[Geopoly/LCDR] – « Petites et grandes batailles d’Idlib » – 18/09/2018

Sur le front syrien, l’été fut calme. Trop calme, sans doute. Les grandes manœuvres devaient reprendre, nourries par l’hostilité stérile, construite et entretenue, de ceux que la paix dessert ou indiffère. Après sept ans de conflit et de calvaire pour le peuple syrien, il ne faudrait pas, en effet, que la messe soit dite trop vite, et qu’une négociation politique finalement engagée ne contraigne Américains, Européens et affidés régionaux à admettre leur échec politique et militaire en Syrie. Il n’est que de voir combien les fruits en germe du récent sommet de Téhéran entre la Russie, la Turquie et l’Iran ne sont pas du goût de tout le monde, loin s’en faut. Si l’on considère l’exploitation empressée de toutes les occasions/provocations de souffler sur les braises de cette interminable guerre par ceux qui sont à la peine sur le terrain militaire ou celui de l’influence régionale, on finit par se demander si quelqu’un veut vraiment la paix en Syrie, mis à part les malheureux civils pris au piège des concurrences entre les parrains de ce sanglant conflit.

Alors, tandis que s’amorce à Idlib la réduction de l’un des derniers abcès islamistes au cœur du territoire syrien, on anticipe bruyamment un « désastre humanitaire » sans précédent, on fait renaître les rumeurs « d’attaque chimique probable », d’ores et déjà exclusivement imputables, par principe et comme par habitude, au seul pouvoir de Damas (après les précédentes opérations de Khan Sheikhoun et de la Ghouta orientale). Tout ce tapage « préemptif » vise à justifier d’éventuelles nouvelles frappes occidentales prétendument punitives, mais surtout à tenter d’arrêter l’inéluctable…et l’insupportable : la progressive reprise de contrôle du président Assad sur l’entièreté de son territoire. On n’y est certes pas encore (près de 30 % du sol syrien lui échappent toujours grâce au soutien américain et turc aux « rebelles »-djihadistes du « triangle de l’Euphrate », d’Idlib et aux Kurdes d’Afrin), mais on s’en rapproche.

Pendant ce temps, les rodomontades du président américain qui, pour survivre politiquement aux tombereaux d’ennemis qui infestent jusqu’à son entourage, pratique l’équilibrisme et donne des gages aux faucons de tous bords tout en pratiquant son approche mercantiliste brutale mais singulièrement pragmatique des rapports internationaux, produit des résultats mitigés. Il tempête, invective, menace les Européens d’abandon et de guerre commerciale s’ils ne renouvellement pas fermement leur allégeance transatlantique… et surtout leurs commandes d’armements et d’énergie à Washington. Donald Trump voulait renouer un dialogue constructif avec Moscou ? Au lieu de s’employer à un rapprochement salutaire entre les trois piliers stratégiques naturels d’un Occident en perte de vitesse face à l’imperium chinois qui avance aussi habilement que décisivement, il doit depuis dix-huit mois perdre son temps à se défendre d’être pro-russe (un comble !). La tutelle stratégique et économique américaine sur l’Europe depuis 1945 s’est faite au prix d’une mise au ban de la Russie du camp occidental. Compréhensible du point de vue américain du temps de la bipolarité de « guerre froide », ce calcul est désormais contreproductif et dangereux à l’heure du nouveau duopole sino-américain dont l’Europe seule fera les frais si elle persiste dans son déni de l’évidence.

