Traité INF : Emmanuel Macron veut «construire quelque chose», oui, mais quoi ?

Le Billet du lundi du 09/12/2019, par Alexis Feertchak*

Lors de son entrevue bilatérale un peu ubuesque avec Donald Trump en marge du sommet de l’OTAN, Emmanuel Macron a eu quelques mots heureux à propos de feu le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF) dont les Etats-Unis se sont retirés le 2 août 2019. Ce traité, signé entre Moscou et Washington en 1987, avait mis fin à la crise des euromissiles en interdisant la conception, le déploiement et le tir de missiles terrestres d’une portée de 500 à 5500 km, qu’ils soient porteurs, ou non, d’une tête nucléaire. 

Avec un peu la même candeur de jeunesse qu’en évoquant la «mort cérébrale» de l’OTAN, le président français a déclaré à son homologue américain qu’il souhaitait «construire quelque chose de nouveau» pour remplacer le traité américano-russe rendu caduc. Chouette idée présidentielle. Mais un peu comme pour le (trop) fameux tournant russe de sa diplomatie, on peine à voir se dégager une stratégie cohérente et conséquente qui permettrait d’aller au-delà des bonnes intentions et des belles paroles. Or, le gaullisme n’est pas qu’une gestuelle. Le langage peut parfois être performatif en politique, mais la performativité ne peut pas tout non plus.   

Dans L’Opinion, Jean-Dominique Merchet révélait d’ailleurs l’envers du décor de cette injonction à «construire quelque chose de nouveau». «Tétanisés!C’est le mot qu’un interlocuteur au cœur du dossier emploie pour décrire l’attitude des Européens face au ‘vide stratégique’ créé, cet été, par le retrait américain du traité. Et la France ne semble guère plus à l’aise», écrit le journaliste de défense. 

 Soviet inspector examines a BGM-109G Tomahawk ground launched cruise missile (GLCM) prior to its destruction. Forty-one GLCMs and their launch canisters and seven transporter-erector-launchers are being disposed of at the base in the first round of reductions mandated by the Intermediate Range Nuclear Forces Treaty.

En l’état, un nouveau traité INF n’a absolument aucune chance de voir le jour, les Etats-Unis mettant — bien au-delà du seul personnage de Donald Trump — une condition à n’accepter aucun contrôle des armements qui n’inclurait pas la Chine. Or, Pékin s’est fait une spécialité des missiles terrestres de portée intermédiaire qu’elle utilise dans une logique régionale de déni d’accès, illustrée par le missile balistique anti-navires DF-26 de 4000 km de portée ou le planeur hypersonique DF-17 qui pourraient menacer les groupes aéronavals américains dans la région indo-pacifique. Il est plus qu’improbable que la Chine décide de se lier les mains en cette matière où elle devance Washington. Pour Pékin, le développement de cette dissuasion conventionnelle constitue un levier encore plus puissant que l’essor de sa marine qui, bien que déjà impressionnante, reste encore loin de menacer réellement l’US Navy en termes capacitaires. 

Le courroux américain à propos des missiles russes Iskander-M installés à Kaliningrad dont la portée serait comprise dans le bas de la fourchette interdite par le traité INF (500 à 5500 km) était donc une aubaine pour en sortir. En réalité, depuis longtemps, la famille des missiles Iskander (composée à la fois d’un missile de croisière et d’un missile balistique) frôle les 500 km. Passer légèrement d’un côté ou de l’autre de cette limite est davantage une question politique que militaire. Les Russes n’ont pas digéré un autre retrait unilatéral américain : en 2003, Washington est sorti du traité ABM (Anti-Ballistic Missile) de 1972 qui encadrait sévèrement le déploiement de boucliers anti-missiles entre les deux géants nucléaires pour ne pas mettre à mal la dissuasion qui repose sur la croyance partagée en la destruction mutuelle assurée. Le déploiement en cours du bouclier ABM américain en Europe de l’Est (intercepteurs en Roumanie et en Pologne), même s’il ne vise pas officiellement les missiles intercontinentaux, fait bondir Moscou, qui remarque par ailleurs que les rampes de lancement de ces missiles défensifs sol-air pourraient facilement accueillir des missiles de croisière offensifs, dont le déploiement d’une version terrestre aurait été interdite par le traité INF. Il faut ici préciser que ledit traité n’interdisait que les missiles terrestres, raison pour laquelle Washington puis Moscou ont pu mettre l’accent en matière de dissuasion conventionnelle sur leurs missiles de croisière – Tomahawk et Kalibr – tirés depuis des plateformes navales et sous-marines. Or, sur les croiseurs Ticonderoga ou les destroyers Arleigh Burke américains, les cellules de lancement verticales Mk41 accueillent aussi bien des missiles de croisière Tomahawk (1500 km de portée) que des missiles anti-aériens et antimissiles SM2 et SM3, ce dernier servant d’intercepteur pour le système ABM terrestre. Pour les Etats-Unis, transformer ledit bouclier en plateforme de lancement de missiles de croisière ne serait donc guère compliqué, craignent les Russes.    

Dans ce contexte, que pourraient faire la France et ses partenaires européens ? Encourager une trilatéralisation du traité INF pour le ressusciter en incluant la Chine ? La tâche apparaît insurmontable. Les Etats-Unis ont d’ores et déjà annoncé le développement de deux missiles terrestres de portée intermédiaire – un missile de croisière et un missile balistique – qui devraient tous deux être testés avant la fin de l’année. Quant aux Russes, ils ont également annoncé le développement d’une version terrestre de leur missile Kalibr. Le scénario catastrophe serait évidemment celui d’un déploiement de tels missiles américains ou russes en Europe de l’Est. Pour l’instant, ni les Etats-Unis ni la Russie ne semblent pressés de recréer une telle crise des euromissiles. En matière balistique, Washington est bien plus occupé par son bras de fer avec Pékin. Mais rien ne dit que les alliés des Américains en Indo-Pacifique aient envie d’accueillir sur leur sol de tels missiles. Les pays asiatiques qui cherchent à s’appuyer sur les Etats-Unis pour rééquilibrer leur propre rapport de force avec les Chinois n’ont pas non plus envie de servir de première ligne à un éventuel conflit sino-américain. Cette prudence, qui semble par exemple animer les Sud-Coréens, est aussi perceptible dans certains pays d’Europe centrale (Autriche, Hongrie) mais pas toujours dans certains pays d’Europe de l’Est (Pologne ou Pays baltes). La Russie, quant à elle, sait que, pour des raisons économiques évidentes, elle perdrait toute course aux armements avec les Etats-Unis. Considérant que la Guerre froide n’est pas réellement finie, Moscou entretient une tension bien réelle avec l’OTAN, mais ne souhaite pas que la situation dégénère. 

Il ne faut néanmoins pas douter que la menace d’installer des missiles de portée intermédiaire reviendra sur le devant de la scène du côté russe ou américain dès qu’une crise géopolitique interviendra sur le vieux continent. Qu’en aurait-il été, en 2014, si, lors du déclenchement de la guerre en Ukraine, le traité INF avait déjà été caduc ? En réaction aux événements ou en prévision de ceux-ci, aurait-on assisté au déploiement par Moscou et/ou Washington de nouveaux «euromissiles» ? Certains pourraient arguer qu’un tel déploiement (ou qu’une telle menace de déploiement) aurait pu avoir un effet dissuasif sur le cours du conflit ukrainien. Mais, au-delà des risques propres à une telle logique, est-ce l’Europe dont nous voulons ? Une Europe toujours coupée en deux, qui ne sortirait pas des divisions de la Guerre froide, où les pays d’Europe orientale se considéreraient toujours comme une zone-tampon instable ? Assurément non. La résolution politique de la crise en Ukraine est donc vitale pour les pays européens, pour trois raisons : pour l’Ukraine elle-même, car il s’agit d’une tragédie ; pour éviter le spectre d’une nouvelle crise des euromissiles ; pour dessiner les contours d’une Europe réunifiée, Russie comprise.  

Un dernier enjeu concernera la souveraineté des pays européens en matière de défense : le choix de technologies américaines pour former le bouclier antimissiles européen est-il pertinent alors que des systèmes d’interception européens à longue portée existent comme l’Aster 30 de MBDA ? Certes, les capacités ABM de l’Aster 30 sont limitées, mais ne peut-il servir de base pour un tel développement, de la même manière que le SM3 américain a été développé à partir du SM2 ? Toutes ces questions sont aujourd’hui stratégiques. Les grandes puissances mondiales y réfléchissent à haute voix. Malheureusement, malgré quelques mots bien sentis du président Macron, les pays européens sont largement pris de tétanie. Les pays d’Europe de l’Est ne parviennent pas, globalement, à sortir d’un certain état de minorité stratégique : il n’y aurait pas de salut ultime sans la protection des Etats-Unis. Quant au projet d’Europe de la défense, ne nous le cachons pas : il est largement perçu par nos partenaires européens comme le souhait français inavoué de prendre l’ascendant sur le continent, de même que les projets de convergence économique sont perçus comme la manifestation d’une domination allemande.    

*Alexis Feertchak, membre fondateur de Geopragma

La marine russe entre deux eaux

Par Alexis Feertchak, membre fondateur de Geopragma*.

Un sous-marin de classe « Kilo-M ».

C’est une annonce tout à fait russe, un peu grandiloquente, comme on peut en lire régulièrement parmi les dépêches de l’agence TASS : «La Russie va mettre sur cale 22 navires de combat et de soutien en 2020». On retrouve en quelques mots cette avalanche tout soviétique de chiffres, qu’il faut présenter gonflés au maximum. Et comme beaucoup de lecteurs ne lisent que les titres (et les chapôs quand ils ont du temps devant eux), deux types de réactions se retrouvent immanquablement.

Catastrophistes, les premiers crient au Russe comme on crie au loup : le mur de l’est n’étant, dans leur esprit, pas tombé, Moscou est toujours (et sera probablement éternellement) la première des menaces pour l’Occident. En 2017, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, s’inquiétait ainsi de l’activité sous-marine de la Russie, selon lui «au plus haut depuis la Guerre froide», une drôle de déclaration reprise un peu partout dans la presse anglo-saxonne. Phrase vraiment étonnante : en 1991, l’URSS possédait 63 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SSBN en anglais) chargés d’assurer la dissuasion, 136 sous-marins nucléaires d’attaque (SSN) et lanceurs de missiles de croisière (SSGN), 63 sous-marins à propulsion conventionnels (SSK). La Russie compte aujourd’hui une grosse dizaine de SSBN, une vingtaine de SSN et de SSGN, une vingtaine de SSK. Et encore ! Le niveau de disponibilité de ces bâtiments est en réalité faible, la plupart datant des années 1980/1990 et attendant des refontes plus ou moins lourdes. Bref, à part pour faire peur, la comparaison otanienne n’avait guère d’intérêt.

