P. Lalonde : « Moscou, indispensable faiseur de paix ? »

Le Billet du Lundi du 3 juin 2019, par Patricia Lalonde*

Le monde est actuellement confronté à l’une des plus graves crises depuis la Seconde Guerre Mondiale et le spectre d’une prochaine guerre entre les Etats- Unis, Israël et certains pays arabes sunnites d’un côté et l’Iran chiite et ses soutiens de l’autre se rapproche.
En s’étant alignée systématiquement derrière les États-Unis dans tous les conflits de ces dernières années, pendant les Printemps Arabes (Tunisie, Egypte, Libye, Syrie et Yémen), l’Europe semble déjà avoir choisi son camp…

Elle a choisi de soutenir le renversement de régimes laïcs au Moyen-Orient, prenant le risque d’y installer des islamistes, pour ne pas nommer les Frères Musulmans. 

Seule la Tunisie a résisté, un semblant de démocratie s’y est installé mais au prix d’une grave crise économique que le chaos et la récente reprise de la guerre civile en Libye risquent d’envenimer.

Alors que dans le Golfe des bruits de bottes se font entendre, que le destroyer Abraham Lincoln a franchi le Canal de Suez, que les États-Unis viennent d’y envoyer 1 500 hommes de troupe supplémentaires, que l’Arabie Saoudite ne rêve que d’un scénario d’invasion de l’Iran et n’hésite pas à diffuser une vidéo fiction montrant des chars saoudiens sur la place principale de Téhéran et les Iraniens brandissant le fanion saoudien, il semble que le seul acteur capable de calmer le jeu et de parler et avec Téhéran et avec les Saoudiens pour empêcher le pire soit la Russie.

Elle a en effet toujours entretenu des liens diplomatiques avec toutes les puissances engagées dans ces guerres et s’abrite derrière le respect du droit international et de la souveraineté des Etats et non derrière l’obsession d’imposer la démocratie par la force.

Que ce soit avec l’Iran, l’Arabie Saoudite, Israël, la Palestine, la Syrie, l’Irak, l’Egypte, le Yémen, la Libye, Moscou a toujours privilégié la discussion, redorant ainsi le blason de la diplomatie, et su se mettre au centre de l’échiquier. La Russie a toujours refusé de s’enfermer dans un camp… bien qu’elle fut longtemps accusée d’être l’alliée des Iraniens en Syrie et en Irak. Ce ne fut pourtant pas le cas pour le  Yémen : quand le leader Abdelmalek al Houthi a demandé en 2015 l’aide de la Russie dans sa lutte contre la Coalition dirigée par l’Arabie Saoudite, celle-ci a refusé.

En Syrie, la Russie s’est alliée avec les Iraniens dans le cadre de la lutte contre le terrorisme pour préserver l’intégrité de la Syrie… Elle n’y est intervenue qu’à la demande du gouvernement syrien. Mais cela ne l’a pas empêchée de conserver le lien avec Ankara, et même, plus ténu, avec les Kurdes.

Cette alliance de circonstance avec les Iraniens en Syrie n’arrête d’ailleurs pas Moscou pour continuer à parler avec Israël et l’Arabie Saoudite, se réservant ainsi un rôle dans un règlement de la crise israélo-palestinienne. Si Trump veut réussir son « deal du siècle », il a besoin d’obtenir des concessions des Iraniens, en Syrie et en Irak afin de rassurer Israël, concessions que seule la capitale moscovite pourrait obtenir.

C’est pourquoi les derniers développements dans le Golfe mettent Moscou au centre du jeu. 

Après une étape à Bruxelles pour exiger des Européens plus de fermeté contre l’Iran, Mike Pompeo a effectué un voyage précipité à Sochi pour rencontrer Vladimir Poutine et Serguei Lavrov. La nouvelle fournée de sanctions contre l’Iran prise à la suite de leur sortie de l’accord nucléaire, suivant celle des États-Unis et la menace du destroyer américain dans le canal de Suez ont tendu la situation. Le rêve de Washington d’un «  regime change » en Iran s’éloigne. Le peuple iranien se serre les coudes avec ses dirigeants.

Les victoires obtenues par Ansarullah et son allié du GPC au Yémen fragilisent l’allié saoudien et émirati.  Le «  sabotage » non revendiqué des pétroliers dans le port de Fujayrah aux Émirats Arabes Unis ainsi que le drone lancé sur les installations pétrolière d’ARAMCO, revendiqué lui par les Houthis, ont encore fait monter la tension d’un cran. Chaque dérapage risque d’être un prétexte tout trouvé pour l’Arabie Saoudite et les Émirats d’obtenir des États-Unis une intervention militaire contre l’Iran.

Le voyage de Pompeo à Sochi montre à quel point les Américains ont peur que la situation leur échappe et démontre, s’il en était encore besoin, la position de force dans laquelle se trouve la Russie…

Vladimir Poutine et son Ministre des Affaires étrangères, Serguei Lavrov, se retrouvent donc en position de médiateurs entre les Américains et leurs alliés sunnites, les Emirats et l’Arabie Saoudite d’un côté, l’Iran chiite et ses relais de l’autre.

Partout, Moscou est à la manoeuvre.

Comme l’Iran refuse de négocier le fusil sur la tempe, Donald Trump est contraint d’appeler Moscou à l’aide avant que la région ne s’enflamme, alors même qu’un haut-diplomate iranien cherchant à enfoncer un coin entre les Américains et l’Arabie Saoudite vient de déclarer qu’il préférait négocier avec les pays du Golfe plutôt qu’avec les États-Unis.

Il est probable que les Américains essaieront de négocier avec la Russie un désengagement des Iraniens de Syrie, voire d’Irak. La contrepartie à cette négociation pourrait être d’accepter de reconnaitre Bachar-el-Assad et l’intégrité de la Syrie, ou l’abandon de l’intervention impopulaire des États-Unis dans la guerre du Yémen.

Mais il est peu probable que les Russes lâchent les Iraniens en Syrie au moment où la bataille d’Idleb vient de s’engager.

De même, en Libye, les Russes vont avoir un rôle déterminant : ils devront persuader Erdogan avec qui ils entretiennent de bonnes relations de lâcher des milices islamistes de Misrata, sans quoi aucun des deux camps ni celui du Maréchal Khalifa Haftar, ni celui du Fayez el-Sarraj, le président du Conseil du Gouvernement d’Union nationale à Tripoli, reconnu par la communauté internationale, ne pourront réussir à stopper la guerre civile entre milices et à réunifier le pays. Là encore la contrepartie pourrait se faire sur le terrain syrien et au détriment des Kurdes.

Sans compter le dernières rumeurs propagées par le journal américain «  The Hill » qui suggère que Donald Trump pourrait échanger un lâchage de Nicolas Maduro au Venezuela par Poutine, contre un désengagement américain en Ukraine !

Ce rôle central de la Russie, l’Europe ne l’a pas vu, toujours arcboutée sur sa  théorie du complot russe largement inspirée par les Etats-Unis, et fortement relayée dans l’Union Européenne, notamment depuis 2004, et l’entrée dans l’Union Européenne de pays de l’Europe de l’Est, encore traumatisés par le souvenir du joug soviétique. Ce n’est pas un hasard si le passe-temps favori du Parlement européen consiste à faire voter des sanctions … particulièrement contre les Russes, se drapant ainsi dans une bonne conscience aveugle qui bloque toute initiative diplomatique.

En prenant le leadership dans la résolution des conflits au Proche et Moyen-Orient,  en refusant de soutenir les milices djihadistes en Syrie, au Yémen, en Libye, et en défendant partout le respect du droit international et la souveraineté des États, la Russie occupe le rôle que l’Europe aurait dû jouer. Mais l’Europe a préféré obéir à l’allié historique américain. Elle a donc perdu cette place centrale. Angela Merkel elle-même le reconnaît : seule une Europe forte est capable de prendre en main son destin.

Que de temps perdu !

*Patricia Lalonde, Vice-présidente de Geopragma 

C. Galactéros : « Éloge de la réciprocité »

Tribune GEOPOLY du 23 avril 2019 dans Le Courrier de Russie, par Caroline Galactéros* 

Moscou commence à se lasser des leçons de démocratie dispensées par Paris ; notamment au regard de la gabegie « Gilets jaunes », de l’autorité de l’État bafouée et des sommets de démagogie que notre démocratie pontifiante et irréprochable déploie pour sortir de cette ornière et espérer laver aux yeux du monde cette humiliation.

