[NOUVEAU – Le Billet du Lundi] « De Yalta à Astana : les années perdues », par Christopher Coonen – 03/12/2018

Le dernier sommet allié de la Seconde Guerre mondiale se tint à Yalta du 4 au 11 février 1945. Durant toute cette semaine, Staline, Churchill et Roosevelt décidèrent du futur du monde et de celui de l’Europe en particulier. Ils tracèrent leurs zones d’influence à venir sur le Vieux continent (non sans rappeler la Conférence de Berlin de 1884-1885 qui décida du partage impérialiste du continent africain). La fin du conflit sur le théâtre européen approchait enfin à grands pas, et les vainqueurs se partagèrent le butin de guerre.

Le « bon vouloir » de cet accord tripartite se délita au travers de la crise de Berlin, des soutiens en France, Italie, et Grèce apportés aux partis non-Communistes, et des élections truquées par les Soviétiques et leurs acolytes locaux en Tchécoslovaquie, Pologne et Hongrie. Même si les contours de l’accord et de la frontière est-ouest en Europe demeurèrent en vigueur jusqu’en 1989.

Par-delà l’importance de l’objet même de cette conférence, celle-ci symbolisait le leadership acéré et exemplaire des trois dirigeants. Ils avaient, parfois dans le plus grand doute et contre vents et marées, défini une stratégie et une feuille de route pour défaire les forces de l’Allemagne et du Japon. Churchill avait magnifiquement résumé cette approche en prononçant son illustre discours à la Chambre des Communes dès juin 1940 : «… Nous irons jusqu’au bout, nous nous battrons en France, nous nous battrons sur les mers et les océans, nous nous battrons avec toujours plus de confiance ainsi qu’une force grandissante dans les airs, nous défendrons notre Île, quel qu’en soit le coût, nous nous battrons sur les plages, nous nous battrons sur les terrains de débarquement, nous nous battrons dans les champs et dans les rues, nous nous battrons dans les collines; nous ne nous rendrons jamais… ». Winston Churchill voyait loin, à cinq ans au moins…

Leurs desseins (leurs agendas secrets respectifs) étaient naturellement opposés ou potentiellement conflictuels dans un monde post-défaite de l’Allemagne. Ils avaient toutefois la volonté de construire une stratégie globale et sur le temps long.

Force est de constater qu’aujourd’hui en 2018 par contraste, l’Occident (tel qu’il se définit lui-même, soit les USA et l’UE) manque cruellement de leadership dans la conduite des affaires des Etats comme sur les questions politiques internationales. Les exemples récents sont malheureusement nombreux : le « Reset » manqué du Président Obama avec le Président Poutine, l’aventurisme en Syrie, la diabolisation de l’Iran, l’aboulie inertielle de l’Union européenne.

Pour comprendre ce vide, ce gouffre même, nous pouvons considérer deux moteurs :  un, l’absence de vrais leaders, et deux, un transfert du pouvoir des Etats vers les milieux d’affaires, et en particulier vers la nouvelle économie numérique, soit du monde « réel » vers celui du « virtuel ». L’économie à travers les âges a toujours œuvré pour développer des richesses, ouvrir et conquérir de nouveaux marchés. Son seul frein a été les politiques décidées par les royaumes ou nations, qui parfois entravaient cet objectif. L’économie est donc historiquement et parfois encore aujourd’hui, otage des décisions politiques, mais elle commence à s’en émanciper très rapidement.

Sur les rendez-vous manqués, le « reset » russo – états-unien et l’Union européenne sont sans doute les plus parlants.

De l’avis de nombreux experts en géopolitique, des politiques eux-mêmes, et des décideurs d’affaires, les relations entre les Etats-Unis et la Russie/Union Soviétique n’ont jamais été aussi exécrables de part et d’autre du Détroit de Béring. Le seul bémol étant le combat « coordonné et concerté » contre le terrorisme au Moyen-Orient. En fait c’est une coopération de façade car ces deux puissances n’ont jamais pu s’entendre sur les priorités à mener, y compris sur les groupes djihadistes à absolument détruire.