Une corvette « Steregutschiy ».

Moqueurs, les seconds ironisent, déclarant, un brin péremptoires, que la marine russe (VMF pour Voïenno-Morskoï Flot) est un tas de ferraille qui rouille dans la glace de la mer de Barents. En 2015, on pouvait ainsi lire dans War is Boring un article au titre ronflant : «Russia’s navy is falling apart» (la marine russe tombe en morceaux). Le paradoxe est que les moqueurs ressemblent en miroir aux Russes quand ils se haussent ridiculement du col en prophétisant monts et merveilles (comme la mise en service prochaine de plusieurs paires de porte-avions nucléaires géants) : les frères ennemis font en réalité la même erreur, celle de comparer systématiquement les VMF à l’US Navy alors que la Guerre froide est finie et que le PIB russe (proche en valeur nominale de l’Italie, proche de l’Allemagne en PPA) voudrait qu’elles fussent comparées à la Royal Navy ou à la Marine nationale. Au 21e siècle, laissons aux Chinois l’ambition de parvenir à une parité navale avec les Etats-Unis. Dès lors que Russes ou Américains décident de comparer la marine russe à la marine américaine, les résultats de la première ne peuvent paraître que ridiculement faibles. Ce biais que l’on observe trop souvent des deux côtés de l’ancien mur ne peut qu’alimenter les rires des moqueurs ou les craintes des catastrophistes (mais ce sont souvent les mêmes, car alimenter faussement les craintes permet aux moqueurs de justifier des dépenses militaires toujours plus élevées outre-Atlantique).  

Frégate « Admiral Gorchkov ».

La réalité est tout autre, la marine russe étant l’illustration d’une puissance de taille intermédiaire qui se remet d’un effondrement passé et qui commence de nouveau de compter dans les affaires du monde, sans pour autant être l’égal (à part en matière nucléaire) des géants installés à Washington ou Pékin. Au-delà de son titre à la soviétique, la dépêche de TASS est paradigmatique de cette situation russe. En 2020, Moscou devrait mettre sur cale deux nouveaux sous-marins nucléaires d’attaque de classe Yasen, trois sous-marins à propulsion conventionnelle de classe Kilo-M et Lada, deux nouvelles frégates de classe Admiral Gorchkov et deux porte-hélicoptères qui viendront en lieu et place des Mistral français finalement vendus à l’Egypte. Le reste des 22 bâtiments sera sans doute composé de petits navires lance-missiles, de corvettes et de navires de soutien. Tous ces navires qui entreront en service entre 2025 et 2030 dessinent les contours d’une marine qui, encore une fois, ne sera ni l’US Navy, ni la PLAN (Chine), mais qui se situera, par ses capacités, à un niveau au moins égal voire supérieur par certains aspects aux grandes marines européennes (France, Royaume-Uni, Italie) et asiatiques (Inde, Japon, Corée du Sud), avec une dimension davantage défensive (ce qui était déjà le cas sous l’URSS). Des capacités importantes qu’il faut néanmoins, en pratique, relativiser en raison d’un désavantage géographique structurel : il y a moins une marine russe que quatre (flottes du Nord, du Pacifique, de la mer Noire, de la mer Baltique), voire cinq (avec la flottille de la Caspienne), éloignées les unes des autres de plusieurs milliers de kilomètres. De ce point de vue là, l’ouverture de la route du Nord, en Arctique, est un élément stratégique qui réduit ce problème de l’éparpillement géographique des VMF (rappelons-nous lors de la guerre russo-japonaise de 1905 de l’écrasement de la flotte du Pacifique, qui n’a pu recevoir de renforts à temps). Mais ceci est un autre sujet (qu’il faut néanmoins conserver à l’esprit).

Sous-marin nucléaire de classe « Boreï ».

Ces chiffres de TASS reflètent donc une réelle montée en puissance (incomparable avec celle de la Chine qui construit tous les quatre ans l’équivalent de la Marine française) mais sont en réalité très logiques. Il faut pour les comprendre disposer du contexte de ces trente dernières années. De 1991 jusqu’au début des années 2010, la marine russe n’a construit quasiment aucun navire (elle en a exporté en revanche), se limitant à achever la construction de quelques coques mises sur cale à la fin de la Guerre froide (des sous-marins notamment, mais aussi une frégate, quelques destroyers et un croiseur nucléaire). Pour le coup, faute de moyens pour être entretenue, la Marine russe a commencé littéralement à «tomber en morceaux» pour reprendre l’expression de War is Boring. A la fin des années 2000 cependant, Vladimir Poutine a lancé un ambitieux plan de modernisation des VMF qui s’est matérialisé dans le plan d’armement 2011-2020, accordant une place prépondérante à la marine, pourtant historiquement parente pauvre des forces armées russes. Les ambitions étaient grandes avec plusieurs projets-phares, notamment :

  • Un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SSBN) Boreï assurant la dissuasion ;
  • Un sous-marin nucléaire lanceur de missiles de croisière (SSGN) Yasen et un sous-marin conventionnel (SSK) Lada pour la sous-marinade d’attaque ;
  • Une frégate multimissions ultramoderne Admiral Gorchkov (un peu l’équivalent de nos FREMM, mais mieux armée encore) ;
  • Une frégate moins sophistiquée Admiral Grigorovitch pour patienter avant l’arrivée des Gorchkov.

Petit navire lance-missile de classe « Buyan-M ».

Non seulement les ambitions de ce plan étaient beaucoup trop élevées eu égard aux dysfonctionnements structurels des chantiers navals russes (corruption et retards endémiques, qualité de fabrication défaillante, problèmes de sécurité, incendies, etc.), mais, dès 2014, les sanctions occidentales et la rupture des relations avec l’Ukraine (dont l’industrie navale fournissait de nombreuses pièces à la Russie, dont les turbines à gaz pour la propulsion des grands navires de surface) ont achevé d’enterrer sa réalisation. A ce jour, seuls 3 Boreï ont été mis en service (5 autres sont en construction), 1 Yasen (6 autres en construction), 1 Lada (3 en construction), 1 Gorchkov (5 autres en construction), 3 Grigorovitch (1 en construction, son avenir au sein de la marine russe étant incertain).

Faute de parvenir à renouveler sa flotte, c’est à un rude vide capacitaire que la marine russe risquait de se voir confrontée. Pour le pallier, les Russes ont suivi trois directions :

  • La modernisation plus ou moins profonde de certains grands navires et de sous-marins nucléaires soviétiques permet à Moscou de conserver une présence océanique minimale et d’assurer la composante navale de sa dissuasion nucléaire. Ce programme de modernisation est beaucoup moins avancé que prévu, mais devrait permettre à la Russie, d’ici la fin des années 2020, de conserver une dizaine de croiseurs et destroyers, une trentaine de sous-marins nucléaires (toutes catégories confondues). Ces navires seront néanmoins très anciens. Certains d’entre eux approcheront du demi-siècle en 2030.
  • La construction d’une flotte de petits navires lance-missiles permet à Moscou de protéger son littoral et même de développer beaucoup plus en profondeur une dissuasion conventionnelle inédite. Ces navires, dont beaucoup font moins de 1 000 tonnes de déplacement, sont en effet équipés des nouveaux missiles de croisière Kalibr, dont la version destinée aux frappes terrestres dispose d’une portée de 2 000 km (équivalent du Tomahawk américain, i.e.). Ce sont ces petits navires qui, depuis la mer Caspienne puis depuis la mer Méditerranée, ont frappé la Syrie dès 2015, faisant entrer la Russie dans le tout petit club des puissances ayant utilisé au combat des missiles de croisière mer-sol (historiquement les Etats-Unis, plus la France depuis 2017 avec des résultats… mitigés du fait des brouillages russes contre nos FREMM). Cette stratégie de «mosquito fleet» et de «kalibrisation» (formules utilisées par l’historien Igor Delanoe) a largement porté ses fruits. Depuis 2012, la Russie a mis en service 8 corvettes «kalibrisées», mais 18 sont par ailleurs en construction (soit un total de 26). Deux projets sont concernés, les Buyan-M (950 t) et les Ouragan (800 t), chaque navire emportant 8 missiles Kalibr dans des systèmes de lancement vertical en silos (VLS en anglais). Ajoutons la mise en service de 2 patrouilleurs hauturiers Bikov (4 en construction) qui peuvent emporter des Kalibr dans des conteneurs amovibles, ainsi que de 6 corvettes Steregutschiy (6 en construction, dont deux «kalibrisées»), navires de plus fort tonnage (qu’on qualifierait de frégates légères dans la classification OTAN) destinés à la lutte anti-sous-marine.
  • Pour compenser les retards du SSK Lada, Moscou reprend la production de Kilo (sous-marin conventionnel soviétique de la fin de la Guerre froide, surnommé «trou noir» dans l’OTAN pour son silence), mais dans une version modernisée. Les 6 Kilo-M mis en service depuis 2014 (6 autres sont en construction) peuvent emporter des Kalibr, aussi utilisés en Syrie par cette voie sous-marine.

Pour la Russie, la fabrication de ces petites corvettes et de ces sous-marins, ainsi que la réussite du processus de «kalibrisation» compensent en partie un bilan global très mitigé. Faut-il néanmoins conclure que cette stratégie minimaliste va immanquablement conduire les VMF à devenir une «green fleet», autrement dit à délaisser la haute mer pour se cantonner aux littoraux ? Le nouveau plan d’armements 2020-2027, qui accorde une moindre place à la marine et privilégie les forces terrestres et aériennes, peut le laisser penser.

Projet de porte-hélicoptères « Lavina ».

Pourtant, les annonces concernant les mises sur cale en 2020, ainsi que celles déjà effectuées en 2019 montrent qu’il n’en est rien, et que la Russie ne se contentera probablement pas d’une «mosquito fleet» surarmée à l’avenir. Car, les années passant, les projets lancés à la fin des années 2000 semblent enfin se concrétiser et arriver à maturité. Autrement dit, même si le nouveau plan d’armements est moins généreux, ce sont les fruits du précédent qui seront récoltés ces prochaines années. C’est le cas des projets de sous-marins Boreï et Yasen (dont des versions modernisées vont entrer en service en 2020), des frégates Gorchkov (le problème de propulsion étant bientôt résolu avec la fabrication de turbines indigènes) et l’apparition de grands navires amphibies porte-hélicoptères qui devraient eux aussi donner un autre visage à la marine russe. En pratique, voici un tableau représentant les navires qui devraient être en service ou en construction en 2020 et qui montre que les VMF montent en gamme, mais avec un décalage d’une dizaine d’années par rapport à ce qu’espéraient les Russes à la fin des années 2000.