De son côté l’Iran, sous pression économique et militaire croissante, est poussé à la faute par le retrait américain de l’accord nucléaire et le poids de sanctions qui l’isolent, et surtout qui mettent l’Europe au pied du mur. Un piège, un test pour une Union qui doit, pour grandir enfin, « tuer le père » au sens freudien du terme, se projeter hors du parc d’enfants américain, bref, cesser d’obéir sans réfléchir à ses intérêts propres, croyant ainsi se faire aimer mais se trouvant in fine méprisée et exploitée. Si nous ne prenons pas enfin le taureau par les cornes en opposant une fin de non-recevoir collective et sans appel à l’instauration de l’extraterritorialité du droit américain, c’est est fini de l’Europe comme ensemble un tant soit peu autonome. En nous couchant pour éviter la guerre (commerciale à outrance), nous aurons la guerre et le déshonneur…

Pour revenir à la Syrie, Téhéran ne veut pas y être entrainée militairement dans ce qui pourrait en effet devenir une opération militaire d’ampleur, avec des dommages civils considérables si les djihadistes, dûment « mentorés », s’entêtaient et refusaient leur intégration raisonnable dans un processus politique crédible. Les Iraniens appuient donc l’idée d’un processus d’Astana convergeant avec celui de Genève, en panne sèche, plus d’ailleurs qu’avec le groupe des « Amis de la Syrie » (avec de tels amis, point besoin d’ennemis). Bref, on est face à un hiatus flagrant entre la réalité militaire sur le terrain ‒ la Syrie a résisté dans le sang à son démembrement planifié et son intégrité territoriale demeurera ‒, et les desiderata avortés des puissances qui ont longtemps cru être en mesure d’en finir avec le pouvoir des Assad mais qui, en diabolisant à outrance cette figure de l’autoritarisme politique, ont voulu escamoter le danger de l’alternative qu’ils promouvaient. Et ont échoué. Al Qaïda au pouvoir à Damas, n’est-ce pas pire que la famille Assad ? L’un des freins à la mise en place d’une négociation sérieuse est aussi la spécificité de la culture politique de toute la région. Nul, en effet, ne sait là-bas ce que signifient et supposent le dialogue, la coopération ou le consensus. Aux yeux des leaders moyen-orientaux et de leurs challengers, ce ne sont là que marques de faiblesse quand, seules, comptent l’instauration du contrôle politique par la force et la brutalité intransigeante qui signe un authentique Chef….

Un soldat syrien fait signe à des véhicules blindés russes dans le district de Douma, en banlieue de Damas. 14 avril 2018. Crédits : Kommersant
UN SOLDAT SYRIEN FAIT SIGNE À DES VÉHICULES BLINDÉS RUSSES DANS LE DISTRICT DE DOUMA, EN BANLIEUE DE DAMAS. 14 AVRIL 2018. CRÉDITS : KOMMERSANT

Faudra-t-il pour autant renoncer à promouvoir au loin le modèle démocratique occidental (lui-même imparfait, et miné chez nous par un communautarisme invasif qui affaiblit nos États et nos cultures) ? Évidemment non. Mais comparaison n’est jamais raison, et il nous faut rompre avec la suffisance du discours pontifiant et le fantasme de la supériorité normative qui agissent comme cautères sur jambe de bois et entraînent des drames humains injustifiables. Nous ne pouvons simplement plus donner de leçons alors que nous vivons, en Europe comme aux États-Unis, dans une culture du déni inassumée mais enkystée dans nos esprits au point de nous faire commettre des erreurs cardinales et surtout de nous y entêter : déni de nos responsabilités, de notre double standard, de notre partialité, de notre cupidité, de notre effrayant degré de cynisme politique faiblement masqué par des envolées moralisatrices qui ne passent vraiment plus la rampe hors nos murs.