Le Président Obama s’est vu décerner de manière prématurée le prix Nobel de la Paix en 2010. Il n’avait alors aucune expérience en politique étrangère et surtout aucun résultat concret permettant de justifier cette « récompense ».

Malgré sa promesse de campagne, il n’a jamais fait bouger les lignes sur le rapprochement pourtant évident à faire avec la Russie. Outre le combat contre le terrorisme, et dans la perspective d’un apaisement global de foyers de crise mais aussi de front commun contre Pékin, tant de sujets les liaient – et lient encore les Etats-Unis et la Russie – l’Iran, la Syrie, la Libye, l’Ukraine, …

Quelles que soient ses qualités intellectuelles et humaines, Il a tergiversé sur tous les fronts de défense des intérêts stratégiques américains, comme la recherche d’une paix entre Israéliens et Palestiniens, la préservation de l’Ukraine comme Etat tampon (à l’instar de la Finlande pendant la Guerre Froide), et bien sûr la Syrie. En ce qui concerne cette dernière, ses discours sur « les lignes rouges » extrêmement maladroits et contraignants pour lui, n’ont été que paroles qui ont entraîné dans leur sillage la posture impuissante et gênée de la France, troisième puissance nucléaire dans l’histoire et en termes de capacités, et toujours sixième économie du monde. Ces trois piliers auraient pu être des ordres de bataille et de marche pour démontrer une stratégie réfléchie et cohérente de l’Occident.

Ce qui manquait au Président Obama, c’était de très bons conseillers et secrétaires d’Etat dignes de ce nom, et plus encore une stratégie globale, une « Obama Doctrine » réaliste qui se serait traduite par une feuille de route pour le vingt-et-unième siècle. A tel point qu’à la fin de son deuxième mandat, il ne pouvait que constater la résurgence d’une Russie présente et engagée sur tous les « fronts » géopolitiques prioritaires au Moyen-Orient (et en Afrique), organisatrice par exemple de conférences pour une solution politique en Syrie, à Astana au Kazakhstan.

En ce qui concerne l’Union Européenne, nous constatons depuis une quinzaine d’années un dialogue de sourds entre les politiques et la vox populi, résultat de référendums ignorés de manière outrancière.

Plutôt que de prendre en compte, par exemple, les doléances des agriculteurs sur les directives paperassières et coûteuses qui les asphyxient, les bureaucrates de Bruxelles et les politiques dans les pays membres les ignorent, rajoutant toujours plus de règles destructrices par rapport à l’idéal d’une Europe forte et en paix. Il est temps que les « leaders » français et allemands énoncent une vision qui restreigne le champ de ces directives à l’essentiel, et abrogent les superflues qui embolisent le système et nourrissent une exaspération croissante des citoyens européens. Temps aussi que cette feuille de route ramène l’Union européenne à un groupe de plusieurs cercles de nations avec les six membres fondateurs au centre, pour rééquilibrer la zone Euro, et en finir avec des votes-véto irrationnels et stériles. Là encore, construire une stratégie efficace à long terme.

 

Le transfert du pouvoir et de la création de richesses des Etats vers les entreprises a lui débuté dans les années 1980, avec la création des « Junks bonds », et a culminé de manière désastreuse en retour de bâton lors de la crise financière de septembre 2008. Quelques banques ont failli alors précipiter des pays et des économies entiers dans les abysses. De fait, ce ne sont presque plus les Etats qui décident et infléchissent les politiques économiques, ce sont les entrepreneurs et les décideurs économiques.

Les projets étatiques visionnaires des « Trente glorieuses » qui se sont chiffrés à des centaines de milliards d’euros, ont construit des infrastructures de toutes sortes et donné aux ménages des conforts matériels. Derrière tous ces programmes, Il existait alors de véritables politiques industrielles, encadrées par le principe d’une économie de marché. Le transfert industriel a bien eu lieu vers les pays à bas coûts et bien sûr aux dépens de l’Occident. Un nouvel héritage d’un manque de volonté forte et de vision.

