C. Galactéros : « Se rapprocher de la Russie n’a jamais été aussi urgent pour la survie de l’Europe »

Par Caroline Galactéros, le 06/08/2019* 

 

A l’heure où j’écris ces lignes, depuis le sud d’une Europe étourdie de torpeur estivale telle l’insouciante cigale de la fable, un calme étrange semble régner sur les grandes affaires du monde. Un silence inquiétant aussi, comme celui qui précède l’orage en montagne ou le tsunami en mer. En matière de guerre comme de paix, le silence est toujours un leurre. Il se passe en fait tant de choses « à bas bruit » qui devraient mobiliser les chancelleries occidentales et leur faire élaborer des politiques nouvelles, ne serait-ce même que de simples « éléments de langage » disruptifs.

Le nouveau partage du monde n’est pas une césure infranchissable. L’approfondissement du discrédit moral et politique des États-Unis, notamment depuis l’arrivée de Donald Trump, président grandement sous-estimé mais jugé imprévisible et changeant souvent de pied, pousse les acteurs de deuxième rang, pour survivre en dessous du nouveau duo de tête sino-américain, à ne plus mettre tous leurs œufs dans le même panier, tandis que Washington détruit méthodiquement tous les mécanismes et instruments multilatéraux de dialogue.

 

RÉÉQUILIBRAGE MONDIAL

 

La crise du détroit d’Ormuz creuse les fractures attendues, comme celle qui oppose les Etats-Unis, Israël et l’Arabie saoudite à l’Iran secondé par Moscou et Ankara sous le regard gourmand de Pékin. Elle révèle aussi l’approfondissement de rapprochements plus insolites, tel celui de Moscou et de Ryad, chaque jour plus visible en Syrie au grand dam de Washington. En témoigne, outre leur rapprochement pour maintenir les cours du pétrole, l’amorce d’une coopération militaire entre les deux pays avec des achats de S400 par Ryad (comme d’ailleurs par Ankara dont l’opportunisme ne connait plus de limites). Ryad achètera aussi aux Chinois des technologies de missiles et des drones.

Quant aux Émirats arabes unis, ils ont annoncé au salon IDEX 2019, des acquisitions d’armements divers à la Russie pour 5,4 milliards de dollars et notamment de systèmes anti-aériens Pantsir-ME. Les enchères montent. Autre signe de ce « rééquilibrage », le récent jeu de chaises musicales au sein des services syriens de sécurité, sous la pression de Moscou, au profit de personnalités sunnites adoubées par Ryad, contre l’influence iranienne jusque-là dominante. Même le Hezbollah prendrait quelques ordres à Moscou désormais. De là à penser que la Russie mènera pour longtemps la danse en Syrie, mais souhaite néanmoins favoriser un règlement politique ayant l’imprimatur discret de Washington, Ryad et Tel Aviv – et donc défavorable au clan Assad (le bras-droit du frère de Bachar el-Assad, Maher, putatif remplaçant, vient d’être arrêté) et à son tuteur iranien – il n’y a qu’un pas…

Ce qui ne veut pas dire que Moscou laisse tomber Téhéran. Elle s’en sert pour optimiser son positionnement entre Washington et Pékin. La Russie vient d’annoncer de prochaines manœuvres militaires conjointes. L’Iran, étouffé de sanctions, ne peut évidemment tolérer d’être empêché de livrer même de toutes petites quantités de brut qui assurent la survie politique du régime et la paix sociale. La République islamique a donc répliqué à l’arraisonnement par les Britanniques – à la demande de Washington – du Grace One près de Gibraltar le 4 juillet dernier (pétrolier transportant du pétrole brut léger) et prend la main : saisie le 13 juillet, du pétrolier MT-RIAH puis, le 19 juillet, du britannique Stena Impero…. et enfin le 4 août, par celle d’un troisième bâtiment.

 

IRAN/ÉTATS-UNIS : QUI A LA MAIN SUR QUI ?

 

Téhéran menace désormais d’interdire le Détroit d’Ormuz (un tiers du transit mondial d’hydrocarbures) dont elle partage la propriété avec Oman et les Émirats arabes unis (la passe étant par endroits trop étroite pour constituer des eaux internationales) et tolère l’usage international à certaines conditions par les seuls signataires de la Convention maritime internationale de 1982. Il est vrai que Washington met de l’huile sur le feu jour après jour et vient d’imposer illégalement de nouvelles sanctions à l’encontre du ministre des Affaires étrangères iranien Mohammad Javad Zarif- peut être l’ultime et plus compétent négociateur pouvant arrêter l’escalade – notamment pour entraver ses déplacements. Qui veut la paix ? Qui veut la guerre ? De provocations en enfantillages, certains dirigeants semblent avoir perdu tout sens de leurs responsabilités envers la paix mondiale. Car si le Détroit d’Ormuz venait à être véritablement interdit par Téhéran au passage des tankers, l’explosion du prix du brut qui s’ensuivrait serait très vite insupportable pour l’économie mondiale et une gigantesque récession surviendrait. En dépit des apparences, c’est donc l’Iran qui tient le sort des États-Unis et de l’économie occidentale entre ses mains.

