comprise dans le bas de la fourchette interdite par le traité INF (500 à 5500 km) était donc une aubaine pour en sortir. En réalité, depuis longtemps, la famille des missiles Iskander (composée à la fois d’un missile de croisière et d’un missile balistique) frôle les 500 km. Passer légèrement d’un côté ou de l’autre de cette limite est davantage une question politique que militaire. Les Russes n’ont pas digéré un autre retrait unilatéral américain : en 2003, Washington est sorti du traité ABM (Anti-Ballistic Missile) de 1972 qui encadrait sévèrement le déploiement de boucliers anti-missiles entre les deux géants nucléaires pour ne pas mettre à mal la dissuasion qui repose sur la croyance partagée en la destruction mutuelle assurée. Le déploiement en cours du bouclier ABM américain en Europe de l’Est (intercepteurs en Roumanie et en Pologne), même s’il ne vise pas officiellement les missiles intercontinentaux, fait bondir Moscou, qui remarque par ailleurs que les rampes de lancement de ces missiles défensifs sol-air pourraient facilement accueillir des missiles de croisière offensifs, dont le déploiement d’une version terrestre aurait été interdite par le traité INF. Il faut ici préciser que ledit traité n’interdisait que les missiles terrestres, raison pour laquelle Washington puis Moscou ont pu mettre l’accent en matière de dissuasion conventionnelle sur leurs missiles de croisière – Tomahawk et Kalibr – tirés depuis des plateformes navales et sous-marines. Or, sur les croiseurs Ticonderoga ou les destroyers Arleigh Burke américains, les cellules de lancement verticales Mk41 accueillent aussi bien des missiles de croisière Tomahawk (1500 km de portée) que des missiles anti-aériens et antimissiles SM2 et SM3, ce dernier servant d’intercepteur pour le système ABM terrestre. Pour les Etats-Unis, transformer ledit bouclier en plateforme de lancement de missiles de croisière ne serait donc guère compliqué, craignent les Russes.    

Dans ce contexte, que pourraient faire la France et ses partenaires européens ? Encourager une trilatéralisation du traité INF pour le ressusciter en incluant la Chine ? La tâche apparaît insurmontable. Les Etats-Unis ont d’ores et déjà annoncé le développement de deux missiles terrestres de portée intermédiaire – un missile de croisière et un missile balistique – qui devraient tous deux être testés avant la fin de l’année. Quant aux Russes, ils ont également annoncé le développement d’une version terrestre de leur missile Kalibr. Le scénario catastrophe serait évidemment celui d’un déploiement de tels missiles américains ou russes en Europe de l’Est. Pour l’instant, ni les Etats-Unis ni la Russie ne semblent pressés de recréer une telle crise des euromissiles. En matière balistique, Washington est bien plus occupé par son bras de fer avec Pékin. Mais rien ne dit que les alliés des Américains en Indo-Pacifique aient envie d’accueillir sur leur sol de tels missiles. Les pays asiatiques qui cherchent à s’appuyer sur les Etats-Unis pour rééquilibrer leur propre rapport de force avec les Chinois n’ont pas non plus envie de servir de première ligne à un éventuel conflit sino-américain. Cette prudence, qui semble par exemple animer les Sud-Coréens, est aussi perceptible dans certains pays d’Europe centrale (Autriche, Hongrie) mais pas toujours dans certains pays d’Europe de l’Est (Pologne ou Pays baltes). La Russie, quant à elle, sait que, pour des raisons économiques évidentes, elle perdrait toute course aux armements avec les Etats-Unis. Considérant que la Guerre froide n’est pas réellement finie, Moscou entretient une tension bien réelle avec l’OTAN, mais ne souhaite pas que la situation dégénère. 

Il ne faut néanmoins pas douter que la menace d’installer des missiles de portée intermédiaire reviendra sur le devant de la scène du côté russe ou américain dès qu’une crise géopolitique interviendra sur le vieux continent. Qu’en aurait-il été, en 2014, si, lors du déclenchement de la guerre en Ukraine, le traité INF avait déjà été caduc ? En réaction aux événements ou en prévision de ceux-ci, aurait-on assisté au déploiement par Moscou et/ou Washington de nouveaux «euromissiles» ? Certains pourraient arguer qu’un tel déploiement (ou qu’une telle menace de déploiement) aurait pu avoir un effet dissuasif sur le cours du conflit ukrainien. Mais, au-delà des risques propres à une telle logique, est-ce l’Europe dont nous voulons ? Une Europe toujours coupée en deux, qui ne sortirait pas des divisions de la Guerre froide, où les pays d’Europe orientale se considéreraient toujours comme une zone-tampon instable ? Assurément non. La résolution politique de la crise en Ukraine est donc vitale pour les pays européens, pour trois raisons : pour l’Ukraine elle-même, car il s’agit d’une tragédie ; pour éviter le spectre d’une nouvelle crise des euromissiles ; pour dessiner les contours d’une Europe réunifiée, Russie comprise.  

Un dernier enjeu concernera la souveraineté des pays européens en matière de défense : le choix de technologies américaines pour former le bouclier antimissiles européen est-il pertinent alors que des systèmes d’interception européens à longue portée existent comme l’Aster 30 de MBDA ? Certes, les capacités ABM de l’Aster 30 sont limitées, mais ne peut-il servir de base pour un tel développement, de la même manière que le SM3 américain a été développé à partir du SM2 ? Toutes ces questions sont aujourd’hui stratégiques. Les grandes puissances mondiales y réfléchissent à haute voix. Malheureusement, malgré quelques mots bien sentis du président Macron, les pays européens sont largement pris de tétanie. Les pays d’Europe de l’Est ne parviennent pas, globalement, à sortir d’un certain état de minorité stratégique : il n’y aurait pas de salut ultime sans la protection des Etats-Unis. Quant au projet d’Europe de la défense, ne nous le cachons pas : il est largement perçu par nos partenaires européens comme le souhait français inavoué de prendre l’ascendant sur le continent, de même que les projets de convergence économique sont perçus comme la manifestation d’une domination allemande.    

*Alexis Feertchak, membre fondateur de Geopragma

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