J-P. Duranthon : « Le contre monde est en marche » : faudra-t-il une nouvelle Longue Marche en Chine… ou en Europe ?

Billet d’Humeur du 28 mars 2019, par Jean-Philippe Duranthon*

Caroline Galactéros a publié le 25 mars un « billet du lundi » consacré, dans la perspective de la visite en France du président de la République populaire de Chine, aux relations entre la France et ce pays. J’adhère pour ma part totalement aux analyses contenues dans ce billet mais aimerais prolonger certaines d’entre elles avec un prisme économico-financier.

 

 

1/ Sur le plan international, la Chine joue un triple rôle :

– c’est une puissance politique, qui s’affirme sans cesse davantage à l’échelle régionale mais aussi mondiale au point que certains voient aujourd’hui l’émergence d’un nouveau duopole, cette fois sino-américain ;

– c’est une puissance économique, un acteur fondamental de la répartition internationale de l’activité économique : en faisant appel à elle les entreprises peuvent, d’un côté abaisser leurs coûts de production, de l’autre vendre leurs produits sur un marché énorme et dont le potentiel de croissance doit être mesuré à l’aune des perspectives de développement du pays ;

– c’est une puissance financière car, en achetant leurs emprunts d’Etat, en particulier les bons du Trésor américain, elle permet aux pays occidentaux de financer leurs déficits des paiements mais aussi acquiert de ce fait une capacité d’investissement considérable.

Dans une sorte de cercle vertueux ces trois puissances se renforcent mutuellement. À titre d’exemple, l’énorme capacité financière de la Chine lui permet à la fois – de développer ses propres entreprises à vocation mondiale, ce qui complète son modèle économique tout en lui donnant des atouts supplémentaires dans le dialogue planétaire, – d’aider à financer les projets des « pays émergents », ce qui facilite sa prise de contrôle des matières premières nécessaires à sa propre croissance, – d’investir dans les entreprises occidentales, ce qui lui permet d’acquérir plus rapidement les technologies de pointe, et – de formaliser son emprise régionale en créant une « Banque Asiatique d’Investissement pour les Infrastructures » (AIIB) dont la vocation est clairement d’offrir une alternative à la Banque Mondiale.

2/ Faut-il, dès lors que la Chine s’est ainsi clairement « réveillée », « trembler », ainsi que Napoléon, s’il faut en croire Alain Peyrefitte, nous l’a conseillé ?

Comme le dit Caroline Galactéros, la France a, sur le plan géostratégique, beaucoup à gagner de l’émergence politique d’un grand acteur à vocation mondiale, capable de contrebalancer l’influence des Etats-Unis dont la personnalité de l’actuel président révèle à ceux qui en doutaient le poids et les objectifs.

Il n’en serait autrement que si l’on pouvait craindre une tentation hégémonique à dimension planétaire.

Peut-on la craindre d’un pays dont la langue principale est d’une complexité telle qu’elle exige de nombreuses années d’études, ne pourra donc jamais être parlée par les populations étrangères et n’a en conséquence aucune chance de s’imposer face au globish ? Faut-il la craindre d’un pays dont la culture est marquée par le confucianisme et le bouddhisme, c’est-à-dire par des philosophies dans lesquelles, contrairement à bien d’autres en Europe et au Moyen-Orient, le salut est une question personnelle et doit être recherché quel que soit l’environnement social, indépendamment de toute évolution de la société qu’il ne s’agit pas de transformer avant de la répandre sur la terre entière ? Faut-il la craindre d’un pays où l’on joue au go, c’est-à-dire à un jeu où, contrairement aux échecs dont l’objectif est de détruire l’ennemi en s’emparant de son chef, le but est « seulement » d’être plus fort que l’adversaire, sans pour autant l’anéantir ?

N’oublions pas, en outre, que le modèle économique chinois commence à montrer ses faiblesses : la croissance ralentit et le développement économique du pays fait que, désormais, la différence des coûts de production n’est plus aussi importante que dans le passé et est parfois moindre que dans d’autres pays (voir l’Ethiopie par exemple). C’est pourquoi la Chine cherche à se « banaliser » en développant des entreprises capables d’être des acteurs de poids sur le marché mondial et à maîtriser les technologies d’avenir (énergies propres, numérique…). Reste à savoir si cette nouvelle orientation, qui favorise les technologies les plus sophistiquées, permettra, comme la précédente, plus basique, de diffuser les bienfaits de la croissance économique à la majeure partie de la population.

