[NOUVEAU – Le Billet du Lundi] « De Yalta à Astana : les années perdues », par Christopher Coonen – 03/12/2018

Le dernier sommet allié de la Seconde Guerre mondiale se tint à Yalta du 4 au 11 février 1945. Durant toute cette semaine, Staline, Churchill et Roosevelt décidèrent du futur du monde et de celui de l’Europe en particulier. Ils tracèrent leurs zones d’influence à venir sur le Vieux continent (non sans rappeler la Conférence de Berlin de 1884-1885 qui décida du partage impérialiste du continent africain). La fin du conflit sur le théâtre européen approchait enfin à grands pas, et les vainqueurs se partagèrent le butin de guerre.

Le « bon vouloir » de cet accord tripartite se délita au travers de la crise de Berlin, des soutiens en France, Italie, et Grèce apportés aux partis non-Communistes, et des élections truquées par les Soviétiques et leurs acolytes locaux en Tchécoslovaquie, Pologne et Hongrie. Même si les contours de l’accord et de la frontière est-ouest en Europe demeurèrent en vigueur jusqu’en 1989.

Par-delà l’importance de l’objet même de cette conférence, celle-ci symbolisait le leadership acéré et exemplaire des trois dirigeants. Ils avaient, parfois dans le plus grand doute et contre vents et marées, défini une stratégie et une feuille de route pour défaire les forces de l’Allemagne et du Japon. Churchill avait magnifiquement résumé cette approche en prononçant son illustre discours à la Chambre des Communes dès juin 1940 : «… Nous irons jusqu’au bout, nous nous battrons en France, nous nous battrons sur les mers et les océans, nous nous battrons avec toujours plus de confiance ainsi qu’une force grandissante dans les airs, nous défendrons notre Île, quel qu’en soit le coût, nous nous battrons sur les plages, nous nous battrons sur les terrains de débarquement, nous nous battrons dans les champs et dans les rues, nous nous battrons dans les collines; nous ne nous rendrons jamais… ». Winston Churchill voyait loin, à cinq ans au moins…

Leurs desseins (leurs agendas secrets respectifs) étaient naturellement opposés ou potentiellement conflictuels dans un monde post-défaite de l’Allemagne. Ils avaient toutefois la volonté de construire une stratégie globale et sur le temps long.

Force est de constater qu’aujourd’hui en 2018 par contraste, l’Occident (tel qu’il se définit lui-même, soit les USA et l’UE) manque cruellement de leadership dans la conduite des affaires des Etats comme sur les questions politiques internationales. Les exemples récents sont malheureusement nombreux : le « Reset » manqué du Président Obama avec le Président Poutine, l’aventurisme en Syrie, la diabolisation de l’Iran, l’aboulie inertielle de l’Union européenne.

Pour comprendre ce vide, ce gouffre même, nous pouvons considérer deux moteurs :  un, l’absence de vrais leaders, et deux, un transfert du pouvoir des Etats vers les milieux d’affaires, et en particulier vers la nouvelle économie numérique, soit du monde « réel » vers celui du « virtuel ». L’économie à travers les âges a toujours œuvré pour développer des richesses, ouvrir et conquérir de nouveaux marchés. Son seul frein a été les politiques décidées par les royaumes ou nations, qui parfois entravaient cet objectif. L’économie est donc historiquement et parfois encore aujourd’hui, otage des décisions politiques, mais elle commence à s’en émanciper très rapidement.

Sur les rendez-vous manqués, le « reset » russo – états-unien et l’Union européenne sont sans doute les plus parlants.

De l’avis de nombreux experts en géopolitique, des politiques eux-mêmes, et des décideurs d’affaires, les relations entre les Etats-Unis et la Russie/Union Soviétique n’ont jamais été aussi exécrables de part et d’autre du Détroit de Béring. Le seul bémol étant le combat « coordonné et concerté » contre le terrorisme au Moyen-Orient. En fait c’est une coopération de façade car ces deux puissances n’ont jamais pu s’entendre sur les priorités à mener, y compris sur les groupes djihadistes à absolument détruire.