Le phénomène de ces transferts s’est accéléré de manière logarithmique à partir de 2000, avec l’émergence de l’économie numérique, d’abord sur internet, et depuis 2007 avec le lancement des premiers smartphones. Que nous les appelions « GAFA » ou « FAANG » (Facebook, Apple, Amazon, Netflix, Google), ou FAAMG (Facebook, Apple, Amazon, Microsoft, Google), ces dernières à elles seules ont aujourd’hui une capitalisation boursière de 3.5 mille milliards d’euros, soit à peu près une fois et demie le PIB de la France en 2017. Et ces sociétés à elles seules détenaient des réserves de « cash » de centaines de milliards d’euros à fin 2017. Elles créent les emplois, mais perturbent les économies du monde réel, financées dans le temps par les Etats et avec l’argent du contribuable. Désormais, elles financent massivement la recherche notamment sur les énergies renouvelables et l’intelligence artificielle. Bref, elles occupent le terrain jadis jalousement prisé par les gouvernements.

Comment y sont-elles parvenues ? En construisant des stratégies d’investissement et de domination à long terme, en profitant des faiblesses des accords entre Etats et de l’incapacité de ceux-ci à définir des plans d’action industriels. Elles ont aussi des boucles de décision courtes et une très forte réactivité. Nos Etats feraient bien de s’en inspirer.

Sur le leadership et la vision de long terme, revenons à Yalta. Ce fut l’aboutissement d’échanges portant sur quatre années courtes de guerre pour trouver la meilleure solution à l’ouverture d’un front ouest, c’est-à-dire au D Day en Normandie. Lors de leur première conférence tripartite à Téhéran en novembre 1943, Staline avait réitéré à Roosevelt et à Churchill son leitmotiv pour ce second front. Il ne savait pas que Roosevelt, Churchill et leurs généraux en avaient conçu le principe dès 1941, et qu’en découlèrent des débarquements « étau » afin d’asphyxier progressivement les Allemands et les Italiens sur le « Vieux Continent » à travers les débarquements et les campagnes au Maroc, en Afrique du Nord, en Sicile, en Italie, et en Provence.

Aujourd’hui, les chefs d’Etats et leurs conseillers feraient bien de s’inspirer de ces approches dans l’Histoire et dans le monde de l’entreprise afin d’en prendre les meilleures recettes pour construire de véritables stratégies au long terme qui tranchent de manière globale et cohérente. Nous avons perdu beaucoup de temps entre Yalta et Astana ; il est urgent d’agir pour les années à venir.

Christopher Th. Coonen

Vice-président de Geopragma

[NOUVEAU — Le Billet du Lundi] « Affaire Khashoggi : le piège du poulpe », par Caroline Galactéros — 26/11/2018

« L’héritier du léopard hérite aussi de ses taches. » Proverbe bantou

Nous ne redirons pas l’horreur du dépeçage du malheureux journaliste saoudien ni la sauvagerie qu’elle traduit, pas plus qu’on ne s’indignera bruyamment, comme si l’on découvrait subitement l’insigne brutalité des mœurs locales… Torture et assassinat sur ordre suprême de Ryad sans presque plus aucun doute. L’enflure médiatique prise par cette affaire et la réduction du profil de la victime à sa fonction de journaliste, qu’il occupait à titre accessoire… et comme un accessoire d’ailleurs, pour ne pas dire comme couverture, sont éminemment suspects. Un leurre destiné à dissimuler la gravité d’implications autrement plus graves pour les divers acteurs de cette triste affaire. Nous rappellerons donc juste quelques éléments et laisserons nos lecteurs faire eux-mêmes les liens et se poser quelques questions.

