Désastre pour l’Europe, le rapprochement militaire entre Moscou et Pékin s’accélère

Le Billet du Lundi du 7 octobre 2019, par Alexis Feertchak* : Vladimir Poutine a annoncé que la Russie allait aider la Chine à construire un système de détection avancée, qui permet de suivre le tir et la trajectoire de missiles balistiques.

Le président Emmanuel Macron a indéniablement raison de marteler la nécessité d’un dialogue ambitieux avec la Russie. Pour l’heure, il ne s’agit cependant que de mots et d’images fortes, qui ont certes le mérite d’énerver les « néoconservateurs » de « l’Etat profond » – pour reprendre une formule désormais présidentielle – mais qui n’apportent pas le moindre début de commencement de réponse concrète à la question naguère lancée par Mitterrand et Gorbatchev : comment construire une « maison commune » européenne qui contienne Moscou ? Autrement dit, comment faire rentrer politiquement la Russie en Europe alors même que l’Europe demeure dans un état de soumission envers les Etats-Unis qui, eux, continuent follement de définir la Russie comme leur ennemi éternel ? Peut-on imaginer voir cohabiter, sous le toit d’une même maison, deux adversaires aussi résolus ? Certes, on peut attendre de ce rapprochement une avancée sur le dossier ukrainien, mais celle-ci serait plus conjoncturelle que structurelle. Le format Normandie pourrait bien aboutir à une percée diplomatique (tous les acteurs y ont aujourd’hui intérêt), mais les raisons anciennes et profondes de la défiance qui ont conduit à la crise ukrainienne demeureraient intactes.

Le temps presse pourtant car, entre Moscou et Pékin, les signes d’une relation de plus en plus rapprochée se font sentir. Il ne s’agit certes pas encore d’une alliance, mais, dans un contexte d’antagonisme croissant entre la Chine et les Etats-Unis, plus ce partenariat sino-russe sera solide, moins Moscou disposera de latitude pour faire, le jour venu, un pas vers l’Europe, quand bien même celle-ci le souhaiterait. Autrement dit, si une rebipolarisation du monde (quoiqu’incomplète) se dessine dans les prochaines années et que la Russie s’ancre dans le bloc mené par Pékin, le mur de l’Est, dont la logique aurait voulu qu’il tombât réellement en 1991 pour raccrocher la Russie au continent européen, se reformera pour de bon. Ironie de l’histoire : les Etats-Unis, à force de considérer à tort que le mur n’était pas réellement tombé, pourraient finir par avoir raison. C’est le propre des prophéties de malheur auto-réalisatrices, dont les Etats-Unis se sont fait une spécialité. Comme l’avait prédit John Keenan, pourtant père du concept de containment, l’avancée de l’OTAN dans les années 1990 allait nécessairement pousser les Russes à réagir… L’histoire ukrainienne a montré la justesse de ce raisonnement décrit dès 1998 dans Foreign Policy.   

Si demain, le mur de l’Est était réellement reconstitué, son tracé serait peu ou prou le même que pendant la Guerre froide, mais le bloc qu’il délimiterait serait différent, puisque son centre ne serait plus à Moscou, mais à Pékin. Raison pour laquelle, à moyen terme, la Russie n’a aucun intérêt à voir se reconstituer de tels blocs. Les Européens sauront-ils le voir ? Mais, même s’ils le voient, sauront-ils quoi faire ?

Le dernier signal faible de ce rapprochement sino-russe touche – et c’est l’une des premières fois – à un domaine par nature stratégique puisqu’il a trait, indirectement, à la dissuasion nucléaire. La Russie a en effet annoncé cette semaine qu’elle va aider la Chine à développer un « système d’alerte avancée », technologie dont seuls Washington et Moscou disposent depuis les années 1970 et qui permet de détecter et de suivre le tir d’un missile balistique (notamment intercontinental) afin d’avoir le plus de temps possible pour l’intercepter. En pratique, ce système repose à la fois sur des radars particulièrement puissants et sur des satellites d’alerte qui, au moyen de détecteurs infrarouges, peuvent détecter la chaleur dégagée par un missile lors de sa phase propulsée.