Le Président Obama s’est vu décerner de manière prématurée le prix Nobel de la Paix en 2010. Il n’avait alors aucune expérience en politique étrangère et surtout aucun résultat concret permettant de justifier cette « récompense ».

Malgré sa promesse de campagne, il n’a jamais fait bouger les lignes sur le rapprochement pourtant évident à faire avec la Russie. Outre le combat contre le terrorisme, et dans la perspective d’un apaisement global de foyers de crise mais aussi de front commun contre Pékin, tant de sujets les liaient – et lient encore les Etats-Unis et la Russie – l’Iran, la Syrie, la Libye, l’Ukraine, …

Quelles que soient ses qualités intellectuelles et humaines, Il a tergiversé sur tous les fronts de défense des intérêts stratégiques américains, comme la recherche d’une paix entre Israéliens et Palestiniens, la préservation de l’Ukraine comme Etat tampon (à l’instar de la Finlande pendant la Guerre Froide), et bien sûr la Syrie. En ce qui concerne cette dernière, ses discours sur « les lignes rouges » extrêmement maladroits et contraignants pour lui, n’ont été que paroles qui ont entraîné dans leur sillage la posture impuissante et gênée de la France, troisième puissance nucléaire dans l’histoire et en termes de capacités, et toujours sixième économie du monde. Ces trois piliers auraient pu être des ordres de bataille et de marche pour démontrer une stratégie réfléchie et cohérente de l’Occident.

Ce qui manquait au Président Obama, c’était de très bons conseillers et secrétaires d’Etat dignes de ce nom, et plus encore une stratégie globale, une « Obama Doctrine » réaliste qui se serait traduite par une feuille de route pour le vingt-et-unième siècle. A tel point qu’à la fin de son deuxième mandat, il ne pouvait que constater la résurgence d’une Russie présente et engagée sur tous les « fronts » géopolitiques prioritaires au Moyen-Orient (et en Afrique), organisatrice par exemple de conférences pour une solution politique en Syrie, à Astana au Kazakhstan.

En ce qui concerne l’Union Européenne, nous constatons depuis une quinzaine d’années un dialogue de sourds entre les politiques et la vox populi, résultat de référendums ignorés de manière outrancière.

Plutôt que de prendre en compte, par exemple, les doléances des agriculteurs sur les directives paperassières et coûteuses qui les asphyxient, les bureaucrates de Bruxelles et les politiques dans les pays membres les ignorent, rajoutant toujours plus de règles destructrices par rapport à l’idéal d’une Europe forte et en paix. Il est temps que les « leaders » français et allemands énoncent une vision qui restreigne le champ de ces directives à l’essentiel, et abrogent les superflues qui embolisent le système et nourrissent une exaspération croissante des citoyens européens. Temps aussi que cette feuille de route ramène l’Union européenne à un groupe de plusieurs cercles de nations avec les six membres fondateurs au centre, pour rééquilibrer la zone Euro, et en finir avec des votes-véto irrationnels et stériles. Là encore, construire une stratégie efficace à long terme.

 

Le transfert du pouvoir et de la création de richesses des Etats vers les entreprises a lui débuté dans les années 1980, avec la création des « Junks bonds », et a culminé de manière désastreuse en retour de bâton lors de la crise financière de septembre 2008. Quelques banques ont failli alors précipiter des pays et des économies entiers dans les abysses. De fait, ce ne sont presque plus les Etats qui décident et infléchissent les politiques économiques, ce sont les entrepreneurs et les décideurs économiques.

