« Venezuela, Chronique d’une déstabilisation », Maurice Lemoine, éd. Le Temps des cerises, 2019.

 

Note de lecture par Léo Ruffieux*, publiée le 3 juillet 2019

« Tout ce que je sais, c’est que je ne connais rien : l’adage socratique que recommande Maurice Lemoine à destination des éditocrates. »

 

Ancien rédacteur en chef du Monde Diplomatique et de la Chronique d’Amnesty International (1993-1997), c’est armé de sa connaissance encyclopédique de l’Amérique latine – région qu’il a sillonnée pendant plus de quarante ans –, que Maurice Lemoine, nous lègue un compte-rendu complet sur la situation vénézuélienne intitulé Venezuela, Chronique d’une déstabilisation paru en mars 2019 aux éditions Le Temps des cerises. Spécialiste reconnu du continent latino-américain, après la publication des ouvrages « Enfants cachés du général Pinochet » (2015) et « Chávez Presidente ! » (2005)[1], il allie ici exemples documentés, souci d’objectivité mais aussi engagement politique, qu’il conçoit comme gage d’honnêteté. Critiquant les éléments de langage – « crise humanitaire », « pénuries », « dictature » –, ressassés ad nauseam à l’encontre des mandats du Président Hugo Chávez (1999-2012) et de son successeur Nicolás Maduro, l’auteur dénonce tant la couverture politicienne du conflit que les nombreux mensonges par omission, visant à marginaliser les secteurs populaires de la société vénézuélienne traditionnellement acquis au processus révolutionnaire bolivarien. Qui connait l’Amérique latine, son histoire tumultueuse traversée par des antagonismes sociaux et idéologiques, et « dont les veines ont été ouvertes »[2] par des siècles d’impérialisme hispanique et nord-américain, ne peut naïvement ignorer les multiples offensives dirigées contre le pays de Simon Bolivar. Néanmoins Maurice Lemoine ne verse pas pour autant dans un panégyrique dogmatique du chavisme mais bien dans la démonstration d’une thèse : une réflexion lucide sur les erreurs et les réussites du gouvernement est nécessaire à condition de ne pas nier le contexte extrêmement hostile, national, trans- et international, dans lequel le pays se trouve. La réalité des rapports de forces, inhérents à toute analyse politique, sociale et économique du conflit vénézuélien est ici soulignée. Selon l’auteur, la déstabilisation du gouvernement par des secteurs radicaux de l’opposition tant à l’interne qu’à l’étranger devient plus active à la mort de Chávez en 2013. Or il s’agit d’empêcher son successeur Nicolás Maduro, élu démocratiquement, de consolider son pouvoir. La chronique met donc en lumière les ressorts de la déstabilisation depuis la prise de fonction de Chávez jusqu’à l’entrée sur scène de Juan Guaidó en janvier 2019. Dans cette note de lecture, nous exposons dans un premier temps l’héritage qu’a laissé Chávez, ce qui nous permettra d’exposer trois « objets polémiques » qui rythment l’ouvrage : la guerre économique, la déstabilisation politique, et enfin la pression médiatique.

 

Maurice Lemoine, journaliste et globe-trotter :

« je suis en colère contre ma profession ». Source : Sputnik News.

 

L’héritage d’Hugo Chávez.

 