« Nous sommes en train d’aider nos collègues chinois à créer un système d’alerte d’attaque par missile. C’est quelque chose de très sérieux, ce qui va fondamentalement, drastiquement muscler la défense de la République populaire. Parce qu’aujourd’hui, il n’y a que les États-Unis et la Russie qui disposent de ce type de système », a déclaré Vladimir Poutine. S’exprimant lors de la seizième édition du Club Valdaï, à Sochi, le président de la Fédération de Russie n’a pas donné davantage de précisions techniques sur l’objet de cette collaboration.

En 1972, l’URSS avait signé avec les Etats-Unis un traité bilatéral encadrant très fortement le développement de systèmes d’interception d’engins balistiques. Poussée trop loin, la création d’un bouclier antimissiles peut en effet affaiblir la dissuasion nucléaire si la « destruction mutuelle assurée » n’est plus garantie ou seulement plus ressentie par tous les acteurs. Le Traité ABM offrait le choix aux deux signataires entre deux protections possibles : la protection d’un site de lancement de missiles (solution choisie par les Américains) ; la protection de leur capitale (solution choisie par Moscou). 

En pratique, le Système d’alerte d’attaque de missile (SPRN) russe se compose de radars d’alerte précoce de nouvelle génération dite «Voronezh» (actuellement installés sur huit sites) qui sont en train de remplacer les radars plus anciens «Dnper» (toujours en service) et «Daryal» (retirés du service en 2011). En matière de satellite d’alerte précoce, la Russie disposerait d’au moins deux « Toundras » lancés en 2015 et 2017, nouvelle génération de satellites de cette catégorie chargés de remplacer les anciens «Oko», dont le dernier exemplaire lancé est hors service depuis 2014.  

Pour l’interception, la Russie possède aujourd’hui un système anti-balistique A-135 qui remplace depuis 1995 l’A-35 mis en service en 1971. Ce système relativement récent, qui fonctionne en tandem avec le système d’alerte avancée, repose sur un radar de gestion de combat « Don-2N » et sur deux types de missiles. Le premier, le 53T6 (ou Gazelle), est un missile à courte portée (80 km) chargé d’intercepter des missiles balistiques une fois que ceux-ci sont rentrés dans l’atmosphère (autrement dit dans la dernière phase de vol). Le second, le 51T6 (ou Gorgon), est un missile à plus longue portée (350 km) capable d’intercepter des missiles balistiques en dehors de l’atmosphère. Particularité : ces deux types de missiles disposent tous les deux de têtes nucléaires… En matière d’ABM russe, le nucléaire arrête en quelque sorte le nucléaire ou, comme il est écrit dans la Bible, « Satan expulse Satan ». Il y a actuellement cinq sites mettant en œuvre un total de 68 53T6 qui assurent la protection de Moscou. Le 51T6, lui, a été retiré du service, mais les Russes travaillent sur un nouveau système, l’A-235 (ou «Samolet-M»).