La « pression maximale » crânement brandie comme un trophée par le président Trump à l’encontre de Téhéran s’exerce donc dans les deux sens. Cette folle politique de Washington qui prétend contraindre le pouvoir à élargir le spectre de l’accord sur le nucléaire de 2015 (attente parfaitement utopique ou trompeusement avancée pour provoquer un conflit) est un échec patent. Certes, Londres par la voix de son nouveau premier ministre Boris Johnson, dont le pedigree personnel dessine une possible et gravissime double allégeance, a choisi, as usual, « le Grand Large » comme en a témoigné l’arraisonnement du Grace One. L’Allemagne se montre quant à elle prudente, cherchant à ménager la chèvre et le chou et à profiter du manque de discernement de la France.

 

BIENTÔT UN YALTA 2.0 ?

 

Paris en effet, s’oppose (pour combien de temps) à une coalition pour garantir la circulation dans le détroit d’Ormuz que demande évidemment Washington, et essaie de s’accrocher à l’Accord moribond… après avoir commis l’insigne faute d’appeler à son extension aux questions balistiques pour complaire à Washington et Tel Aviv. Nous avons donc encore une fois joué, inconsciemment faut-il l’espérer, une partition américaine qui contrevient à tous nos intérêts et précipite la guerre.

Ce focus sur l’actualité internationale du moment ne fait que manifester l’ampleur des enjeux du Yalta 2.0 qui s’annonce. Mais « le Rideau de fer » de ce nouveau partage s’est déplacé vers l’Oural, à l’extrême est de l’Europe, et cette translation met clairement la Russie dans le camp de l‘Europe. En effet, si l’Oural sépare géographiquement l’Europe de l’Asie, à sa verticale se trouvent précisément les ex-républiques soviétiques d’Asie centrale, qui font toujours partie de la ceinture de sécurité de la Russie et sont désormais convoitées par la Chine. Or, si l’Eurasie est toujours au cœur des convoitises des grands acteurs (dont les États-Unis), il est une autre opposition que nous ne voyons pas alors qu’elle devrait pourtant focaliser notre capacité d’analyse stratégique et notre action diplomatique : c’est la rivalité montante entre la Chine et la Russie pour la domination économique et politique de l’Asie centrale et même du Caucase.

Les tracés nord (Chine-Kazakhstan-sud Russie-nord Caucase jusqu’en Mer noire sur le territoire russe) et centre (Ouzbékistan-Turkménistan-Iran-Turquie) des Nouvelles Routes de la Soie visent en effet à mettre sous dépendance économique progressive les « Stans », et donc, au prétexte de la lutte contre les Ouigours musulmans, à permettre à Pékin de disposer progressivement d’un levier de déstabilisation économique et sécuritaire important sur Moscou. L’influence est aussi (et souvent avant tout) faite de capacité de nuisance.

 

ET L’UNION EUROPÉENNE DANS TOUT CELA ?

 

En conséquence, « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural » – englobant la partie européenne de la Russie – n’a jamais été aussi nécessaire et urgente pour la sauvegarde de l’Union européenne, si cette dernière espère compter entre États-Unis et Chine et éviter le dépècement et la dévoration. Pourtant le rapprochement de l’Union européenne avec la Russie reste ignominieux, inconcevable, indéfendable à nos dirigeants piégés par une vision idéologique et faussée de leurs intérêts comme des nouveaux rapports de force du monde. C’est l’impensé, l’impensable, l’angle mort de la projection stratégique de l’Europe. Pour les élites et institutions européennes, la Russie – que l’on assimile toujours à l’URSS -, est par principe vouée aux Gémonies, l’Amérique idéalisée, le péril chinois minimisé, l’Inde ignorée, le Moyen-Orient déformé et l’Afrique sous-estimée. Les ravages de « la pensée magique » touchent malheureusement aussi la politique extérieure.

Pour entraver une dérive collective vers une nouvelle loi de la jungle internationale qui ne s’embarrassera même plus de gardes fous juridiques imparfaits, il est urgent de retrouver les bases d’une coexistence optimale entre les grands acteurs et ensembles régionaux. Urgent surtout de cesser de croire en la chimère d’un magistère moral occidental ou simplement européen qui a volé en éclats. Dans un saisissant paradoxe, le dogmatisme moralisateur ne passe plus la rampe et une révolution pragmatique et éthique de la pensée stratégique occidentale s’impose. La France peut encore en prendre la tête et entrer en cohérence avec elle-même pour se protéger, compter et convaincre.

 

*Caroline Galactéros, présidente de Geopragma 

Source : https://www.marianne.net/debattons/tribunes/une-vision-geopolitique-faussee-et-sterile-prive-l-europe-de-son-indispensbale

C. Galactéros « La guerre d’Iran aura-t-elle lieu ? »

Article chez Marianne, par Caroline Galactéros*, publié le 24/06/2019

Pour Caroline Galactéros, des « frappes éclair » américaines en Iran, « de manière imminente ou un peu plus lointaine », sont à prévoir. Elle en appelle la France à faire entendre sa voix.