Corvette de classe « Derzkiy ».

Nota bene : les catégories pour qualifier les navires ne sont pas celles des Russes, mais plutôt celles qui ont cours dans les pays de l’OTAN. Les Russes considèrent par exemple les Derzkiy (ultime évolution des Steregushchiy) comme de simples corvettes, ce qui est trompeur à la fois au regard de leur déplacement relativement important (3.400 t) et de leur caractère multimissions (missiles Kalibr, système antiaérien de courte à longue portée Poliment-Redut, système anti-sous-marin Paket-NK, etc.). Nous les qualifions donc de «frégates», d’autant que les Russes ont annoncé qu’elles avaient pour mission de remplacer les frégates Grigorovitch. De même, les «petits navires lance-missiles» sont ici qualifiés de corvettes.

 

Type Classe Déplacement En service En construction
Sous-marins nucléaires lanceurs d’engins Boreï 24.000 t 4 4
Sous-marins nucléaires lanceurs de missiles de croisière Yasen 14.000 t 2 7
Sous-marins d’attaque conventionnels Kilo-M 4.000 t 8 4
Sous-marins d’attaque conventionnels Lada 3.000 t 1 3
Porte-hélicoptères Lavina 15.000 t (?) 0 2
Grand navire de débarquement Ivan Gren-M 9.000 t (?) 0 2
Grand navire de débarquement Ivan Gren 6.000 t 2 0
Patrouilleur brise-glace Papanin 6.000 t 0 2
Frégates Gorchkov 5.400 t 2 6
Frégates Grigorovitch 4.000 t 3 0 (1 ?)
Frégates Derzkiy 3.400 t 0 2
Frégates légères Gremyashchiy 2.500 t 1 1
Frégates légères Steregushchiy 2.200 t 7 3
Frégates légères Gepard 2.000 t 2 0
Patrouilleur hauturier Bikov 1.300 t 3 3
Corvettes Buyan-M 950 t 8 4
Corvettes Ouragan 800 t 3 12
TOTAL SOUS-MARIN 33 (378.000 t) 15 (159.000 t) 18 (219.000 t)
TOTAL SURFACE 66 (196.200 t) 31 (70.600 t) 35 (125.600 t)
TOTAL VMF 99 (574.200 t) 44 (225.600 t) 54 (348.600 t)

On voit ainsi se dessiner une marine moderne comprenant plus d’une trentaine de sous-marins (dont la moitié nucléaires), d’une demi-douzaine de navires-amphibie, d’une petite trentaine de frégates et frégates légères, d’une grosse trentaine de patrouilleurs et corvettes.

Croiseur de classe « Slava ».

A titre de comparaison, une marine comme la française ou la britannique comprend généralement : 4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, 6/7 sous-marins nucléaires d’attaque, 1/2 porte-avions ou porte-aéronefs, 3/4 navires-amphibie, 15 frégates de premier rang.

Par où l’on voit que la marine russe, si elle n’est plus la marine soviétique de l’amiral Gorchkov, ne tombe pas pour autant en morceaux à moyen terme, à condition de ne pas omettre de considérer que la Russie n’est ni la Chine ni les Etats-Unis. Le tableau ci-dessus dessine les traits d’une flotte puissante, marquée par une vocation d’abord défensive, avec des forces de projection moins développées que celles des marines occidentales, mais une sous-marinade beaucoup plus importante. Sans compter la «kalibrisation» qui, sans donner à la marine russe une capacité de projection, lui assure en revanche une certaine profondeur stratégique.

Il ne faut pas oublier, enfin, que ces navires ne seront pas les seuls bâtiments de la marine russe au cours de la décennie 2020 : comme nous l’écrivions plus haut, il faut ajouter à ces navires modernes un certain nombre de bâtiments mis en service dans les années 1980/1990 et qui seront encore en service malgré leur grand âge :

  • Quelques sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SSBN) Delta-IV le temps que les 10 Boreï entrent en service ;
  • Une dizaine de sous-marins nucléaires d’attaque (SSN) de classe Akula et lanceurs de missiles de croisière (SSGN) de classe Oscar II qui doivent subir une modernisation plus ou moins approfondie ces prochaines années ;
  • 4/5 croiseurs (2 nucléaires Kirov profondément modernisés et 2/3 Slava) ;
  • 4/8 destroyers Oudaloï qui forment actuellement le cœur de la flotte hauturière russe et qui sont/seront «kalibrisés» lors de leur refonte ;
  • Plusieurs dizaines de corvettes et petits navires lance-missiles (Grisha, NanouchkaTarantul, Parchim), dont certains sont actuellement en modernisation ;
  • Au moins une dizaine de grands navires de débarquement de classe Ropucha.

Destroyer de classe « Oudaloï-2 ».

Des nouveaux navires mis sur cale au cours des années 2020 viendront progressivement remplacer ces navires au style suranné (mais à l’armement souvent encore pléthorique). On peut penser au projet d’ores et déjà annoncé de Super-Gorchkov, une évolution des frégates qui verraient leur déplacement passer de 5.400 t à 8.000 t, ce qui en ferait des destroyers multimissions aptes à remplacer les destroyers Oudaloï voire les croiseurs Slava. Les nouvelles Gorchkov emportant déjà 24 Kalibr, des Super-Gorchkov pourraient disposer du double, soit 48 (à titre de comparaison, les FREMM françaises peuvent tirer 16 missiles de croisière navals). Les Russes évoquent aussi un ambitieux projet de destroyer nucléaire Lider/Primakov. Un monstre de 15.000 à 20.000 t dont on ne voit guère l’utilité… à part se confronter aux Américains (et leur Zumwalt de 18.000 t) et aux Chinois (et leur Type 055 de 13.000 t).

Porte-aéronefs « Admiral Kouznetsov ».

Last but not least, l’unique porte-aéronefs russe, l’Admiral Kouznetsov, est en cours de modernisation (qui se poursuit malgré un tragique événement, puisque la cale sèche flottante dans laquelle il se trouvait a…coulé au chantier n°35 de Mourmansk). Mis en service en 1990, ce navire à l’histoire mouvementée (défaillance de propulsion, perte de plusieurs avions, dont 2 en Syrie) devrait paradoxalement trouver son plein potentiel à plus de trente ans d’âge. Pour l’aéronavale russe, ce sera loin d’être la panacée : le Kouznetsov est un porte-aéronefs à tremplin (STOBAR en anglais) et à propulsion conventionnelle qui ne propose pas les performances d’un Charles-de-Gaulle à catapultes (CATOBAR) et à propulsion nucléaire. Mais, au moins, le navire devrait présenter un état opérationnel acceptable tandis que sa chasse embarquée aura été renforcée (modernisation des Soukhoï Su-33 et ajout des MiG-29K). Il permettra aux marins et pilotes russes de conserver leurs compétences et leur expérience aéronavales, un savoir qui peut facilement se perdre. En attendant la construction d’un nouveau porte-avions… les dépêches deTASS sont nombreuses à en parler, mais avec les Russes, il faut savoir attendre et se méfier de certaines annonces.

* Passionné par les questions géopolitiques et de défense, diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l’Université Paris-Sorbonne, Alexis Feertchak est journaliste au Figaro, fondateur du journal iPhilo et membre fondateur de Geopragma. 

POUR ALLER PLUS LOIN

C. Galactéros : En finir avec le néo-conservatisme

Le Billet du lundi de Geopragma, par Caroline Galactéros*

 

Et si c’était vrai ? Un souffle d’air frais balaie enfin les couloirs de la Maison blanche et fait s’envoler les miasmes d’une pensée rancie et dangereuse … John Bolton, le furibard Conseiller à la sécurité nationale américain, l’homme qui précipita l’Irak dans l’horreur en 2003 et veut aujourd’hui bombarder l’Iran, le Venezuela et la Corée du Nord récalcitrants aux oukases de son « Indispensable nation », vient d’être remercié par Donald Trump après un an de bons et déloyaux services. Mais va-t-il cesser de nuire ? Il est à craindre que non. Et comment neutraliser tous les autres spécimen de cette engeance délétère pour la paix du monde ?  

 

 

Pour l’heure, il ne faut pas bouder notre plaisir. Donald Trump le pragmatique semble enfin en position, après le retentissant « pschitt » du Russia-gate qui visait sa chute, de desserrer l’étreinte mortelle des neo-conservateurs forcenés qui veulent pour le bien du monde le mettre à feu et à sang.  Israël n’a pas attendu pour réagir à cette très mauvaise nouvelle : Benyamin Netanyahu en campagne promet ni plus ni moins que la mise en place officielle d’un apartheid avec l’imposition de la « souveraineté » israélienne sur la vallée du Jourdain et la partie nord de la Mer morte… Le spectre de la guerre insiste.

 

Pour la France et sa place dans le monde, qui sont ce qui m’importent au-delà de tout, la grande question est : Cette onde de choc inespérée va-t-elle toucher de sa grâce le quai d’Orsay et ses propres dinosaures néocons embusqués ? Peut-on établir un lien entre cet évènement étasunien et l’inflexion sensible que notre président, en France, semble lui aussi décidé à imposer à son administration et à son ministre des affaires étrangères qui, après la sinistre ère diplomatique Fabius, avait repris le flambeau du déni de réalité et du cynisme sous masque moralisateur ? Sortir du rang se paie cher et la route sera sans doute aussi longue que salutaire. Mais Emmanuel Macron parait a minima avoir pris la mesure du risque, pour lui et notre pays, de piétiner interminablement dans l’antichambre du « leadership européen » revendiqué à coups de brio sémantique, sans jamais passer à l’acte. Après avoir publiquement tancé le corps diplomatique lors de la conférence des Ambassadeurs, pour son indulgence voire sa complaisance envers les injonctions de « l’Etat profond » tapi dans les replis de notre appareil national d’évaluation et décision, il a contraint son ministre à évoquer depuis Moscou le « nouvel agenda de confiance et de sécurité franco-russe » seul à même d’enrayer la dérive de Moscou vers Pékin. La tension et la défiance ne rapportent rien. Mieux vaut tard que jamais. Paris montre enfin une disponibilité à débloquer le dossier ukrainien, verrou d’une levée des sanctions. Même si les Polonais et les Baltes grimpent aux rideaux. On admet aussi, ne serait-ce qu’en creux, que la Crimée est et restera russe. La provocation européenne de Maidan, sur ordre de Washington, ne laissait d’autre choix à Moscou que de sécuriser ses accès militaires et ses populations russophones. 