En admettant que se produisent cette prise de conscience miraculeuse et ce tournant réaliste si indispensable, que peut donc encore la France à ce stade pour être utile à la paix et compter ? Sans doute le projet présidentiel d’un « Forum international pour la paix » à Paris, en novembre prochain, est-il la marque d’une volonté de revenir dans un jeu où personne ne nous croit ni ne nous attend plus. Mais le danger est grand d’un énième rassemblement cosmétique et stérile. Et la parole, même brillante, même sincère, s’use. C’est un travers très français de croire que les mots valent action et que les images créent le réel. Pour conjurer ce danger véritablement mortel du bavardage sans lendemain sur des sujets aussi graves que la guerre et la paix, la vie et la mort, Paris doit choisir non un camp, mais une cohérence. La France doit faire des choix, des vrais, conséquents, avec, d’une part, la réalité de la situation et, d’autre part, le possible et le souhaitable du strict point de vue de nos intérêts nationaux et de notre influence en Europe. Car Washington, Moscou et Pékin misent sur nos divisions et les exploitent. Chacune, naturellement, pour des raisons différentes, mais dans une commune perspective de surplomb qui fait de l’Europe un enjeu, un otage, une proie bien plus qu’un acteur ou un égal à leurs yeux. Elles mènent la danse, au Moyen-Orient comme ailleurs, et favorisent en conséquence des interlocuteurs européens qui ne se paient pas de mots, regardent la situation en face et constituent des points d’appui utiles. Ainsi, si nous persistons à nier nos erreurs de jugement et de comportement sur la question syrienne, Allemands et Italiens, pour ne parler que d’eux, infiniment plus pragmatiques, se placeront à la table des vainqueurs pour recueillir des fruits économiques de la reconstruction, mais aussi pour asseoir leur crédibilité future vis-à-vis des pouvoirs régionaux et vis-à-vis de nous, à Bruxelles…. Alors notre geste martiale en Syrie, pour tenter naïvement de complaire à notre Grand Allié et nous imaginer servir nos principes, nous paraîtra subitement avoir été encore plus vaine et coûteuse.

L’heure des postures et des incantations est donc passée. Elles ne font plus ni recette ni illusion. Il faut, en fait, se détacher sans peur de la pusillanimité de l’ensemble européen et faire à la fois du neuf et de l’humain, en recherchant une sortie du conflit aux côtés de ceux qui détiennent, ne nous en déplaise, les clés de l’avenir et ne nous méprisent pas encore tout à fait : les Russes et les Iraniens. Ce n’est pas un renversement d’alliance ou d’allégeance, c’est la recherche d’une position enfin équilibrée qui nous redonne une place de facilitateur estimé, car intellectuellement honnête et ouvert. La vanité de ceux qui se sont trompés depuis des années et pratiquent la fuite en avant pour ne pas se dédire ni faire leur mea culpa doit céder le pas à un peu d’humilité et de réflexion pragmatique. De gré ou de force. Le peuple syrien nous remerciera et le cœur de ce que l’on appelle si pompeusement « nos valeurs » y gagnera beaucoup.

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2018/09/petites-grandes-batailles-idlib-syrie/

[Le Figaro] – «Caroline Galactéros: « Pourquoi la France ne doit pas s’associer aux frappes en Syrie »»

 

Par [Le Figaro] — [11 avril 2018]

 

FIGAROVOX/TRIBUNE – Alors que la France s’apprête vraisemblablement à frapper la Syrie, en représailles aux attaques chimiques supposées, Caroline Galactéros plaide pour un sursaut d’indépendance nationale. Selon elle, la France ne doit pas s’aventurer dans une nouvelle coalition.

La messe semble dite et une atmosphère de veillée d’armes plane sur Paris, tandis que le jeune prince d’Arabie Saoudite quitte la capitale et que notre président est en étroit dialogue avec son homologue américain. La France pourrait, en coordination avec Washington, frapper de manière imminente les forces du régime syrien en représailles d’une nouvelle attaque chimique imputée de manière «très probable» mais en amont de toute enquête, aux forces de l’abominable tyran Assad soutenu par les non moins affreux régimes russe et iranien.

Il faudrait agir vite, se montrer ferme, intraitable, juste! Il s’agirait là d’un «devoir moral»! On a bien entendu et lu. Le discours moralisateur sur la sauvegarde des civils innocents, pourtant inaudible après sept ans de guerre et de déstabilisation de la Syrie, est toujours le même. C’est là le comble du cynisme en relations internationales, que nous pratiquons pourtant sans états d’âme depuis des décennies. Pendant ce temps, la guerre silencieuse du Yémen continue. Ces civils-là n’existent pas, ne comptent pas.