Pour les Russes, le maintien de leur capacité de détection avancée et d’interception est une nécessité stratégique alors que les Etats-Unis se sont retirés du traité ABM (désormais caduque) en 2003, qu’ils déploient progressivement leur propre bouclier anti-missiles aussi bien en Europe de l’Est qu’en Asie et que leurs capacités de frappes stratégiques s’améliorent (systèmes de plus en plus sophistiqués de mirvage des missiles intercontinentaux à têtes nucléaires) et se diversifient avec le développement d’une dissuasion également conventionnelle (planeurs hypersoniques et autres engins à très haute vélocité). Les Chinois eux-mêmes sont en pointe en la matière, comme l’a montré le défilé militaire de la semaine dernière pour l’anniversaire des 70 ans de la République populaire de Chine, avec la mise en avant de missiles balistiques à portée intermédiaire (y compris anti-navires, ce qui représente une menace mortelle pour les porte-avions américains) et le dévoilement d’un planeur hypersonique, le DF-17. Il faut maintenant aux Chinois exceller aussi en matière de détection avancée, ce qu’une coopération avec les Russes leur permettra de faire plus rapidement. Déjà, contrairement aux années 1990, en matière d’exportations, Moscou n’hésite plus à livrer en premier à Pékin ses armements les plus sophistiqués : chasseurs Su-35 et systèmes anti-aériens S-400. Jeté dans les bras des Chinois par Washington, Vladimir Poutine pousse désormais son amitié avec Xi Jinping sur des terrains qui ont trait indirectement à la dissuasion nucléaire. La maison commune européenne, qui aurait pu être construite dans les années 1990, a fait long feu. En la matière, aucun système de détection avancée ne permet d’observer de mise à feu sérieuse, sinon le filet de mots prononcés par le président Macron, qui ne permettent pas, à eux seuls, de calculer une trajectoire réellement ambitieuse. 

*Alexis Feertchak, membre fondateur de Geopragma 

C. Galactéros : « Isoler la Russie pour complaire à notre grand allié était un calcul stupide »

Entretien publié le 19 août 2019, propos de Caroline Galactéros recueillis par Hadrien Désuin.

 

Après l’absence de Vladimir Poutine lors du 75e anniversaire en Normandie, Emmanuel Macron souhaite se rattraper et relancer le processus de Minsk, pour régler la question du Donbass à Brégançon avant le G7 de Biarritz. Cette ambition française vous paraît-elle crédible ?

 

Évidemment non. J’aimerais tant croire que notre président a pris conscience qu’il lui fallait urgemment s’affranchir des réseaux néoconservateurs qui noyautent son administration (comme d’ailleurs celle de Donald Trump) et voient en la Russie à jamais une ennemie de l’Europe. Cette vision fossilisée, téléguidée depuis Washington, a l’avantage d’empêcher l’UE de se rapprocher de Moscou, et donc celui de la garder stratégiquement mineure et sous contrôle atlantique exclusif. Malheureusement, certaines récentes nominations importantes dans l’appareil diplomatique et d’évaluation stratégique national ne font guère espérer d’aggiornamento stratégique du président. Le prisonnier de l’Élysée et celui de la Maison Blanche sont encore très loin de fomenter leur « grande évasion »…

La question du Donbass est simple. C’est un abcès purulent que Vladimir Poutine conserve sous le coude pour rendre impossible l’adhésion de l’Ukraine à l’UE, marchepied de celle à l’OTAN. Après les diverses vagues d’élargissement de l’Alliance, qui ont fait disparaître le glacis protecteur russe, cette absorption de l’Ukraine par l’OTAN est une ligne rouge non négociable pour Moscou car elle mettrait les forces de l’Alliance au contact immédiat de celles de la Russie. Pour « régler la question du Donbass », il faut donc en premier lieu que Kiev respecte les Accords de Minsk, et surtout que Moscou obtienne un accord écrit des États-Unis s’engageant à ce que l’Ukraine demeure une zone tampon stratégiquement neutre et ne soit jamais plus incitée ni évidemment admise à entrer dans l’OTAN. Si Paris était capable d’obtenir cela, alors notre étoile brillerait à jamais dans le ciel russe et au-delà, dans tout l’empire européen. Et nous exercerions alors un leadership de fait. Nous en sommes loin. Washington continue de provoquer Moscou et Paris se tait. Le dernier sommet de l’Alliance lui a permis de faire réaffirmer par son secrétaire général, son intention d’accueillir en son sein l’Ukraine et la Géorgie

 

Les relations franco-américaines semblent dans l’impasse, est-ce par dépit ou opportunisme que la France se tourne vers le vieil allié russe ? 