Le livre commence avec les funérailles de Chávez, l’occasion pour l’auteur de revenir sur ce « Cassius Clay de la politique »[3], architecte de la révolution bolivarienne. L’auteur démontre comment Chávez incarnait « la contestation de l’ordre international post-guerre froide et du capitalisme néolibéral, le porte-drapeau d’un monde multipolaire »[4], prêt à en découdre une bonne fois pour toute avec le FMI, la Banque mondiale, Wall Street et le Consensus de Washington. Il s’agit de transformer en profondeur l’héritage de ses prédécesseurs socio-démocrates après des années de népotisme, de répression et d’inégalités abyssales. Sur le plan politique, un an après son élection, une nouvelle Constitution est ratifiée par référendum entend mettre en place une démocratie participative. Sur le plan économique et social, il démocratise l’accès à la rente pétrolière (PDVSA) et acte une pléthore de missions sociales : des programmes d’alphabétisation et d’éducation populaire, de construction de logements, de programmes de santé appuyée sur 15’000 médecins cubains, de subvention sur les produits de premières nécessités, etc.[5] sont mis en place. En 2001, de vastes programmes de redistribution sont mis en oeuvre, appuyés par plusieurs dizaines de décrets, notamment la loi sur les terres[6] et la loi sur les hydrocarbures[7]. Sur le plan géopolitique et régional enfin, il promeut à l’échelle continentale la création d’institutions multilatérales permettant de s’émanciper de l’influence des États-Unis. Parmi celles-ci, on retrouvera notamment, l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) en 2004, qui permettra entre autres, la guérison gratuite en 10 ans de 3,5 millions de personnes atteintes de graves pathologies ou l’alphabétisation de 3,8 millions d’âmes. Petrocaribe en 2005 permettra à 14 pays de bénéficier du pétrole vénézuélien à des prix préférentiels. L’Union des Nations sud-américaines (UNASUR) en 2008, espace d’intégration et d’union entre les peuples dans les domaines culturel, social, économique et politique ou encore la Communauté des États latino-américains (CELAC) en juillet 2011 dont le but est de concurrencer l’Organisation des États américains (OEA), courroie d’influence de Washington. Au plan international, Caracas se rapproche des pays non alignés, met en avant une politique africaine ambitieuse, et renforce ses liens bilatéraux avec la Libye, Syrie et l’Iran.

 

Quid de la déstabilisation ? Maurice Lemoine l’enracine dans les antagonismes sociaux hérités de l’ancien régime. Grille de lecture sociologique à l’appui, il analyse la divergence des « consciences de classes » : actrice de son propre destin, la majorité du peuple autrefois paupérisée qui bénéficie des réformes sociales mises en place et une oligarchie qui défend bec et ongles ses privilèges. On retiendra les profils « caricaturaux » des principaux auteurs nationaux de la déstabilisation comme ceux de l’opposant Leopoldo Lopez, et de Henrique Capriles Radonski, qui proviennent de richissimes familles de l’oligarchie, – liée aux conglomérats industriels, entreprises de services, médias –, ayant bénéficié d’une éducation de « gendre idéal » dans les grandes universités américaines avant de se lancer en politique[8].. Appuyés par Washington, ces derniers participent activement avec le secteur patronal, la classe moyenne-supérieure, les médias et le haut-clergé, à la tentative de coup d’État d’avril 2002. Après l’échec du référendum révocatoire (2004) gagné par Chávez, l’opposition va changer de stratégie : il s’agit désormais soit de boycotter les élections, soit de refuser leurs résultats, pour discréditer le gouvernement et préparer le terrain à une intervention étrangère. Au motif de « fraudes », « manipulations » et « absence de garanties suffisantes pour garantir la transparence du scrutin », les principaux partis d’opposition regroupés à partir de 2010 derrière la MUD[9] remettent en cause les scrutins des législatives (2005, 2010) et présidentielles (2006, 2012). Pourtant, rappelle Lemoine, les résultats sont systématiquement validés par les observateurs internationaux mandatés par le Centre Jimmy Carter ou l’UNASUR. Sur le plan économique, le chavisme peine à conjurer la « malédiction des ressources pétrolières » dont il dépend, pour se diversifier efficacement.

 

A court terme, le gouvernement tire sa popularité des importations à prix subventionnés qu’il fournit via les entreprises privées à la population. Malgré un contrôle des capitaux et la fixation de taux de change différentiés, les problèmes de corruption, le sabotage économique des secteurs importateurs privés, la fuite de capitaux et une terrible sécheresse (2010) fragilisent l’économie nationale. Dès 2012, alors que l’état de santé de Chávez décline, la société vénézuélienne se polarise de plus en plus. Le chavisme entend approfondir ses revendications socialistes ; le candidat de l’opposition promet dans son programme un paquet néolibéral sapant les acquis sociaux de la Révolution. Victorieux de l’élection de 2012, Chávez invite son ministre des Affaires étrangères, Nicolás Maduro, à assumer la fonction présidentielle s’il devait être emporté par la maladie.