Mais certaines images de guerre et de civils otages d’une sauvagerie généralisée irritent plus que d’autres nos consciences lasses d’Européens déshabitués de la violence et gonflés d’une prétention à connaître, dire et faire le Bien. Soit.

Mais agir contre qui? Qui faut-il punir? Le régime de «l’animal Assad», comme l’a appelé Trump? L’Iran? La Russie? Vraiment? Et si ce trio noir que l’on désigne exclusivement depuis des mois à la vindicte populaire internationale n’était qu’un leurre, proposé à notre indignation sélective pour ne pas réfléchir à nos propres incohérences?

Personne ne se demande pourquoi cette nouvelle attaque chimique arrive maintenant, au moment même où la Ghouta orientale repasse sous contrôle gouvernemental syrien et parachève sa reconquête territoriale, face à des groupuscules rebelles rivaux globalement en déroute et plus que jamais prêts à se vendre au plus offrant pour survivre et espérer compter? Personne ne s’autorise à douter un instant, quand le ministre russe des affaires étrangères rapporte que les observateurs du Croissant rouge syrien envoyés sur place n’ont rien vu ressemblant à une attaque? Serguei Lavrov ment-il carrément au Conseil de Sécurité des Nations unies ou bien faut-il penser que Moscou ne contrôle pas tout ce qui se fait au plan militaire sur le théâtre? Ou que des éléments de l’armée syrienne elle-même agiraient en électrons libres ou auraient été «retournés»? À qui profite le crime? C’est cette vieille question, mais toujours pertinente, qui paraît désormais indécente.

Quel serait pourtant l’intérêt de la Russie de laisser perpétrer une telle attaque, alors que, ne nous en déplaise, bien davantage que notre «Coalition internationale», elle cherche la paix, l’organise pragmatiquement, et est la seule depuis sept ans à engranger quelques résultats qui évidemment contreviennent à nos intérêts et à ceux de nos alliés régionaux?

On semble aussi avoir totalement oublié une donnée fondamentale du conflit: les malheureux civils de la Ghouta, comme ceux des ultimes portions du territoire syrien encore aux mains des «rebelles» djihadistes ou de Daech, sont des boucliers humains, peut-être même, en l’espèce, sacrifiés par ces mêmes apprentis démocrates suppôts d’al-Qaïda et consorts pour entraîner l’Occident dans une guerre ouverte avec Moscou et Téhéran.

Car si l’on quitte le microscope pour la longue-vue, il est permis de décrire à partir de cette dernière séquence syrienne un contexte stratégique global infiniment préoccupant pour l’Europe, et singulièrement pour la France, qui risque de prendre les avant-postes d’une guerre qui n’est pas la sienne, dont elle fera les frais et qui neutralisera durablement l’ambition présidentielle affirmée de prendre le leadership politique et moral de l’Union européenne. Nos amis allemands ou italiens sont d’ailleurs moins cynico-idéalistes, mais plus prosaïques que nous. Ils avancent prudemment, vont et viennent entre Beyrouth et Damas pour pousser leurs pions en cette phase douloureuse et recueilleront les fruits de notre marginalisation radicale quand la reconstruction syrienne arrivera.

La ficelle est si grosse et la pelote si bien déroulée depuis des mois qu’on ne la voit plus en effet. On punit la Russie. On la punit d’être la Russie, déjà, et d’avoir réussi son retour sur la scène mondiale. On la punit de vouloir la paix en Syrie et de chercher à la mettre en musique politiquement à Astana ou à Sotchi. On la punit d’avoir sauvé Damas et son régime diabolisé du dépècement qu’on leur promettait et qui s’est fracassé sur la résilience populaire et gouvernementale syrienne et a déjoué partiellement au moins la confessionnalisation des affrontements politiques et sociaux que l’Occident encourage, sans en comprendre le danger insigne pour ses propres sociétés, et notamment en Europe.