Pensons aussi au fait que, plus qu’un pays, l’« empire du Milieu » est un empire et que peu d’empires ont été durables. Pékin parviendra-t-il à maintenir l’hégémonie des Han dans tous les territoires où ils sont implantés, mieux que, du temps de l’URSS, Moscou a voulu le faire avec les Slaves ? L’Occident ne s’intéresse qu’au Tibet (pour lequel on voit les défenseurs de la laïcité et de la démocratie réclamer avec insistance l’instauration d’une théocratie), mais c’est dans les territoires occidentaux de la Chine que se dérouleront certainement, et que se déroulent d’ores et déjà, des évènements porteurs de difficultés ultérieures.

Constatons enfin que l’histoire de la Chine est celle d’une recherche constante et d’une concentration des pouvoirs. Cette concentration des pouvoirs est absolue dans le domaine politique (pas de « balance des pouvoirs » à la mode de l’Anglais Fortescue, pas d’ « équilibre des pouvoirs » à la mode du Français Montesquieu), ce qui explique l’autoritarisme dont ont fait ou font preuve en interne les fils du Ciel successifs (quels que soient les avatars de ce Ciel) ; mais son extension spatiale n’a jamais été au centre des ambitions, dès lors que l’étranger (le barbare, auraient dit les Grecs) ne menace pas le détenteur du pouvoir.

3/ Restent les questions économiques.

Parce que le niveau de vie de sa population était faible, que son potentiel industriel était alors très limité et que tout était à faire, la Chine a obtenu de la part des pays développés de pouvoir commercer avec eux avec des dérogations considérables, de droit ou de fait, aux règles de l’OMC ou des conventions bilatérales régissant le commerce international : une forme de contrepartie aux nombreux accords imposés à la Chine, au XIXème, par les pays occidentaux et que Sun Yat Sen a, au début du XXème, qualifiés de « traités inégaux ». Bien sûr cette nouvelle inégalité de sens opposé n’était pas, pour les pays développés, inspirée uniquement par des considérations humanitaires, elle avait aussi et peut-être surtout pour but de favoriser l’émergence d’un nouveau marché, de taille considérable, dont leurs entreprises pourraient profiter.

Vingt ans après, puisque la Chine a réussi, et au-delà, son décollage économique, le même monde occidental lui demande de respecter désormais les règles qui régissent les relations économiques mondiales entre pays de niveau de développement comparable, jugées indispensables pour que les échanges favorisent le bien-être de tous. Il souhaite en particulier que les entreprises occidentales puissent investir et agir en Chine dans les mêmes conditions que les entreprises chinoises peuvent aujourd’hui investir et agir chez eux. Est-ce déraisonnable ?

Or la Chine refuse et veut continuer à profiter des exceptions qu’on lui a consenties dans un autre contexte. Elle veut continuer à pouvoir prendre le contrôle d’entreprises occidentales, ou en devenir l’actionnaire de référence, et désormais intervenir en partenariat avec les fonds d’investissements occidentaux, sans permettre aux entreprises occidentales d’en faire de même chez elle, où l’ampleur des participations étrangères est limitée et où les règles de gouvernance des entreprises sont différentes. Est-ce raisonnable ? Doit-on et peut-on l’accepter ?

Certes, la Chine a élaboré de manière accélérée une nouvelle loi sur les investissements étrangers. Mais celle-ci, dont certaines dispositions sont très vagues, donc sujettes à interprétations incertaines, ne répond pas à l’ensemble des demandes présentées pour rétablir l’équilibre des relations. Son but est plutôt de permettre au président des Etats-Unis, en mal d’accord international après les rebuffades du leader de la Corée du Nord, d’avoir un argument pour signer un accord commercial avec la Chine. Et, dans le même temps, celle-ci continue de bloquer la convention qu’elle négocie avec l’Union européenne en refusant de bouger sur des sujets aussi fondamentaux que la réciprocité d’accès aux marchés, les secteurs stratégiques, les marchés publics, les subventions ou la propriété intellectuelle.

Comme l’écrit Caroline Galactéros, il faut donc travailler avec la Chine, il faut dialoguer avec elle, il faut chercher une solution qui satisfasse l’équilibre et l’équité. Le problème est que ce dialogue doit se faire dans un contexte que les Chinois veulent maintenir déséquilibré sur le plan économique, ce qui n’est pas acceptable.

4/ Comment faire ?

La première condition est de ne pas mélanger ce qui relève des rapports entre Etats et ce qui concerne les choix nationaux : les premiers sujets font naturellement l’objet du dialogue international, pour lequel notre pays doit être aussi rigoureux et volontaire que la Chine l’est elle-même, les seconds relèvent du droit de chaque pays à s’organiser comme il le souhaite et aucun pays n’est légitime pour chercher à imposer à des tiers ses propres choix et donner des leçons aux autres.