 

C’est ici que l’analyse de l’écrivain est particulièrement cinglante. Dès l’arrivée au pouvoir de Maduro, l’auteur dénonce la paresse intellectuelle propre au discours dominant. Ce discours, que déconstruit l’auteur dans son ouvrage est le suivant : « plongé dans une crise économique, politique et institutionnelle sans précédent, le Venezuela, pourtant détenteur des plus grosses réserves pétrolières de la planète, s’effondre, gangrené par la corruption, au point de ne plus pouvoir apporter ni nourriture, ni médicaments, ni produits de première nécessité à sa population. Alors que l’opposition a été complètement muselée, la « société civile », « affamée », lorsqu’elle se révolte et manifeste « spontanément », est réprimée à feu et à sang. Ce qui a permis à Maduro, contrôlant désormais toutes les institutions de l’État, de se faire réélire, dans des conditions fortement contestées, le 20 mai dernier [ndlr. 20 mai 2018]. Pour la « communauté internationale » – c’est-à-dire les États-Unis, l’Union européenne et certains pays d’Amérique latine –, le Venezuela s’enfonce petit à petit dans la dictature. ».[10] D’où l’intérêt de lire cet ouvrage qui s’inscrit en faux contre cette thèse-doxa.

 

Manifestation de soutien au gouvernement légal à Caracas.

Sources : Amérique Latine Résistances.

 

Premier « objet-polémique » : la guerre économique 

 

En se basant sur des expériences similaires au Chili de Salvador Allende, à Cuba et au Nicaragua sandiniste, Lemoine précise que le marasme économique ne s’explique pas uniquement par la dépendance au pétrole et la baisse de son prix sur le marché mondial, mais aussi par la guerre économique, visant à provoquer mécontentement et découragement populaires. En dépit des dollars alloués régulièrement à un taux préférentiel par l’État, le secteur privé chargé de fournir des importations au marché intérieur, orchestre sciemment un sabotage des réseaux de distribution, créant artificiellement des pénuries donc de l’inflation. Il note : « de 2003, année où a été instauré un contrôle des changes pour éviter la fuite des capitaux, à 2017, les entreprises privées ont reçu de l’État 338,341 milliards de dollars pour l’importation de biens et services. En 2004, alors qu’elles ont disposé à cette fin de 15,75 milliards de dollars, on n’a constaté aucune pénurie. En 2013, la somme attribuée ayant quasiment doublé pour atteindre 30,859 milliards de dollars, les principaux biens essentiels avaient disparu. Doit-on parler de magie ? Peut-être. Mais de magie noire, dans ce cas précis »[11]. Il énumère la quantité de nourritures et biens de premières nécessités trouvés dans des hangars par les forces de l’ordre. Selon l’auteur, le motif des importations, outre les bénéfices de leur surfacturation, n’est donc qu’un prétexte pour s’approprier des dollars qui permettent au secteur privé soit d’organiser la fuite des capitaux à l’étranger, soit de les revendre sur le marché parallèle, via le site Web DólarToday situé à Miami et indexé sur les taux de change pratiqués côté colombien. Le taux du dollar parallèle sur le marché illégal explose et alimente la contrebande et ses métastases de pénétration mafieuse (paramilitaires, narcotrafiquants). Ce qui expliquerait la disparition brutale de l’argent liquide et l’inflation au Venezuela. Sur des faits abondamment chiffrés, l’auteur conclut : « ce n’est tout de même pas un hasard si les phases de désapprovisionnement interviennent dans des moments précis, à la veille de rendez-vous électoraux »[12] ou « les variations importantes [des taux de change] ont été enregistrées en octobre 2012 (présidentielle de Chávez), décembre de la même année (élection des gouverneurs des 24 États du pays), avril 2013 (nouvelle présidentielle) et décembre 2013 (élections municipales) (…) »[13]. L’écrivain n’oublie évidemment pas d’évoquer l’impact dévastateur des sanctions commerciales et financières des Départements américains du Trésor et de la Justice et par effet domino, d’autres institutions internationales financières du fait de l’extraterritorialité.