Et puis, à force d’erreurs de jugement, de fautes morales et d’entêtement, nous comptons si peu désormais sur la scène du monde. Au Moyen-Orient comme en Afrique, où nous souffrons d’une telle schizophrénie sécuritaire et d’un suivisme atlantiste aggravé, nous commençons à susciter la pitié plus que la crainte ou l’espoir. A minima, on ne nous attend plus. On discute, on négocie, et on décide sans nous. Qui « On » ? Qui sont ces impudents ? Les États-Unis, la Russie, la Chine, la Turquie, Israël, l’Iran, et même, en Europe, l’Italie ou la Hongrie… Tous ceux qui ne se paient plus de mots depuis longtemps déjà, qui ont décidé de prendre leur avenir et leurs intérêts en main, et nous jugent sans aménité. La France parle toujours haut et fort, mais elle agit peu et mal. Les pays précités lui rappellent que le temps de la préséance occidentale est révolu, que l’Hexagone n’a plus vraiment de poids sur la scène du monde, que l’injonction universaliste ne passe plus et que notre prêchi-prêcha moralisateur est devenu inaudible et même complètement ridicule.

Pour la Russie – qui voit que Paris reste arcbouté sur ses postures malheureuses concernant l’Ukraine ou la Syrie – est venu le temps des réponses « du berger à la bergère » et de l’application du principe de réciprocité. Puisque les journalistes russes accrédités en France se voient interdits d’Élysée et que Spoutnik comme Russia Today (RT) sont diabolisés et réduits au statut de purs canaux de propagande poutiniens, Moscou envisage de rendre la pareille à Paris en interdisant certains médias français de couverture d’événements en Russie ou en suspendant leurs accréditations. Dans la même veine, il se dit que le Kremlin aurait eu l’audace de faire prévenir Paris que la France ne devait pas s’ingérer dans la situation inflammable en Algérie… L’alliance Moscou-Alger est ancienne, mais une telle audace exprime sans équivoque un nouveau rapport de force régional clairement en notre défaveur. Cela nous apprendra à boire la « repentance » comme du petit lait.

Quoi qu’il en soit, nous affirmons lutter vaillamment contre la propagande et les fake news, pardon « l’infox ». Mais qui décide de ce qui est vrai ou faux, lisible ou devant faire l’objet d’autodafés ? De quelle légitimité supérieure peut-on se revendiquer ? Quand on voit les conclusions du rapport Mueller et le « pschitt » retentissant du Russia Gate ouvrant une phase de représailles vengeresses du président Trump, bien décidé à « enquêter sur les enquêteurs » ; quand on se remémore l’unanimisme médiatique délirant et l’hystérie russophobe qui, pendant deux ans, ont nourri la farce d’un président américain agent du Kremlin pour expliquer l’inexplicable, l’insupportable défaite de l’immaculée Hillary Clinton, on se demande qui, finalement, relaie le mieux l’intox, la manipulation et le complot ?

LE PROCUREUR SPÉCIAL ROBERT MUELLER APRÈS AVOIR REMIS SON RAPPORT SUR L’INGÉRENCE RUSSE DANS L’ÉLECTION AMÉRICAINE DE 2016. CRÉDIT : NEW YORK TIMES

Au-delà du tragicomique de nos errances, nous devons prendre garde à cette décrédibilisation massive des médias occidentaux, car elle porte celle des politiques éponymes et sert les desseins de leurs rivaux chinois, russes ou turcs. Le chantage d’Erdoğan envers Washington à propos des Kurdes syriens, envers Paris avec l’affaire du génocide arménien ou envers l’Allemagne avec les migrants n’a plus de limites. Mais nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous-mêmes, victimes de nos inconséquences. On ne peut exiger de la Turquie qu’elle intervienne en Syrie contre le gouvernement de Bachar el-Assad soutenu par Moscou, qu’elle achète des armes américaines plutôt que russes, qu’elle conserve les centaines de milliers de réfugiés syriens sur son territoire et, « en même temps », lui interdire de consolider son influence locale, de rivaliser avec Ryad via Doha, moins encore de réduire l’abcès kurde à ses frontières alors que c’est sa préoccupation sécuritaire et politique n° 1.

Le néo-sultan mégalomane n’a que faire de nos problèmes et de la dévalorisation stratégique de nos proxys. Il se livre à notre égard, et depuis des années, à un chantage permanent. Nous l’avons laissé faire en toute connaissance de cause, sans jamais l’arrêter, persuadés ainsi de gêner Moscou et impatients de faire tomber la malheureuse Syrie dans l’escarcelle américano-israélo-saoudienne. Nous payons aujourd’hui cette complaisance insensée, cette indulgence a minima envers l’engeance islamiste, envers Daech même, envers Al-Qaïda et ses succédanés, ainsi qu’envers leurs sponsors saoudiens, irakiens, qataris et turcs. Il est un moment où les masques tombent. Ni Washington ni l’Otan ne font plus peur à Ankara qui sait bien que jamais les États-Unis ne l’expulseront de l’Alliance. Quant à nous, Français, nous n’aurions jamais dû en rejoindre le Commandement militaire intégré ni nous soumettre à ses oukases pour quelques étoiles et postes ronflants ; un marché de dupes évident que pourtant, à Paris comme au Quai d’Orsay, on jugea logique et souhaitable puisque l’Amérique a toujours raison, nous protège et ne veut que notre bien… Nous en sommes donc à payer sans délai ni crédit le prix de nos accommodements immoraux, exposés à l’effet boomerang de notre moralisme à géométrie variable.

RENCONTRE ENTRE VLADIMIR POUTINE ET XI JINPING EN MARGE DU SOMMET DES BRICS À BENAULIM EN OCTOBRE 2016. CRÉDIT : KREMLIN

Et la Russie dans tout cela ? Contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, elle ne se frotte pas les mains face au champ de ruines de son rapprochement (mort-né ?) avec l’Union européenne. Son dépit amoureux face à cette part d’elle-même, qui la relie à l’âme et à l’histoire du Vieux Continent, est toujours là, tout comme son complexe obsidional que nous nous obstinons à nourrir par nos incessantes provocations. Alors, peut-être voit-elle avec une satisfaction amère le village Potemkine européen s’écrouler ; non parce qu’elle l’attaque (en cette matière, l’action d’un Steve Banon est bien plus efficace que celle des pires « idiots utiles » de Moscou), mais parce que ses fondations se révèlent chaque jour plus friables. Une sorte de victoire posthume et triste sur l’adversité. Les avanies, les humiliations, les anathèmes dont elle fait l’objet depuis bientôt vingt ans, depuis qu’elle a repris, contre toute attente, son destin en main, ne sont certes pas réparés. Et la mutation mentale des Européens vis à vis de Moscou n’est pas pour demain. L’Europe ne veut décidément pas de la Russie. Fort bien. Celle-ci s’en passera donc, et se consolera dans une bascule forcée vers l’Asie et Pékin dont nous ferons les frais lorsque la Chine et l’Amérique se disputeront nos reliefs ou s’entendront à nos dépens. Mais cette ostracisation ne portera pas chance aux États européens qui, pour complaire au suzerain américain, tiennent la dragée haute à Moscou sans comprendre l’évidente nécessité et la logique géopolitique d’un rapprochement sur des domaines d’intérêt commun (sécuritaire, migratoire, énergétique, culturel…)

Sans se penser de façon autonome et sans la Russie, l’Europe n’est pas en mesure de faire masse critique entre les deux nouveaux môles stratégiques mondiaux. La Chine comme l’Amérique appuient sur ses plaies avec une commisération jubilatoire. Ni l’une ni l’autre ne l’aideront jamais pour rien. Les inquiétudes des peuples européens face à la menace migratoire, à l’insécurité culturelle et identitaire, au libre-échange érigé en idole, aux inégalités fiscales entre États et à la béance sociale, sont telles que la mascarade de l’unanimité et de la convergence ne tient plus. Il devient urgentissime de réformer de fond en comble tous les attendus et postulats européens, de même que les mécanismes institutionnels. Les « éléments de langage » d’une technocratie hors sol et autres postures ne suffisent plus. Il faut une évaluation froide et sans concessions de nos intérêts communs véritables et une définition chirurgicale, et non « attrape-tout », des domaines de coopération souhaitables et accessibles. Il faut arrêter de se mentir, de croire aux éléphants roses que sont « le couple franco-allemand », « l’ogre russe » et le gentil génie américain. Il faut cesser aussi de faire comme si une somme de renoncements ou de faiblesses faisait une force collective. Il faut passer aux coopérations renforcées, aux coalitions de projet, au lieu de chercher une unanimité qui produit inertie et paralysie. Il faut qu’à l’intérieur de l’Europe, chacun se mesure pour imposer ses vues et entraîner. La rivalité n’est pas la guerre ! On nous mène, en revanche, une guerre sans merci depuis l’extérieur de l’Union en jouant de notre phobie collective du conflit. Chercher chacun notre place dans la construction européenne provoquera non une guerre, mais un échange infiniment plus sain que ce mensonge permanent de chacun envers tous qui postule l’harmonie et l’identité d’intérêts.