La destruction par l’Iran, après deux avertissements, d’un drone de renseignement RQ-4 Global Hawk américain qui survolait ses eaux territoriales marque une nouvelle étape extrêmement inquiétante dans l’actuelle escalade des provocations et déclarations martiales dans le Golfe persique. L’appareil, selon Téhéran, était accompagné d’un avion de patrouille maritime avec 35 personnes à bord que la République islamique s’est abstenue de détruire. Les chasseurs américains étaient déjà en vol de représailles et les batteries des navires de guerre américains étaient en position de tir. Donald Trump a interrompu l’ordre d’attaque in extremis. « Arrêtez-moi ou je fais un malheur ! » Mais l’homme le plus puissant du monde sur le papier est magnanime ! L’Iran est aimablement considéré comme ayant peut-être tiré par erreur et on l’appelle au dialogue … Sinon « pan pan cul-cul » ! La Russie annonce « une catastrophe » si l’Amérique attaque. Cet épisode est, il faut le craindre, une « sonde » annonçant des frappes éclair de manière imminente ou un peu plus lointaine.

UN BELLICISME STRUCTUREL ?

L’Amérique est vraiment malade de son bellicisme structurel. Le cynisme absolu qui consiste à vivre par, pour et de la guerre, en se disant en permanence épris de paix commence à écœurer. Quel est l’objectif poursuivi par le Pentagone et la CIA avec, comme grand orchestrateur, le furibard et déterminé John Bolton que Donald Trump semble suivre à reculons. Entrer en guerre contre l’Iran ? Mais pourquoi diable ? Qui menace qui ? A qui profitera ce crime, sinon à Israël qui veut terrasser l’influence iranienne dans la région, à son nouveau proxy-chouchou saoudien, et à tous ceux qui veulent un dérivatif à leur déroute en Syrie, à l’infamie de leur soutien au massacre du peuple yéménite et à la consolidation quotidienne de l’axe Moscou-Ankara-Téhéran-Pékin ?

Il est tragique de voir l’acharnement occidental mis à détruire depuis plus de quinze ans déjà, les Etats du Moyen-Orient riches, multiconfessionnels et politiquement stables, pour les transformer, via la déstabilisation économique et l’importation d’un djihadisme sunnite féroce, en « Etats faillis » justifiant un régime change qui permette enfin leur vassalisation. Le candidat Trump en 2016 avait pourtant admis l’échec flagrant de cette politique dangereuse pour la planète entière. Mais, progressivement mis lui-même sous pression et sous contrôle par le « deep state » et tous les va-t’en guerre du système militaro-industriel américain, il peine désormais à retenir les ardeurs belliqueuses des néoconservateurs revenus en force dans les rouages et allées du pouvoir. Cela s’appelle « créer l’ennemi » de toutes pièces pour justifier un interventionnisme éruptif, relégitimer un rôle de gendarme planétaire, et faire rentrer dans le rang des alliés européens pris de doute, mais encore bien incapables de s’affranchir d’une tutelle qu’ils chérissent quand elle les condamne à l’humiliation permanente et à l’insignifiance stratégique éternelle.

La France a malheureusement, en Libye, en Syrie et au Yémen, pris plus que sa part à cette délirante curée au nom des droits de l’homme dont le bilan humain et sécuritaire sera à jamais indéfendable : des centaines de milliers de morts dans des opérations de regime change utopiques et sanglantes et une boîte de Pandore islamiste béante qui cible nos vieilles et molles nations repentantes. La déstabilisation que nous portons nous revient en boomerang et nous terrifie tant que nous lui « opposons » une complaisance mortifère pour notre nation.

L’IRAN DIABOLISÉ

L’Iran diabolisé, étranglé méthodiquement depuis des décennies par des salves permanentes de sanctions, confronté à la sortie unilatérale des Etats-Unis d’un accord nucléaire qu’il a pour sa part jusqu’à aujourd’hui scrupuleusement respecté, commence à perdre patience et à tomber dans le piège. Car pour préserver leur crédibilité politique interne, les dirigeants iraniens doivent réagir, répondre à l’humiliation d’avoir été grossièrement floués et donc donner des gages aux plus conservateurs faisant ainsi le jeu de ceux qui les provoquent.

Dans cet imbroglio apparent, la France, au lieu de pointer l’inconscience de Washington qui a ruiné le long effort commun pour enrayer la montée du programme nucléaire militaire iranien, demande à l’Iran de ne pas se mettre en faute et de respecter le JCPOA (l’Accord nucléaire du 15 juillet 2015)… Tout en courant derrière Washington pour juger légitime et souhaitable une extension du spectre de l’Accord aux enjeux balistiques. Un comble. Cet « en même temps » est injustifiable et catastrophique. C’est une trahison de notre signature au bas du JCPOA en 2015, mais aussi celle de notre parole donnée à l’Iran et au président Rohani – promoteur de l’accord désormais très affaibli -, de nous accrocher à la stricte « lettre » de celui-ci en dépit de la dénonciation unilatérale américaine.

Heureusement pour la paix du monde, les Japonais, les Allemands (en l’occurrence bien moins suivistes que nous) et même les Emiratis appellent à raison garder. Ils expriment clairement leurs doutes quant à la véracité des accusations portées par Washington contre Téhéran dans les attaques du 13 juin contre deux tankers japonais et norvégien – après une première série contre quatre pétroliers (saoudiens, émirati et déjà norvégien) le 12 mai dernier.