La deuxième condition est que notre pays, dans un cadre européen mais aussi seul (le siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU est un atout et confère des responsabilités que d’autres n’ont pas), s’insère dans le dialogue existant entre la Chine et les Etats-Unis. Et, dans ce contexte, la Russie pourrait être un allié de poids car elle a tout à craindre d’une Chine beaucoup plus peuplée que la partie asiatique de son propre territoire, quasiment vide et donc potentiellement attractive.

Mais, à l’échelle planétaire, l’Europe devrait avoir davantage de poids qu’un seul pays. C’est pourquoi l’initiative prise par le président de la République de recevoir le président de la République populaire de Chine avec la chancelière d’Allemagne et le président de la Commission européenne est éminemment logique. Mais, vu de Chine, quel poids ont aujourd’hui une chancelière sur le départ, dont le successeur se démarque chaque jour et exprime publiquement des revendications à l’égard de la France, et le président d’une Commission dont l’autorité sera amoindrie dans quelques mois lorsque le nouveau parlement aura été élu et disposera d’une légitimité plus grande que la sienne ? En outre, pourquoi ne pas avoir convié également le Royaume Uni qui, s’il préfère aujourd’hui se délecter dans ses jeux d’alcôves politiciens, sera toujours un acteur européen d’importance, et l’Italie, dont le PIB est le troisième de l’Union européenne à 27 ? Il est vrai que celle-ci avait choisi de faire cavalier seul en signant avec la Chine un accord-cadre relatif aux routes de la soie, sans grand contenu concret toutefois, semble-t-il, mais ne s’agissait-il pas avant tout pour elle de manifester aux Européens sa lassitude d’être toujours traitée en paria ? L’Europe ne doit-elle pas accepter que ses membres ne soient pas toujours d’accord et ne serait-elle pas plus forte si elle dialoguait avec ses membres critiques au lieu de les ostraciser ?

L’Europe doit aussi prendre conscience que les modes de régulation économique qu’elle a choisis ne sont plus nécessairement adaptés à une époque où les marchés ont acquis une dimension mondiale, ainsi que l’affaire Alstom/Siemens l’a clairement illustré.

Ainsi, les relations avec la Chine montrent les limites actuelles de la construction européenne et l’incapacité de son organisation à gérer avec efficacité les enjeux du moment.

5/ Comment apprécier, dans ce contexte, les « routes de la soie » (« Belt and Road Initiative » ou BRI) ?

S’agit-il de contribuer à la croissance mondiale en utilisant pour le bien-être de tous les énormes moyens financiers accumulés par la Chine ? D’œuvrer au bénéfice de l’entente entre les pays et entre les peuples ? De mettre en place des instruments de domination permettant au pouvoir chinois d’acquérir un droit de regard, en fait de codécision, dans toutes les zones concernées ? De promouvoir les entreprises chinoises en leur ouvrant des marchés ?… Sans doute de tout cela à la fois. Mais quelle est la véritable hiérarchie des priorités ?

Les Chinois n’aident guère leurs interlocuteurs à se positionner car, depuis l’annonce du projet par le président XI Jinping en septembre 2013 à l’université Nazarbayev du Kazakhstan, les objectifs et les modalités demeurent assez flous. Les montants concernés varient mais les ordres de grandeur sont tels (on parle de 1700 Md$ par an pour la seule Asie) qu’ils en deviennent déconnectés de toute perception concrète. Les modes de financement demeurent incertains. Certaines études montrent que 95 % des projets déjà réalisés ont été confiés à des entreprises chinoises, ce qui fait craindre une mainmise du processus par les seuls intérêts chinois ; mais ces projets ont, pour l’essentiel, été réalisés dans des zones dans lesquelles le potentiel local, c’est-à-dire la concurrence, était faible. Sans doute les possibilités sont-elles diverses et les modes de définition, de financement et de pilotage des projets peuvent varier d’un cas à l’autre : l’imagination doit avoir une place dans le processus, mais il ne faut pas oublier que la Chine dispose de moyens financiers que la France n’a pas, ce qui place inévitablement cette dernière en position de faiblesse.

La prudence est donc de mise. Il serait autant absurde de refuser de participer au processus que d’accepter d’y jouer un rôle sans savoir à quoi l’on s’engage. C’est, semble-t-il, la ligne que les Européens ont exprimée au président chinois, et l’on ne peut que s’en réjouir.