En conséquence, au lieu de pleurer son couple mythifié avec Berlin, qui n’a jamais vraiment existé que dans son regard embué, Paris doit se lier avec les puissances du sud et de l’est de l’Union (pour chasser sur les plates-bandes allemandes), telle l’Italie, l’Autriche ou la Hongrie, au lieu de les insulter et d’en faire des pestiférés rétrogrades. Il faut enfin oser et non plus procrastiner. Décider par exemple, que l’Europe n’est pas là pour fixer le gabarit de nos fromages de chèvre ou la taille de nos fenêtres, mais pour tenir nos frontières, instaurer une réciprocité commerciale stricte vis à vis de ceux qui prétendent atteindre notre grand marché, faire de l’euro et de la Banque centrale européenne les outils d’une croissance et d’une protection monétaire véritables qui ne se réduisent pas à la lutte contre l’inflation, faire grandir sans états d’âme des champions industriels, technologiques et numériques européens, assumer un « patriotisme économique» sourcilleux, au lieu de laisser des loups entrer dans une bergerie pour la détruire.

CONFÉRENCE DE PRESSE ENTRE ANGELA MERKEL ET VIKTOR ORBAN À BERLIN EN JUILLET 2018. CRÉDIT : DAILYNEWS

Il faut enfin cesser de rêver à une « armée européenne » ou à un siège européen de membre permanent au Conseil de sécurité des Nations unies ‒ ce qui revient simplement à donner le nôtre à l’Allemagne et à ses affidés, en espérant que Berlin nous en saura gré. Outre le fait que l’on brade avec une désinvolture inouïe l’un de nos derniers avantages relatifs en termes d’influence, c’est parfaitement irresponsable envers la nation comme envers notre Histoire.

Pour finir ‒ ou pour commencer ‒ il faut dire que la souveraineté n’est pas un gros mot, qu’à l’instar du « populisme » violent, l’européisme béat est une impasse, une imposture de la « modernité », une fuite en avant suicidaire et infantile. Nous ne parviendrons pas longtemps encore à bâillonner les peuples européens qui refusent leur perdition et la négation dogmatique de leur substrat culturel chrétien et humaniste. Pour survivre face aux ambitions dévorantes des autres, l’Europe doit réarmer tous azimuts, au sens mental, culturel et symbolique du terme. Qu’elle commence par s’affirmer en éliminant les sanctions contre la Russie et en réengageant ses projets d’échanges commerciaux avec l’Iran ! Qu’elle accepte de grandir et de s’affirmer !

*Caroline Galactéros, présidente de Geopragma 

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2019/04/eloge-de-la-reciprocite/

C. Coonen : « Le reset Etats-Unis – Russie, c’est maintenant ! »

Billet du Lundi du 1er avril 2019, par Christopher Th. Coonen*

L’investigation byzantine du Procureur spécial et ancien directeur du F.B.I. Robert S. Mueller III a accouché d’une souris. Des dizaines de millions de dollars dépensés dans son investigation de six cent soixante-quatorze jours, dix-neuf avocats, quarante agents du F.B.I. et des analystes de renseignement salariés, cinq cents témoins interviewés et treize gouvernements sommés de verser des documents au dossier. Tout cela pour conclure qu’il n’y a pas eu d’interférence avérée de la Russie dans l’élection présidentielle de 2016 ni aucun lien illégal entre les équipes du candidat Trump et les autorités russes. Pour prouver une conspiration, l’équipe de Mueller devait démontrer que M. Trump et ses associés avaient donné leur feu vert à la Russie pour interférer dans l’élection au travers d’espionnage électronique, numérique et à l’utilisation illégale de médias sociaux ou d’autres moyens criminels afin de nuire au camp adverse de Hillary Clinton.

Que de temps gâché pour l’intérêt national américain, russe et de ce monde! Un reset des relations entre les Etats-Unis et la Russie n’a jamais été aussi nécessaire qu’aujourd’hui. En 2008 Barack Obama avait déjà fait campagne en mettant l’accent sur cette nécessité. A la fin de son second mandat en janvier 2017, rien n’avait été fait. Tant de sujets géopolitiques bénéficieraient pourtant d’une telle refondation de la relation Washington-Moscou : l’Iran, la Syrie, les relations avec l’Europe et la Chine, le désarmement, la lutte anti-terroriste a minima.  Le nouveau président américain a été empêché pendant les deux premières années de son mandat de mettre en œuvre ce reset, par l’establishment washingtonien et l’appareil d’Etat. Le Pschitt magistral de l’enquête Muller va lui permettre enfin de pouvoir s’attaquer à cet objectif et souhaitons-le, de rebattre les cartes avec son homologue, le président Poutine.

Pour mesurer l’envergure d’une telle manœuvre en politique étrangère, il est important de reprendre le contexte historique de la relation entre les deux premières puissances nucléaires, riche d’étapes depuis le 19ème siècle. L’histoire commence en 1867, lorsque les Etats-Unis achètent l’Alaska à la Russie pour $7.2 millions de dollars. Le moyen pour la jeune République d’incarner sa « Manifest Destiny », celle d’une expansion toujours plus gourmande vers l’Ouest. Les Russes eux occupaient l’Alaska depuis 1725, quand Vitus Bering, dépêché par le Tsar Pierre le Grand, avait planté le drapeau russe sur des terres qui se révélèrent bien trop lointaines de Saint-Petersbourg. Le paiement tomba à pic pour renflouer les caisses de l’Etat. Etats-unis et Russie devinrent des voisins séparés d’une distance de 82 kilomètres par ce détroit éponyme.

Il s’ensuivit une collaboration étroite pendant la deuxième Guerre mondiale, depuis le programme de ravitaillement américain Lend-Lease dès l’invasion de l’URSS en juin 1941 par les Nazis, jusqu’à la défaite du Troisième Reich à Berlin. Même pendant la Guerre Froide, les deux adversaires se concertèrent régulièrement et négocièrent des traités de désarmement nucléaire importants : SALT I & II, le traité ABM (missiles anti-balistiques) abandonné par Washington récemment comme une provocation supplémentaire à l’égard de Moscou, le traité de Non-prolifération… Malgré leurs crises les plus graves (Berlin, Cuba, guerres du Vietnam et d’Afghanistan), les deux titans se parlèrent et cherchèrent des aménagements à leur rivalité leur permettant aussi d’affirmer leur domination conjointe aux dépens des rivaux potentiels Chinois et européen.

Depuis la dislocation de l’Empire soviétique en 1991, les Etats-Unis ont eu tout d’abord une attitude arrogante, suivie d’une volonté d’affaiblir la Russie et l’Europe via l’élargissement de l’OTAN jusqu’aux frontières russes, allant même jusqu’à vouloir faire basculer dans le double giron atlantique et communautaire l’Ukraine, berceau historique de la Russie même, un état tampon qui n’aurait jamais dû cesser de l’être. Puis le président Obama initia la mise en place de sanctions économiques de concert avec l’Europe au prétexte du rattachement de la Crimée à la Russie. A ce jour, tout cela est un échec patent qui ne fait que cristalliser la rancœur russe et nourrir la popularité de celui qui résiste à ce « containment ». A croire que Washington cherche à pousser la Russie dans les bras de Pékin et surtout loin de ceux d’Europe…Ça marche. A nos dépens ultimes évidemment, même si nous persistons à ne rien comprendre à l’intérêt stratégique de notre Vieux Continent. La Russie s’affirme en outre de plus en plus sur des théâtres lointains comme le Venezuela et la Syrie. Nos deux grands chiens de faïence auraient plutôt intérêt à se transformer en chair et en os pour collaborer.