 

Deuxième « objet-polémique » : la déstabilisation politique

 

A en croire la majorité des médias, depuis l’élection de Nicolás Maduro, la contestation des autorités et des institutions vénézuéliennes serait une réponse à l’autoritarisme grandissant du pouvoir. En s’appuyant sur des articles de la Constitution et le contexte juridico-institutionnel, l’auteur offre un autre son de cloche. Quelques exemples. L’Assemblée constituante élue en 2017 est présentée comme une tentative du pouvoir de museler l’Assemblée nationale aux mains de l’opposition. Selon l’auteur, elle n’est qu’une solution apportée par le gouvernement à laquelle l’opposition aurait pu participer pour sortir de l’impasse politique dans laquelle se trouvait le pays depuis 2016. L’écrivain rappelle en effet que depuis cette date, l’Assemblée nationale est en situation d’outrage pour avoir fait prêter serment à trois membres de l’opposition non-élus.[14] De plus, la Constitution donnait effectivement la possibilité au Président de convoquer une Constituante, écornant ainsi au passage, le crédo du Venezuela « État de non-droit ».[15] L’opposition, sous pression des secteurs radicaux et des États-Unis, a rejeté les accords des négociations de Saint-Domingue (République dominicaine)  en 2015-2016 et 2017-2018 sous médiation de l’UNASUR et du Vatican.[16] En 2018, certains partis d’opposition devaient se réenregistrer auprès du Conseil National électoral (CNE) pour pouvoir se représenter aux élections présidentielles. En effet, la loi dispose que tout parti n’ayant pas participé aux élections précédentes, ce qui est le cas, doit obtenir 0,5% du registre électoral dans la moitié des États. Voluntad Popular et Primero Justicia n’atteindront pas cet objectif et ne manqueront pas de « crier à la dictature ».[17] Certains secteurs de l’opposition refusent de se limiter au calendrier électoral ou à son boycott. C’est avec une rare précision que l’auteur restitue la violence politique dans son contexte : celle d’une radicalisation de l’opposition[18]. De 2014 à 2017, la violence insurrectionnelle enflamme le pays. Bilan : 170 morts. Tentative de coup d’État (Opérations richo en 2015, Genesis en 2017) et d’assassinat de Maduro (août 2018), appel public à sa destitution (Opération La Salida en 2014), manifestations de rue, assassinats, violentes émeutes, attaques d’infrastructures publiques et privées… L’auteur décrit notamment le phénomène des guarimbas, un mode opératoire anarchique visant à hisser des barricades dans l’objectif de prendre en tenailles les forces de l’ordre et de les confronter à des groupes de choc mobiles. Ces opérations, maquillées en « manifestations étudiantes », seraient d’emblée marquées du sceau de l’ingérence. Maurice Lemoine décrit notamment comment ces différents groupuscules sont abondamment financés par des officines étrangères (NED, USAID), entraînées et formés par OTPOR ! et Canvas, bénéficiant de relais à l’interne (ambassade américaine) et à l’externe (le lobbying d’opposants auprès de gouvernements étrangers, l’organisation de conférences, etc.) ainsi que le contenu de plusieurs courriels, enregistrement audio, et déclarations publiques des principaux fers de lance de la dissidence anti-gouvernementale qui prouverait  le caractère extralégal de leur implication.

 

Troisième « objet-polémique » : la pression médiatique.

 

Enfin, le caractère indispensable de cette chronique tient surtout aux contributions de l’auteur sur la guerre psychologique dirigée contre Caracas. S’inscrivant dans le concept de « guerre de 4ème génération », la déstabilisation du Venezuela est aussi médiatique. L’auteur démontre en effet la partialité de la plupart des médias occidentaux et les multiples canaux de communication d’ONGs (Amnesty International, Human Rights Watch), d’institutions transnationales et d’officines gouvernementales qui chercheraient à discréditer l’État vénézuélien. Quelques illustrations : En 2013, Maduro est élu avec une différence de plus de 200’000 voix contre son adversaire. L’Organisation des États américains (OEA) est vent debout contre ce résultat, mais ne trouvait étrangement rien à redire concernant l’élection mexicaine frauduleuse de Felipe Calderon en 2006 ou lors de la victoire de Rafael Caldera au Venezuela en 1968 (avec seulement 32’000 voix d’avance)[19]. En 2015, une déclaration à Panama destinée à alerter la « communauté internationale » est signée par plus de 20 ex-chefs d’État, loin d’être de grands démocrates[20]. L’auteur recense la couverture médiatique francophone accusant le « régime » d’être responsable, en 2014, de 125 morts et blessés, oubliant que la moitié de ces victimes ne serait imputable à la « répression » mais bien à l’opposition. Enfin, on apprend les dérives d’Amnesty International, Human Rights Watch et d’autres « défenseurs des droits de l’homme ». Lemoine dévoile par exemple l’impartialité d’Amnesty International, dont les sources proviendraient d’ONGs locales d’opposition[21] et de la succursale vénézuélienne d’Amnesty.  On apprend que cette dernière louait sans ambages la « démocratie » et la situation socio-économique des années 70 et 80… sans piper mots du massacre du Caracazo en 1989 ayant fait plus de 3000 morts…[22] On pourrait multiplier les exemples qui trahissent un très clair alignement (géo-)politique anti-gouvernemental.