6/ Le développement des relations entre la France et la Chine est éminemment souhaitable.

Mais son succès suppose, d’une part qu’au nom du réalisme la Chine accepte de perdre ses privilèges économiques qui ne se justifient plus, d’autre part que la France œuvre à ce qu’au nom du même réalisme l’Europe fonctionne de manière plus efficace. Il n’est pas certain que le challenge le plus difficile soit en Asie.

*Jean-Philippe Duranthon, membre fondateur de Geopragma 

C. Galactéros : « Le contre monde est en marche »

BILLET DU LUNDI du 25/03/2019 par Caroline Galactéros*

Le Président Xi est en visite en France. Dans la course à l’échalote pour savoir quel pays européen tirera le mieux son épingle du jeu chinois de dévoration programmée de l’Eurasie, avec l’Europe en cible ultime, l’Italie nous a grillé la politesse. La fracturation politique et de plus en plus idéologique de l’Union européenne, sur laquelle appuient avec délectation Américains, Russes et Chinois pour choisir les points d’ancrage les plus avantageux à leur influence est désormais avérée même si Paris et Berlin font encore entendre l’incantation inquiète d’un rassemblement salutaire face à Pékin pour prévenir le dépeçage « par appartements ».

Cinq ans après le lancement du projet OBOR (One Belt One Road) dit aussi BRI (Belt and Road Initiative) la Chine a d’ores et déjà signé des accords de coopération avec plus de 100 pays et organisations internationales, ce qui équivaut à un volume d’échanges qui dépasse 5000 milliards de dollars entre Pékin et les 65 pays du long de la Route. Fin avril, le président chinois, Xi Jinping participera à la cérémonie d’ouverture du deuxième Forum de « la Ceinture et la Route » pour la coopération internationale. Les chefs d’État et de gouvernement du monde entier s’y presseront. Il leur faut en être après avoir, pour certains, trop longtemps traité le projet chinois avec incrédulité voire mépris, essayant de traquer ses faiblesses, ses manquements, ses incertitudes. Il est vrai que l’on a toujours en Europe, malgré les signaux d’alarme qui se multiplient, du mal à se projeter à long terme dans une vision stratégique…

Le projet « OBOR » pharaonique dans ses dimensions et innovant dans ses propositions faites aux pays qui longent cette route-ceinture, est à la mesure de l’ambition chinoise de prendre toute sa place sur la carte du nouveau monde. Il ne s’agit pas là d’une projection de puissance agressive mais d’un maillage économique étroit et à terme financier et normatif sans égal, qui vise non seulement l’Europe via l’Eurasie, mais aussi l’Afrique et l’Asie elle-même. En cela OBOR est d’ampleur stratégique et sert un imperium chinois déroutant pour les esprits manichéens qui peuplent les administrations occidentales et animent leurs élites. La France, qui favorise une approche multilatérale de la gouvernance du monde, y est favorable et souhaite y occuper une place privilégiée. L’appui au multilatéralisme ne signifie évidemment pas l’absence de relations bilatérales renforcées que nous appelons de nos vœux avec Pékin. Si l’Europe est pour l’heure provisoirement affaiblie par divers défauts propres et facteurs extérieurs, Pékin devrait toutefois chercher à nous aider en tant ensemble plutôt que d’appuyer à court terme sur nos différends. Le déficit européen commercial vis-à-vis de Pékin est colossal (plus de 160 milliards d’euros en 2016), ce qui refroidit nécessairement les ardeurs de l’Union envers OBOR. Il est donc important, « en même temps » que le renforcement de relations bilatérales, de promouvoir des synergies collectives à l’échelle de l’UE. Le respect, la réciprocité le dialogue équilibré sont des objectifs partagés par Paris et Pékin. De même, pour cette dernière, s’attacher à comprendre et respecter les aspirations européennes serait poser les premiers jalons d’une relation qui pourrait se révéler fructueuse à l’avenir, notamment pour peser plus face aux Etats-Unis qui jouent la division du Vieux Continent de manière désormais ouverte, notamment via ses membres d’ex Europe de l’est. Comme le rappelle Jean-François di Meglio, président d’Asia Center, « le sens des Routes de la soie s’est inversé ». Il se fait désormais à l’initiative de Pékin, et non plus à celle de l’Occident.