L’investigation de M. Mueller a donc marqué un contre-temps très inopportun. Le rappel des faits :

  1. En mars 2016, des agents des services du GRU (le service de renseignement de l’armée russe) infiltrent le compte du directeur de campagne de Hillary Clinton, John Podesta, et celui du Comité national du Parti Démocrate, accompagné par une société privée de St Petersbourg, « Internet Research Company », afin de décrédibiliser la candidate qui au fil du temps faisait pâle figure face au candidat Trump qui lui exprimait clairement sa volonté de trouver un rapprochement avec la Russie.
  2. En juillet 2016 (quatre mois avant l’élection du président Trump), le F.B.I commence à examiner des liens possibles entre l’équipe de campagne du futur président et la Russie, à la suite de fuites via WikiLeaks concernant 20 000 emails du Comité national du Parti Démocrate. L’Agence ouvre une enquête nommée « Crossfire Hurricane » pour examiner les connections entre les associés de Trump et la Russie, se focalisant sur MM. Manafort, Flynn et Page.
  3. En décembre 2016, M. Flynn, le futur Conseiller national de la sécurité rencontre l’ambassadeur russe à Washington afin de discuter d’une levée des sanctions dans le contexte d’un « deal » portant sur les incursions russes en Ukraine. Certains membres de l’entourage d’Obama croyaient alors qu’une levée des sanctions aurait constitué la contrepartie d’un soi-disant soutien russe pendant l’élection.
  4. En janvier 2017, les directeurs des services de renseignement américains briefent le président élu sur l’interférence russe ; mais Trump n’est pas convaincu, allant jusqu’à douter d’eux et notamment du directeur du F.B.I d’alors, James B. Comey.
  5. En mai 2017, président Trump démet de ses fonctions M. Comey, ce qui entraîne la nomination de M. Mueller quelques jours plus tard. L’étendue de l’investigation de M. Mueller était la suivante : les dimensions de l’interférence russe dans l’élection américaine y compris avec la complicité d’associés du président Trump, l’obstruction faite par le Président à la justice (par l’élimination de Comey auquel il avait demandé de faire cesser l’enquête sur le Général Flynn) et l’évaluation de son statut -volontaire ou involontaire- d’agent russe … !
  6. En juin 2017, président Trump critique publiquement son ministre de la Justice, Jeff Sessions, et l’investigation de M. Mueller, qualifiant l’exercice de « chasse aux sorcières » et donnant l’impression qu’il avait l’intention de faire dérailler ou du moins d’interférer dans les travaux de M. Mueller.
  7. En octobre 2017, l’investigation de Mueller s’accélère en poursuivant des personnes clés de l’entourage de Trump : son directeur de campagne M. Manafort et son bras droit M. Gates, son premier conseiller de sécurité nationale M. Flynn et bien d’autres. 
  8. En février 2018, M. Mueller accuse treize citoyens ainsi que trois sociétés russes d’avoir monté une campagne frauduleuse via des réseaux sociaux. Il poursuit aussi certains agents du GRU pour le hameçonnage des ordinateurs du Comité national du Parti Démocrate. Ceci sape les assertions à répétition du président Trump selon lesquelles personne ne sait en fait vraiment si la Russie est responsable d’une interférence.
  9. En avril 2018, l’équipe de M. Mueller élargit son investigation au-delà de la « Russia Connection » à des soupçons de violation de règles de financement de campagne présidentielle, entraînant la révélation de paiements de l’ancien avocat de Trump, M. Cohen, à deux maîtresses pour leur silence. Entre temps, M. Manafort est jugé coupable dans un dossier séparé portant sur des fraudes financières et la transmission de données d’opinion publique liées à l’élection de la part de M. Kilimnik, l’un de ses proches associés, suspecté d’avoir des liens de longue date avec les services de renseignement russes.
  10. En décembre 2018, M. Cohen affirme que M. Trump avait poursuivi tout au long de la campagne des négociations en Russie pour y développer une « Trump Tower » contrairement à ses dires. Il est de nouveau entendu en février 2019 devant la Chambre des Représentants sur les paiements aux maîtresses et les dissimulations fiscales du président. Et l’un de ses proches confidents, M. Stone, est poursuivi pour avoir menti au Congrès sur ses contacts avec WikiLeaks pendant la campagne.
  11. En mars 2019, le verdict tombe : Il n’existe aucune preuve matérielle sur une interférence russe, ou sur une collusion entre les équipes de Trump et l’Etat Russe, pas plus que sur une obstruction de justice. M. Mueller annonce qu’il ne compte plus demander des poursuites dans cette investigation russe.

Quelle sera la suite de ce feuilleton?

Dimitri Peskov, porte-parole du Président Poutine, a réagi en répétant que le président russe maintenait un intérêt constant dans de bonnes relations avec les Etats-Unis mais qu’au vu des actions erratiques des Etats-Unis, la « balle était dans le camp de Washington ».

Le temps est venu pour ces deux grands pays de renouer avec un dialogue ouvert, rapproché et constructif afin de créer un nouveau paradigme géopolitique. Certes des obstacles sont en travers du chemin : l’activité de milices soutenues par les Russes en Ukraine, le retrait des USA de l’accord JCPOA iranien et du traité ABM, le soutien russe au gouvernement syrien de Bachar al-Assad, ou encore à celui du président Maduro à Caracas et la volonté d’ingérence des Etats-Unis au Venezuela.

Mais c’est précisément le rôle que doit jouer la diplomatie : trouver des solutions avec ses adversaires. Le président Trump détient une opportunité historique maintenant qu’il n’est plus sous cette chape pour proposer un agenda de discussions via un « sommet de Reykjavik à la Reagan-Gorbachev ». Peut-être s’y est-il déjà préparé lors de ses discussions avec le Nord-coréen Kim Jong Un : des discussions pourraient être entamées rapidement sur la levée des sanctions, l’expulsion mutuelle et récente de diplomates, la réouverture de consulats et déclarer ensuite que l’Ukraine et le Venezuela seront des états « tampon » sans plus d’ingérence d’aucun côté. Les deux leaders pourraient ensuite examiner ensemble et résoudre des sujets plus importants et stratégiques : le désarmement, y compris avec la Corée du Nord, un nouveau dessein au Moyen Orient qui inclurait l’Iran, la Syrie et l’Irak. Trouver un accord tripartite avec la Chine sur les Iles Spratlys et avec le Japon sur les Iles Kouriles pour un océan Pacifique … apaisé. Et intégrer économiquement de manière forte et durable la Russie européenne avec l’Unioneuropéenne.

Bref, un Reset qui créerait un « New Deal de Bering » diplomatique et géopolitique pragmatique. Un programme bien irénique nous dira-t-on. Mais, si l’on cherche vraiment le bien des peuples et des nations, c’est une feuille de route ambitieuse mais accessible. Il suffit d’être deux à le vouloir et de repousser fermement les fâcheux au large.

* Christopher Th. Coonen, Secrétaire général de Geopragma

[Billet du Lundi] « Retour d’une semaine à Moscou »

Par le Général (2S) Jean-Bernard Pinatel, vice-président de Geopragma

Cet article ne fait pas pleinement consensus au sein de GEOPRAGMA. Néanmoins, sa publication a été jugée utile à l’enrichissement de notre compréhension de la complexité russe. Compte-rendu de voyage, il ne se veut point une analyse, mais la synthèse d’opinions dominantes recueillies auprès d’interlocuteurs russes, franco-russes ou de Français travaillant en Russie et qui tranchent avec la doxa véhiculée notamment en France.

Quand on rentre en France d’un voyage de plusieurs jours en Russie où l’on a rencontré plusieurs amis russes, on est obligé de se poser la question suivante : à l’orée de son quatrième et dernier mandat comment peut-on expliquer que, malgré les sanctions occidentales, la popularité de Vladimir Poutine reste aussi élevée alors qu’en France celle du Président Macron est aussi basse ?

Alors que le débat sur « l’exemplarité » du chef n’existe pas en Russie car c’est une évidence même, pêle-mêle et suivant mes interlocuteurs, russes, franco-russes ou français travaillant en Russie, les réponses diffèrent. Mais celle qui vient au premier rang est la suivante : il a redressé l’économie du pays et multiplié par quatre le pouvoir d’achat moyen des Russes. Et de me citer plusieurs chiffres que j’ai vérifiés (Statistiques OCDE, Banque Mondiale et FMI) :

– En 1998, quand Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir, le PIB par habitant était d’environ 6 000 dollars par an contre 24 000 en France. En 2017, il était d’environ 25 000 dollars, soit une multiplication par 4 alors que dans le même temps celui des Français n’était même pas multiplié par deux (1,7).

– Mais au-delà de ce qui touche directement les ménages, mes interlocuteurs ont tous souligné d’autres chiffres, jamais présentés dans les médias occidentaux, et qui devraient faire pâlir d’envie les dirigeants français :

    • Un taux de chômage de l’ordre de 5%.
    • Une dette des ménages de 30% du revenu disponible (contre 115% en France).
    • Une balance commerciale invariablement positive depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir. Faiblement négative en 1998, elle restée en moyenne excédentaire de 50 Milliards de dollars avec un pic à 100 milliards en 2011 (elle est évidemment très liée au prix de l’énergie).
    • Des exportations de biens et services, de l’ordre de 200 milliards de dollars constants (base 2005) en 1998 qui seront de l’ordre de 540 milliards de dollars en 2018.

