Geopragma : « Venezuela, un coup d’Etat dans les cartons depuis 20 ans ? »

BILLET DU LUNDI du 28/01/2019 par l’ensemble des membres du Conseil d’administration de Geopragma* 

Après la reprise en main du Brésil et tandis que l’hémisphère ouest et l’Europe, avec plus ou moins de vigueur, emboitent le pas des Etats-Unis  pour en finir avec le chavisme chez ce grand concurrent pétrolier en pleine déroute économique et sociale, GEOPRAGMA regrette un débat dangereusement faussé en France sur les événements au Venezuela. En effet, encouragés par le Front de gauche qui encense sans discernement le mouvement chaviste, ses opposants prennent parti, en miroir, pour le chef de l’opposition, Juan Guaido, qui s’est autoproclamé président par intérim, alors même que Nicolas Maduro a été réélu en 2018 et a prêté serment le 10 janvier dernier. 

Ce coup d’Etat se prépare en fait depuis 20 ans, depuis l’arrivée au pouvoir de l’insolent Hugo Chavez en 1999 et le refus absolu des Etats-Unis de voir se consolider un nouveau Cuba dans leur pré carré latino-américain. Dès l’origine, la politique de Chavez, visant à constituer avec l’Iran, la Russie, la Chine et bien sûr Cuba un axe dissident par rapport à Washington, a toujours été vécue comme une provocation ne pouvant rester sans réponse. Un premier coup d’Etat avorté en avril 2002, puis un second en février 2015, une tentative d’assassinat de Nicolas Maduro en 2018 et une volée de sanctions depuis 2014 puis en 2017 et 2018 : tout a été fait pour déstabiliser ce régime, concurrent pétrolier de premier ordre. Le Venezuela dispose en effet d’un potentiel énergétique colossal (premières réserves mondiales de pétrole prouvées au monde devant l’Arabie saoudite, avec plus de 300 milliards de barils selon un rapport de l’OPEP de 2011).

Pétrole et sanctions

La terrifiante crise économique et sociale qui frappe la population vénézuélienne et provoque une hémorragie humaine depuis des mois n’est évidemment pas le fait du Saint-Esprit ni même celui de l’incurie et de la corruption gouvernementales évidentes ou encore du sous-investissement dans le secteur pétrolier. Nul ne saurait nier que le Venezuela dispose d’un modèle économique particulièrement inefficace qui fait dangereusement reposer l’omniprésence et l’omnipotence de l’Etat sur les seules rentes pétrolières. La chute libre de la production pétrolière (moins d’1 million de barils par jour en novembre dernier contre plus de 2 millions en 2016) manifeste à elle seule le poids d’une gestion démagogique et catastrophique de cette manne pétrolière, multipliée par l’effet corrupteur de la rente.

Mais il faut aussi mentionner l’impact dirimant de l’effondrement du prix du baril, passé de plus de 100 dollars en juin 2014 à 30 fin 2016. Couplé à la baisse consécutive de la demande chinoise, cela a provoqué une baisse vertigineuse des revenus pétroliers du pays (30% du PIB). L’industrie est par ailleurs presque inexistante et l’agriculture sous-développée, ce qui n’est pas sans rapport avec la crise alimentaire qui frappe les Vénézuéliens, le contrôle des prix par l’Etat ne venant pas à bout de l’hyperinflation, mais alimentant un marché noir parallèle.

Le coup de grâce est venu de l’interdiction faite par Washington aux sociétés et banques américaines de travailler ou de prêter de l’argent au pays de plus en plus surendetté. Ces sanctions américaines, qui empêchent le financement de l’économie vénézuélienne sur les marchés internationaux, ont très fortement contribué à la paupérisation exponentielle de la population et à l’exaspération des clivages sociaux et politiques. Le pire, qui se produit aujourd’hui a été voulu et attisé au risque de voire s’opérer une convergence nationaliste entre tout ou partie du peuple qui en souffre directement et le régime politique qui en est la cible, tant on sait depuis longtemps que les sanctions internationales sont généralement de moins en moins efficaces avec le temps, voire contre-productives.

Soutien russe et chinois

Plus largement, le gouvernement des Etats-Unis révèle ici l’application de la doctrine Monroe de 1823 dans son interprétation la plus offensive : non seulement l’interdiction de toute ingérence de la part d’Etats non-américains sur le continent américain devenue chasse gardée du cœur de l’Empire, mais la promotion de l’ingérence des Etats-Unis sur le continent américain au nom de la protection de leurs intérêts vitaux. En 1912, le secrétaire d’Etat Elihu Root déclarait déjà sans ambiguïté : «Notre destinée manifeste comme contrôleur du destin de toute l’Amérique est un fait inévitable et logique. Personne ne doute de notre mission et de notre intention de l’accomplir, ou, ce qui revient au même, de notre pouvoir de la réaliser».