Les projets étatiques visionnaires des « Trente glorieuses » qui se sont chiffrés à des centaines de milliards d’euros, ont construit des infrastructures de toutes sortes et donné aux ménages des conforts matériels. Derrière tous ces programmes, Il existait alors de véritables politiques industrielles, encadrées par le principe d’une économie de marché. Le transfert industriel a bien eu lieu vers les pays à bas coûts et bien sûr aux dépens de l’Occident. Un nouvel héritage d’un manque de volonté forte et de vision.

Le phénomène de ces transferts s’est accéléré de manière logarithmique à partir de 2000, avec l’émergence de l’économie numérique, d’abord sur internet, et depuis 2007 avec le lancement des premiers smartphones. Que nous les appelions « GAFA » ou « FAANG » (Facebook, Apple, Amazon, Netflix, Google), ou FAAMG (Facebook, Apple, Amazon, Microsoft, Google), ces dernières à elles seules ont aujourd’hui une capitalisation boursière de 3.5 mille milliards d’euros, soit à peu près une fois et demie le PIB de la France en 2017. Et ces sociétés à elles seules détenaient des réserves de « cash » de centaines de milliards d’euros à fin 2017. Elles créent les emplois, mais perturbent les économies du monde réel, financées dans le temps par les Etats et avec l’argent du contribuable. Désormais, elles financent massivement la recherche notamment sur les énergies renouvelables et l’intelligence artificielle. Bref, elles occupent le terrain jadis jalousement prisé par les gouvernements.

Comment y sont-elles parvenues ? En construisant des stratégies d’investissement et de domination à long terme, en profitant des faiblesses des accords entre Etats et de l’incapacité de ceux-ci à définir des plans d’action industriels. Elles ont aussi des boucles de décision courtes et une très forte réactivité. Nos Etats feraient bien de s’en inspirer.

Sur le leadership et la vision de long terme, revenons à Yalta. Ce fut l’aboutissement d’échanges portant sur quatre années courtes de guerre pour trouver la meilleure solution à l’ouverture d’un front ouest, c’est-à-dire au D Day en Normandie. Lors de leur première conférence tripartite à Téhéran en novembre 1943, Staline avait réitéré à Roosevelt et à Churchill son leitmotiv pour ce second front. Il ne savait pas que Roosevelt, Churchill et leurs généraux en avaient conçu le principe dès 1941, et qu’en découlèrent des débarquements « étau » afin d’asphyxier progressivement les Allemands et les Italiens sur le « Vieux Continent » à travers les débarquements et les campagnes au Maroc, en Afrique du Nord, en Sicile, en Italie, et en Provence.

Aujourd’hui, les chefs d’Etats et leurs conseillers feraient bien de s’inspirer de ces approches dans l’Histoire et dans le monde de l’entreprise afin d’en prendre les meilleures recettes pour construire de véritables stratégies au long terme qui tranchent de manière globale et cohérente. Nous avons perdu beaucoup de temps entre Yalta et Astana ; il est urgent d’agir pour les années à venir.

Christopher Th. Coonen

Vice-président de Geopragma

[Geopoly/LCDR] – « Le chemin de la vassalité » – 16/10/2018

Et voilà ! The cat is out of the bag. Impossible, désormais, de croire ou même de faire semblant de croire à nos propres mensonges ou aveuglements. La sauvagerie du monde, la froide détermination de certains régimes, les faux-semblants et le cynisme radical des donneurs de leçons les plus bruyants, tout cela est brutalement mis à mal et nous force à ouvrir les yeux. Et si l’on profitait enfin de cet effet de réalité pour prendre des décisions salutaires ?

Entre le directeur chinois d’Interpol soudainement volatilisé, le journaliste saoudien peut-être découpé en rondelles par un commando dans son consulat d’Istanbul et la « révélation » opportune, par le ministère russe de la Défense (Fake news ! dira-t-on sans doute ; pas impossible, mais l’anathème ne suffit plus et l’affaire Skripal n’a clairement pas révélé tous ses secrets), de l’existence en Géorgie d’un laboratoire militaire américain spécialisé dans la production d’agents biologiques toxiques, on se pince pour sortir d’un cauchemar entêtant… alors qu’il faudrait juste arrêter de rêver.