 

La France n’a toujours pas compris – et semble même ne pas pouvoir comprendre – qu’il existe une différence structurelle d’intérêts entre Washington et l’Union européenne. Notre allégeance politique et stratégique est profonde, mais elle est basée sur une convergence d’intérêts fantasmée. Sous Trump, qui nous tient « rênes courtes » et clame sans ambages son mépris, nous nous sentons orphelins d’une tutelle qui jusque-là prenait des gants et nous permettait d’obéir… en sauvant la face, dans des rodomontades militaires ou déclaratoires. Mais en fait, dès 2013, avec Obama et sa fameuse « ligne rouge » en Syrie, la messe était dite. Mais alors, redoublant de servilité, nous n’eûmes aucun sursaut d’orgueil salvateur.  Rien n’a vraiment changé à Paris. C’est là le drame. Car le reste du monde, lui, bouge à grande vitesse. Je crains que notre président, malgré ses envolées lyriques, n’ait pas vraiment de conscience de ce qu’est notre histoire avec la Russie à travers les siècles, ni aucune vision stratégique structurée. Il ne vit pas la France dans sa chair ou son cœur, et les mots ne suffisent pas à incarner une volonté. Il se veut le leader autoproclamé d’une Europe renaissante, mais il n’en appréhende pas les conditions.

Pour se rapprocher de Moscou (comme d’ailleurs de Téhéran), il faut que Paris redevienne une puissance crédible et fiable, sur la parole de laquelle l’on peut compter, qui soit mentalement indépendante, libre, souveraine. Bref, il nous faut tout simplement cesser de nos payer de mots et quitter notre statut de proxy américain. Là encore, nous en sommes loin. Depuis Nicolas Sarkozy avec la Libye, puis François Hollande avec Maidan et les Mistral, la France n’est malheureusement plus jugée autonome, encore moins indépendante stratégiquement. Sa signature n’a plus de poids. Sa vision du monde, celle de sa place en son sein, en respect de ses intérêts et valeurs propres, est introuvable. En Syrie, son ahurissant jeu de déstabilisation d’un Etat souverain et de soutien à l’engeance terroriste la pire, qui pourtant la frappe sur son territoire national et mine son unité, l’a profondément décrédibilisée. Notre politique étrangère est a-historique, schizophrène et suicidaire.

 

À quelles conditions la Russie pourrait-elle entendre la position française en Iran et en Syrie ? 

 

Washington veut casser l’axe russo-iranien et se sert de Paris pour cela. À l’inverse de nous, Vladimir Poutine est tout sauf un idéologue. C’est un pragmatique. Sur la question syrienne, la France s’est malheureusement laissée piéger dans le jeu américain du regime change, à mille lieues de toute perspective démocratique. Sur le dossier iranien, elle s’est alignée sur le bellicisme de Washington, renonçant rapidement à son intransigeance initiale, après la sortie des USA du JCPOA, et se montrant incapable de faire marcher le mécanisme INSTEX qui devait permettre de contrer l’extraterritorialité du droit américain. Des salves de sanctions qui cherchaient à étouffer l’économie iranienne, à geler toute concurrence et à provoquer une crise politique et sociale pour déstabiliser la République islamique. Puis nous avons commencé à dire, singeant Washington, qu’il faudrait étendre le spectre de l’Accord aux questions balistiques ou bien en imaginer un autre…. Bref, nous nous sommes « couchés ». Aujourd’hui, au lieu de dire une fois pour toutes que Paris resterait aux côtés de Téhéran dans le JCPOA sans demander sa renégociation ou son extension pour obéir à Washington et Tel Aviv, nous osons demander à Téhéran, au nom de « la désescalade », de respecter l’Accord alors que c’est Washington qui l’a mis en pièces. C’est le monde à l’envers. Qu’espère-t-on gagner en termes de crédibilité par une telle attitude ? C’est aux USA et non à l’Iran de respecter le JCPOA ! Les déclarations récentes de notre ministre des affaires étrangères critiquant Téhéran pour sa menace de ne plus respecter l’Accord, sont à cet égard sidérantes et typiques d’une inversion des torts et de la manipulation du réel qui caractérise depuis trop longtemps notre diplomatie prétendument morale.

