Billet du lundi 25/05/2020 par Jean Bernard Pinatel*

Jusqu’à présent, il y a une constante aux Etats-Unis : les élections pour la Présidence se gagnent ou se perdent sur le terrain de l’économie. Est-ce que Trump sera victime de ce déterminant ? Beaucoup de facteurs sont à examiner avant de s’aventurer à faire une prédiction définitive sur qui de Donald Trump ou de Joe Biden l’emportera dans six mois.

Le rôle de l’économie

Dans les sondages effectués à l’approche de la date du scrutin présidentiel, les analystes politiques ont mis en évidence que la question : « l’économie s’améliore-t-elle, s’aggrave-t-elle ou reste-t-elle la même ? » a permis de prédire si le Président sortant et candidat à un second mandat allait être réélu et cela depuis les années 70.

Lorsque Jimmy Carter a été battu en 1980, les électeurs, avec un écart de 32 points, avaient déclaré que l’économie irait plus en s’aggravant qu’en s’améliorant. Lorsque le Ronald Reagan gagnait facilement quatre ans plus tard en étant candidat pour son second mandat, les électeurs, par un écart de 21 points, déclaraient que l’économie allait mieux. Bush, qui venait de gagner la première guerre d’Irak, a perdu face à Bill Clinton, quasi inconnu six mois avant l’élection, car l’économie américaine avait connu une légère récession au milieu de son mandat.  Et même si elle était en reprise quelques mois avant l’élection, beaucoup d’électeurs n’avaient pas encore retrouvé un emploi. D’une manière générale, les Présidents sortants ont perdu toutes les élections lorsque par un écart de 15 % ou plus, les électeurs déclaraient que l’économie s’aggravait plutôt qu’elle ne s’améliorait. 

Au début du mois de mars 2020, une majorité d’électeurs pense que l’économie va mieux, mais c’était avant que la pandémie de coronavirus ne gagne les États-Unis. Dans un sondage de l’Université de Quinnipiac, 35% des électeurs déclaraient que l’économie se portait mieux contre 28% qui déclaraient que la situation s’aggravait. Si cet écart de 7 points se maintenait jusqu’au jour de l’élection, Trump serait alors en bonne position.

L’impact de la pandémie

Les Etats-Unis ont connu une double peine : la chute historique des prix du pétrole liée à la pandémie mondiale a atteint de plein fouet l’industrie du pétrole de schiste à laquelle s’est ajouté le confinement, décrété dans les états possédant des grandes métropoles. Il en est résulté une paralysie de l’économie qui a entraîné la perte de 20,5 millions d’emplois, triplant le taux de chômage en un mois et le situant à 14,7%, niveau le plus élevé depuis la grande dépression. Tous les analystes anticipent qu’il devrait s’aggraver encore en mai.

Il faut néanmoins remarquer que géographiquement la pandémie et le chômage sont fortement corrélés et ont frappé plus les électeurs démocrates que les électeurs républicains. En effet, si on compare la carte des votes démocrates et républicains en 2016 et la carte du Covid-19, on remarque que les états les plus touchés sont ceux des grandes métropoles qui ont voté démocrates en 2016.

Par ailleurs les états démocrates ont plus confiné que les états républicains qui ont en majorité suivi les consignes de Trump. Et évidemment ce sont les états démocrates qui ont été les plus touchés par les licenciements au mois d’avril[1]. D’ailleurs Trump n’a pas manqué de le souligner dans les médias.

Le rôle de l’origine ethnique sur le chômage et le vote aux Etats-Unis

Une autre inégalité vis à vis du chômage a été mise en lumière par le bureau d’études Langer Research Associates. Le taux de chômage chez les femmes a bondi de 4 % à 15,5 %, comparativement à une augmentation de 9 points chez les hommes, à 13 %. Chez les Afro-Américains, le taux de chômage s’est élevé à 16,7 % et même jusqu’à 18,9% pour les Hispaniques et les Latinos. Or les noirs et les latinos sont ceux qui ont le plus voté contre Trump aux élections de 2016 : 89% des Noirs et 66% des Latinos ont soutenu la candidate démocrate Hillary Clinton, selon le sondage national de CNN.