Il faut dire que la ficelle est si grosse que la fiole de farine brandie en 2002 à la tribune de l’ONU par le général Colin Powell pour accréditer la possession d’armes de destruction massive par l’Irak, cible du moment, paraît en comparaison une ruse subtile… Pourquoi l’Iran aurait-il attaqué un bateau japonais le jour de la visite amicale du Premier ministre Shinzo Abe à Téhéran ? Même l’interprétation agitée d’une prise d’ascendant politique des Gardiens de la Révolution sur les franges plus modérées du pouvoir paraît folle. En revanche, il est difficile de nier que Washington depuis quelque temps déjà, s’inquiète des positions tempérées de son allié nippon qui cherche à contrebalancer sa dépendance traditionnelle par une relation plus développée avec Moscou et Téhéran…

Quant aux puissances européennes membres de l’OTAN, l’on peut comprendre l’inquiétude de leurs états-majors qui s’inquiètent d’être entraînés dans une guerre montée de toutes pièces comme le fut celle d’Irak en 2003. L’article 5 du traité de l’Atlantique Nord prévoit la réponse militaire solidaire collective des Etats de l’Alliance face à l’un de leurs membres « attaqué ». La réaction en chaîne, n’attend plus qu’une étincelle. Il existe bien des précédents de ces « false flags » opportuns.

PARIS FACE À SON DESTIN

Pour l’heure, Washington souffle le chaud et le froid, se disant « prêt à discuter avec Téhéran, si Téhéran le demande », ce qui est encore une façon de laisser accroire que l’Iran serait évidemment coupable mais l’Amérique magnanime. Pour le Guide suprême Ali Khamenei, c’est un affront supplémentaire et une invitation à perdre la face ou à déclencher l’affrontement. Un lose-lose gameparticulièrement vicieux.

Dans cet engrenage délétère, en s’alignant au lieu de sortir du rang pour appeler au calme les véritables fauteurs de trouble qui ne sont pas ceux que l’on pointe du doigt, au lieu surtout d’affirmer que nous ne nous associerons pas à une agression profondément illégitime, Paris une fois encore manque son destin. Celui d’une nation à la voix courageuse, intelligente et singulière. Quand allons-nous enfin oser désobéir ?

Caroline Galactéros*

Présidente de Geopragma

P. Lalonde : « Moscou, indispensable faiseur de paix ? »

Le Billet du Lundi du 3 juin 2019, par Patricia Lalonde*

Le monde est actuellement confronté à l’une des plus graves crises depuis la Seconde Guerre Mondiale et le spectre d’une prochaine guerre entre les Etats- Unis, Israël et certains pays arabes sunnites d’un côté et l’Iran chiite et ses soutiens de l’autre se rapproche.
En s’étant alignée systématiquement derrière les États-Unis dans tous les conflits de ces dernières années, pendant les Printemps Arabes (Tunisie, Egypte, Libye, Syrie et Yémen), l’Europe semble déjà avoir choisi son camp…

Elle a choisi de soutenir le renversement de régimes laïcs au Moyen-Orient, prenant le risque d’y installer des islamistes, pour ne pas nommer les Frères Musulmans. 

Seule la Tunisie a résisté, un semblant de démocratie s’y est installé mais au prix d’une grave crise économique que le chaos et la récente reprise de la guerre civile en Libye risquent d’envenimer.

Alors que dans le Golfe des bruits de bottes se font entendre, que le destroyer Abraham Lincoln a franchi le Canal de Suez, que les États-Unis viennent d’y envoyer 1 500 hommes de troupe supplémentaires, que l’Arabie Saoudite ne rêve que d’un scénario d’invasion de l’Iran et n’hésite pas à diffuser une vidéo fiction montrant des chars saoudiens sur la place principale de Téhéran et les Iraniens brandissant le fanion saoudien, il semble que le seul acteur capable de calmer le jeu et de parler et avec Téhéran et avec les Saoudiens pour empêcher le pire soit la Russie.

Elle a en effet toujours entretenu des liens diplomatiques avec toutes les puissances engagées dans ces guerres et s’abrite derrière le respect du droit international et de la souveraineté des Etats et non derrière l’obsession d’imposer la démocratie par la force.

Que ce soit avec l’Iran, l’Arabie Saoudite, Israël, la Palestine, la Syrie, l’Irak, l’Egypte, le Yémen, la Libye, Moscou a toujours privilégié la discussion, redorant ainsi le blason de la diplomatie, et su se mettre au centre de l’échiquier. La Russie a toujours refusé de s’enfermer dans un camp… bien qu’elle fut longtemps accusée d’être l’alliée des Iraniens en Syrie et en Irak. Ce ne fut pourtant pas le cas pour le  Yémen : quand le leader Abdelmalek al Houthi a demandé en 2015 l’aide de la Russie dans sa lutte contre la Coalition dirigée par l’Arabie Saoudite, celle-ci a refusé.