 

Pour conclure, pour quiconque s’intéresse au Venezuela, cet ouvrage constitue un incontournable livre de chevet. Entre les analyses politiques fouillées, anecdotes sociologiques, retours historiques, le lecteur ne se lasse pas d’en apprendre davantage sur la terrible déstabilisation que vit la « petite Venise » d’Amérique latine. A la manière d’un thriller à suspens, Maurice Lemoine a su admirablement associer essai politique et enquête journalistique. L’importance cruciale de la contextualisation. A chaque futur lecteur désormais d’analyser la brutalité des pénuries à l’aune de la violence de la guerre économique, le qui-vive des forces de l’ordre à l’aune de la violence insurrectionnelle. Je terminerai cette note de lecture par ces quelques mots de Bertold Brecht : « On dit souvent d’un fleuve emportant tout qu’il est violent, mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l’enserrent »[23].

 

Léo Ruffieux*

Jeune contributeur pour Geopragma.

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Notes de bas de page:

[1] LEMOINE Maurice, Les enfants cachés du général Pinochet, Précis de coups d’État modernes et autres tentatives de déstabilisation, éd. Don Quichotte éditions, avril 2015, 704 p., LEMOINE Maurice, Chavez Presidente ! éd. Flammarion, 2005, 862 p.

[2] Pour reprendre le titre du célèbre chef-d’œuvre d’Eduardo Galeano. Voir GALEANO Eduardo, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, l’histoire implacable d’un pillage d’un continent, éd. Plon, 1981, 435 p. (Terre Humaine).

[3] Selon les propres aveux de son opposant Henrique Capriles.

[4] LEMOINE Maurice, Venezuela, Chronique d’une déstabilisation, éd. Le Temps des cerises, 2019, p. 32.

[5] Ibidem., pp. 25-26.

[6] Permettant de limiter le latifundio et d’augmenter les surfaces agricoles.

[7] PDVSA devient le principal acteur de l’exploration, production et transport pétrolier, les multinationales doivent accepter la création d’entreprises mixtes avec l’État comme actionnaire majoritaire.

[8] Leopoldo Lopez au sein de Primero Justicia, parti néolibéral fondé par lui-même, dont la création, rappelle l’auteur, est entachée par détournements de fonds publics. Henrique Capriles au sein de COPEI, parti démocrate-chrétien et néolibéral. LEMOINE Maurice, op. cit., pp. 66-67, p. 79.

[9] Acronyme pour « Table d’unité démocratique », qui rassemble la majorité des partis d’opposition.

[10] Propos exacts de Maurice Lemoine, voir « Venezuela, Chronique d’une déstabilisation. Interview de Maurice Lemoine par Thierry Deronne » in Venezuela Infos, Le Blog de Thierry Deronne, https://venezuelainfos.wordpress.com/2019/04/01/venezuela-chronique-dune-destabilisation-interview-de-maurice-lemoine-par-thierry-deronne/

[11] LEMOINE Maurice, op. cit., p. 315.

[12] Ibidem., p. 343.

[13] Ibidem., pp. 328-329.

[14] Ibidem., pp. 259-260.

[15] Ibidem., p. 351.

[16] L’auteur rappelle également comment l’attitude de l’opposition a profondément consternée l’ex-dirigeant espagnol José Luis Zapatero, alors médiateur des négociations de 2018.