Les sanctions occidentales ont conduit à une réorientation de l’économie très rapide vers l’Asie. Que ce soit dans les grands hôtels, sur la Place Rouge, au Bolchoï ou dans les musées, les Chinois et les Asiatiques sont partout. L’exemple qui m’a été plusieurs fois cité est que l’embargo, décrété par l’Occident en 2014 sur plusieurs produits (fruits, légumes, produits laitiers, viandes) a plus nui à la France qu’à la Russie. Il a favorisé l’essor de l’agriculture russe. Pour mes interlocuteurs, la Russie bénéficie de surcroit du changement climatique : en quelques années, elle est redevenue un très grand producteur blé : elle a doublé sa production en cinq ans pour atteindre son record historique en 2017 avec 84 Millions de tonnes ; son ambition est d’atteindre en 2020 120 Mt. Par ailleurs, sa proximité politique avec des zones très importatrices comme le Moyen-Orient, l’Algérie ou l’Asie, est un facteur de compétitivité. Contrairement à beaucoup de pays dans le monde, ce secteur occupe une part plus importante dans l’économie du pays qu’il n’y a quinze ans. Pour la première fois, les exportations agricoles ont rapporté davantage… que les ventes d’armes, soit environ 15 milliards de dollars.

Un autre facteur soude le peuple russe autour de son président et est très souvent souligné par les commentateurs : Poutine a redonné sa fierté au peuple russe. La façon dont il gère la crise ukrainienne et a ramené la Crimée dans le giron russe en fait partie. Pour les Russes, la Crimée est russe depuis le XVIIIème siècle, suite au traité de Paix de « Küçük Kaynarca » avec l’empire ottoman. Devenue russe le 19 avril 1783, en droit international la Crimée est restée russe depuis. Son rattachement à la République soviétique d’Ukraine, par un simple décret de Nikita Khrouchtchev, lui-même ukrainien, n’a aucune valeur en droit international et est même en contradiction avec les accords de Yalta.

Un autre point d’étonnement, ce sont beaucoup plus les succès de la diplomatie russe au Moyen-Orient que sa réussite militaire en Syrie qui ont été mis en avant par mes interlocuteurs car ils sont pour eux un contrepoint saisissant de la diplomatie contreproductive des tweets du Président des Etats-Unis qui varient selon son humeur du moment. Ainsi l’accord Poutine – Salmane visant à limiter la production de pétrole et à faire remonter les cours du pétrole autour de 80$ le baril a été salué par tous mes interlocuteurs alors même que la Russie n’a fait aucune concession sur son soutien à la Syrie ou à l’Iran. L’aide à la Syrie et les succès opérationnels remarquables d’un faible contingent militaire russe (5 000 hommes et 40 avions) n’ont été mentionnés que lorsque j’ai posé la question. On est bien loin à Moscou de l’hystérie militariste russe décrite complaisamment par certains médias occidentaux et promue par l’OTAN. Citant aussi le risque islamique qui était l’objet de mon voyage, mes interlocuteurs m’ont répondu que si nos dirigeants politiques étaient moins complaisants et laxistes, les risques seraient limités. Et de me citer la politique d’immigration russe. Leur pays accueille chaque année plus de 400 000 étrangers qui n’ont qu’un seul choix : s’intégrer ou partir !

Enfin, quand on aborde le futur, on perçoit une inquiétude réelle pour l’après 2024. Tous mes interlocuteurs sont persuadés que Poutine se retirera et fera comme Eltsine : il mettra en place celui qu’il estime le plus apte pour diriger la Russie quelque temps avant la fin de son mandat. Quand on les presse de questions sur leur pronostic quant à son successeur, ils conviennent qu’il est trop tôt pour le dire, mais avancent trois critères qui conditionneront son choix : premièrement son successeur devra avoir l’aval des services de sécurité et de l’armée, indispensable pour sa capacité à assurer sa propre sécurité, ensuite il devra être apprécié des milieux avec lesquels Poutine gère et décide les orientations économiques du pays et, enfin, Poutine choisira  quelqu’un en mesure de poursuivre sa politique étrangère. Aujourd’hui mes interlocuteurs ne voient personne qui remplisse ces trois conditions alors que plusieurs remplissent deux d’entre elles.

En conclusion, un Président soutenu par les trois quarts des Russes (contre moins d’un quart en France), une économie plus forte et plus diversifiée qu’il n’y parait, un Président et une politique étrangère permettent à la Russie d’occuper une place sur la scène internationale sensiblement supérieure à la réalité de sa puissance économique et militaire.

Général (2S) Jean-Bernard Pinatel

Secrétaire général de Geopragma

Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent »

[Geopoly/LCDR] – « Rubicon en vue pour Paris et Bruxelles » – 16/11/2018

On découvre qui l’on a épousé le jour du divorce… Avec l’Amérique, peut-être en sommes-nous là. Notre président s’embourbe dans un marécage qui semble dissoudre ses initiatives les plus audacieuses. Envolées les illusions d’une complicité hors normes, déçues les espérances d’une connivence puissante restaurant le prestige de l’allié français sur la scène mondiale et transformant une vassalisation de fait en dissonance constructive. L’invocation d’une « armée européenne », quelle que soit le flou de la formule et les interrogations abyssales qu’elle ouvre sur le fond, a déclenché l’ire trumpienne avant, pendant et après le Forum de Paris sur la Paix, lui-même entaché d’oublis historiques dommageables à notre influence résiduelle et sans grand effet probable sur la réalité des équilibres du monde et son éventuel apaisement.

Pourquoi une telle fureur ? Cette « sortie » du président français a mis le doigt sur la plaie : il est juste hors de question pour l’Amérique ‒ celle de Trump comme celle de tous ses prédécesseurs ‒ que l’Europe ose jamais s’affranchir de sa tutelle stratégique et se prenne à rêver de compter par elle-même sur la carte du monde autrement que comme un appendice docile de l’imperium de notre Grand Allié. Le vouloir supposerait en effet, pour atteindre la masse critique, de souhaiter rapprocher enfin l’Union européenne de la Russie, ne serait-ce que sur le plan sécuritaire. Inadmissible pour Washington. Il y est presque plus impensable encore que l’Allemagne se rapproche de Moscou, un cauchemar outre Atlantique. La dépendance allemande envers le gaz russe doit d’ailleurs cesser et le gaz américain s’y substituer. Dès cet été, l’opposition tonitruante et insultante pour Berlin du président Trump au projet Nord Stream 2 en a témoigné sans équivoque.

L’Europe politique est donc plus que jamais en morceaux. Ce n’est la faute ni de la Russie ni de l’Amérique. C’est la nôtre, même si Moscou comme Washington y trouvent leur compte, et si l’Alliance atlantique creuse joyeusement les lignes de failles internes de notre Union chaque jour plus désunie, par des invites à consentir à notre dépendance sécuritaire et à notre rançonnement collectif via l’achat d’armement américains et des manœuvres militaires pharaoniques nourrissant les craintes folles de certains membres (Baltes ou Polonais). Les scenarii apocalyptiques de l’OTAN mettent en scène une menace russe de grande échelle face à un ennemi hybride et maléfique qui aurait carrément décidé une invasion des abords les plus vulnérables de l’Alliance. La « guerre froide » fait pâle figure à côté de ces délires otanesques. Moscou a bien d’autres préoccupations et projets qu’une telle lubie. La stratégie russe est défensive, ce qui ne veut pas dire insignifiante, naïve ou dénuée d’opportunisme et d’ambition. Cette « puissance pauvre » mais toujours globale n’a pas renoncé à compter, en Eurasie comme en Afrique, et déploie tous azimuts une diplomatie redoutable de subtilité et d’efficacité, car pragmatique, sans idéologie ni dogmatisme.

l'Otan organise les manœuvres « Trident Juncture » en Norvège. 30 octobre 2018. Crédits : TASS
L’OTAN ORGANISE LES MANŒUVRES « TRIDENT JUNCTURE » EN NORVÈGE. 30 OCTOBRE 2018. CRÉDITS : TASS

Pour Paris donc, après la dernière volée de bois vert reçue à distance, le Rubicon est en vue. Mais pour le franchir, les mots et les images martiales ne suffiront pas. S’ils ne sont pas adossés aux actes, ils creuseront même notre discrédit moral et politique qui n’a pas besoin de cela. Il suffit d’observer la différence de traitement et de réactions occidentales entre les affaires Skripal et Kashoggi pour comprendre que la messe est dite quant aux préoccupations et intérêts véritables de nos États dits modernes et moraux dans leur conception du monde.

Comment laver un tel discrédit, comment faire oublier ce cynisme au petit pied qui nous fait mépriser de tous côtés et, plus encore, va à l’encontre de nos intérêts au Moyen-Orient comme à l’échelle globale ?