Et maintenant ? Il faut transformer l’essai, aller plus vite et plus loin évidemment, pour imprimer une inflexion durable à même de structurer un partenariat stratégique entre Paris et Moscou.  Si l’on attend encore en effet, le levier des sanctions sera tout à fait démonétisé et leur levée ne nous rapportera plus rien sur les dossiers qui nous intéressent et où nous avons besoin des Russes pour reprendre vraiment pied : la Syrie, l’Iran et même le Donbass. Car le nouveau président ukrainien parait moins inféodé à Washington. Et Moscou avance implacablement en Syrie dans la réduction des ultimes abcès djihadistes. 

Il faut donc prier, mais surtout agir pour que faiblisse l’influence des néoconservateurs qui nuisent à la paix du monde. Et rester très vigilants. In cauda venenum. Les réseaux internationaux de ce courant nocif sont bien vivants et toujours placés au cœur des appareils d’évaluation, d’orientation et de décision diplomatique, politique et stratégique occidentaux. Si la France a vraiment décidé de réfléchir enfin seule, comme une grande, au rôle qui doit être le sien dans le monde, et de ne plus obéir aveuglément à toutes les injonctions washingtoniennes, il est de notre intérêt national de retrouver une place singulière en promouvant une ligne réaliste et innovante sur les dossiers de crise en cours. Pour cela, il est vital de ne plus perdre de temps et de contourner, à défaut de pouvoir les neutraliser, ces retardateurs d’innovation stratégique. 

Emmanuel Macron et Vladimir Poutine, en pragmatiques, ont décidé de faire court et efficace. Ils viennent de désigner deux missi dominici nantis d’équipes restreintes et de moyens, pour conduire ce dialogue bilatéral direct indispensable. Habile subterfuge. Même si côté russe, il parait impensable de devoir en passer par là pour se faire obéir.

 

Monsieur le président, vous devez suivre votre instinct stratégique, consolider les percées biarrote et moscovite, neutraliser les tenants de l’immobilisme qui au Département comme au sein des autres organismes civilo-militaires, nuisent à votre influence et à votre crédibilité. Sur la nouvelle scène du monde, la cohérence d’une vision et la fiabilité d’une parole comptent plus que jamais. Bien des espoirs vous sont encore permis et nous sommes nombreux à attendre depuis des années, cette salutaire révolution stratégique. Ceux qui l’entravent encore, par ignorance, conviction ou intérêt, doivent de gré ou de force, se mettre en ordre de bataille et vous aider à changer les choses. Pour cela il leur faut faire leur mue intellectuelle, quitter leurs œillères atlantistes et leur défaitisme structurel masqué par un européisme de façade, et recouvrir la vue sur ce que doit être le destin de la France en Europe : celui d’un solide et vaste pont d’intelligence entre Etats-Unis, Russie et Chine.

 

*Caroline Galactéros, présidente de Geopragma. Article rédigé le 11 septembre 2019.

 

C. Galactéros : Amazonie, Iran, GAFA… Macron fait du bruit pour masquer son impuissance

Le 27/08/2019 chez Marianne.net, par Caroline Galactéros*

 

Dossier Iranien, taxe GAFA, affaire amazonienne… A regarder dans le détail ces sujets, le Président Macron n’a pas beaucoup bougé les lignes. Dommage.

C. Galactéros : « Isoler la Russie pour complaire à notre grand allié était un calcul stupide »

Entretien publié le 19 août 2019, propos de Caroline Galactéros recueillis par Hadrien Désuin.

 

Après l’absence de Vladimir Poutine lors du 75e anniversaire en Normandie, Emmanuel Macron souhaite se rattraper et relancer le processus de Minsk, pour régler la question du Donbass à Brégançon avant le G7 de Biarritz. Cette ambition française vous paraît-elle crédible ?

 

Évidemment non. J’aimerais tant croire que notre président a pris conscience qu’il lui fallait urgemment s’affranchir des réseaux néoconservateurs qui noyautent son administration (comme d’ailleurs celle de Donald Trump) et voient en la Russie à jamais une ennemie de l’Europe. Cette vision fossilisée, téléguidée depuis Washington, a l’avantage d’empêcher l’UE de se rapprocher de Moscou, et donc celui de la garder stratégiquement mineure et sous contrôle atlantique exclusif. Malheureusement, certaines récentes nominations importantes dans l’appareil diplomatique et d’évaluation stratégique national ne font guère espérer d’aggiornamento stratégique du président. Le prisonnier de l’Élysée et celui de la Maison Blanche sont encore très loin de fomenter leur « grande évasion »…

La question du Donbass est simple. C’est un abcès purulent que Vladimir Poutine conserve sous le coude pour rendre impossible l’adhésion de l’Ukraine à l’UE, marchepied de celle à l’OTAN. Après les diverses vagues d’élargissement de l’Alliance, qui ont fait disparaître le glacis protecteur russe, cette absorption de l’Ukraine par l’OTAN est une ligne rouge non négociable pour Moscou car elle mettrait les forces de l’Alliance au contact immédiat de celles de la Russie. Pour « régler la question du Donbass », il faut donc en premier lieu que Kiev respecte les Accords de Minsk, et surtout que Moscou obtienne un accord écrit des États-Unis s’engageant à ce que l’Ukraine demeure une zone tampon stratégiquement neutre et ne soit jamais plus incitée ni évidemment admise à entrer dans l’OTAN. Si Paris était capable d’obtenir cela, alors notre étoile brillerait à jamais dans le ciel russe et au-delà, dans tout l’empire européen. Et nous exercerions alors un leadership de fait. Nous en sommes loin. Washington continue de provoquer Moscou et Paris se tait. Le dernier sommet de l’Alliance lui a permis de faire réaffirmer par son secrétaire général, son intention d’accueillir en son sein l’Ukraine et la Géorgie

 

Les relations franco-américaines semblent dans l’impasse, est-ce par dépit ou opportunisme que la France se tourne vers le vieil allié russe ? 

 

La France n’a toujours pas compris – et semble même ne pas pouvoir comprendre – qu’il existe une différence structurelle d’intérêts entre Washington et l’Union européenne. Notre allégeance politique et stratégique est profonde, mais elle est basée sur une convergence d’intérêts fantasmée. Sous Trump, qui nous tient « rênes courtes » et clame sans ambages son mépris, nous nous sentons orphelins d’une tutelle qui jusque-là prenait des gants et nous permettait d’obéir… en sauvant la face, dans des rodomontades militaires ou déclaratoires. Mais en fait, dès 2013, avec Obama et sa fameuse « ligne rouge » en Syrie, la messe était dite. Mais alors, redoublant de servilité, nous n’eûmes aucun sursaut d’orgueil salvateur.  Rien n’a vraiment changé à Paris. C’est là le drame. Car le reste du monde, lui, bouge à grande vitesse. Je crains que notre président, malgré ses envolées lyriques, n’ait pas vraiment de conscience de ce qu’est notre histoire avec la Russie à travers les siècles, ni aucune vision stratégique structurée. Il ne vit pas la France dans sa chair ou son cœur, et les mots ne suffisent pas à incarner une volonté. Il se veut le leader autoproclamé d’une Europe renaissante, mais il n’en appréhende pas les conditions.

Pour se rapprocher de Moscou (comme d’ailleurs de Téhéran), il faut que Paris redevienne une puissance crédible et fiable, sur la parole de laquelle l’on peut compter, qui soit mentalement indépendante, libre, souveraine. Bref, il nous faut tout simplement cesser de nos payer de mots et quitter notre statut de proxy américain. Là encore, nous en sommes loin. Depuis Nicolas Sarkozy avec la Libye, puis François Hollande avec Maidan et les Mistral, la France n’est malheureusement plus jugée autonome, encore moins indépendante stratégiquement. Sa signature n’a plus de poids. Sa vision du monde, celle de sa place en son sein, en respect de ses intérêts et valeurs propres, est introuvable. En Syrie, son ahurissant jeu de déstabilisation d’un Etat souverain et de soutien à l’engeance terroriste la pire, qui pourtant la frappe sur son territoire national et mine son unité, l’a profondément décrédibilisée. Notre politique étrangère est a-historique, schizophrène et suicidaire.

 

À quelles conditions la Russie pourrait-elle entendre la position française en Iran et en Syrie ? 

 

Washington veut casser l’axe russo-iranien et se sert de Paris pour cela. À l’inverse de nous, Vladimir Poutine est tout sauf un idéologue. C’est un pragmatique. Sur la question syrienne, la France s’est malheureusement laissée piéger dans le jeu américain du regime change, à mille lieues de toute perspective démocratique. Sur le dossier iranien, elle s’est alignée sur le bellicisme de Washington, renonçant rapidement à son intransigeance initiale, après la sortie des USA du JCPOA, et se montrant incapable de faire marcher le mécanisme INSTEX qui devait permettre de contrer l’extraterritorialité du droit américain. Des salves de sanctions qui cherchaient à étouffer l’économie iranienne, à geler toute concurrence et à provoquer une crise politique et sociale pour déstabiliser la République islamique. Puis nous avons commencé à dire, singeant Washington, qu’il faudrait étendre le spectre de l’Accord aux questions balistiques ou bien en imaginer un autre…. Bref, nous nous sommes « couchés ». Aujourd’hui, au lieu de dire une fois pour toutes que Paris resterait aux côtés de Téhéran dans le JCPOA sans demander sa renégociation ou son extension pour obéir à Washington et Tel Aviv, nous osons demander à Téhéran, au nom de « la désescalade », de respecter l’Accord alors que c’est Washington qui l’a mis en pièces. C’est le monde à l’envers. Qu’espère-t-on gagner en termes de crédibilité par une telle attitude ? C’est aux USA et non à l’Iran de respecter le JCPOA ! Les déclarations récentes de notre ministre des affaires étrangères critiquant Téhéran pour sa menace de ne plus respecter l’Accord, sont à cet égard sidérantes et typiques d’une inversion des torts et de la manipulation du réel qui caractérise depuis trop longtemps notre diplomatie prétendument morale.