[17] Ibidem., pp. 477-478.

[18] En particulier, les figures de Antonio Ledezma (maire du Grand Caracas), Leopoldo Lopez (Voluntad popular) et Maria Corina Machado.

[19] Ibidem., pp. 128-129.

[20] Ibidem., pp. 230-231. Álvaro Uribe, président colombien (2002-2010), épinglé pour ses liens avec l’organisation criminelle et paramilitaire d’extrême-droite Autodéfenses Unies de Colombie (AUC), des scandales de corruption et d’espionnage ; José Maria Aznar 1er ministre espagnol (1996-2004) à l’origine de la position commune de l’Union européenne contre Cuba en 1996 ; Alfredo Cristiani président salvadorien (1989-1994) dont le parti Arena était associé aux « escadrons de la mort » fondés par Roberto D’Aubuisson.

[21] On retiendra par exemple : l’ONG libertaire/anarchiste Provea financé par USAID, la NED, L’Union européenne, la fondation Ford, Open Society, Northrop Grumman, Walt Disney, Freedom House etc. et (entre autres) la femme de John Negroponte… Ex-ministre des Affaires étrangères de George W. Bush ! Ibidem., p. 395.

[22] Ibidem., p. 376.

[23] BRECHT Bertold, “Über die Gewalt” in Gedichte (1934-1941), Band V, p. 103.

C. Galactéros sur Public Sénat : Algérie, Vénézuela, Irak

Caroline Galactéros, présidente de Geopragma, a réagi aux dossiers internationaux du moment sur Public Sénat hier soir. Elle était, sur le plateau d' »On va plus loin » avec Hélène Conway-Mouret, Sénatrice, Christian Makarian, Directeur délégué de la rédaction de L’Express et Vincent Jauvert, Chef du service international à l’Obs.

Les thèmes abordés étaient :

-les manifestations en Algérie,

-la rencontre entre le président Macron et le président irakien Barham Saleh,

-le retour des djihadistes en France,

-les tensions au Venezuela

 

https://www.publicsenat.fr/emission/on-va-plus-loin/le-grand-rendez-vous-politique-decryptant-l-actualite-137465

 

Geopragma : « Venezuela, un coup d’Etat dans les cartons depuis 20 ans ? »

BILLET DU LUNDI du 28/01/2019 par l’ensemble des membres du Conseil d’administration de Geopragma* 

Après la reprise en main du Brésil et tandis que l’hémisphère ouest et l’Europe, avec plus ou moins de vigueur, emboitent le pas des Etats-Unis  pour en finir avec le chavisme chez ce grand concurrent pétrolier en pleine déroute économique et sociale, GEOPRAGMA regrette un débat dangereusement faussé en France sur les événements au Venezuela. En effet, encouragés par le Front de gauche qui encense sans discernement le mouvement chaviste, ses opposants prennent parti, en miroir, pour le chef de l’opposition, Juan Guaido, qui s’est autoproclamé président par intérim, alors même que Nicolas Maduro a été réélu en 2018 et a prêté serment le 10 janvier dernier. 

Ce coup d’Etat se prépare en fait depuis 20 ans, depuis l’arrivée au pouvoir de l’insolent Hugo Chavez en 1999 et le refus absolu des Etats-Unis de voir se consolider un nouveau Cuba dans leur pré carré latino-américain. Dès l’origine, la politique de Chavez, visant à constituer avec l’Iran, la Russie, la Chine et bien sûr Cuba un axe dissident par rapport à Washington, a toujours été vécue comme une provocation ne pouvant rester sans réponse. Un premier coup d’Etat avorté en avril 2002, puis un second en février 2015, une tentative d’assassinat de Nicolas Maduro en 2018 et une volée de sanctions depuis 2014 puis en 2017 et 2018 : tout a été fait pour déstabiliser ce régime, concurrent pétrolier de premier ordre. Le Venezuela dispose en effet d’un potentiel énergétique colossal (premières réserves mondiales de pétrole prouvées au monde devant l’Arabie saoudite, avec plus de 300 milliards de barils selon un rapport de l’OPEP de 2011).