Notre leadership est flottant, et la conscience de nos intérêts nationaux aussi. C’est le grand paradoxe d’une présidence appuyée sur la technocratie, mais qui casse méthodiquement les outils du régalien et l’autorité de l’Etat… Toute « légitimiste » que je sois politiquement, décidée à espérer de celui, quel qu’il soit, auquel l’insigne honneur est donné de gouverner notre patrie, j’en viens à me demander si notre président croit seulement à la Nation, à la France en tant qu’entité historique et culturelle propre, ou s’il ne croit pas plutôt que le progrès(sisme) consiste à effacer, au gré des accords multilatéraux et des renoncements de souveraineté et d’autorité, les derniers instruments concrets et symboliques de notre indépendance. Le Pacte de Marrakech et le Traité d’Aix la Chapelle sont de tristes exemples de ces abandons en catimini masqués par de grandes pompes.

Pour revenir aux conditions auxquelles Moscou pourrait voir quelque intérêt à nous faire revenir dans les dossiers syrien et iranien – dont nous a sortis notre approche moralisante et cynique à la fois – même si Vladimir Poutine et ses porte-voix affichent un crâne mépris pour les sanctions, il me semble évident que seule leur levée serait un signe sérieux et tangible d’une reprise d’autonomie de l’Europe et de la France par rapport à l’Amérique. Il suffirait à Paris de le comprendre, de le vouloir et de le décider. L’opposition d’un seul membre de l’UE suffit à empêcher leur reconduction. Oser désobéir et tenir. Ce serait là un grand coup donné dans la fourmilière de nos inconséquences collectives et une véritable révolution stratégique pour l’Europe, son premier pas dans le monde des adultes, sans brassards, sans bouée, sans harnais ! Sans laisse en somme. Qu’attendons-nous ? Que pouvons-nous encore perdre après nos fleurons industriels, notre honneur et notre âme ? Notre pusillanimité devient vraiment insupportable.

 

La question de la Crimée et la répression de l’opposition sont des points d’inquiétude pour le quai d’Orsay. Cela peut-il empêcher la France de stopper l’engrenage des sanctions économiques ?

 

Le Quai d’Orsay, et ceux qui malheureusement le contrôlent et prennent la Russie de Poutine pour l’URSS de Staline, mentalement sclérosés et fossilisés pour ne pas à avoir à réfléchir autrement que comme des chiens de Pavlov, cherchent sans arrêt de nouvelles revendications et exigences à présenter à Moscou (contre naturellement aucune concession ni ouverture de notre part). Ils font mine d’ignorer l’évidence : c’est à nous de faire un pas vers la Russie et de lever les sanctions. Car s’agissant de la Crimée, chacun sait qu’il n’y a rien à faire ni à espérer. Nous avons joué et monté (a minima cautionné pour la France) un coup d’Etat en Ukraine…. et nous avons perdu, un peu comme en Syrie.  Avec Maidan, nous avons servi sur un plateau d’argent à Moscou l’occasion de reprendre la Crimée, indument octroyée à l’Ukraine par Khroutchev l’Ukrainien en 1954. Quant à la répression de l’opposition en Russie, malheureusement nous récoltons ici aussi la monnaie de notre indécrottable politique d’ostracisation. Vladimir Poutine est de plus en plus prisonnier des courants conservateurs et essaie de tenir la barre au mieux, mais il doit parfois donner des gages et ne contrôle pas tout, loin s’en faut. La libération du banquier Delpal, très probablement emprisonné malgré le Kremlin, est un signe très positif du fait que le Président russe parvient en ce moment à desserrer un peu les entraves qui contraignent sa marge de manœuvre. Nous perdons un temps précieux à ne pas l’aider. Qui viendra après lui ? Peut-être un véritable autocrate, bien moins fin et anti-européen.