Notre leadership est flottant, et la conscience de nos intérêts nationaux aussi. C’est le grand paradoxe d’une présidence appuyée sur la technocratie, mais qui casse méthodiquement les outils du régalien et l’autorité de l’Etat… Toute « légitimiste » que je sois politiquement, décidée à espérer de celui, quel qu’il soit, auquel l’insigne honneur est donné de gouverner notre patrie, j’en viens à me demander si notre président croit seulement à la Nation, à la France en tant qu’entité historique et culturelle propre, ou s’il ne croit pas plutôt que le progrès(sisme) consiste à effacer, au gré des accords multilatéraux et des renoncements de souveraineté et d’autorité, les derniers instruments concrets et symboliques de notre indépendance. Le Pacte de Marrakech et le Traité d’Aix la Chapelle sont de tristes exemples de ces abandons en catimini masqués par de grandes pompes.

Pour revenir aux conditions auxquelles Moscou pourrait voir quelque intérêt à nous faire revenir dans les dossiers syrien et iranien – dont nous a sortis notre approche moralisante et cynique à la fois – même si Vladimir Poutine et ses porte-voix affichent un crâne mépris pour les sanctions, il me semble évident que seule leur levée serait un signe sérieux et tangible d’une reprise d’autonomie de l’Europe et de la France par rapport à l’Amérique. Il suffirait à Paris de le comprendre, de le vouloir et de le décider. L’opposition d’un seul membre de l’UE suffit à empêcher leur reconduction. Oser désobéir et tenir. Ce serait là un grand coup donné dans la fourmilière de nos inconséquences collectives et une véritable révolution stratégique pour l’Europe, son premier pas dans le monde des adultes, sans brassards, sans bouée, sans harnais ! Sans laisse en somme. Qu’attendons-nous ? Que pouvons-nous encore perdre après nos fleurons industriels, notre honneur et notre âme ? Notre pusillanimité devient vraiment insupportable.

 

La question de la Crimée et la répression de l’opposition sont des points d’inquiétude pour le quai d’Orsay. Cela peut-il empêcher la France de stopper l’engrenage des sanctions économiques ?

 

Le Quai d’Orsay, et ceux qui malheureusement le contrôlent et prennent la Russie de Poutine pour l’URSS de Staline, mentalement sclérosés et fossilisés pour ne pas à avoir à réfléchir autrement que comme des chiens de Pavlov, cherchent sans arrêt de nouvelles revendications et exigences à présenter à Moscou (contre naturellement aucune concession ni ouverture de notre part). Ils font mine d’ignorer l’évidence : c’est à nous de faire un pas vers la Russie et de lever les sanctions. Car s’agissant de la Crimée, chacun sait qu’il n’y a rien à faire ni à espérer. Nous avons joué et monté (a minima cautionné pour la France) un coup d’Etat en Ukraine…. et nous avons perdu, un peu comme en Syrie.  Avec Maidan, nous avons servi sur un plateau d’argent à Moscou l’occasion de reprendre la Crimée, indument octroyée à l’Ukraine par Khroutchev l’Ukrainien en 1954. Quant à la répression de l’opposition en Russie, malheureusement nous récoltons ici aussi la monnaie de notre indécrottable politique d’ostracisation. Vladimir Poutine est de plus en plus prisonnier des courants conservateurs et essaie de tenir la barre au mieux, mais il doit parfois donner des gages et ne contrôle pas tout, loin s’en faut. La libération du banquier Delpal, très probablement emprisonné malgré le Kremlin, est un signe très positif du fait que le Président russe parvient en ce moment à desserrer un peu les entraves qui contraignent sa marge de manœuvre. Nous perdons un temps précieux à ne pas l’aider. Qui viendra après lui ? Peut-être un véritable autocrate, bien moins fin et anti-européen.

Isoler la Russie pour complaire à notre Grand allié était un calcul stupide. Non seulement cela l’a poussée vers Pékin par dépit puis nécessité, mais cela laisse l’Europe désarmée, prise en tenaille entre une Amérique plus léonine que jamais, et une Chine qui ambitionne de plus en plus ouvertement le dépècement progressif du Vieux continent et la domination de l’Eurasie. Ne pas admettre que, dans cet angoissant scénario, la Russie était notre atout maître, et accepter de nous laisser isoler comme nous l’impose Washington, est une faute stratégique majeure, dont nos politiques, toutes tendances confondues depuis au moins 20 ans et la « Guerre du Kossovo », portent la lourde responsabilité. Je suis pour que la France, sans plus attendre, repense de fond en comble sa politique étrangère et de défense. Elle doit la structurer autour d’une posture gaullienne réaliste et humaine, qui seule pourra lui redonner sa stature et son poids, au lieu de dissoudre sa chair historique, politique et éthique dans les vapeurs absconses du panurgisme multiculturel occidental. De ce point de vue, la geste présidentielle, à Brégançon comme auparavant à Versailles, peut être bien utile. Mais à la seule condition qu’elle s’inscrive dans une vision et une volonté claires, appuyées sur une évaluation lucide, pragmatique jalouse et stricte de nos intérêts nationaux. Sinon, les « pas de deux », réussis ou manqués avec tel ou tel, se réduiront à de la communication politique, et même à une comédie triste : celle de notre abaissement consenti dans l’apparat et le lustre déclinants d’une grande nation. Alors, le remède se révèlera pire encore que le mal, et nul chef d’Etat ne s’y trompera plus. Vladimir Poutine moins que tout autre.

 

Source : https://lincorrect.org/caroline-galacteros-isoler-la-russie-pour-complaire-a-notre-grand-allie-etait-un-calcul-stupide/

C. Galactéros : « Se rapprocher de la Russie n’a jamais été aussi urgent pour la survie de l’Europe »

Par Caroline Galactéros, le 06/08/2019* 

 

A l’heure où j’écris ces lignes, depuis le sud d’une Europe étourdie de torpeur estivale telle l’insouciante cigale de la fable, un calme étrange semble régner sur les grandes affaires du monde. Un silence inquiétant aussi, comme celui qui précède l’orage en montagne ou le tsunami en mer. En matière de guerre comme de paix, le silence est toujours un leurre. Il se passe en fait tant de choses « à bas bruit » qui devraient mobiliser les chancelleries occidentales et leur faire élaborer des politiques nouvelles, ne serait-ce même que de simples « éléments de langage » disruptifs.

Le nouveau partage du monde n’est pas une césure infranchissable. L’approfondissement du discrédit moral et politique des États-Unis, notamment depuis l’arrivée de Donald Trump, président grandement sous-estimé mais jugé imprévisible et changeant souvent de pied, pousse les acteurs de deuxième rang, pour survivre en dessous du nouveau duo de tête sino-américain, à ne plus mettre tous leurs œufs dans le même panier, tandis que Washington détruit méthodiquement tous les mécanismes et instruments multilatéraux de dialogue.

 

RÉÉQUILIBRAGE MONDIAL

 

La crise du détroit d’Ormuz creuse les fractures attendues, comme celle qui oppose les Etats-Unis, Israël et l’Arabie saoudite à l’Iran secondé par Moscou et Ankara sous le regard gourmand de Pékin. Elle révèle aussi l’approfondissement de rapprochements plus insolites, tel celui de Moscou et de Ryad, chaque jour plus visible en Syrie au grand dam de Washington. En témoigne, outre leur rapprochement pour maintenir les cours du pétrole, l’amorce d’une coopération militaire entre les deux pays avec des achats de S400 par Ryad (comme d’ailleurs par Ankara dont l’opportunisme ne connait plus de limites). Ryad achètera aussi aux Chinois des technologies de missiles et des drones.

Quant aux Émirats arabes unis, ils ont annoncé au salon IDEX 2019, des acquisitions d’armements divers à la Russie pour 5,4 milliards de dollars et notamment de systèmes anti-aériens Pantsir-ME. Les enchères montent. Autre signe de ce « rééquilibrage », le récent jeu de chaises musicales au sein des services syriens de sécurité, sous la pression de Moscou, au profit de personnalités sunnites adoubées par Ryad, contre l’influence iranienne jusque-là dominante. Même le Hezbollah prendrait quelques ordres à Moscou désormais. De là à penser que la Russie mènera pour longtemps la danse en Syrie, mais souhaite néanmoins favoriser un règlement politique ayant l’imprimatur discret de Washington, Ryad et Tel Aviv – et donc défavorable au clan Assad (le bras-droit du frère de Bachar el-Assad, Maher, putatif remplaçant, vient d’être arrêté) et à son tuteur iranien – il n’y a qu’un pas…

Ce qui ne veut pas dire que Moscou laisse tomber Téhéran. Elle s’en sert pour optimiser son positionnement entre Washington et Pékin. La Russie vient d’annoncer de prochaines manœuvres militaires conjointes. L’Iran, étouffé de sanctions, ne peut évidemment tolérer d’être empêché de livrer même de toutes petites quantités de brut qui assurent la survie politique du régime et la paix sociale. La République islamique a donc répliqué à l’arraisonnement par les Britanniques – à la demande de Washington – du Grace One près de Gibraltar le 4 juillet dernier (pétrolier transportant du pétrole brut léger) et prend la main : saisie le 13 juillet, du pétrolier MT-RIAH puis, le 19 juillet, du britannique Stena Impero…. et enfin le 4 août, par celle d’un troisième bâtiment.

 

IRAN/ÉTATS-UNIS : QUI A LA MAIN SUR QUI ?

 

Téhéran menace désormais d’interdire le Détroit d’Ormuz (un tiers du transit mondial d’hydrocarbures) dont elle partage la propriété avec Oman et les Émirats arabes unis (la passe étant par endroits trop étroite pour constituer des eaux internationales) et tolère l’usage international à certaines conditions par les seuls signataires de la Convention maritime internationale de 1982. Il est vrai que Washington met de l’huile sur le feu jour après jour et vient d’imposer illégalement de nouvelles sanctions à l’encontre du ministre des Affaires étrangères iranien Mohammad Javad Zarif- peut être l’ultime et plus compétent négociateur pouvant arrêter l’escalade – notamment pour entraver ses déplacements. Qui veut la paix ? Qui veut la guerre ? De provocations en enfantillages, certains dirigeants semblent avoir perdu tout sens de leurs responsabilités envers la paix mondiale. Car si le Détroit d’Ormuz venait à être véritablement interdit par Téhéran au passage des tankers, l’explosion du prix du brut qui s’ensuivrait serait très vite insupportable pour l’économie mondiale et une gigantesque récession surviendrait. En dépit des apparences, c’est donc l’Iran qui tient le sort des États-Unis et de l’économie occidentale entre ses mains.