En Syrie, la Russie s’est alliée avec les Iraniens dans le cadre de la lutte contre le terrorisme pour préserver l’intégrité de la Syrie… Elle n’y est intervenue qu’à la demande du gouvernement syrien. Mais cela ne l’a pas empêchée de conserver le lien avec Ankara, et même, plus ténu, avec les Kurdes.

Cette alliance de circonstance avec les Iraniens en Syrie n’arrête d’ailleurs pas Moscou pour continuer à parler avec Israël et l’Arabie Saoudite, se réservant ainsi un rôle dans un règlement de la crise israélo-palestinienne. Si Trump veut réussir son « deal du siècle », il a besoin d’obtenir des concessions des Iraniens, en Syrie et en Irak afin de rassurer Israël, concessions que seule la capitale moscovite pourrait obtenir.

C’est pourquoi les derniers développements dans le Golfe mettent Moscou au centre du jeu. 

Après une étape à Bruxelles pour exiger des Européens plus de fermeté contre l’Iran, Mike Pompeo a effectué un voyage précipité à Sochi pour rencontrer Vladimir Poutine et Serguei Lavrov. La nouvelle fournée de sanctions contre l’Iran prise à la suite de leur sortie de l’accord nucléaire, suivant celle des États-Unis et la menace du destroyer américain dans le canal de Suez ont tendu la situation. Le rêve de Washington d’un «  regime change » en Iran s’éloigne. Le peuple iranien se serre les coudes avec ses dirigeants.

Les victoires obtenues par Ansarullah et son allié du GPC au Yémen fragilisent l’allié saoudien et émirati.  Le «  sabotage » non revendiqué des pétroliers dans le port de Fujayrah aux Émirats Arabes Unis ainsi que le drone lancé sur les installations pétrolière d’ARAMCO, revendiqué lui par les Houthis, ont encore fait monter la tension d’un cran. Chaque dérapage risque d’être un prétexte tout trouvé pour l’Arabie Saoudite et les Émirats d’obtenir des États-Unis une intervention militaire contre l’Iran.

Le voyage de Pompeo à Sochi montre à quel point les Américains ont peur que la situation leur échappe et démontre, s’il en était encore besoin, la position de force dans laquelle se trouve la Russie…

Vladimir Poutine et son Ministre des Affaires étrangères, Serguei Lavrov, se retrouvent donc en position de médiateurs entre les Américains et leurs alliés sunnites, les Emirats et l’Arabie Saoudite d’un côté, l’Iran chiite et ses relais de l’autre.

Partout, Moscou est à la manoeuvre.

Comme l’Iran refuse de négocier le fusil sur la tempe, Donald Trump est contraint d’appeler Moscou à l’aide avant que la région ne s’enflamme, alors même qu’un haut-diplomate iranien cherchant à enfoncer un coin entre les Américains et l’Arabie Saoudite vient de déclarer qu’il préférait négocier avec les pays du Golfe plutôt qu’avec les États-Unis.

Il est probable que les Américains essaieront de négocier avec la Russie un désengagement des Iraniens de Syrie, voire d’Irak. La contrepartie à cette négociation pourrait être d’accepter de reconnaitre Bachar-el-Assad et l’intégrité de la Syrie, ou l’abandon de l’intervention impopulaire des États-Unis dans la guerre du Yémen.

Mais il est peu probable que les Russes lâchent les Iraniens en Syrie au moment où la bataille d’Idleb vient de s’engager.

De même, en Libye, les Russes vont avoir un rôle déterminant : ils devront persuader Erdogan avec qui ils entretiennent de bonnes relations de lâcher des milices islamistes de Misrata, sans quoi aucun des deux camps ni celui du Maréchal Khalifa Haftar, ni celui du Fayez el-Sarraj, le président du Conseil du Gouvernement d’Union nationale à Tripoli, reconnu par la communauté internationale, ne pourront réussir à stopper la guerre civile entre milices et à réunifier le pays. Là encore la contrepartie pourrait se faire sur le terrain syrien et au détriment des Kurdes.

Sans compter le dernières rumeurs propagées par le journal américain «  The Hill » qui suggère que Donald Trump pourrait échanger un lâchage de Nicolas Maduro au Venezuela par Poutine, contre un désengagement américain en Ukraine !

Ce rôle central de la Russie, l’Europe ne l’a pas vu, toujours arcboutée sur sa  théorie du complot russe largement inspirée par les Etats-Unis, et fortement relayée dans l’Union Européenne, notamment depuis 2004, et l’entrée dans l’Union Européenne de pays de l’Europe de l’Est, encore traumatisés par le souvenir du joug soviétique. Ce n’est pas un hasard si le passe-temps favori du Parlement européen consiste à faire voter des sanctions … particulièrement contre les Russes, se drapant ainsi dans une bonne conscience aveugle qui bloque toute initiative diplomatique.

En prenant le leadership dans la résolution des conflits au Proche et Moyen-Orient,  en refusant de soutenir les milices djihadistes en Syrie, au Yémen, en Libye, et en défendant partout le respect du droit international et la souveraineté des États, la Russie occupe le rôle que l’Europe aurait dû jouer. Mais l’Europe a préféré obéir à l’allié historique américain. Elle a donc perdu cette place centrale. Angela Merkel elle-même le reconnaît : seule une Europe forte est capable de prendre en main son destin.