Jamal Khashoggi, bien plus qu’un journaliste, était un agent d’influence chevronné, extrêmement proche des services de renseignement américains comme de la famille régnante saoudienne. C’était aussi l’ami et le confident d’Oussama Ben Laden. Un atout incontestable mais aussi une vulnérabilité qui le conduisit, depuis la mort de celui-ci, à se montrer progressivement de plus en plus critique vis-à-vis des premiers comme de la seconde…

Donald Trump, malgré sa victoire aux Midterms et sa reprise en main consécutive du Parti républicain, demeure en butte à l’offensive puissante du Deep State américain (Services et complexe militaro-industriel) comme de ses adversaires politiques et du monde médiatique. Tous sont depuis 2 ans bientôt vent debout contre son pragmatisme corrosif, qui fait tomber le masque de leurs subterfuges moralisateurs et brise les illusions de leurs plus fervents affidés.

Le coup d’Etat qui a fait de Mohammed Ben Salman (MBS) le prince héritier saoudien en lieu et place de son cousin Mohammed Ben Nayef (MBN) – qui avait lui les faveurs de l’appareil militaro-industriel et de renseignement américain (SMI-Deep State) – a mis en danger des réseaux d’influence, de contrôle (et de prébendes) patiemment établis.

La « prise en main » parallèle du fougueux et narcissique prince par Israël (via le gendre de Donald Trump), qui y voit un proxy malléable et même vendable aux Européens au service de sa lutte contre Téhéran, est gênée par l’exposition actuelle de la réalité de ses méthodes. MBS, par ses affichages de prince modernisateur, servait jusqu’à présent docilement le dessein de l’Etat hébreu de faire agir le proxy saoudien face à l’Iran comme en témoigne l’inutile et écœurante guerre du Yémen. La rivalité à l’intérieur même du système américain entre les deux courants d’influence est donc désormais ouverte et vive. L’un « environne » déjà étroitement le président Trump depuis le cœur même de son Administration. Ce sont les Généraux Mattis et Mac Master, John Bolton, tous les néoconservateurs et /ou pro-israéliens favorables à la poursuite de la déstabilisation agressive du Moyen-Orient et de l’Iran après l’échec syrien, y compris de façon militaire, et les « réalistes » (conservateurs traditionnels, Deep State, notamment CIA et SMI) qui veulent raison garder et préfèreraient avoir à Ryad un prince plus directement contrôlable. Car, aux yeux des réalistes, l’affaire Khashoggi menace désormais la sécurité du Royaume elle-même, point d’appui essentiel de l’imperium américain au Moyen-Orient. Une domination déjà gravement défiée par le retour russe dans la région depuis 2015 et l’implication de Moscou en Syrie et de plus en plus en Libye.

Dans ce contexte, l’actualité s’éclaire d’un jour différent. L’agent d’influence proche de la CIA s’était montré ouvertement critique vis-à-vis de MBS depuis sa prise de pouvoir. Il avait aussi demandé sa nationalité qatarie.

Mais il y a pire encore. Derrière cette fumée noire s’agite le spectre des ambitions nucléaires saoudiennes qui font l’objet de négociations secrètes entre Washington et Ryad depuis déjà quelques années et s’accélèrent depuis l’arrivée de Donald Trump. Ambitions civiles ? Militaires ? À dissuader ? À encourager ? À instrumentaliser ? Là aussi, sur fond de très juteux contrats et d’instrumentalisations diverses, la lutte entre les deux tendances évoquées supra fait rage entre le Président américain, enclin à faire confiance à son allié MBS et à ses protestations d’honnêteté concernant la finalité strictement civile de ses projets nucléaires, et le Congrès qui mesure la charge délétère d’un tel programme à l’échelle régionale.

Quoi qu’il en soit, le principal gagnant de l’imbroglio Khashoggi est le président Erdogan, dont le rôle, en amont même de l’opération, reste trouble. La Turquie joue habilement et tous azimuts pour gagner en influence au Moyen-Orient. Il est de son intérêt de faire indirectement pression sur Donald Trump pour obtenir des concessions en Syrie notamment face à son ennemi kurde. Elle est aussi le véritable challenger de l’Arabie saoudite pour la tutelle politique et religieuse du monde sunnite (Frères musulmans contre Wahhabites) et est financièrement soutenue par le Qatar qui lutte aussi pour exister face à Ryad…

L’autre bénéficiaire est incontestablement Moscou qui accentue son offensive de séduction vis à vis du royaume saoudien et y consolide ses réseaux pour structurer une alternative à l’emprise américaine et gêner Washington sur ce front décisif du partage des influences dans la région.