Dieu merci, le tragique de la marche du monde offre toujours des occasions de rattraper les bévues, même lourdes. Il y a toujours quelque chose d’important ou d’utile à faire pour préserver l’honneur de la France. En l’espèce, il s’agit d’honorer sa signature apposée au bas du JCPOA de 2015, plus connu comme l’accord nucléaire iranien, qui devait permettre le contrôle des ambitions nucléaires de l’Iran contre le retour de ce grand pays dans le concert des nations et le relèvement de son économie. La sortie unilatérale des États-Unis de l’accord, les sanctions économiques renforcées, les tentatives de déstabilisation politique du régime qui affaiblissement très dangereusement le président Rouhani, la diabolisation croissante de la République islamique rendent vital le maintien de la promesse des autres signataires européens de l’Accord de s’y tenir et d’y maintenir Téhéran, qui jusqu’à présent en respecte scrupuleusement les clauses mais dont la patience s’émousse.

Le mécanisme européen, promis depuis des mois à l’Iran, notamment par Paris, et devant permettre aux pays membres de l’UE de commercer avec lui sans l’imprimatur washingtonien n’est toujours pas actif. « Pas mûr… », dit-on… La France a pourtant le pouvoir et encore l’influence de pousser à sa mise en œuvre effective rapide. Qu’attendons-nous ? Ce test grandeur nature de notre autonomie de décision par rapport à Washington serait décisif aux yeux de Téhéran mais aussi du reste du monde. Ce serait une démonstration de notre détermination à sauver un multilatéralisme mis à mal sur tous les fronts, depuis deux ans, par les États-Unis. Plus concrètement encore, il en va de la sécurité de l’Europe et du monde. Si l’Iran, en effet, était conduit par notre abandon à se dire légitimement délié de ses obligations au terme de l’Accord, la reprise de ses activités nucléaires deviendrait difficilement évitable (ne serait-ce que pour des raisons politiques internes). Celle-ci pourrait être portée par la venue d’un nouveau leadership extrémiste, dont les outrances verbales ouvriraient la voie à une réaction/provocation militaire américaine ou israélienne. Les conséquences sécuritaires d’une telle séquence ne seraient pas, dès lors, circonscrites à l’Iran mais très rapidement régionales voire mondiales. L’Europe aurait fait la preuve ultime de son insignifiance stratégique et le paierait cher à tous points de vue.

La crise du monde est une crise de confiance, une crise du respect, une crise de la souveraineté. Notre Histoire comme nos institutions nous donnent plus qu’à d’autres, sans doute, la possibilité mais aussi le devoir de nous affirmer comme un rempart contre ce dangereux ensauvagement.

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2018/11/rubicon-en-vue-pour-paris-et-bruxelles/

[Le Courrier de Russie] – « Vers un nouveau Yalta » – 20/06/2018

L’Europe va mal et c’est de sa faute. Elle persiste dans l’aveuglement, signe son effacement progressif de la nouvelle carte du monde et se laisse glisser dans une sorte de coma inquiétant. Elle aurait besoin d’un vigoureux massage cardiaque, d’une séance de défibrillation radicale. Elle préfère tirer nerveusement sur sa pompe à morphine, croire aux contes de fées et attendre le baiser salvateur, en l’espèce d’une Amérique… dont le président est tout sauf un prince charmant. Elle doit pourtant échapper toute seule à la prise en tenaille qui va la broyer. Mais ses sauveteurs eux-mêmes sont ambivalents. Ils s’indignent beaucoup, se réunissent sans cesse et cherchent des parades à une offensive… à laquelle ils ne veulent toujours pas croire. Ils se trompent de diagnostic et donc de recommandation thérapeutique. Nos élites communautaires prennent en effet chaque manifestation de bon sens et de santé démocratique des peuples européens (comme récemment le scrutin italien, ou la crise politique déclenchée en Allemagne par le ministre de l’Intérieur qui implore la chancelière de traiter enfin sérieusement le défi migratoire) pour une attaque contre « Leur Europe », celle de l’utopie initiale, celle de l’incomplétude d’une création qui se meurt de n’avoir jamais osé exister vraiment, et qui s’étouffe toute seule, empêtrée dans ses bons sentiments. Attitude typique d’une confusion entre les effets et les causes.

L’Europe est en manque de souveraineté, de clairvoyance et d’audace. Les pulsions dites populistes ‒ terme qui mélange à dessein des sensibilités diverses pour disqualifier globalement toute résistance à la doxa européenne ‒ ne menacent pas son unité ; elles révèlent combien celle-ci est fragile et peut conduire l’Union européenne (UE) à sa perte si l’on continue à nier des évidences. L’Europe est parvenue au bout du mensonge dans lequel elle s’est complu si longtemps, celui d’un ensemble de plus en plus vaste, disparate et prospère, mais sans colonne vertébrale politique ni stratégique, élevé au bon lait d’un globalisme désormais battu en brèche partout ailleurs par un retour en force des États et des peuples. Une Europe consentant docilement à la tutelle psychologique et normative d’une Amérique qui n’a plus le temps, désormais, de lui raconter des histoires à dormir debout, toute entière occupée à s’affirmer face à son nouveau Peer Competitor chinois. Depuis toujours, et surtout depuis les années 1990, Washington lui a coupé les ailes stratégiquement, l’a entravée dans l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) qui ne défend que très marginalement les intérêts communautaires, l’a méthodiquement isolée de sa part orientale (la Russie), diabolisée à outrance pour délégitimer tout rapprochement qui aurait pu faire exister une masse critique stratégique continentale autonome. Et depuis un an, c’est pire : un mépris ouvert, une guerre commerciale radicale, l’ordre de se soumettre à l’extraterritorialité du droit américain, de rentrer dans le rang sans céder aux avances de l’autre Grand, qui propose avec un aplomb chaque jour grandissant un autre type de sujétion, un imperium inédit et déroutant.

Mais, le choix d’une allégeance est-il nécessaire et fatal ? Devons-nous à toute force nous accrocher à un occidentalisme discrédité ou devenir des Eurasiens sinophiles malgré nous ? Devons-nous ad vitam aeternam admettre ce statut de zone coloniale disputée auquel ce choix nous réduit ? Sans aucun doute, si nous continuons à jouer en ordre dispersé. L’Union européenne n’aura bientôt d’autre choix que de constituer la péninsule d’achalandage des « Nouvelles Routes de la Soie ». La Chine est en train d’enserrer l’Europe au nord et au sud et semble encore hésiter sur le sort à réserver à la France dans ce sandwich. Le Français sera-t-il un consommateur de première classe, avec des produits chinois acheminés par train jusqu’à lui, ou un client de second ordre, achalandé par voie maritime ? C’est encore à nous de choisir… pour l’instant.

Xi Jinping décerne à Vladimir Poutine la première médaille de l'amitié de la Chine. Crédits : kremlin.ru

Xi Jinping décerne à Vladimir Poutine la première médaille de l’amitié de la Chine. Crédits : kremlin.ru

Dans cette course de vitesse avec Pékin pour gober par petits bouts une proie qui tragiquement se croit à l’abri, Washington se gausse de notre incapacité à gérer le défi migratoire qui est aussi sécuritaire et, n’ayons pas peur des mots, identitaire. Il est vrai qu’en misant sur la division des Européens et leur manque de lucidité sur les lignes de forces du nouveau monde et les alternatives qui pourraient se proposer à eux, Washington prend un risque mesuré. En effet, tandis que le partage du monde autour de ce nouveau duopole structurant se fait à toute vitesse, avec une réaffectation des clientèles, des tutelles, des États bascule ou tampon, l’Europe se sent, elle, soudainement orpheline. Il lui faut « tuer le père » et grandir enfin. Les occasions de s’affirmer sans se sentir coupable ne manquent pourtant pas : dénonciation de l’Accord sur le climat, du Partenariat transpacifique, de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPOA), guerre commerciale ouverte, mépris total des positions européennes sur les questions nord-coréenne, palestinienne, syrienne et, bien sûr, iranienne, etc. Il lui faut simplement oser la rupture. Même le patron allemand d’Airbus implore Paris et Berlin de structurer d’urgence une vision industrielle stratégique commune, afin que l’Europe spatiale ne se laisse pas distancer décisivement par l’offensive de Space X qui prend l’Agence spatiale européenne de vitesse et engage une guerre des prix des lanceurs menaçant notre supériorité.

