P. Lalonde : « N’abandonnons pas les Afghans »

(AP Photos/Allauddin Khan, File)

BILLET D’HUMEUR du 01/02/2019 par Patricia Lalonde*

En 1999 nous étions une trentaine de femmes de divers pays à avoir entrepris d’aller à Douchanbé au Tadjikistan, proche de la frontière avec l’Afghanistan, pour une conférence organisée par nos amies afghanes alors sous le joug des Talibans. Elles réclamaient leurs droits fondamentaux et en avaient écrit la Charte.

Un vrai combat, contre le Quai d’Orsay à l’époque et les représentants des Nations Unies qui nous expliquaient que les Talibans avaient apporté la sécurité… Certes mais à quel prix !
L’application de la Charia la plus stricte… Aucun droit pour les femmes réduites en fantômes errant dans les rues et encore quand elles ava
ient le droit de sortir.

18 ans plus tard, alors que les Afghanes ont retrouvé leurs principaux droits, que  les écoles pour filles et les universités sont réouvertes, que les Afghanes ont le droit de voter, qu’un quota leur permet d’être représentées au parlement à hauteur de 23%, les voilà à nouveau menacées du retour à un Emirat islamique dictatorial. Au nom de la Paix et de la Sécurité !
Allons-nous de nouveau abandonner les Afghanes et les Afghans ?

L’Envoyé spécial de Washington pour l’Afghanistan Zalmay Khalilzal a entrepris dans un premier temps, des négociations directes avec les Talibans au Qatar sans concertation avec les autorités afghanes. Négociations qui n’avaient jusqu’à présent jamais abouti… Comment les Afghans peuvent-ils accepter que l’avenir de leur pays se trame dans leur dos entre Américains et Talibans, sous l’œil bienveillant du Pakistan ?

Est-ce une récompense faite aux Talibans pour la recrudescence de leurs attentats qui ont fait des milliers de victimes dans tout le pays et à Kaboul ? Est-ce le juste retour sur investissement qui a coûté plus de 1000 milliards de dollars au contribuable américain d’après SIGAR (Inspection pour la reconstruction)  depuis 17 ans ?

Qu’ont demandé les Talibans ? Que les troupes américaines se retirent d’Afghanistan, qu’un gouvernement intérimaire soit constitué.

Qu’ont demandé les américains ? Que l’Afghanistan ne soit plus un «  Safe Heaven » pour Al Qaeda et Daesh. Quelle naïveté… Nombre de Talibans jouent un vrai double jeu depuis longtemps avec El Qaida et Daesh.

Dans un deuxième temps, Zalmay Khalilzal va devoir faire avaler la pilule aux autorités afghanes… En tout premier lieu à son président Asraf Ghani et à son CEO Abdullah Abdullah.
C’est sans compter sur le fait que celui-ci vient de nommer deux fortes personnalités qui seront intransigeantes dans ces négociations : Amrullah Saleh, ancien collaborateur d’Ahmad Shah Massoud, ancien puissant patron des services de renseignement afghans de 2004 à 2010, un des plus fervents combattants contre les talibans au ministère de l’intérieur et Assadullah Khaled, lui-même quelques temps à 
ce même poste avant d’être blessé par un attentat kamikaze des Talibans.

Des élections présidentielles sont prévues le 28 Juillet. Déjà plus d’une dizaine de candidats se sont déclarés : le Président Ghani avec Amrullah Saleh comme vice-président, Abdullah Abdullah, Hanif Atmar, Wali Massoud, le frère du Commandant, et Gulbuddin Hekmatyar, le patron du Hezb Islami longtemps proche du groupe Haqqani, proche des Pakistanais et qui avait été surnommé le « boucher de Kaboul » pendant la guerre civile, etc.

La société civile s’organise pour résister à l‘arrivée possible des talibans au pouvoir.
Preuve que la démocratie est en route. Pourquoi l’Amérique cherche t-elle à donner l’Afghanistan aux talibans ?