L’avenir dira lequel des deux courants évoqués l’emportera. Donald Trump essaie d’aider son allié Mohammed Ben Salman en l’exhortant, comme si c’était une « punition », à mettre fin à sa guerre du Yémen, dans une impasse politique et militaire manifeste. Un cadeau en fait. L’occasion pour MBS de se sortir d’un guêpier dangereux en donnant l’impression, sans perdre la face, de faire une concession à l’indignation internationale… Mais l’Iran reste dans sa ligne de mire, dans celle de Tel Aviv et de gens puissants à Washington. 2019 sera l’année de toutes les exaspérations. Celle aussi de tous les dangers. Où est la France ?

[Geopoly/LCDR] – « Rubicon en vue pour Paris et Bruxelles » – 16/11/2018

On découvre qui l’on a épousé le jour du divorce… Avec l’Amérique, peut-être en sommes-nous là. Notre président s’embourbe dans un marécage qui semble dissoudre ses initiatives les plus audacieuses. Envolées les illusions d’une complicité hors normes, déçues les espérances d’une connivence puissante restaurant le prestige de l’allié français sur la scène mondiale et transformant une vassalisation de fait en dissonance constructive. L’invocation d’une « armée européenne », quelle que soit le flou de la formule et les interrogations abyssales qu’elle ouvre sur le fond, a déclenché l’ire trumpienne avant, pendant et après le Forum de Paris sur la Paix, lui-même entaché d’oublis historiques dommageables à notre influence résiduelle et sans grand effet probable sur la réalité des équilibres du monde et son éventuel apaisement.

Pourquoi une telle fureur ? Cette « sortie » du président français a mis le doigt sur la plaie : il est juste hors de question pour l’Amérique ‒ celle de Trump comme celle de tous ses prédécesseurs ‒ que l’Europe ose jamais s’affranchir de sa tutelle stratégique et se prenne à rêver de compter par elle-même sur la carte du monde autrement que comme un appendice docile de l’imperium de notre Grand Allié. Le vouloir supposerait en effet, pour atteindre la masse critique, de souhaiter rapprocher enfin l’Union européenne de la Russie, ne serait-ce que sur le plan sécuritaire. Inadmissible pour Washington. Il y est presque plus impensable encore que l’Allemagne se rapproche de Moscou, un cauchemar outre Atlantique. La dépendance allemande envers le gaz russe doit d’ailleurs cesser et le gaz américain s’y substituer. Dès cet été, l’opposition tonitruante et insultante pour Berlin du président Trump au projet Nord Stream 2 en a témoigné sans équivoque.

L’Europe politique est donc plus que jamais en morceaux. Ce n’est la faute ni de la Russie ni de l’Amérique. C’est la nôtre, même si Moscou comme Washington y trouvent leur compte, et si l’Alliance atlantique creuse joyeusement les lignes de failles internes de notre Union chaque jour plus désunie, par des invites à consentir à notre dépendance sécuritaire et à notre rançonnement collectif via l’achat d’armement américains et des manœuvres militaires pharaoniques nourrissant les craintes folles de certains membres (Baltes ou Polonais). Les scenarii apocalyptiques de l’OTAN mettent en scène une menace russe de grande échelle face à un ennemi hybride et maléfique qui aurait carrément décidé une invasion des abords les plus vulnérables de l’Alliance. La « guerre froide » fait pâle figure à côté de ces délires otanesques. Moscou a bien d’autres préoccupations et projets qu’une telle lubie. La stratégie russe est défensive, ce qui ne veut pas dire insignifiante, naïve ou dénuée d’opportunisme et d’ambition. Cette « puissance pauvre » mais toujours globale n’a pas renoncé à compter, en Eurasie comme en Afrique, et déploie tous azimuts une diplomatie redoutable de subtilité et d’efficacité, car pragmatique, sans idéologie ni dogmatisme.