Depuis mars 2014, il existe un plan de coopération à moyen et long terme des relations franco-chinoises et le 6 juillet 2015 a été adoptée une Déclaration conjointe sur les partenariats franco-chinois en marchés tiers. Cette expression de « coopération de marché tiers » signifie que « la France et la Chine engageront des partenariats fondés sur leurs complémentarités productives, techniques et/ou financières. » et promouvront des partenariats industriels respectueux de l’environnement entre les entreprises chinoises et françaises sur les marchés tiers. Les domaines de coopération envisagés regroupent les infrastructures, l’énergie, les aéronefs civils, les transports, les domaine agricole et sanitaire, la lutte contre les changements climatiques. La France et la Chine souhaitent explorer la possibilité de mettre prioritairement ces coopérations en place dans les pays en développement, en matière d’énergies renouvelables, mais aussi dans les secteurs de la finance et de l’assurance. Les cibles géographiques de ces partenariats sont l’Asie et l’Afrique.

Les puissances européennes doivent rester vigilantes et bien mesurer le risque de dépècement de notre ensemble continental et même de l’Eurasie entière dans la « double mâchoire » sino-américaine que promet le nouveau duopole stratégique de tête Washington-Pékin. On ne peut toutefois nier la force d’attraction qu’OBOR représente pour les pays que traverse son maillage. Ils sont nombreux à être toujours en phase de croissance et verront ainsi se développer leurs infrastructures et leurs productions propres, en même temps qu’ils constitueront d’importants débouchés pour les productions chinoises.

Le projet chinois peut, plus globalement encore, jouer un rôle éminent et souhaitable pour la croissance mondiale : un rôle d’équilibre, un rôle de contrepoids face à la puissance américaine. Un rôle essentiel. Il est clair que face aux Etats-Unis, qui contrôlent Suez, Panama et Malacca, la Chine cherche avec ce pharaonique projet de construction ferroviaire, à opposer une voie stratégique alternative à cette domination maritime.

Politiquement, la Chine cherche à promouvoir le multilatéralisme face à une Amérique qui le déchire méthodiquement à belles dents depuis 30 ans. Elle diffuse des valeurs attractives : l’appel à la « construction d’une communauté d’avenir partagé pour l’humanité » la promotion de l’égalité, de l’avantage mutuel, ainsi que la coopération gagnant-gagnant. Surtout, OBOR se présente comme une route d’échanges entre les civilisations alors que cela planète n’a jamais été aussi crispée.

Le marché chinois est évidemment crucial pour un pays comme le notre mais il est vrai que la Chine doit donner des gages concrets pour combattre le flot des critiques (qui ne sont pas toutes infondées) sur ses pratiques déloyales. Sa récente loi sur les investissements des capitaux étrangers doit permettre la protection des droits de propriété intellectuelle, l’interdiction du recours à des moyens administratifs pour forcer les firmes étrangères à transférer des technologies, et la fin des interférences gouvernementales qui alimentent la méfiance des investisseurs étrangers. Certains domaines semblent toutefois encore exclus de son domaine d’application (mines, agriculture et industrie manufacturière).

Depuis 1978, c’est plus qu’une révolution qu’a réussi la Chine. C’est la marque d’un très grand pragmatisme, d’une capacité hors du commun à gérer les masses et à anticiper les évolutions du monde. La Chine est sortie de sa gangue puis de sa chrysalide et c’est aujourd’hui un fascinant papillon qui déploie ses ailes. L’enjeu pour elle désormais, est de parvenir à maintenir un contrôle social suffisant et un esprit collectif fort, tout en permettant un développement économique croissant pour sa population et une libéralisation politique et sociale qui ne détruise pas pour autant le cœur de la « sinitude » et la force collective chinoise.

Seules les relations équilibrées permettent une coexistence harmonieuse. Les autres survivent un temps, puis se tendent et se rompent généralement dans la violence et le mépris. Je crois à des relations internationales pacifiées par le pragmatisme, le dialogue et le souci de l’équilibre et de l’équité. De ce point de vue, l’idée d’un mode de relation « gagnant-gagnant » (qui ne signifie d’ailleurs pas 50/50) mais un équilibre où chacun considère qu’il a gagné suffisamment et perdu ce qu’il pouvait perdre, est la voie de l’amélioration des coopérations internationales. La moralisation et l’idéologie ne produisent que des désastres humains et de l’insécurité collective.

Tandis que le littéralisme et le dogmatisme font tant de ravages dans la compréhension et la gestion de la conflictualité mondiale, il est difficile de ne pas se réjouir d’une ambition visant à développer,  selon les propres mots du président chinois, un « nouveau modèle de relations mettant en valeur, la coopération plutôt que la confrontation, le respect plutôt que la rivalité et le gagnant-gagnant plutôt que l’avidité ». 

*Caroline Galactéros, Présidente de Geopragma