La « pression maximale » crânement brandie comme un trophée par le président Trump à l’encontre de Téhéran s’exerce donc dans les deux sens. Cette folle politique de Washington qui prétend contraindre le pouvoir à élargir le spectre de l’accord sur le nucléaire de 2015 (attente parfaitement utopique ou trompeusement avancée pour provoquer un conflit) est un échec patent. Certes, Londres par la voix de son nouveau premier ministre Boris Johnson, dont le pedigree personnel dessine une possible et gravissime double allégeance, a choisi, as usual, « le Grand Large » comme en a témoigné l’arraisonnement du Grace One. L’Allemagne se montre quant à elle prudente, cherchant à ménager la chèvre et le chou et à profiter du manque de discernement de la France.

 

BIENTÔT UN YALTA 2.0 ?

 

Paris en effet, s’oppose (pour combien de temps) à une coalition pour garantir la circulation dans le détroit d’Ormuz que demande évidemment Washington, et essaie de s’accrocher à l’Accord moribond… après avoir commis l’insigne faute d’appeler à son extension aux questions balistiques pour complaire à Washington et Tel Aviv. Nous avons donc encore une fois joué, inconsciemment faut-il l’espérer, une partition américaine qui contrevient à tous nos intérêts et précipite la guerre.

Ce focus sur l’actualité internationale du moment ne fait que manifester l’ampleur des enjeux du Yalta 2.0 qui s’annonce. Mais « le Rideau de fer » de ce nouveau partage s’est déplacé vers l’Oural, à l’extrême est de l’Europe, et cette translation met clairement la Russie dans le camp de l‘Europe. En effet, si l’Oural sépare géographiquement l’Europe de l’Asie, à sa verticale se trouvent précisément les ex-républiques soviétiques d’Asie centrale, qui font toujours partie de la ceinture de sécurité de la Russie et sont désormais convoitées par la Chine. Or, si l’Eurasie est toujours au cœur des convoitises des grands acteurs (dont les États-Unis), il est une autre opposition que nous ne voyons pas alors qu’elle devrait pourtant focaliser notre capacité d’analyse stratégique et notre action diplomatique : c’est la rivalité montante entre la Chine et la Russie pour la domination économique et politique de l’Asie centrale et même du Caucase.

Les tracés nord (Chine-Kazakhstan-sud Russie-nord Caucase jusqu’en Mer noire sur le territoire russe) et centre (Ouzbékistan-Turkménistan-Iran-Turquie) des Nouvelles Routes de la Soie visent en effet à mettre sous dépendance économique progressive les « Stans », et donc, au prétexte de la lutte contre les Ouigours musulmans, à permettre à Pékin de disposer progressivement d’un levier de déstabilisation économique et sécuritaire important sur Moscou. L’influence est aussi (et souvent avant tout) faite de capacité de nuisance.

 

ET L’UNION EUROPÉENNE DANS TOUT CELA ?

 

En conséquence, « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural » – englobant la partie européenne de la Russie – n’a jamais été aussi nécessaire et urgente pour la sauvegarde de l’Union européenne, si cette dernière espère compter entre États-Unis et Chine et éviter le dépècement et la dévoration. Pourtant le rapprochement de l’Union européenne avec la Russie reste ignominieux, inconcevable, indéfendable à nos dirigeants piégés par une vision idéologique et faussée de leurs intérêts comme des nouveaux rapports de force du monde. C’est l’impensé, l’impensable, l’angle mort de la projection stratégique de l’Europe. Pour les élites et institutions européennes, la Russie – que l’on assimile toujours à l’URSS -, est par principe vouée aux Gémonies, l’Amérique idéalisée, le péril chinois minimisé, l’Inde ignorée, le Moyen-Orient déformé et l’Afrique sous-estimée. Les ravages de « la pensée magique » touchent malheureusement aussi la politique extérieure.

Pour entraver une dérive collective vers une nouvelle loi de la jungle internationale qui ne s’embarrassera même plus de gardes fous juridiques imparfaits, il est urgent de retrouver les bases d’une coexistence optimale entre les grands acteurs et ensembles régionaux. Urgent surtout de cesser de croire en la chimère d’un magistère moral occidental ou simplement européen qui a volé en éclats. Dans un saisissant paradoxe, le dogmatisme moralisateur ne passe plus la rampe et une révolution pragmatique et éthique de la pensée stratégique occidentale s’impose. La France peut encore en prendre la tête et entrer en cohérence avec elle-même pour se protéger, compter et convaincre.

 

*Caroline Galactéros, présidente de Geopragma 

Source : https://www.marianne.net/debattons/tribunes/une-vision-geopolitique-faussee-et-sterile-prive-l-europe-de-son-indispensbale

C. Galactéros : « Paris-Moscou : Pour une désobéissance salutaire »

Chronique Geopoly du 17 juin 2019, par Caroline Galactéros 

Au Courrier de Russie, ma « feuille de route » éditoriale est claire : offrir au lecteur des tribunes concernant les relations France-Russie à partir d’une perspective géopolitique sur les affaires du monde tel qu’il va…ou (ne va) pas. Jusqu’à présent, les thèmes se sont presque toujours naturellement imposés. Mais je faiblis et désespère. Que se passe-t-il dans les relations franco-russes ? Plus rien, niet, nada, nichts. Existent-elles seulement encore ?

Il me faut donc parler… de ce qui malheureusement ne se passe pas : de l’invitation primordiale et pourtant manquée de Paris pour que le président de Russie prenne part aux commémorations du 75e anniversaire du Débarquement de Normandie. L’Allemagne, elle, était conviée ; alors que l’URSS avait perdu durant le second conflit mondial quelque 28 millions de vies et permis, par l’ouverture d’un second front, la victoire des Alliés ‒ dont elle était ; alors, surtout, que le président français, au lieu de quêter fébrilement un tête-à-tête avec son homologue américain et de s’illusionner encore une fois sur la réalité de leurs relations (Donald Trump, quelques heures après son retour, a menacé la France de sanctions sur ses exportations de vin), avait bien mieux à faire : saisir cette occasion pour s’imposer en précieux et audacieux médiateur, celui qui voit l’Histoire de haut et en grand, refuse de persévérer dans l’alignement infantile sur la doxa du Maître, sort du rang, prend la main et réunit sous ses auspices, mine de rien et quitte à s’en excuser auprès de nos idéologues-maison, États-Unis et Russie.

Emmanuel Macron a perdu là une occasion de se distinguer positivement et à la bonne échelle, celle des puissances qui comptent, précisément, car elles savent réfléchir et décider seules ; celle de permettre que se noue enfin le seul dialogue encore à même de bouleverser le sort de l’Occident et de l’aider à se dresser face à l’empire chinois renaissant. Sans doute aurions-nous subi une fois encore les indignations rengorgées des dogmatiques de service, mais le bien aurait été fait, et le lien renoué.

EMMANUEL MACRON ET DONALD TRUMP LE 6 JUIN 2019 LORS DU 75E ANNIVERSAIRE DU DÉBARQUEMENT DES TROUPES AMÉRICAINES EN NORMANDIE. CRÉDIT : AFP

Il ne s’agissait pas d’une révolution, juste d’une désobéissance salutaire. Or on ne veut pas désobéir. Notre aveuglement est préoccupant et même tragique. Une occasion ratée de plus. C’est à croire que personne ne voit rien de ce qui est en train de se passer sous nos yeux embués d’européisme béat, voire bêlant. L’on va continuer jusqu’à l’affaissement ultime de se tromper d’ennemi et de partenaire. L’Europe jamais ne sortira de la petite enfance stratégique, jamais n’osera regarder ses intérêts, ses atouts, les conditions de sa renaissance, celles de son autonomie. Les élections européennes elles-mêmes n’ont fait que noyer une fois encore le poisson. Nous faisons de grandes déclarations sur « la souveraineté européenne », « l’armée européenne » même, nous ébrouant dans un vide conceptuel sidéral à coups d’envolées lyriques. Toutes ces utopies sont condamnées, car nul n’ose en poser les conditions pratiques. Nul n’envisage la défense de l’Europe en dehors des accords de « Berlin plus », qui font de l’Otan à jamais l’outil de cette défense.

En sortir pour s’en sortir est tabou. Une « Otan européenne », même nantie d’un autre parapluie nucléaire tout aussi crédible que celui de notre Grand Allié, paraît scandaleuse, délirante, fantasmagorique et, surtout, ô combien dangereuse ! L’ennemi est là, inchangé, rouge toujours, cramoisi même, agressif et belliqueux, nous cherchant des noises à nous si pacifiques et respectueux Européens… Bref nous sommes à mille lieues de notre salut et en sommes à refuser d’en chercher la voie. Nul ne remarque que la Russie est (était) la dernière barrière protectrice de notre continent contre l’avancée chinoise, nul ne voit que l’Occident, sur le plan historique, culturel et stratégique, ne peut tenir que sur ses trois pieds naturels que sont les États-Unis, l’Union Européenne et la Russie.

Voilà ce qui nous donnerait un poids colossal dans les nouveaux rapports de force. Mais c’est trop évident, sans doute. Il est plus simple de diaboliser Moscou, de faire passer son président pour un marionnettiste démoniaque, alors que nos sanctions renforcées et notre ostracisme lui font perdre chaque jour sa capacité à maintenir l’équilibre fragile entre conservateurs et libéraux. Comme en Iran, les franges les plus dures du régime se crispent face à l’agression extérieure. La construction de l’ennemi bat son plein et l’on s’en réjouit à l’Otan, au Pentagone, à la CIA, et peut-être jusque dans les États-majors français et les allées du pouvoir. C’est évidemment plus simple que de regarder en face l’axe Moscou-Pékin qui se consolide à l’instar de celui qui lie chaque jour davantage, pour le meilleur et le pire, Moscou, Ankara, Téhéran et… Pékin toujours. Le bellicisme de l’entourage présidentiel américain, qui fait vraiment tout pour pousser Téhéran à la faute, jusqu’à monter des provocations grossières dans le golfe d’Oman, a un effet coagulant inquiétant.

RENCONTRE ENTRE XI JINPING ET VLADIMIR POUTINE LE 15 JUIN 2019 À PÉKIN À L’OCCASION DE L’ANNIVERSAIRE DU PRÉSIDENT CHINOIS. CRÉDIT : KREMLIN

Et dans ce jeu dangereux et infantile, la France ne saisit toujours pas sa chance. Elle rate une fois encore son destin et préfère ne servir à rien, suivre la pente douce du pire, se rallier à l’injustice et à la bêtise générale. Pour quels bénéfices ? Par peur de quelles menaces ? En vertu de quelle analyse de ses intérêts nationaux ? Mystère et boule de gomme ! Le 75e anniversaire du Débarquement était pourtant l’occasion rêvée de voir un peu loin, de compter au-delà de notre petite ombre, de faire autre chose que passer les plats. Il est désespérant de toujours choisir la mauvaise route.