Un autre facteur à prendre en compte est l’effritement de la base électorale républicaine du fait de la démographie. Selon Langer, lors de l’élection présidentielle de 1976, les électeurs blancs représentaient 90 % de l’électorat, tandis que les gens de couleur représentaient 10 %. En 2000, les Blancs étaient tombés à 82 %, diminuant continuellement jusqu’en 2018 où seulement 72 % de l’électorat était composé de Blancs.

L’action de Trump face à la pandémie

Dès février 2020, avec l’arrêt de l’économie chinoise, la demande de pétrole brut a chuté d’environ 30 % dans le monde. Dans le même temps, la Russie et l’Arabie saoudite ont inondé le monde d’un approvisionnement excédentaire. Le marché pétrolier américain s’est effondré. Le prix du pétrole américain est devenu négatif pour la première fois dans l’histoire. L’industrie pétrolière américaine était confrontée à un scénario apocalyptique. Des centaines de compagnies pétrolières américaines risquaient de faire faillite car elles s’étaient fortement endettées quand le brut se négociait autour de 60$. 


Trump a tout de suite compris le risque, non seulement de faillite dans l’industrie du schiste qui a été l’industrie la plus créatrice d’emploi depuis vingt ans aux Etats-Unis, mais aussi celui d’une faillite bancaire qui risquait de s’en suivre car les banques américaines avaient titrisé la dette de cette industrie. En s’impliquant personnellement dans les négociations, il a obtenu un accord improbable avec la Russie et l’Arabie Saoudite le 10 avril 2020 et l’a fait largement savoir. L’OPEP, la Russie et d’autres pays sont parvenus à un accord finalisé le 12 avril qui prévoit des réductions de la production pétrolière de 9,7 millions de barils par jour en mai et juin, soit de 23 % par rapport au niveau de production d’octobre 2018[2]. Avec un retard d’un mois lié aux mécanismes d’achat à terme, les cours sont remontés en mai à un niveau qui permet à la grande majorité des compagnies de l’industrie d’attendre des jours meilleurs. On le constate au niveau du chômage des régions d’exploitation du pétrole de schiste. Il est inférieur à la moyenne nationale même si la crise actuelle conduira à des faillites et à des restructurations dans cette industrie.

L’image de Donald Trump et de Joe Biden

Aujourd’hui Joe Biden détient une avance sur le Président Trump dans la course à la maison Blanche, 53% des électeurs se déclarent en faveur de lui contre 42% des électeurs inscrits en faveur du Président sortant[3].

Trump dépasse de justesse Biden sur la question de qui ferait un meilleur travail dans la gestion de l’économie, 50% déclarant que le président serait le meilleur contre 46% pour Biden.

Enfin il y a très peu de défection pour Biden ou Trump parmi les partisans de chaque camp : Biden est soutenu par 91% des démocrates, tandis que Trump par 96% des républicains. 52% des électeurs indépendants choisissent Biden, contre seulement 40% pour Trump. Mais il faut noter que 16% des démocrates pensent que Trump ferait un meilleur travail que Biden sur la question économique.

En conclusion

Cette analyse montre que tout dépendra de la vigueur et de la vitesse de rebond de l’économie américaine durant l’été. Tous les analystes s’attendent à un rebond au second semestre mais personne ne peut se prononcer sur la vitesse de ce rebond. S’il est précoce et significatif, ce qui est possible compte tenu des liquidités injectées dans la machine économique, Trump à toutes les chances de faire un nouveau mandat sinon la constante mise en évidence depuis les années 70 s’appliquera, et Biden l’emportera.

*Jean Bernard Pinatel, membre fondateur et Vice-président de Geopragma 



[1] https://www.northsidesun.com/sites/default/files/2020-05/unemployment%20200522.pdf

[2] La Russie et l’Arabie saoudite doivent réduire leur production de 11 millions de barils par jour à 8,5 millions de barils par jour. Le Mexique a refusé de réduire sa production par les 400 000 barils proposés par jour et n’a accepté de la réduire que de 100 000 barils.

[3] Avec le système des grands électeurs une avance au niveau des votants ne signifie pas l’assurance d’être élu. Hilary a eu plus de voix que Trump mais moins de grands électeurs

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