Pétrole et sanctions

La terrifiante crise économique et sociale qui frappe la population vénézuélienne et provoque une hémorragie humaine depuis des mois n’est évidemment pas le fait du Saint-Esprit ni même celui de l’incurie et de la corruption gouvernementales évidentes ou encore du sous-investissement dans le secteur pétrolier. Nul ne saurait nier que le Venezuela dispose d’un modèle économique particulièrement inefficace qui fait dangereusement reposer l’omniprésence et l’omnipotence de l’Etat sur les seules rentes pétrolières. La chute libre de la production pétrolière (moins d’1 million de barils par jour en novembre dernier contre plus de 2 millions en 2016) manifeste à elle seule le poids d’une gestion démagogique et catastrophique de cette manne pétrolière, multipliée par l’effet corrupteur de la rente.

Mais il faut aussi mentionner l’impact dirimant de l’effondrement du prix du baril, passé de plus de 100 dollars en juin 2014 à 30 fin 2016. Couplé à la baisse consécutive de la demande chinoise, cela a provoqué une baisse vertigineuse des revenus pétroliers du pays (30% du PIB). L’industrie est par ailleurs presque inexistante et l’agriculture sous-développée, ce qui n’est pas sans rapport avec la crise alimentaire qui frappe les Vénézuéliens, le contrôle des prix par l’Etat ne venant pas à bout de l’hyperinflation, mais alimentant un marché noir parallèle.

Le coup de grâce est venu de l’interdiction faite par Washington aux sociétés et banques américaines de travailler ou de prêter de l’argent au pays de plus en plus surendetté. Ces sanctions américaines, qui empêchent le financement de l’économie vénézuélienne sur les marchés internationaux, ont très fortement contribué à la paupérisation exponentielle de la population et à l’exaspération des clivages sociaux et politiques. Le pire, qui se produit aujourd’hui a été voulu et attisé au risque de voire s’opérer une convergence nationaliste entre tout ou partie du peuple qui en souffre directement et le régime politique qui en est la cible, tant on sait depuis longtemps que les sanctions internationales sont généralement de moins en moins efficaces avec le temps, voire contre-productives.

Soutien russe et chinois

Plus largement, le gouvernement des Etats-Unis révèle ici l’application de la doctrine Monroe de 1823 dans son interprétation la plus offensive : non seulement l’interdiction de toute ingérence de la part d’Etats non-américains sur le continent américain devenue chasse gardée du cœur de l’Empire, mais la promotion de l’ingérence des Etats-Unis sur le continent américain au nom de la protection de leurs intérêts vitaux. En 1912, le secrétaire d’Etat Elihu Root déclarait déjà sans ambiguïté : «Notre destinée manifeste comme contrôleur du destin de toute l’Amérique est un fait inévitable et logique. Personne ne doute de notre mission et de notre intention de l’accomplir, ou, ce qui revient au même, de notre pouvoir de la réaliser».

Si des raisons très politiques motivent donc les Etats-Unis pour souhaiter un changement de régime dans ce pays qui persiste insolemment dans la voie du marxisme, selon GEOPRAGMA, la grille de lecture énergétique et géostratégique demeure la plus pertinente pour comprendre l’ire washingtonienne. Le pétrole vénézuélien suscite naturellement la convoitise de nombreuses sociétés américaines, et l’Amérique, devenue 1er producteur mondial de pétrole a le contrôle de la fourniture de la Chine en ligne de mire. En conséquence, tout est bon pour neutraliser un à un ses concurrents les plus sérieux via des sanctions voire du «regime change». D’autant que le soutien «légaliste» de la Russie et de la Chine à Caracas est aussi une raison d’inquiétude pour Washington. Rappelons que Rosneft a payé 1 milliard de dollars à PDVSA en avril 2017 en anticipation d’approvisionnement pétrolier ; que PDVSA (la compagnie d’Etat) est le plus gros fournisseur de Rosneft en dehors de la Russie ; qu’en octobre 2017, les présidents Maduro et Poutine ont signé un accord pour la restructuration de la dette du Venezuela ; que la Chine achète massivement du pétrole vénézuélien ; qu’en 2017, Pékin et Caracas ont signé 22 accords pour 2,7 milliards dollars ; que le Venezuela a abandonné le pétrodollar en septembre 2017 pour libeller son brut en… yuans (reconnu par le FMI comme monnaie de réserve internationale depuis novembre 2015).