Je ne veux pas finir de façon trop négative. On notera donc une faible convergence, probablement inconsciente, entre Paris et Moscou. Elle concerne l’actuelle crise dans le golfe Persique. Russie et France ont appelé au calme face à la montée des tensions dans le golfe d’Oman et le détroit d’Ormuz. Paris pourrait et devrait, là encore, se faire la médiatrice d’un apaisement entre Moscou, évidemment concernée par cette escalade, et Washington. Souhaitons que cette lucidité-là l’emporte enfin sur les réflexes délétères et anachroniques qui abîment notre influence. Ou ce qu’il en reste.

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2019/06/paris-moscou-br-pour-une-desobeissance-salutaire/

P. Lalonde : « Moscou, indispensable faiseur de paix ? »

Le Billet du Lundi du 3 juin 2019, par Patricia Lalonde*

Le monde est actuellement confronté à l’une des plus graves crises depuis la Seconde Guerre Mondiale et le spectre d’une prochaine guerre entre les Etats- Unis, Israël et certains pays arabes sunnites d’un côté et l’Iran chiite et ses soutiens de l’autre se rapproche.
En s’étant alignée systématiquement derrière les États-Unis dans tous les conflits de ces dernières années, pendant les Printemps Arabes (Tunisie, Egypte, Libye, Syrie et Yémen), l’Europe semble déjà avoir choisi son camp…

Elle a choisi de soutenir le renversement de régimes laïcs au Moyen-Orient, prenant le risque d’y installer des islamistes, pour ne pas nommer les Frères Musulmans. 

Seule la Tunisie a résisté, un semblant de démocratie s’y est installé mais au prix d’une grave crise économique que le chaos et la récente reprise de la guerre civile en Libye risquent d’envenimer.

Alors que dans le Golfe des bruits de bottes se font entendre, que le destroyer Abraham Lincoln a franchi le Canal de Suez, que les États-Unis viennent d’y envoyer 1 500 hommes de troupe supplémentaires, que l’Arabie Saoudite ne rêve que d’un scénario d’invasion de l’Iran et n’hésite pas à diffuser une vidéo fiction montrant des chars saoudiens sur la place principale de Téhéran et les Iraniens brandissant le fanion saoudien, il semble que le seul acteur capable de calmer le jeu et de parler et avec Téhéran et avec les Saoudiens pour empêcher le pire soit la Russie.

Elle a en effet toujours entretenu des liens diplomatiques avec toutes les puissances engagées dans ces guerres et s’abrite derrière le respect du droit international et de la souveraineté des Etats et non derrière l’obsession d’imposer la démocratie par la force.

Que ce soit avec l’Iran, l’Arabie Saoudite, Israël, la Palestine, la Syrie, l’Irak, l’Egypte, le Yémen, la Libye, Moscou a toujours privilégié la discussion, redorant ainsi le blason de la diplomatie, et su se mettre au centre de l’échiquier. La Russie a toujours refusé de s’enfermer dans un camp… bien qu’elle fut longtemps accusée d’être l’alliée des Iraniens en Syrie et en Irak. Ce ne fut pourtant pas le cas pour le  Yémen : quand le leader Abdelmalek al Houthi a demandé en 2015 l’aide de la Russie dans sa lutte contre la Coalition dirigée par l’Arabie Saoudite, celle-ci a refusé.

En Syrie, la Russie s’est alliée avec les Iraniens dans le cadre de la lutte contre le terrorisme pour préserver l’intégrité de la Syrie… Elle n’y est intervenue qu’à la demande du gouvernement syrien. Mais cela ne l’a pas empêchée de conserver le lien avec Ankara, et même, plus ténu, avec les Kurdes.

Cette alliance de circonstance avec les Iraniens en Syrie n’arrête d’ailleurs pas Moscou pour continuer à parler avec Israël et l’Arabie Saoudite, se réservant ainsi un rôle dans un règlement de la crise israélo-palestinienne. Si Trump veut réussir son « deal du siècle », il a besoin d’obtenir des concessions des Iraniens, en Syrie et en Irak afin de rassurer Israël, concessions que seule la capitale moscovite pourrait obtenir.

C’est pourquoi les derniers développements dans le Golfe mettent Moscou au centre du jeu. 

Après une étape à Bruxelles pour exiger des Européens plus de fermeté contre l’Iran, Mike Pompeo a effectué un voyage précipité à Sochi pour rencontrer Vladimir Poutine et Serguei Lavrov. La nouvelle fournée de sanctions contre l’Iran prise à la suite de leur sortie de l’accord nucléaire, suivant celle des États-Unis et la menace du destroyer américain dans le canal de Suez ont tendu la situation. Le rêve de Washington d’un «  regime change » en Iran s’éloigne. Le peuple iranien se serre les coudes avec ses dirigeants.

Les victoires obtenues par Ansarullah et son allié du GPC au Yémen fragilisent l’allié saoudien et émirati.  Le «  sabotage » non revendiqué des pétroliers dans le port de Fujayrah aux Émirats Arabes Unis ainsi que le drone lancé sur les installations pétrolière d’ARAMCO, revendiqué lui par les Houthis, ont encore fait monter la tension d’un cran. Chaque dérapage risque d’être un prétexte tout trouvé pour l’Arabie Saoudite et les Émirats d’obtenir des États-Unis une intervention militaire contre l’Iran.

Le voyage de Pompeo à Sochi montre à quel point les Américains ont peur que la situation leur échappe et démontre, s’il en était encore besoin, la position de force dans laquelle se trouve la Russie…

Vladimir Poutine et son Ministre des Affaires étrangères, Serguei Lavrov, se retrouvent donc en position de médiateurs entre les Américains et leurs alliés sunnites, les Emirats et l’Arabie Saoudite d’un côté, l’Iran chiite et ses relais de l’autre.

Partout, Moscou est à la manoeuvre.

Comme l’Iran refuse de négocier le fusil sur la tempe, Donald Trump est contraint d’appeler Moscou à l’aide avant que la région ne s’enflamme, alors même qu’un haut-diplomate iranien cherchant à enfoncer un coin entre les Américains et l’Arabie Saoudite vient de déclarer qu’il préférait négocier avec les pays du Golfe plutôt qu’avec les États-Unis.

Il est probable que les Américains essaieront de négocier avec la Russie un désengagement des Iraniens de Syrie, voire d’Irak. La contrepartie à cette négociation pourrait être d’accepter de reconnaitre Bachar-el-Assad et l’intégrité de la Syrie, ou l’abandon de l’intervention impopulaire des États-Unis dans la guerre du Yémen.

Mais il est peu probable que les Russes lâchent les Iraniens en Syrie au moment où la bataille d’Idleb vient de s’engager.

De même, en Libye, les Russes vont avoir un rôle déterminant : ils devront persuader Erdogan avec qui ils entretiennent de bonnes relations de lâcher des milices islamistes de Misrata, sans quoi aucun des deux camps ni celui du Maréchal Khalifa Haftar, ni celui du Fayez el-Sarraj, le président du Conseil du Gouvernement d’Union nationale à Tripoli, reconnu par la communauté internationale, ne pourront réussir à stopper la guerre civile entre milices et à réunifier le pays. Là encore la contrepartie pourrait se faire sur le terrain syrien et au détriment des Kurdes.

Sans compter le dernières rumeurs propagées par le journal américain «  The Hill » qui suggère que Donald Trump pourrait échanger un lâchage de Nicolas Maduro au Venezuela par Poutine, contre un désengagement américain en Ukraine !

Ce rôle central de la Russie, l’Europe ne l’a pas vu, toujours arcboutée sur sa  théorie du complot russe largement inspirée par les Etats-Unis, et fortement relayée dans l’Union Européenne, notamment depuis 2004, et l’entrée dans l’Union Européenne de pays de l’Europe de l’Est, encore traumatisés par le souvenir du joug soviétique. Ce n’est pas un hasard si le passe-temps favori du Parlement européen consiste à faire voter des sanctions … particulièrement contre les Russes, se drapant ainsi dans une bonne conscience aveugle qui bloque toute initiative diplomatique.

En prenant le leadership dans la résolution des conflits au Proche et Moyen-Orient,  en refusant de soutenir les milices djihadistes en Syrie, au Yémen, en Libye, et en défendant partout le respect du droit international et la souveraineté des États, la Russie occupe le rôle que l’Europe aurait dû jouer. Mais l’Europe a préféré obéir à l’allié historique américain. Elle a donc perdu cette place centrale. Angela Merkel elle-même le reconnaît : seule une Europe forte est capable de prendre en main son destin.

Que de temps perdu !

*Patricia Lalonde, Vice-présidente de Geopragma 

C. Galactéros : « Éloge de la réciprocité »

Tribune GEOPOLY du 23 avril 2019 dans Le Courrier de Russie, par Caroline Galactéros* 

Moscou commence à se lasser des leçons de démocratie dispensées par Paris ; notamment au regard de la gabegie « Gilets jaunes », de l’autorité de l’État bafouée et des sommets de démagogie que notre démocratie pontifiante et irréprochable déploie pour sortir de cette ornière et espérer laver aux yeux du monde cette humiliation.

Et puis, à force d’erreurs de jugement, de fautes morales et d’entêtement, nous comptons si peu désormais sur la scène du monde. Au Moyen-Orient comme en Afrique, où nous souffrons d’une telle schizophrénie sécuritaire et d’un suivisme atlantiste aggravé, nous commençons à susciter la pitié plus que la crainte ou l’espoir. A minima, on ne nous attend plus. On discute, on négocie, et on décide sans nous. Qui « On » ? Qui sont ces impudents ? Les États-Unis, la Russie, la Chine, la Turquie, Israël, l’Iran, et même, en Europe, l’Italie ou la Hongrie… Tous ceux qui ne se paient plus de mots depuis longtemps déjà, qui ont décidé de prendre leur avenir et leurs intérêts en main, et nous jugent sans aménité. La France parle toujours haut et fort, mais elle agit peu et mal. Les pays précités lui rappellent que le temps de la préséance occidentale est révolu, que l’Hexagone n’a plus vraiment de poids sur la scène du monde, que l’injonction universaliste ne passe plus et que notre prêchi-prêcha moralisateur est devenu inaudible et même complètement ridicule.