Alors, qu’attend-on ? De pouvoir dire qu’il est trop tard, que l’on a encore raté une belle occasion mais que l’on saura saisir la prochaine ? Ou bien veut-on à toute force croire au discours ambiant sur « un mauvais moment à passer », sur Donald Trump, « père » tyrannique, abusif et indifférent qui ne sera pas réélu, ce qui nous permettra de retrouver bientôt le giron rassurant d’une domination traditionnelle ? C’est un vœu pieu, de l’ordre de la pensée magique. Quels que soient ses bien réels défauts, le président américain est aussi l’incarnation d’une part de la vérité américaine et l’on perd un temps précieux à le stigmatiser comme un irrationnel incompétent au lieu de saisir le fond de ses messages tonitruants. Chacune de ses prises de position, chaque revirement nous démontrent qu’il n’a cure de nos intérêts ou de nos avis. Et les siens ne sont pas tous naïfs ou inutiles. C’est « l’Amérique d’abord », contre tous s’il le faut. L’Europe doit obéir ou tomber. Le problème est qu’on ne lui accorde aucun crédit, même lorsqu’il fait des propositions qui pourraient indirectement nous désenclaver ; par exemple, lorsqu’il propose habilement (pour dissocier Moscou de Téhéran dont il s’agit d’entraver le rayonnement régional) que l’on réintègre la Russie dans le G7, on s’insurge à Paris et Berlin, tremblant pour la crédibilité de nos propres chantages, sur l’Ukraine notamment… qui ne mènent pourtant à rien depuis des années. Moscou a beau jeu de faire la moue en expliquant que le G7 n’est pas représentatif de la diversité mondiale actuelle et qu’en être ou pas n’a plus d’importance. Le mythe d’un Occident univoque aux intérêts convergents a vécu. Il nous faut grandir enfin, prendre la mesure de notre solitude et tout faire pour qu’elle ne finisse pas en isolement irrattrapable.

Donald Trump embarque sur Air Force One après son sommet avec Kim Jung Un. Crédits : Maison Blanche - Joyce N. Boghosian

Donald Trump embarque sur Air Force One après son sommet avec Kim Jung Un. Crédits : Maison Blanche – Joyce N. Boghosian

Le nouveau Yalta, c’est donc une course effrénée pour la domination des régions du monde, via le hard, le soft, le smart ou le sharp power. Il faut convaincre des clientèles qu’elles seront mieux loties avec Pékin qu’avec Washington. La démonétisation radicale de « la signature américaine » ne joue pas en faveur de notre Grand Allié. La convertibilité du yuan est en route. Elle va encore prendre quelques années mais on mesurera un beau jour l’ampleur de la bascule économico-politique réalisée par Pékin. Dans ce jeu de go mené à la hussarde, l’Europe n’est qu’une cible commerciale, et chacun des deux nouveaux Grands joue ses membres en bilatéral. La Russie lui a été ravie et n’a d’autre choix que de faire ami-ami avec Pékin autour d’un « eurasisme » qu’il lui sera très difficile de dominer à moyen terme. Donald Trump espère encore, si son entourage le laisse faire, offrir l’illusion à Moscou d’une relation privilégiée avec l’Amérique à laquelle Vladimir Poutine tient toujours. Mais, là encore, cela ne se fera qu’au détriment de l’Europe qui va progressivement découvrir le prix douloureux de son mépris entêté pour Moscou. Ne pas penser par et pour soi-même est toujours lourd de conséquences.

Ce Yalta sera aussi normatif, dessinant les contours d’une nouvelle carte mondiale des influences et des pratiques sur le plan du droit, des monnaies, des référentiels de normalité politique et démocratique. Là encore, Pékin a de l’avance, car la Chine a toujours soigneusement évité la posture de donneuse de leçons qui fait haïr l’Occident dans toute une partie du monde. Elle ne conditionne pas son soutien financier au respect formel de quelconques droits ou valeurs. Elle pousse des États en difficulté à faire défaut sur des prêts trop importants qu’elle leur accorde pour les soumettre ensuite, achète des dettes souveraines, des pans entiers d’économies nationales, des ressources énergétiques ou minières, des terres rares, et offre à ses nouveaux obligés le développement rapide de leurs infrastructures. Quel que soit le niveau d’activité actuel de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII), la priorité accordée à ce type d’investissement signe une vision de très long terme. Tandis qu’on se gargarisait d’un G7 dissonant où s’étalait le divorce américano-européen, Pékin a accueilli à Qingdao, dans l’Est chinois, les huit chefs d’États membres de l’Organisation de coopération de Shanghai (Chine, Inde, Russie, Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Pakistan et bientôt Iran). L’OCS monte en puissance et s’affirme, bien au-delà des enjeux sécuritaires, comme l’un des véhicules structurants du « contre-monde » chinois. Qui s’en est inquiété en Europe ou en a seulement parlé ?

Enfin, il faut bien comprendre que les nouvelles formes de la gouvernance mondiale vont jumeler un duo de tête sino-américain et, en dessous, une arborescence de mécanismes régionaux ou thématiques « multilatéraux », accompagnés d’un discours autour de la nécessaire pluralité des centres de décision et de souveraineté. En somme, on habille la bipolarité structurante d’un multilatéralisme rassurant…

Le sommet de l’OTAN des 11 et 12 juillet (en marge duquel les présidents Trump et Poutine arriveront peut-être enfin à se rencontrer) pourrait bien donner une nouvelle impulsion à l’Alliance et éloigner décisivement l’Europe de toute perspective d’autonomie stratégique salutaire. Quelqu’un a-t-il tiré un bilan lucide des bientôt dix ans de réintégration de la France dans le commandement intégré de l’Alliance ? Notre influence est-elle plus grande à Washington, à Mons, à Bruxelles, à Pékin, à Berlin ? Des centaines d’étoiles brillent sur les larges épaules de nos généraux mais… le Commandement allié Transformation est-il vraiment le lieu de la décision ? L’OTAN défend-elle les intérêts des Européens et contribue-t-elle au poids géostratégique de l’UE… ? Toute refondation crédible d’une Europe des nations respectueuse de leurs souverainetés mais aussi désireuse de se faire entendre et prendre enfin au sérieux sur la scène internationale, passe par l’affirmation et la mise en œuvre d’un projet stratégique autonome. Cela ne signifie pas être contre les États-Unis, cela signifie qu’il n’est de meilleur allié que libre.

Sommet de l'OCS. Crédits : kremlin.ru

Sommet de l’OCS. Crédits : kremlin.ru

N’en déplaise aux moutons bêlants du panurgisme ambiant, la Russie est un bout d’Europe et d’Occident. Ce n’est pas pour rien que l’Amérique a tout fait pour nous en dissocier, et que le pragmatisme d’un Trump, après que ses prédécesseurs ont poussé Moscou dans les bras étouffants de Pékin, le conduit aujourd’hui à jouer sur les deux tableaux : celui d’une dérive russe contrainte vers Pékin afin qu’aucun rapprochement russo-européen ne menace la domination stratégique américaine, celui de la Russie « avec » Washington, comme un vieux couple devisant des affaires du monde par-dessus la tête de l’Europe et contre la Chine.

Depuis 1991, les États-Unis ont commis une erreur stratégique cardinale en mettant la Russie au ban de l’Occident. Nous devons les convaincre de l’urgence d’en réunir les diverses composantes. La diplomatie religieuse actuellement à l’œuvre entre Églises romaine et orthodoxe peut utilement servir ce rapprochement. Il ne s’agit évidemment pas de se retrouver enfin entre Américains, Européens et Russes pour attaquer la Chine, mais pour, ensemble, faire le poids face à une offensive tous azimuts dont l’Union Européenne sera sinon la prochaine victime.

Source: https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2018/06/nouveau-yalta/

Interview exclusive de Caroline Galactéros avec Dmitri Peskov, porte-parole du président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine, le 19 mars pour Le Courrier de Russie : « Les Européens ne sont plus des partenaires fiables » – parution le 21 mars

Propos recueillis par Caroline Galacteros.

Dmitri Sergueïevitch Peskov est l’un des plus proches collaborateurs de Vladimir Poutine. Il travaille à ses côtés depuis l’accession de celui-ci au pouvoir, en 2000. Aujourd’hui secrétaire de presse ‒ porte-parole ‒ du Kremlin, il a accepté, au lendemain de la réélection du président russe, de recevoir Le Courrier de Russie pour faire un point sur la situation politique internationale.

Le Courrier de Russie : Comment jugez-vous l’atmosphère politique internationale qui a entouré cette élection présidentielle en Russie, par rapport à celle de 2012 ? Est-elle pire ou équivalente ?