Si des raisons très politiques motivent donc les Etats-Unis pour souhaiter un changement de régime dans ce pays qui persiste insolemment dans la voie du marxisme, selon GEOPRAGMA, la grille de lecture énergétique et géostratégique demeure la plus pertinente pour comprendre l’ire washingtonienne. Le pétrole vénézuélien suscite naturellement la convoitise de nombreuses sociétés américaines, et l’Amérique, devenue 1er producteur mondial de pétrole a le contrôle de la fourniture de la Chine en ligne de mire. En conséquence, tout est bon pour neutraliser un à un ses concurrents les plus sérieux via des sanctions voire du «regime change». D’autant que le soutien «légaliste» de la Russie et de la Chine à Caracas est aussi une raison d’inquiétude pour Washington. Rappelons que Rosneft a payé 1 milliard de dollars à PDVSA en avril 2017 en anticipation d’approvisionnement pétrolier ; que PDVSA (la compagnie d’Etat) est le plus gros fournisseur de Rosneft en dehors de la Russie ; qu’en octobre 2017, les présidents Maduro et Poutine ont signé un accord pour la restructuration de la dette du Venezuela ; que la Chine achète massivement du pétrole vénézuélien ; qu’en 2017, Pékin et Caracas ont signé 22 accords pour 2,7 milliards dollars ; que le Venezuela a abandonné le pétrodollar en septembre 2017 pour libeller son brut en… yuans (reconnu par le FMI comme monnaie de réserve internationale depuis novembre 2015).

Par cette dernière décision, Caracas n’avait pas hésité à déclarer la guerre à Washington, en représailles aux innombrables et douloureuses pressions américaines.

Dangereuse montée aux extrêmes

L’ire de Washington est donc fort compréhensible, mais elle doit être remise dans le contexte d’une lutte globale (des monnaies, des influences, des normes, des alliances) pour la disposition et la fourniture d’énergies fossiles… qui n’ont pas encore tout a fait cédé la place aux sources «renouvelables» entre les Etats-Unis et la Chine. Et, pour être tout à fait lucides, il convient de remarquer que Washington ne se formalise pas autant, loin s’en faut, lorsque l’OTAN s’approche au plus près des frontières russes. Déjà en Ukraine, en 2014, la «communauté internationale» – autrement dit les Etats occidentaux – a commis une faute impardonnable en ne respectant pas l’accord conclu entre le président Ianoukovitch et ses opposants. Cette erreur fondamentale, dont le ministre français des Affaires étrangères de l’époque est en partie responsable, a engendré une guerre civile meurtrière dans l’Est de l’Ukraine et a déclenché une dangereuse montée aux extrêmes entre les deux anciens géants de la Guerre froide.    

Que vient donc faire la France dans cette lutte de Titans ? Pour GEOPRAGMA, nous n’avons aucun intérêt et aucune légitimité à suivre les Etats-Unis dans cette stratégie de montée aux extrêmes qui n’est certainement pas le meilleur moyen d’amener, pas à pas, le Venezuela vers la prospérité économique et l’équilibre politique. Pas plus qu’en Ukraine, en Syrie ou en Libye, la France ne gagne quoi que ce soit à encourager les coups de force institutionnels. Rien ne nous permet de donner des leçons de démocratie à quiconque ni de nous prononcer sur la nature du chavisme ou sur la tête de l’Etat vénézuélien. Le paysage international vit une phase de déconstruction violente et de mépris croissant pour tous les mécanismes multilatéraux qui semble à GEOPRAGMA extrêmement dangereuse. Pourquoi y prendre part ? Sauf à admettre que demain, peut-être, ce sera notre tour de voir contester un chef d’Etat déplaisant à l’un ou l’autre des nouveaux maîtres du monde ?

Répondre à la crise

En revanche, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, il est de notre devoir d’appeler au respect des principes fondamentaux du droit international, à commencer par celui de la souveraineté des Etats telle que garantie par la Charte des Nations unies. Si droit d’ingérence il doit y avoir, c’est seulement dans des circonstances exceptionnelles et avec l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU ou à la demande et avec l’autorisation de l’Etat concerné (dans le cas, par exemple, d’une guerre civile). Le Venezuela – pour l’instant – n’en est heureusement pas encore arrivé à cette extrémité. Contrairement à ce qu’ont dit les Etats-Unis, le Venezuela n’est pas un «Etat failli» comme l’est la Libye depuis l’intervention occidentale de 2011. Le romantisme révolutionnaire agité confortablement depuis des capitales occidentales s’avère déstabilisateur pour les pays concernés et ruine auprès du reste du monde le crédit moral d’un Occident accusé non sans raison de poussée de fièvre néocoloniale devant la résistance croissante d’une vaste part du monde à ses injonctions diverses.

Alors, pourquoi nous engouffrer imprudemment dans cette bronca anti-chaviste, au lieu de suivre la tradition qui fut longtemps celle de la diplomatie gaulliste en Amérique latine, celle de la promotion de l’indépendance des Etats souverains ? En rappelant la souveraineté du Venezuela, Paris pourrait ensuite engager un dialogue discret mais plus efficace avec le pouvoir en place à Caracas. Nous croyons cette solution beaucoup plus à même de répondre à la crise politique et humanitaire qui frappe le pays.

* Le Conseil d’administration de Geopragma est composé de Caroline Galactéros (présidente), Patricia Lalonde (vice-présidente), Général (2S) Jean-Bernard Pinatel (vice-président), Christopher Th. Coonen (secrétaire général), Gérard Chesnel (trésorier), Pierre de Lauzun, Ghislain de Castelbajac et Alexis Feertchak.