l'Otan organise les manœuvres « Trident Juncture » en Norvège. 30 octobre 2018. Crédits : TASS
L’OTAN ORGANISE LES MANŒUVRES « TRIDENT JUNCTURE » EN NORVÈGE. 30 OCTOBRE 2018. CRÉDITS : TASS

Pour Paris donc, après la dernière volée de bois vert reçue à distance, le Rubicon est en vue. Mais pour le franchir, les mots et les images martiales ne suffiront pas. S’ils ne sont pas adossés aux actes, ils creuseront même notre discrédit moral et politique qui n’a pas besoin de cela. Il suffit d’observer la différence de traitement et de réactions occidentales entre les affaires Skripal et Kashoggi pour comprendre que la messe est dite quant aux préoccupations et intérêts véritables de nos États dits modernes et moraux dans leur conception du monde.

Comment laver un tel discrédit, comment faire oublier ce cynisme au petit pied qui nous fait mépriser de tous côtés et, plus encore, va à l’encontre de nos intérêts au Moyen-Orient comme à l’échelle globale ?

Dieu merci, le tragique de la marche du monde offre toujours des occasions de rattraper les bévues, même lourdes. Il y a toujours quelque chose d’important ou d’utile à faire pour préserver l’honneur de la France. En l’espèce, il s’agit d’honorer sa signature apposée au bas du JCPOA de 2015, plus connu comme l’accord nucléaire iranien, qui devait permettre le contrôle des ambitions nucléaires de l’Iran contre le retour de ce grand pays dans le concert des nations et le relèvement de son économie. La sortie unilatérale des États-Unis de l’accord, les sanctions économiques renforcées, les tentatives de déstabilisation politique du régime qui affaiblissement très dangereusement le président Rouhani, la diabolisation croissante de la République islamique rendent vital le maintien de la promesse des autres signataires européens de l’Accord de s’y tenir et d’y maintenir Téhéran, qui jusqu’à présent en respecte scrupuleusement les clauses mais dont la patience s’émousse.

Le mécanisme européen, promis depuis des mois à l’Iran, notamment par Paris, et devant permettre aux pays membres de l’UE de commercer avec lui sans l’imprimatur washingtonien n’est toujours pas actif. « Pas mûr… », dit-on… La France a pourtant le pouvoir et encore l’influence de pousser à sa mise en œuvre effective rapide. Qu’attendons-nous ? Ce test grandeur nature de notre autonomie de décision par rapport à Washington serait décisif aux yeux de Téhéran mais aussi du reste du monde. Ce serait une démonstration de notre détermination à sauver un multilatéralisme mis à mal sur tous les fronts, depuis deux ans, par les États-Unis. Plus concrètement encore, il en va de la sécurité de l’Europe et du monde. Si l’Iran, en effet, était conduit par notre abandon à se dire légitimement délié de ses obligations au terme de l’Accord, la reprise de ses activités nucléaires deviendrait difficilement évitable (ne serait-ce que pour des raisons politiques internes). Celle-ci pourrait être portée par la venue d’un nouveau leadership extrémiste, dont les outrances verbales ouvriraient la voie à une réaction/provocation militaire américaine ou israélienne. Les conséquences sécuritaires d’une telle séquence ne seraient pas, dès lors, circonscrites à l’Iran mais très rapidement régionales voire mondiales. L’Europe aurait fait la preuve ultime de son insignifiance stratégique et le paierait cher à tous points de vue.

La crise du monde est une crise de confiance, une crise du respect, une crise de la souveraineté. Notre Histoire comme nos institutions nous donnent plus qu’à d’autres, sans doute, la possibilité mais aussi le devoir de nous affirmer comme un rempart contre ce dangereux ensauvagement.

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2018/11/rubicon-en-vue-pour-paris-et-bruxelles/