Que de temps perdu !

*Patricia Lalonde, Vice-présidente de Geopragma 

C. Galactéros : « Conflit Iran-USA : L’arroseur arrosé ? »

Billet du Lundi du 27/05/2019, par Caroline Galactéros*

Tandis que l’Europe ouvre douloureusement les yeux sur la réalité de ses profonds déchirements et se repolarise dangereusement entre mondialistes et nationalistes, les grandes manœuvres internationales auxquelles la France manifestement ne comprend goutte et dans lesquelles elle renonce à jouer une carte singulière se poursuivent.

Après la menace iranienne de bloquer le détroit d’Ormuz et les incidents touchant des bateaux saoudiens et émiratis, après la stigmatisation par Washington des Gardiens de la Révolution iraniens comme organisation terroriste et celle, en représailles, du CENTCOM américain par les autorités iraniennes, la sagesse semble venir de celui que l’on diabolise depuis des années.

 

Téhéran vient de proposer un pacte de non-agression régionale et considère que la décision américaine d’envoyer 1500 hommes supplémentaires dans la zone comme le déploiement dans le Golfe du porte-avions Abraham Lincoln et de bombardiers B-52 constituent une « menace pour la paix et la sécurité internationales ». La mention n’est pas anodine. C’est celle du chapitre VII de la Charte des Nations Unies qui seule, en théorie, autorise une intervention collective de membres des Nations Unies pour faire pièce à une menace collective majeure. En d’autres termes, Téhéran prend Washington à son propre piège, le désigne formellement comme le fauteur de guerre et en appelle aux lambeaux du système multilatéral pour l’empêcher de nuire. Le ministre des Affaires étrangères iranien s’est rendu à Bagdad pour rappeler que son pays n’a violé à ce jour aucun de ses engagements internationaux et que « l’Iran souhaite avoir de meilleures relations avec les pays de la région du Golfe persique et accueille favorablement toutes les propositions visant à dissiper les tensions actuelles. » Il s’est ensuite envolé en Inde, en Chine, au Japon, au Turkménistan puis au Pakistan où il rencontré hier le Premier ministre, le ministre des Affaires étrangères et le Chef des armées pakistanaises. Son périple se poursuivra en Russie puis s’achèvera à Bruxelles. L’Irak est évidemment un élément majeur de l’axe de soutien qui se dessine à l’échelle régionale, à l’instar d’Oman, des Emirats arabes unis, du Koweit et du Qatar. À Oman, le vice-ministre iranien des Affaires étrangères a confirmé quant à lui que Téhéran rejetait toutes discussions directes ou indirectes avec Washington, mais était « prêt à établir des relations équilibrées et constructives avec tous les pays de la région du golfe Persique, fondées sur le respect et les intérêts mutuels ». Le ministre des Affaires étrangères omanais a insisté en écho sur la nécessité de faire preuve de retenue de la part de toutes les parties face à la situation critique dans la région.

Dans cette partie du monde volatile et sur-armée, chacun de ces Etats, pour ses propres raisons et intérêts, craint le bellicisme américano-israélien qui triomphe à Washington dans l’entourage présidentiel autour de MM. Bolton et Pompéo. Les déclarations du Président Trump qui appelle Téhéran au dialogue « s’il le souhaite », tout en le mettant depuis 18 mois sous une pression extraordinaire pour provoquer une radicalisation du régime qui nourrirait son discours diabolisateur et un passage à l’acte guerrier sont, au choix, d’une naïveté ou d’un cynisme confondant. Mais cette séquence inquiétante est aussi la marque d’une course américaine aux objectifs infiniment plus prosaïques : la récupération d’un maximum d’alliés et la fourniture massive d’armements au prétexte d’une urgence sécuritaire largement construite, pour s’exempter du contrôle des exportations d’armes du Congrès des Etats-Unis. Celui-ci est à l’occasion accusé de mettre l’Amérique en danger par ses atermoiements. Bref, la guerre politique interne à Washington dans la perspective de la présidentielle de 2020 se poursuit sur le dos des Iraniens et des malheureux Yéménites. Les rebelles Houthis sont eux accusés de rien moins que d’accroitre l’instabilité régionale, de menacer l’économie mondiale (sic), de détruire les infrastructures et de terroriser le peuple yéménite…

Notons que ces opportuns transferts d’armes sont aussi valables pour la Corée du Sud, l’Arabie Saoudite, Israël, l’Inde, mais aussi la Grande-Bretagne, la France, l’Espagne, l’Italie et l’Australie. Une magnifique façon de vendre des armes larga manu en prétendant sauver une fois encore le monde du Mal. Une façon aussi de ramener les brebis égarées ou dubitatives d’un camp occidental en déroute qui commence à comprendre que son intérêt politique et sécuritaire n‘est peut être plus l’alignement systématique sur les volontés de l’Oncle Sam… Reste à trouver l’étincelle pour allumer la mèche. Différents scénarios existent pour donner naissance à une crise opposant l’Iran aux États-Unis. Des groupes armés à la solde d’Ankara ou de Riyad pourraient attaquer des positions américaines en Irak (les bases militaires américaines en Syrie ayant été évacuées) et en accuser les forces proches de l’Iran.