La guerre en Syrie a été gagnée militairement par l’armée gouvernementale. Militairement, mais pas politiquement. Cette victoire sur le terrain au prix d’une guerre brutale (comme toutes les guerres, même celles menées depuis les airs et qui n’ont de chirurgicales que le nom), nous est proprement insupportable car cela nous force à faire la paix, ce que nul ne veut mis à part… Moscou. Ah, Moscou! L’impudent Vladimir Poutine trop bien réélu qui nous nargue avec sa coupe du monde, où des millions de gens vont découvrir un visage de la Russie qui ne les terrifiera pas.

Et puis derrière Moscou, on vise évidemment Téhéran, dont Israël, en pleine idylle officielle avec le centre mondial du salafisme – l’Arabie saoudite – qui a toutefois opportunément décidé de faire peau neuve, ne peut tolérer l’émergence régionale, tant le niveau sociétal, culturel, technologique et commercial de ce pays lui fait de l’ombre bien au-delà de la seule crainte d’un (dés)équilibre stratégique modifié par sa nucléarisation ultime.

Bref, nous sommes en train de tomber dans un vaste piège qui se joue sur plusieurs fronts, et de nous ruer, en croyant ainsi exister, sur le premier os qu’on nous jette. De ce point de vue, l’affaire Skripal pourrait bien n’avoir été que le hors-d’œuvre de la séquence actuelle. Elle a posé le premier étage d’une repolarisation politique et sécuritaire de l’Europe autour de Londres, et surtout sous la bannière de l’OTAN. Car c’est là l’ultime manœuvre: remettre au garde-à-vous les Européens qui, depuis l’arrivée de Donald Trump et le Brexit, s’étaient pris à rêver d’une autonomie européenne en matière de politique et de défense… Péril suprême pour le leadership américain sur le Vieux Continent, heureusement contrebalancé par les rodomontades de quelques nouveaux européens qui refusent leur arasement identitaire et mettent à mal tout projet d’affranchissement sécuritaire collectif. Le Secrétaire américain à la défense, le général Mattis, a d’ailleurs été très clair: les Européens doivent en effet consacrer 2 % de leur PIB à la défense, mais pour acheter des armes américaines et demeurer dans l’orbite otanienne évidemment, l’Alliance constituant le cadre naturel et nécessaire de la défense de l’Europe. Fermez le ban!

Nous sommes donc en train d’être clairement repris en main par l’OTAN, mais on ne s’en rend pas compte car on nous vend la nécessité d’une solidarité sans failles, donc manichéenne, face à une «offensive russe» pour diviser l’Europe (comme si nous n’étions pas assez grands pour nous diviser nous-mêmes) et dominer le Levant. C’était probablement l’objet de l’affaire Skripal comme de la présente montée au front sur la Syrie. La volte-face aujourd’hui même d’Angela Merkel sur le projet Northstream-2 ne fait qu’amplifier cette polarisation. Moscou est poussé à se crisper donc à s’isoler par tous les moyens. Par les sanctions, par les vrais faux empoisonnements d’espions en plein Londres et jusqu’à cette décision allemande qui ne peut que durcir la position russe en Syrie et assurer la montée des tensions, le Kremlin n’ayant plus d’autre alternative que de jouer le tracé Qatari qui passe par la Syrie… Redoutable manœuvre anglo-américaine donc, à laquelle Paris et Berlin semblent ne voir que du feu.

Il faut donc s’y résoudre: l’Amérique d’Obama a vécu. Celle de Trump et de ceux – néoconservateurs de toutes obédiences – qui l’environnent très fermement désormais, a radicalement changé de posture. Certes le président américain annonce son souhait de quitter la Syrie, mais il avoue pouvoir changer d’avis si l’Arabie saoudite payait le coût de cette présence! On ne peut être plus clair et c’était aussi tout le sens de son premier voyage à Riyad au printemps dernier: réassurer l’allié du Quincy (dont le Pacte éponyme était rendu caduc par la nouvelle indépendance énergétique américaine) contre 400 milliards de dollars de contrats pour l’économie américaine. Et puis, tandis qu’il déclare au grand dam de ses généraux et pour tromper son monde qu’il veut partir, il se consolide une vaste zone d’influence américaine à l’est de l’Euphrate avec les FDS arabo-kurdes.