Dmitri Peskov : La tension va croissant, avec, cette fois, une agressivité vraiment sans précédent de la part de certains États. Je parle évidemment du scandale de la Grande-Bretagne accusant la Russie d’une chose à laquelle notre pays n’est aucunement lié. Et cela sans aucune preuve, sans aucune raison… excepté l’affirmation : « La Russie est coupable ». C’est vraiment difficile à expliquer ou à comprendre. Il y a aussi de très profondes contradictions entre les déclarations de certains pays et leur attitude en Syrie, qui ne nous aident pas dans la recherche d’un règlement politique et diplomatique et mettent en danger l’intégrité territoriale de ce pays, faisant toujours craindre sa désintégration. Sans parler de bien d’autres problèmes. Donc, notre estimation générale est que l’atmosphère internationale est très tendue et, malheureusement, nous observons tous un processus de démantèlement du droit international et de l’ancien système des relations internationales.

« Il faut être deux pour danser le tango »

La Russie fait tout son possible pour normaliser ses relations avec les pays européens et les États-Unis. Mais il faut être deux pour danser le tango… S’il n’y a aucune réciprocité, on ne peut y parvenir. Toutefois, nous restons globalement optimistes et pensons que, tôt ou tard, s’imposera l’idée que de bonnes relations sont bénéfiques pour chacun et pour tous. Il faut être patient. Nous sommes essentiellement concentrés sur des objectifs de réformes intérieures autour du programme de développement économique très ambitieux du président Poutine, et nous avons beaucoup à faire pour les mettre en œuvre. Mais nous serons très heureux de constater l’existence, chez nos interlocuteurs, d’une volonté politique de normalisation des relations avec nous.

Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, sur scène avec le président Vladimir Poutine lors de la conférence de presse annuelle. Crédits : kremlin.ru

« Pourquoi devrions-nous avoir à prouver quoi que ce soit ? »

LCDR : Les Occidentaux dénoncent les ambitions politiques de la Russie. Ils la soupçonnent de vouloir casser le système politique international à son profit. Comment réagissez-vous à ces accusations et à ces soupçons ?

D.P. : Nous ne réagissons pas. Pourquoi devrions-nous avoir à prouver quoi que ce soit ? Ce n’est pas nécessaire. Nous montrons notre volonté d’entretenir, à l’avenir, des relations justes et équilibrées, nous souhaitons coopérer dans le domaine commercial et économique, dans le domaine des investissements russes à l’étranger, notamment en Europe. Nous recevons aussi de nombreux investisseurs européens et faisons beaucoup pour leur offrir un contexte d’opérations stable et fiable. Il est d’ailleurs remarquable qu’en dépit de cette atmosphère de tension globale, un grand nombre d’entreprises étrangères restent et se développent en Russie et n’ont nullement l’intention de quitter le pays. Il existe en fait une contradiction manifeste : les tensions diplomatiques et politiques entre certains États et nous ne correspondent pas à l’intérêt manifeste de leurs hommes d’affaires pour la Russie et ne se traduisent pas par des tensions commerciales réelles.

LCDR : La France peut-elle jouer un rôle particulier dans l’amélioration de ce dialogue ?

D.P. : Nos présidents se parlent. Ils ont eu un entretien téléphonique le 20 mars. Cela ne signifie pas qu’ils soient d’accord sur tout. Ils ont de nombreux points de divergence, néanmoins la volonté d’échanger, le désir de trouver des solutions aux problèmes actuels, de régler nos différends par le dialogue et non par la confrontation, existent. C’est une chose à laquelle nous accordons une très grande valeur. Et c’est une excellente base pour le développement de nos relations et de diverses formes de coopération futures.

Dmitri Peskov, avant la grande conférence de presse du président Poutine du 14 décembre 2017. Crédits : Kremlin.ru

LCDR : Le récent boycott, par le président Macron, du stand russe au Salon du Livre de Paris où la Russie était l’invitée d’honneur, peut-il affecter cette relation ?

D.P. : Nous comprenons très bien qu’il existe une solidarité transatlantique et que la Grande-Bretagne cherche des soutiens parmi ses alliés. Cela dit, tôt ou tard, ils [les Britanniques, ndlr] vont devoir prouver leurs accusations, et nous espérons que, s’ils échouent dans cette tentative ‒ ce dont nous ne doutons pas ‒, de nombreux alliés comprendront qu’ils doivent repenser leur position envers eux.

« Les relations entre Moscou et Pékin sont fondées sur la non-ingérence et la non-interférence dans les affaires de politique intérieure »

LCDR : Le président chinois Xi Jinping, dans le message de félicitations qu’il a adressé à Vladimir Poutine pour sa réélection, estime que les relations sino-russes sont exemplaires et qu’elles constituent un « exemple pour l’édification d’un nouveau type de relations internationales ». De quel nouveau type de relations s’agit-il ?

D.P. : Ce n’est pas un nouveau système. En fait, c’est le retour à l’ancien système, à celui, traditionnel, des relations intergouvernementales, le seul valable et durable dans le contexte actuel. Cette approche entre Moscou et Pékin est fondée sur la non-ingérence dans les affaires intérieures, la non-interférence dans les questions relevant de la souveraineté nationale et le respect mutuel des traditions et du système politique de chacun. Cette approche nous permet de trouver de multiples points de convergence, bénéfiques à nos interactions. Nous avons de nombreux projets communs, la Chine est l’un de nos principaux partenaires commerciaux. Nous sommes très satisfaits du niveau de relations entre nos deux pays et du dialogue franc et ouvert entre nos deux leaders.

« Vous ne pouvez prétendre être un médiateur utile en Syrie en prenant le parti d’un camp »

LCDR. : Pour revenir à la Syrie, comment la France peut-elle se rendre utile dans le processus de règlement politique ?

D.P. : Vous savez, pour participer à un processus de sortie de crise et de règlement politique, vous devez vous situer dans une position médiane. Vous ne pouvez pas prendre parti pour un camp ou un autre et prétendre, en même temps, être un médiateur utile. Pour jouer un rôle, il faut aussi être attendu et accepté par les parties en conflit. Nous pensons qu’il est important que la France joue un rôle dans le règlement de la question syrienne, mais la France est partie de la coalition internationale dirigée par les Américains. Elle doit donc se déterminer. La Russie fait beaucoup en Syrie. Elle essaie de jouer un rôle important pour sauver ce pays des attaques massives du terrorisme international qui sont très largement sous-estimées. Cela prendra du temps, beaucoup de temps, et nécessitera des efforts. Il est, je le répète, essentiel d’empêcher la désintégration politique et territoriale de la Syrie, faute de quoi les conséquences pour la région toute entière sont imprévisibles.

Des sapeurs russes dans la ville syrienne d’Alep. Crédits : ministère de la Défense russe.

«Les Occidentaux ont soutenu un coup d’État au cœur de l’Europe »

LCDR : En Europe et en France, on ne comprend pas toujours la manière russe, jugée assez lapidaire, voire elliptique, de communiquer, d’expliquer quelles sont les positions politiques du pays. Ne pensez-vous pas qu’il serait utile pour Moscou d’améliorer sa communication, pour une meilleure compréhension mutuelle ?

D.P. : Nous avons le même problème avec les Européens, parce qu’ils ne peuvent plus être considérés comme des partenaires fiables pour nous. Ils sont tout à fait imprévisibles. Concernant la récente affaire en Grande-Bretagne par exemple, l’attitude de Londres ne peut être sérieusement analysée. Assez fréquemment, nous ne comprenons pas la logique de différentes capitales européennes, leur langage, leurs objectifs réels. Ainsi, pourquoi prennent-ils des décisions contraires à leurs intérêts économiques ? Pourquoi adoptez-vous des sanctions contre la Russie en prenant pour prétexte la situation en Ukraine ? Pourquoi déclarez-vous que la Crimée est occupée par la Russie, en fermant les yeux sur le fait que presque 100% de la population de ce territoire veut Poutine comme président et vote pour lui ? Est-ce que cela pourrait se produire dans un territoire occupé ? Évidemment non. En refusant de voir cette évidence, vous prenez des sanctions et mettez du même coup en péril les intérêts de vos entreprises. Incompréhensible… Nous sommes prêts à nous montrer très patients et à expliquer encore et encore notre point de vue à nos homologues européens, mais nous n’observons pas de disposition comparable chez eux, nous constatons même un manque de bonne volonté en la matière…

LCDR : S’agissant de la Crimée, il est difficile d’invoquer la volonté des peuples à disposer d’eux-mêmes, si par ailleurs vous souhaitez des relations internationales fondées sur le respect de la souveraineté nationale…

D.P. : Ce qui s’est passé en Crimée doit être bien compris : il y a eu en Ukraine, au cœur de l’Europe, un véritable coup d’État, soutenu par les États-Unis et par des puissances européennes, visant à faire basculer le pays dans l’orbite de l’OTAN et de l’Union européenne.

Source: https://www.lecourrierderussie.com/international/2018/03/dmitri-peskov-europeens-plus-fiables/