L’Allemagne s’implique dans le processus de médiation en cours pour éviter un engrenage sanglant. Que fait Paris mis à part fournir des armes à la coalition saoudo-émiratie qui met en pièces le Yémen ? Il serait temps de remettre enfin un peu de cohérence entre nos allégeances internationales et nos intérêts nationaux, notamment sécuritaires. Nous avons, à ce moment décisif pour les équilibres mondiaux, une occasion historique d’exprimer notre souveraineté et de montrer au monde une autonomie de pensée, d’analyse et de décision. Nous entendons et comprenons la position iranienne. L’Amérique doit reculer et cesser de déstabiliser la région. Pas très compliqué et très légitime.

*Caroline Galactéros, présidente du Think Tank Geopragma 

Source : https://www.marianne.net/debattons/tribunes/conflit-iran-usa-la-bascule-du-monde-est-en-route

[Le Figaro] – « Nucléaire iranien : « La sortie des Etats-Unis est une chance pour la France » »

Par  [Le Figaro] – 10 mai 2018

FIGAROVOX/TRIBUNE – Pour Caroline Galactéros, en sortant de l’accord sur le nucléaire iranien, les États-Unis menacent une nouvelle fois la paix du monde. L’experte en géopolitique juge qu’il est temps pour la France et l’Europe de s’émanciper de la tutelle stratégique américaine.

Quitte ou double? L’Amérique sort de l’accord international sur le nucléaire conclu en juillet 2015 après plus de dix ans de négociations avec l’Iran. Accord sans doute imparfait mais protecteur, dont l’AIEA a garanti à 11 reprises le respect par la partie iranienne. Après le retrait de l’Accord de Paris sur le climat et la dénonciation de grands accords commerciaux, la décision hors tout mandat ou enquête de terrain de frapper la Syrie pour la punir de persister à vouloir exister – frappes auxquelles Paris a malheureusement cru bon de se joindre -, c’est un nouveau désaveu flagrant des mécanismes multilatéraux de gouvernance du monde que sont les Nations unies, leur Conseil de Sécurité et leurs agences. C’est aussi une humiliation pour les autres signataires de l’accord, dont l’engagement solidaire est foulé aux pieds en même temps que la signature américaine se démonétise drastiquement. C’est enfin un coup de force à l’attention du reste du monde occidental et plus encore de l’Europe, qui est priée de s’aligner sur cette provocation et d’en subir docilement les conséquences économiques considérables. L’Amérique ne craint pas de s’isoler en durcissant ses postures. Elle mise sur la pusillanimité et l’éclatement politique de l’Europe pour l’entraîner une fois de plus dans sa logique de repolarisation agressive autour d’elle, phare naturel autoproclamé d’un Occident en grand discrédit moral et politique.

Une triste décision pour la paix du monde en somme. On souhaiterait que la guerre ne finisse jamais au Moyen-Orient et que l’Europe reste divisée et faible stratégiquement à jamais qu’on ne s’y prendrait pas autrement… En Iran, la société comme le pouvoir sont résilients. Le pays poursuivra sans doute l’extension de son influence régionale, notamment en Irak, autre théâtre majeur de sa confrontation avec les États-Unis. Après l’éclatante victoire politique du Hezbollah au Liban, les élections irakiennes qui approchent pourraient être en effet l’occasion de révéler l’ascendant politique et l’ancrage étatique de la milice Badr qu’appuie l’Iran. Le scrutin du 12 mai revêt donc une importance cruciale pour l’avenir du pays mais aussi de la région et les menaces de guerre civile proférées par l’ancien premier ministre Nouri al-Maliki ne sont pas à prendre à la légère.

Crise donc, mais aussi opportunité historique pour l’Europe et la France. Car une telle démonstration de mépris et de volonté de domination doit enfin provoquer une prise de conscience dans une Europe assoupie par le consentement à la soumission et l’allégeance béate. Pour ceux, encore si nombreux, qui ne l’auraient pas compris ou refuseraient de le reconnaître, l’Amérique travaille exclusivement pour les intérêts nationaux américains, non pour le bien du monde. Et quand la réalité d’un rapport de force avec d’autres acteurs la gêne, quand le réel ne lui convient pas ou plus, alors, elle le balaie d’un revers de patte et décide seule de qui sera condamné ou sauvé. La réalité n’a plus d’importance. On met en scène, pour «l’opinion internationale», les fantasmes opérationnels qui agissent comme des leurres permettant de justifier les ambitions et les prédations utiles… Et on menace carrément les insoumis éventuels du pire. Le président américain a prévu le feu de l’enfer pour Téhéran s’il venait à reprendre ses activités d’enrichissement à des fins militaires.