Isoler la Russie pour complaire à notre Grand allié était un calcul stupide. Non seulement cela l’a poussée vers Pékin par dépit puis nécessité, mais cela laisse l’Europe désarmée, prise en tenaille entre une Amérique plus léonine que jamais, et une Chine qui ambitionne de plus en plus ouvertement le dépècement progressif du Vieux continent et la domination de l’Eurasie. Ne pas admettre que, dans cet angoissant scénario, la Russie était notre atout maître, et accepter de nous laisser isoler comme nous l’impose Washington, est une faute stratégique majeure, dont nos politiques, toutes tendances confondues depuis au moins 20 ans et la « Guerre du Kossovo », portent la lourde responsabilité. Je suis pour que la France, sans plus attendre, repense de fond en comble sa politique étrangère et de défense. Elle doit la structurer autour d’une posture gaullienne réaliste et humaine, qui seule pourra lui redonner sa stature et son poids, au lieu de dissoudre sa chair historique, politique et éthique dans les vapeurs absconses du panurgisme multiculturel occidental. De ce point de vue, la geste présidentielle, à Brégançon comme auparavant à Versailles, peut être bien utile. Mais à la seule condition qu’elle s’inscrive dans une vision et une volonté claires, appuyées sur une évaluation lucide, pragmatique jalouse et stricte de nos intérêts nationaux. Sinon, les « pas de deux », réussis ou manqués avec tel ou tel, se réduiront à de la communication politique, et même à une comédie triste : celle de notre abaissement consenti dans l’apparat et le lustre déclinants d’une grande nation. Alors, le remède se révèlera pire encore que le mal, et nul chef d’Etat ne s’y trompera plus. Vladimir Poutine moins que tout autre.

 

Source : https://lincorrect.org/caroline-galacteros-isoler-la-russie-pour-complaire-a-notre-grand-allie-etait-un-calcul-stupide/

C. Galactéros : « Se rapprocher de la Russie n’a jamais été aussi urgent pour la survie de l’Europe »

Par Caroline Galactéros, le 06/08/2019* 

 

A l’heure où j’écris ces lignes, depuis le sud d’une Europe étourdie de torpeur estivale telle l’insouciante cigale de la fable, un calme étrange semble régner sur les grandes affaires du monde. Un silence inquiétant aussi, comme celui qui précède l’orage en montagne ou le tsunami en mer. En matière de guerre comme de paix, le silence est toujours un leurre. Il se passe en fait tant de choses « à bas bruit » qui devraient mobiliser les chancelleries occidentales et leur faire élaborer des politiques nouvelles, ne serait-ce même que de simples « éléments de langage » disruptifs.

Le nouveau partage du monde n’est pas une césure infranchissable. L’approfondissement du discrédit moral et politique des États-Unis, notamment depuis l’arrivée de Donald Trump, président grandement sous-estimé mais jugé imprévisible et changeant souvent de pied, pousse les acteurs de deuxième rang, pour survivre en dessous du nouveau duo de tête sino-américain, à ne plus mettre tous leurs œufs dans le même panier, tandis que Washington détruit méthodiquement tous les mécanismes et instruments multilatéraux de dialogue.

 

RÉÉQUILIBRAGE MONDIAL

 

La crise du détroit d’Ormuz creuse les fractures attendues, comme celle qui oppose les Etats-Unis, Israël et l’Arabie saoudite à l’Iran secondé par Moscou et Ankara sous le regard gourmand de Pékin. Elle révèle aussi l’approfondissement de rapprochements plus insolites, tel celui de Moscou et de Ryad, chaque jour plus visible en Syrie au grand dam de Washington. En témoigne, outre leur rapprochement pour maintenir les cours du pétrole, l’amorce d’une coopération militaire entre les deux pays avec des achats de S400 par Ryad (comme d’ailleurs par Ankara dont l’opportunisme ne connait plus de limites). Ryad achètera aussi aux Chinois des technologies de missiles et des drones.