Rêver, par exemple, d’une Arabie saoudite devenue révolutionnaire sous la férule miraculeuse d’un despote éclairé de 30 ans et brusquement convertie à la modernité et au progressisme, pour justifier notre soutien militaire et politique à un régime bel et bien moyenâgeux. Un soutien empressé et cupide qui illustre un suivisme sidérant vis-à-vis de Washington. Or les motivations américaines pour appuyer Ryad ‒ accréditer contre toute évidence ce nouveau « phare de la démocratie » orientale et, par contraste, accuser de régression politique et sociale l’Iran, pays récalcitrant, concurrent pétrolier majeur et potentiel Game Changer moyen-oriental fort préjudiciable à Israël ‒ ne sont pas les nôtres. Pour quelques juteux contrats, nous y perdons notre âme, notre crédit diplomatique global et toute marge de manœuvre en Syrie et en Irak, sans même parler du marché iranien ou de celui de la reconstruction en Syrie… Le cynisme n’est pas le réalisme, c’est l’avatar d’un moralisme au petit pied, indéfendable pour une démocratie telle que la nôtre qui prétend se préoccuper des droits de l’homme… et de la femme… « Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts » ‒ il est plus que temps de se souvenir de cette juste maxime gaullienne, car la préservation de notre ADN symbolique relève aussi de la défense de nos « intérêts » au sens où la puissance est faite d’influence.

Pour revenir à l’affaire Khashoggi et la mettre en perspective, il est savoureux de voir combien la Turquie du président Erdoğan prend à cœur la disparition du journaliste saoudien et mène l’enquête… Il faut dire que la lutte est féroce entre Ankara et Ryad pour la tutelle du monde sunnite et la bienveillance ou la clémence américaine envers leurs agissements. Ankara reste à la manœuvre à Idlib, conserve de fortes ambitions en Syrie… et vient opportunément de libérer le pasteur américain qu’elle retenait il y a quelques jours.

Un officiel du consulat d'Arabie saoudite à Istanbul, en Turquie. 10 octobre 2018. Crédits : TASS/EPA
UN OFFICIEL DEVANT CONSULAT D’ARABIE SAOUDITE À ISTANBUL, EN TURQUIE. 10 OCTOBRE 2018. CRÉDITS : TASS/EPA

Cette affaire fait en tout cas désordre et révèle la schizophrénie structurelle du vaste dessein de la Dream Team moyen-orientale que constitue le trio américano-israélo-saoudien : promouvoir le royaume saoudien comme tête de pont sunnite occidentalo-compatible face à la montée en puissance de Téhéran. Or, quand on songe au martyre réservé à ce journaliste critique du régime, quelle crédibilité accorder au plan « vision 2030 » du Prince Salman ? Faire muter l’économie saoudienne d’une structure de rente pétrolière à une puissance touristique et technologique ? Peut-être. Faire converger la société civile saoudienne vers des canons occidentaux ? Jamais. De la poudre aux yeux et une impossible alchimie. Permettre aux Saoudiennes de conduire ne suffira pas à convaincre que le pouvoir saoudien goûte et pratique notre progressisme jugé à jamais décadent… sauf à Marbella ou Monte Carlo peut-être. Mais fi de ces détails ! L’Aramco ouvre son capital et il y a tant d’argent à la clef que les hurlements de Jamal Khashoggi, débité à la scie électrique, ne sauraient ternir longtemps la fama usurpée d’un tyran mégalomane, ni remettre en cause la tenue, dans moins de deux semaines, du « Davos du désert », sommet économique où vont se presser tous ces passionnés… de pétrodollars. Les protestations – très formelles ‒ de Washington et l’envoi, toutes affaires cessantes, du secrétaire d’État Pompeo à Ryad pour remettre au pas le supplétif local n’empêcheront pas les officiels américains et le gotha de la finance internationale, en dépit de quelques défections, de se retrouver pour monnayer l’alliance cardinale désormais explicite entre Israël et le Royaume, avec, en ligne de mire, la bascule du monde sunnite au profit de l’État hébreu et la diabolisation de l’axe chiite… et de Moscou. « Cachez ce sein que je ne saurais voir », semblent dire, agacées, ces personnalités prises la main dans le sac de leurs intérêts bien compris, contraintes de s’indigner pour la galerie. Encore quelques jours et l’on accréditera peut-être jusqu’à la thèse d’une provocation ou d’un piège tendu à l’impétueux prince du désert…