Pour la Russie – qui voit que Paris reste arcbouté sur ses postures malheureuses concernant l’Ukraine ou la Syrie – est venu le temps des réponses « du berger à la bergère » et de l’application du principe de réciprocité. Puisque les journalistes russes accrédités en France se voient interdits d’Élysée et que Spoutnik comme Russia Today (RT) sont diabolisés et réduits au statut de purs canaux de propagande poutiniens, Moscou envisage de rendre la pareille à Paris en interdisant certains médias français de couverture d’événements en Russie ou en suspendant leurs accréditations. Dans la même veine, il se dit que le Kremlin aurait eu l’audace de faire prévenir Paris que la France ne devait pas s’ingérer dans la situation inflammable en Algérie… L’alliance Moscou-Alger est ancienne, mais une telle audace exprime sans équivoque un nouveau rapport de force régional clairement en notre défaveur. Cela nous apprendra à boire la « repentance » comme du petit lait.

Quoi qu’il en soit, nous affirmons lutter vaillamment contre la propagande et les fake news, pardon « l’infox ». Mais qui décide de ce qui est vrai ou faux, lisible ou devant faire l’objet d’autodafés ? De quelle légitimité supérieure peut-on se revendiquer ? Quand on voit les conclusions du rapport Mueller et le « pschitt » retentissant du Russia Gate ouvrant une phase de représailles vengeresses du président Trump, bien décidé à « enquêter sur les enquêteurs » ; quand on se remémore l’unanimisme médiatique délirant et l’hystérie russophobe qui, pendant deux ans, ont nourri la farce d’un président américain agent du Kremlin pour expliquer l’inexplicable, l’insupportable défaite de l’immaculée Hillary Clinton, on se demande qui, finalement, relaie le mieux l’intox, la manipulation et le complot ?

LE PROCUREUR SPÉCIAL ROBERT MUELLER APRÈS AVOIR REMIS SON RAPPORT SUR L’INGÉRENCE RUSSE DANS L’ÉLECTION AMÉRICAINE DE 2016. CRÉDIT : NEW YORK TIMES

Au-delà du tragicomique de nos errances, nous devons prendre garde à cette décrédibilisation massive des médias occidentaux, car elle porte celle des politiques éponymes et sert les desseins de leurs rivaux chinois, russes ou turcs. Le chantage d’Erdoğan envers Washington à propos des Kurdes syriens, envers Paris avec l’affaire du génocide arménien ou envers l’Allemagne avec les migrants n’a plus de limites. Mais nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous-mêmes, victimes de nos inconséquences. On ne peut exiger de la Turquie qu’elle intervienne en Syrie contre le gouvernement de Bachar el-Assad soutenu par Moscou, qu’elle achète des armes américaines plutôt que russes, qu’elle conserve les centaines de milliers de réfugiés syriens sur son territoire et, « en même temps », lui interdire de consolider son influence locale, de rivaliser avec Ryad via Doha, moins encore de réduire l’abcès kurde à ses frontières alors que c’est sa préoccupation sécuritaire et politique n° 1.

Le néo-sultan mégalomane n’a que faire de nos problèmes et de la dévalorisation stratégique de nos proxys. Il se livre à notre égard, et depuis des années, à un chantage permanent. Nous l’avons laissé faire en toute connaissance de cause, sans jamais l’arrêter, persuadés ainsi de gêner Moscou et impatients de faire tomber la malheureuse Syrie dans l’escarcelle américano-israélo-saoudienne. Nous payons aujourd’hui cette complaisance insensée, cette indulgence a minima envers l’engeance islamiste, envers Daech même, envers Al-Qaïda et ses succédanés, ainsi qu’envers leurs sponsors saoudiens, irakiens, qataris et turcs. Il est un moment où les masques tombent. Ni Washington ni l’Otan ne font plus peur à Ankara qui sait bien que jamais les États-Unis ne l’expulseront de l’Alliance. Quant à nous, Français, nous n’aurions jamais dû en rejoindre le Commandement militaire intégré ni nous soumettre à ses oukases pour quelques étoiles et postes ronflants ; un marché de dupes évident que pourtant, à Paris comme au Quai d’Orsay, on jugea logique et souhaitable puisque l’Amérique a toujours raison, nous protège et ne veut que notre bien… Nous en sommes donc à payer sans délai ni crédit le prix de nos accommodements immoraux, exposés à l’effet boomerang de notre moralisme à géométrie variable.

RENCONTRE ENTRE VLADIMIR POUTINE ET XI JINPING EN MARGE DU SOMMET DES BRICS À BENAULIM EN OCTOBRE 2016. CRÉDIT : KREMLIN

Et la Russie dans tout cela ? Contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, elle ne se frotte pas les mains face au champ de ruines de son rapprochement (mort-né ?) avec l’Union européenne. Son dépit amoureux face à cette part d’elle-même, qui la relie à l’âme et à l’histoire du Vieux Continent, est toujours là, tout comme son complexe obsidional que nous nous obstinons à nourrir par nos incessantes provocations. Alors, peut-être voit-elle avec une satisfaction amère le village Potemkine européen s’écrouler ; non parce qu’elle l’attaque (en cette matière, l’action d’un Steve Banon est bien plus efficace que celle des pires « idiots utiles » de Moscou), mais parce que ses fondations se révèlent chaque jour plus friables. Une sorte de victoire posthume et triste sur l’adversité. Les avanies, les humiliations, les anathèmes dont elle fait l’objet depuis bientôt vingt ans, depuis qu’elle a repris, contre toute attente, son destin en main, ne sont certes pas réparés. Et la mutation mentale des Européens vis à vis de Moscou n’est pas pour demain. L’Europe ne veut décidément pas de la Russie. Fort bien. Celle-ci s’en passera donc, et se consolera dans une bascule forcée vers l’Asie et Pékin dont nous ferons les frais lorsque la Chine et l’Amérique se disputeront nos reliefs ou s’entendront à nos dépens. Mais cette ostracisation ne portera pas chance aux États européens qui, pour complaire au suzerain américain, tiennent la dragée haute à Moscou sans comprendre l’évidente nécessité et la logique géopolitique d’un rapprochement sur des domaines d’intérêt commun (sécuritaire, migratoire, énergétique, culturel…)

Sans se penser de façon autonome et sans la Russie, l’Europe n’est pas en mesure de faire masse critique entre les deux nouveaux môles stratégiques mondiaux. La Chine comme l’Amérique appuient sur ses plaies avec une commisération jubilatoire. Ni l’une ni l’autre ne l’aideront jamais pour rien. Les inquiétudes des peuples européens face à la menace migratoire, à l’insécurité culturelle et identitaire, au libre-échange érigé en idole, aux inégalités fiscales entre États et à la béance sociale, sont telles que la mascarade de l’unanimité et de la convergence ne tient plus. Il devient urgentissime de réformer de fond en comble tous les attendus et postulats européens, de même que les mécanismes institutionnels. Les « éléments de langage » d’une technocratie hors sol et autres postures ne suffisent plus. Il faut une évaluation froide et sans concessions de nos intérêts communs véritables et une définition chirurgicale, et non « attrape-tout », des domaines de coopération souhaitables et accessibles. Il faut arrêter de se mentir, de croire aux éléphants roses que sont « le couple franco-allemand », « l’ogre russe » et le gentil génie américain. Il faut cesser aussi de faire comme si une somme de renoncements ou de faiblesses faisait une force collective. Il faut passer aux coopérations renforcées, aux coalitions de projet, au lieu de chercher une unanimité qui produit inertie et paralysie. Il faut qu’à l’intérieur de l’Europe, chacun se mesure pour imposer ses vues et entraîner. La rivalité n’est pas la guerre ! On nous mène, en revanche, une guerre sans merci depuis l’extérieur de l’Union en jouant de notre phobie collective du conflit. Chercher chacun notre place dans la construction européenne provoquera non une guerre, mais un échange infiniment plus sain que ce mensonge permanent de chacun envers tous qui postule l’harmonie et l’identité d’intérêts.

En conséquence, au lieu de pleurer son couple mythifié avec Berlin, qui n’a jamais vraiment existé que dans son regard embué, Paris doit se lier avec les puissances du sud et de l’est de l’Union (pour chasser sur les plates-bandes allemandes), telle l’Italie, l’Autriche ou la Hongrie, au lieu de les insulter et d’en faire des pestiférés rétrogrades. Il faut enfin oser et non plus procrastiner. Décider par exemple, que l’Europe n’est pas là pour fixer le gabarit de nos fromages de chèvre ou la taille de nos fenêtres, mais pour tenir nos frontières, instaurer une réciprocité commerciale stricte vis à vis de ceux qui prétendent atteindre notre grand marché, faire de l’euro et de la Banque centrale européenne les outils d’une croissance et d’une protection monétaire véritables qui ne se réduisent pas à la lutte contre l’inflation, faire grandir sans états d’âme des champions industriels, technologiques et numériques européens, assumer un « patriotisme économique» sourcilleux, au lieu de laisser des loups entrer dans une bergerie pour la détruire.

CONFÉRENCE DE PRESSE ENTRE ANGELA MERKEL ET VIKTOR ORBAN À BERLIN EN JUILLET 2018. CRÉDIT : DAILYNEWS

Il faut enfin cesser de rêver à une « armée européenne » ou à un siège européen de membre permanent au Conseil de sécurité des Nations unies ‒ ce qui revient simplement à donner le nôtre à l’Allemagne et à ses affidés, en espérant que Berlin nous en saura gré. Outre le fait que l’on brade avec une désinvolture inouïe l’un de nos derniers avantages relatifs en termes d’influence, c’est parfaitement irresponsable envers la nation comme envers notre Histoire.

Pour finir ‒ ou pour commencer ‒ il faut dire que la souveraineté n’est pas un gros mot, qu’à l’instar du « populisme » violent, l’européisme béat est une impasse, une imposture de la « modernité », une fuite en avant suicidaire et infantile. Nous ne parviendrons pas longtemps encore à bâillonner les peuples européens qui refusent leur perdition et la négation dogmatique de leur substrat culturel chrétien et humaniste. Pour survivre face aux ambitions dévorantes des autres, l’Europe doit réarmer tous azimuts, au sens mental, culturel et symbolique du terme. Qu’elle commence par s’affirmer en éliminant les sanctions contre la Russie et en réengageant ses projets d’échanges commerciaux avec l’Iran ! Qu’elle accepte de grandir et de s’affirmer !

*Caroline Galactéros, présidente de Geopragma 

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2019/04/eloge-de-la-reciprocite/