Quant aux Émirats arabes unis, ils ont annoncé au salon IDEX 2019, des acquisitions d’armements divers à la Russie pour 5,4 milliards de dollars et notamment de systèmes anti-aériens Pantsir-ME. Les enchères montent. Autre signe de ce « rééquilibrage », le récent jeu de chaises musicales au sein des services syriens de sécurité, sous la pression de Moscou, au profit de personnalités sunnites adoubées par Ryad, contre l’influence iranienne jusque-là dominante. Même le Hezbollah prendrait quelques ordres à Moscou désormais. De là à penser que la Russie mènera pour longtemps la danse en Syrie, mais souhaite néanmoins favoriser un règlement politique ayant l’imprimatur discret de Washington, Ryad et Tel Aviv – et donc défavorable au clan Assad (le bras-droit du frère de Bachar el-Assad, Maher, putatif remplaçant, vient d’être arrêté) et à son tuteur iranien – il n’y a qu’un pas…

Ce qui ne veut pas dire que Moscou laisse tomber Téhéran. Elle s’en sert pour optimiser son positionnement entre Washington et Pékin. La Russie vient d’annoncer de prochaines manœuvres militaires conjointes. L’Iran, étouffé de sanctions, ne peut évidemment tolérer d’être empêché de livrer même de toutes petites quantités de brut qui assurent la survie politique du régime et la paix sociale. La République islamique a donc répliqué à l’arraisonnement par les Britanniques – à la demande de Washington – du Grace One près de Gibraltar le 4 juillet dernier (pétrolier transportant du pétrole brut léger) et prend la main : saisie le 13 juillet, du pétrolier MT-RIAH puis, le 19 juillet, du britannique Stena Impero…. et enfin le 4 août, par celle d’un troisième bâtiment.

 

IRAN/ÉTATS-UNIS : QUI A LA MAIN SUR QUI ?

 

Téhéran menace désormais d’interdire le Détroit d’Ormuz (un tiers du transit mondial d’hydrocarbures) dont elle partage la propriété avec Oman et les Émirats arabes unis (la passe étant par endroits trop étroite pour constituer des eaux internationales) et tolère l’usage international à certaines conditions par les seuls signataires de la Convention maritime internationale de 1982. Il est vrai que Washington met de l’huile sur le feu jour après jour et vient d’imposer illégalement de nouvelles sanctions à l’encontre du ministre des Affaires étrangères iranien Mohammad Javad Zarif- peut être l’ultime et plus compétent négociateur pouvant arrêter l’escalade – notamment pour entraver ses déplacements. Qui veut la paix ? Qui veut la guerre ? De provocations en enfantillages, certains dirigeants semblent avoir perdu tout sens de leurs responsabilités envers la paix mondiale. Car si le Détroit d’Ormuz venait à être véritablement interdit par Téhéran au passage des tankers, l’explosion du prix du brut qui s’ensuivrait serait très vite insupportable pour l’économie mondiale et une gigantesque récession surviendrait. En dépit des apparences, c’est donc l’Iran qui tient le sort des États-Unis et de l’économie occidentale entre ses mains.

La « pression maximale » crânement brandie comme un trophée par le président Trump à l’encontre de Téhéran s’exerce donc dans les deux sens. Cette folle politique de Washington qui prétend contraindre le pouvoir à élargir le spectre de l’accord sur le nucléaire de 2015 (attente parfaitement utopique ou trompeusement avancée pour provoquer un conflit) est un échec patent. Certes, Londres par la voix de son nouveau premier ministre Boris Johnson, dont le pedigree personnel dessine une possible et gravissime double allégeance, a choisi, as usual, « le Grand Large » comme en a témoigné l’arraisonnement du Grace One. L’Allemagne se montre quant à elle prudente, cherchant à ménager la chèvre et le chou et à profiter du manque de discernement de la France.

 

BIENTÔT UN YALTA 2.0 ?