Les afghans doivent pouvoir décider eux-mêmes  du prix qu’ils sont prêts à payer pour la paix.

Si l’Amérique de Trump a vraiment décidé de se laver les mains du sort des afghans, l’Europe devrait parler d’une voix forte et empêcher le possible scénario du retour des talibans au pouvoir de devenir réalité.

* Patricia Lalonde est députée française au Parlement européen et vice-présidente de Geopragma.

[Billet du Lundi] «Lueur d’espoir au Yémen ?»

Par Patricia Lalonde, vice-président de Geopragma

La guerre au Yémen restera dans l’histoire de ce siècle comme l’une des plus grosses crises humanitaires. Ces derniers mois, 85 000 enfants de moins de 5 ans seraient morts de faim.

L’éclosion d’épidémies, le retour d’une maladie pratiquement disparue, le choléra meurtrissent massivement ce peuple martyr. Tout le monde a en tête la photo de cette petite fille yéménite à la Une du New York Times…

Sans les révélations sur l’odieux meurtre de Jamal Khashoggi, cette guerre aurait continué « business as usual » dans un silence assourdissant des media, guerre par proxies entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. Depuis 2 ans, toutes les tentatives de paix ont échoué.
Celle de Genève en Septembre a été un échec, l’un de ses principaux protagonistes, le gouvernement de facto de Sanaa représenté par les Houthis, ayant décliné l’invitation.
Pourtant, jusqu’au dernier moment, Martin Griffith, l’envoyé spécial des Nations Unies n’a pas ménagé sa peine pour obtenir les garanties demandées par les Houthis à savoir l’assurance d’être sûrs de pouvoir retourner au Yémen… Ce qu’ils n’ont pas obtenu. Pire encore, la responsabilité de l’échec des pourparlers leurs a été attribuée… La réalité est que la Coalition, menée par l’Arabie Saoudite n’avait aucunement l’intention de négocier avec le gouvernement de Salut National au pouvoir à Sanaa.


Le but principal de cette guerre pour la Coalition est la reprise du port d’Hodeïda des mains des « rebelles »… Déjà en Juillet dernier, la Coalition avait repris ses bombardements sur ce port, pensant faire céder les Houthis avant les négociations prévues en Septembre. L’été a été sanglant, 40 enfants d’un bus sont morts sous les bombes américaines lancées par les avions saoudiens. Cependant les Houthis ont résisté, infligeant des pertes importantes aux mercenaires de la Coalition venus du Soudan, d’Erythrée, du Pakistan, de Somalie et même d’Australie… La guerre ayant repris de plus belle, les échecs de la Coalition se répétant, Martin Griffith a repris son bâton de pèlerin pour repartir à Sanaa, pour aller sur le terrain à Hodeïda constater les dégâts et évaluer le véritable rapport de forces.

Les Houthis proposent de laisser la gestion du port d’Hodeïda aux Nations Unies, voire même à un Etat membre de l’Union Européenne, et d’en partager les revenus avec un futur gouvernement d’Union nationale… « Le gouvernement légitime » réfugié à Ryad a refusé ces conditions qui semblaient pourtant acceptables, la Coalition prétextant que le détroit de Bab el Mandeb tomberait aux mains des Iraniens ! Martin Griffith est revenu à la charge, et a réuni les conditions nécessaires à la venue des Houthis aux négociations en Suède, allant même jusqu’à accepter de partir dans l’avion des Nations Unies avec l’équipe de négociateurs.

Il a également obtenu qu’une cinquantaine de blessés soit transférés à Oman pour être soignés.

Ces négociations en Suède sont une véritable lueur d’espoir…

Une trêve a été décidée à Hodeïda. Les Nations Unies assureront la surveillance du port.

Mais rien n’est encore joué… Les combats peuvent reprendre à tout moment et faire capoter les accords de Stockholm. Martin Griffith sait qu’il est la dernière chance pour sauver un accord de paix, et que la crédibilité des Nations Unies y est en jeu. L’Europe doit l’aider dans cette mission.