Washington, dans le vaste mouvement de repolarisation du monde, entend en tout état de cause demeurer le môle principal d’arrimage d’un Occident qui doute face à une Chine qui structure à son rythme et via un affrontement de basse intensité mais tous azimuts, un véritable «contre-monde». L’Amérique, fébrile, joue son va-tout pour renverser la vapeur d’un ordre international qu’elle ne contrôle plus mais qu’elle veut encore dominer coûte que coûte. Elle veut l’affrontement pour réinstaller sa préséance face à Moscou, Téhéran et Pékin, cible ultime de l’intimidation. C’est là pourtant un combat profondément à contresens de l’évolution du monde. Affligés du syndrome postmoderne de la vue basse et celui de l’hybris technologique, nous oublions que la vie est longue.

Au-delà, cette affaire, comme d’innombrables autres, met en évidence une évolution dangereuse: la substitution à la réalité non d’une image déformée, mais carrément d’une autre réalité et le retour de la tentation de la guerre préventive préemptive, qui évite d’enquêter. La question est vraiment très grave pour l’essence même de la politique internationale. Préfère-t-on l’image au réel, les fake news à l’analyse, le sensationnalisme à la rigueur?

Alors que voulons-nous? Ce sera bientôt clair: si nous voulons sauver la Syrie, il nous faut surtout ne pas nous joindre à une coalition qui agira hors de tout mandat de l’ONU et qui portera le poids d’une guerre dont le peuple syrien est la dernière roue du carrosse et sera la victime immédiate. La grande question est donc: mais que vient faire Paris dans cette galère? On se trompe comme souvent d’ennemi, d’allié, de posture, de tout en somme. Et si l’on essayait l’audace, le courage et la singularité? Notre siège au Conseil de Sécurité, que guigne l’Allemagne de plus en plus ouvertement, en serait relégitimé. Nous posons-nous seulement la question de notre intérêt national (qui ne se réduit pas à des contrats d’armement) et des raisons pour lesquelles on nous sert ainsi l’injonction d’un alignement sur le thème du Bien contre le Mal et de la guerre préventive?

La France est désormais, en Syrie comme ailleurs, au pied du mur. Elle a l’occasion inespérée de faire valoir une approche prudente et rigoureuse, une voix pour la paix, une singularité. Nous avons déjà une influence au plus bas dans la région. Si nous voulons compter de nouveau, nous devons regarder la réalité dans les yeux et admettre que «nous avons eu tout faux» depuis 2011. Il n’est jamais trop tard et notre président peut encore choisir de compter véritablement au regard de l’Histoire et dans le cœur des peuples

Une guerre contre l’Iran et la Russie n’est pas la nôtre. Elle ne correspond nullement aux intérêts stratégiques français, ni à ceux de l’Europe. Nous avons déjà si naïvement collé aux Britanniques qui veulent quitter l’Union, sans preuve et par principe, dans l’affaire Skripal. Pourquoi cette fuite en avant?

Dans ce nouveau grand jeu, la France a encore l’opportunité inespérée de compter plus que son poids démographique ou même économique ne le lui permet, en affirmant une singularité et une cohérence. Plus que jamais le réalisme, aux antipodes du cynisme, doit être le bouclier et la lance de notre nouvelle posture internationale. Il nous rapproche non d’une justice abstraite mais de l’équité et de la clairvoyance. La France n’a pas le droit et aucun intérêt à être malhonnête dans son interprétation des faits. Elle a tout à gagner à la lucidité et elle doit d’urgence montrer au monde comme aux peuples et pouvoirs du Moyen-Orient qu’on ne l’égare ni ne la soumet si facilement.

Source: http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2018/04/10/31002-20180410ARTFIG00277-pourquoi-la-france-ne-doit-pas-s-associer-aux-frappes-en-syrie.php