 

Paris en effet, s’oppose (pour combien de temps) à une coalition pour garantir la circulation dans le détroit d’Ormuz que demande évidemment Washington, et essaie de s’accrocher à l’Accord moribond… après avoir commis l’insigne faute d’appeler à son extension aux questions balistiques pour complaire à Washington et Tel Aviv. Nous avons donc encore une fois joué, inconsciemment faut-il l’espérer, une partition américaine qui contrevient à tous nos intérêts et précipite la guerre.

Ce focus sur l’actualité internationale du moment ne fait que manifester l’ampleur des enjeux du Yalta 2.0 qui s’annonce. Mais « le Rideau de fer » de ce nouveau partage s’est déplacé vers l’Oural, à l’extrême est de l’Europe, et cette translation met clairement la Russie dans le camp de l‘Europe. En effet, si l’Oural sépare géographiquement l’Europe de l’Asie, à sa verticale se trouvent précisément les ex-républiques soviétiques d’Asie centrale, qui font toujours partie de la ceinture de sécurité de la Russie et sont désormais convoitées par la Chine. Or, si l’Eurasie est toujours au cœur des convoitises des grands acteurs (dont les États-Unis), il est une autre opposition que nous ne voyons pas alors qu’elle devrait pourtant focaliser notre capacité d’analyse stratégique et notre action diplomatique : c’est la rivalité montante entre la Chine et la Russie pour la domination économique et politique de l’Asie centrale et même du Caucase.

Les tracés nord (Chine-Kazakhstan-sud Russie-nord Caucase jusqu’en Mer noire sur le territoire russe) et centre (Ouzbékistan-Turkménistan-Iran-Turquie) des Nouvelles Routes de la Soie visent en effet à mettre sous dépendance économique progressive les « Stans », et donc, au prétexte de la lutte contre les Ouigours musulmans, à permettre à Pékin de disposer progressivement d’un levier de déstabilisation économique et sécuritaire important sur Moscou. L’influence est aussi (et souvent avant tout) faite de capacité de nuisance.

 

ET L’UNION EUROPÉENNE DANS TOUT CELA ?

 

En conséquence, « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural » – englobant la partie européenne de la Russie – n’a jamais été aussi nécessaire et urgente pour la sauvegarde de l’Union européenne, si cette dernière espère compter entre États-Unis et Chine et éviter le dépècement et la dévoration. Pourtant le rapprochement de l’Union européenne avec la Russie reste ignominieux, inconcevable, indéfendable à nos dirigeants piégés par une vision idéologique et faussée de leurs intérêts comme des nouveaux rapports de force du monde. C’est l’impensé, l’impensable, l’angle mort de la projection stratégique de l’Europe. Pour les élites et institutions européennes, la Russie – que l’on assimile toujours à l’URSS -, est par principe vouée aux Gémonies, l’Amérique idéalisée, le péril chinois minimisé, l’Inde ignorée, le Moyen-Orient déformé et l’Afrique sous-estimée. Les ravages de « la pensée magique » touchent malheureusement aussi la politique extérieure.

Pour entraver une dérive collective vers une nouvelle loi de la jungle internationale qui ne s’embarrassera même plus de gardes fous juridiques imparfaits, il est urgent de retrouver les bases d’une coexistence optimale entre les grands acteurs et ensembles régionaux. Urgent surtout de cesser de croire en la chimère d’un magistère moral occidental ou simplement européen qui a volé en éclats. Dans un saisissant paradoxe, le dogmatisme moralisateur ne passe plus la rampe et une révolution pragmatique et éthique de la pensée stratégique occidentale s’impose. La France peut encore en prendre la tête et entrer en cohérence avec elle-même pour se protéger, compter et convaincre.

 

*Caroline Galactéros, présidente de Geopragma 

Source : https://www.marianne.net/debattons/tribunes/une-vision-geopolitique-faussee-et-sterile-prive-l-europe-de-son-indispensbale