Par cette dernière décision, Caracas n’avait pas hésité à déclarer la guerre à Washington, en représailles aux innombrables et douloureuses pressions américaines.

Dangereuse montée aux extrêmes

L’ire de Washington est donc fort compréhensible, mais elle doit être remise dans le contexte d’une lutte globale (des monnaies, des influences, des normes, des alliances) pour la disposition et la fourniture d’énergies fossiles… qui n’ont pas encore tout a fait cédé la place aux sources «renouvelables» entre les Etats-Unis et la Chine. Et, pour être tout à fait lucides, il convient de remarquer que Washington ne se formalise pas autant, loin s’en faut, lorsque l’OTAN s’approche au plus près des frontières russes. Déjà en Ukraine, en 2014, la «communauté internationale» – autrement dit les Etats occidentaux – a commis une faute impardonnable en ne respectant pas l’accord conclu entre le président Ianoukovitch et ses opposants. Cette erreur fondamentale, dont le ministre français des Affaires étrangères de l’époque est en partie responsable, a engendré une guerre civile meurtrière dans l’Est de l’Ukraine et a déclenché une dangereuse montée aux extrêmes entre les deux anciens géants de la Guerre froide.    

Que vient donc faire la France dans cette lutte de Titans ? Pour GEOPRAGMA, nous n’avons aucun intérêt et aucune légitimité à suivre les Etats-Unis dans cette stratégie de montée aux extrêmes qui n’est certainement pas le meilleur moyen d’amener, pas à pas, le Venezuela vers la prospérité économique et l’équilibre politique. Pas plus qu’en Ukraine, en Syrie ou en Libye, la France ne gagne quoi que ce soit à encourager les coups de force institutionnels. Rien ne nous permet de donner des leçons de démocratie à quiconque ni de nous prononcer sur la nature du chavisme ou sur la tête de l’Etat vénézuélien. Le paysage international vit une phase de déconstruction violente et de mépris croissant pour tous les mécanismes multilatéraux qui semble à GEOPRAGMA extrêmement dangereuse. Pourquoi y prendre part ? Sauf à admettre que demain, peut-être, ce sera notre tour de voir contester un chef d’Etat déplaisant à l’un ou l’autre des nouveaux maîtres du monde ?

Répondre à la crise

En revanche, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, il est de notre devoir d’appeler au respect des principes fondamentaux du droit international, à commencer par celui de la souveraineté des Etats telle que garantie par la Charte des Nations unies. Si droit d’ingérence il doit y avoir, c’est seulement dans des circonstances exceptionnelles et avec l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU ou à la demande et avec l’autorisation de l’Etat concerné (dans le cas, par exemple, d’une guerre civile). Le Venezuela – pour l’instant – n’en est heureusement pas encore arrivé à cette extrémité. Contrairement à ce qu’ont dit les Etats-Unis, le Venezuela n’est pas un «Etat failli» comme l’est la Libye depuis l’intervention occidentale de 2011. Le romantisme révolutionnaire agité confortablement depuis des capitales occidentales s’avère déstabilisateur pour les pays concernés et ruine auprès du reste du monde le crédit moral d’un Occident accusé non sans raison de poussée de fièvre néocoloniale devant la résistance croissante d’une vaste part du monde à ses injonctions diverses.

Alors, pourquoi nous engouffrer imprudemment dans cette bronca anti-chaviste, au lieu de suivre la tradition qui fut longtemps celle de la diplomatie gaulliste en Amérique latine, celle de la promotion de l’indépendance des Etats souverains ? En rappelant la souveraineté du Venezuela, Paris pourrait ensuite engager un dialogue discret mais plus efficace avec le pouvoir en place à Caracas. Nous croyons cette solution beaucoup plus à même de répondre à la crise politique et humanitaire qui frappe le pays.

* Le Conseil d’administration de Geopragma est composé de Caroline Galactéros (présidente), Patricia Lalonde (vice-présidente), Général (2S) Jean-Bernard Pinatel (vice-président), Christopher Th. Coonen (secrétaire général), Gérard Chesnel (trésorier), Pierre de Lauzun, Ghislain de Castelbajac et Alexis Feertchak.