Il a aussi sans équivoque menacé les entreprises européennes comme celles du monde entier de la fermeture du marché américain et de colossales représailles financières si elles avaient l’outrecuidance de prétendre commercer avec le nouveau «Rogue state n°1» diabolisé à l’envi depuis des mois déjà, et déstabilisé sans succès l’hiver dernier. L’extraterritorialité du droit américain, plus flamboyante que jamais, se manifeste ici massivement et sans vergogne comme l’outil cardinal d’un avantage concurrentiel redoutable, permettant en l’espèce de geler un marché iranien convoité par la planète entière… en attendant que les conditions soient réunies de son exploitation juteuse et quasi exclusive par les opérateurs américains. Un changement de pouvoir à Téhéran aiderait beaucoup cette «maturation» attendue de l’économie et de la société iraniennes. D’où l’intérêt de fragiliser son président «modéré», artisan de l’accord sur le nucléaire et favorable à l’ouverture de son pays au monde, pour pousser les courants ultraconservateurs soit à la faute militaire, soit au durcissement interne avec, dans l’idéal, une réaction populaire dégénérant en révolte politique…

L’Europe déstabilisée par le lâchage américain est face à un choix historique: se soumettre une nouvelle fois ou s’affranchir de cette tutelle de fait sur l’économie et sa maturité stratégique de l’UE. L’extraterritorialité du droit américain est-elle à jamais notre lot? Devrons-nous toujours, tels les petits animaux autour d’un point d’eau dans la savane, attendre que le lion ait bu pour oser nous désaltérer prudemment aussi? L’Europe doit sortir de l’enfance stratégique, oser la liberté qui ne signifie nullement l’hostilité, juste la conscience de nos intérêts collectifs propres. De même que Donald Trump s’y entend avec brio pour établir un rapport de force dans la négociation, l’Europe doit s’unir pour refuser le chantage à la soumission ou à l’alignement. Nous sommes certes encore loin d’une alternative monétaire viable et durable à la suprématie du dollar, mais le «contre monde» imaginé par Pékin avance… L’irrigation commerciale chinoise de l’Eurasie, de l’Europe mais aussi d’une partie de l’Afrique, du Moyen-Orient et bien sûr de l’Asie se structure. La grande bascule du monde est en route. L’Amérique inquiète, pour rassembler l’Occident sous sa bannière, joue ici un va-tout dangereux. Car, aveuglée par son hostilité structurelle et anachronique vis-à-vis de la Russie qui est un bout d’Occident à part entière, elle oublie la profondeur et les frontières réelles de cette notion, et peut progressivement se retrouver isolée face au reste du monde si l’Europe prenant conscience d’elle-même, rejoint Moscou, Pékin et leurs multiples alliés dans une résistance à l’imperium américain devenu trop désavantageux. La question iranienne n’est donc pas régionale mais bien globale.

Dans cette tenaille désastreuse et belligène entre deux polarisations aussi invalidantes l’une que l’autre, quel doit être le rôle de la France? Que peut faire Paris aujourd’hui? Sans doute rétablir le dialogue entre Washington et Moscou, les pousser à se souvenir enfin que l’Amérique comme la Russie sont toutes deux des piliers de l’Occident chahuté par l’émergence chinoise et qu’elles ont un intérêt stratégique convergent à fait corps sinon front, face au rouleau compresseur d’une autre nature qui doucement s’articule. Une telle lucidité constructive sera difficile à obtenir de Donald Trump comme de Vladimir Poutine. Elle n’est pas immédiatement politiquement populaire sur le plan interne ni facilement explicable pour l’un comme pour l’autre. Mais la France peut et doit tout faire pour être ce canal intelligent de communication triangulaire, qui voit plus loin que les discordes ordinaires, est capable d’innovation stratégique, veut servir un apaisement global des foyers de tension et une concentration des énergies sur les vraies menaces sécuritaires.

Dans quinze jours, Vladimir Poutine recevra le président français non à Moscou, mais très symboliquement à Saint-Pétersbourg, en miroir de la réception de Versailles et dans les habits de Pierre le Grand. La symbolique européenne est au cœur de cette rencontre. Il faut enfin saisir notre chance de refaire de notre continent un acteur stratégique à part entière utile à la paix du monde, et de la France une puissance médiatrice inégalable. Contre une telle ambition, bien des pressions s’exerceront, mais elle est à notre portée et à notre hauteur. Il faut y entraîner les Européens ou ceux du moins qui acceptent de sortir de leurs égoïsmes revanchards pour donner au rêve européen sa véritable dimension. L’Europe a besoin de sens, de cohérence, et surtout d’oser explorer sans se payer de mots, la question centrale de l’articulation de sa «double souveraineté»: celle de ses États membres et celle qu’elle a besoin d’incarner collectivement face aux autres acteurs stratégiques mondiaux. Il ne s’agit nullement ici d’une Europe qui serait «une France en plus grand». Mais Paris a l’occasion de donner ici l’impulsion initiale fondatrice d’une renaissance crédible. Si nous ne sommes pas capables de nous unir sur un tel projet, alors que tout nous en démontre l’urgence vitale, nous serons ad vitam aeternam le jouet désarticulé des offensives de division américaine, russe, turque et naturellement chinoise. Nous aurons été surtout les fossoyeurs désinvoltes de notre rêve.

Source: http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2018/05/10/31002-20180510ARTFIG00132-nucleaire-iranien-la-sortie-des-etats-unis-est-une-chance-pour-la-france.php