Pendant ce temps en Syrie, les islamistes forcenés retranchés à Idlib jouent les prolongations pour mettre en échec l’accord de cessez-le-feu russo-turc conclu le 17 septembre. Tant que chacun croira pouvoir glaner encore un peu d’effet de levier sur le dos de ce pays dévasté, la paix n’arrangera personne. La bronca antirusse, elle, se poursuit, cette fois via la question religieuse, avec l’autocéphalie subite de l’église ukrainienne, aussi minoritaire dans le pays que fortement encouragée outre Atlantique.

Au-delà de ces soubresauts tragiques, l’attitude américaine semble traduire à la fois une exaspération impériale et un emballement punitif devant la perte de contrôle sur certaines zones et certains États, mais aussi l’autonomisation intempestive d’acteurs régionaux qui, telle Ankara, vendent désormais cher leur allégeance au plus offrant. C’est inquiétant pour Washington. Pour nous aussi, Européens, orphelins de ce « grand frère » auquel nous accordions une confiance aveugle, par principe, par facilité, par paresse et faiblesse, et qui nous fait à présent ouvertement chanter, nous menace même du pire au cas où nous oserions désobéir, nous culpabilise comme de mauvais élèves devant porter le bonnet d’âne. Ainsi en va-t-il des Allemands, par exemple, auxquels les envoyés américains reprochent tout de go leur dépendance gazière envers Moscou. « Vous osez acheter du gaz russe ? C’est un scandale… ! Vous pactisez avec le Diable en personne ! Choisissez donc le gaz américain !! Et tant que vous y êtes, achetez aussi des armes américaines si vous voulez que l’OTAN ‒ donc l’Amérique ‒ vous protège de l’ogre russe ! »

Emmanuel Macron et Donald Trump le 24 avril 2018 à Washington - Le président français et ses homologues européens se retrouvent impuissants face à l'extraterritorialité du droit américain. Crédits : kremlin.ru
EMMANUEL MACRON ET DONALD TRUMP LE 24 AVRIL 2018 À WASHINGTON – LE PRÉSIDENT FRANÇAIS ET SES HOMOLOGUES EUROPÉENS SE RETROUVENT IMPUISSANTS FACE À L’EXTRATERRITORIALITÉ DU DROIT AMÉRICAIN. CRÉDITS : KREMLIN.RU

On peut évidemment considérer tout cela comme l’écume du réel et du souhaitable. On peut aussi, face à l’extension manifestement sans fin des sanctions américaines à tout État n’obéissant pas à Washington (cf. l’Inde, qui a le mauvais goût d’acheter des systèmes S-400à Moscou), estimer qu’il n’y a d’autre issue que de se soumettre. À la moindre démonstration d’autonomie de décision ou esquisse de concurrence, l’extraterritorialité du droit américain, nouvelle arme fatale, s’abat sur le récalcitrant telle la vérole sur le bas clergé. Quant à l’Europe, sidérée, elle subit les clauses léonines de notre Grand Allié et se fragilise chaque jour davantage, acquiesçant à sa propre réduction au statut de proie économique pour le futur combat de Titans entre la Chine et l’Amérique. Les entreprises françaises font même du zèle pour savoir laquelle sera la plus rapide à quitter l’Iran (Italiens et Allemands, eux, sont toujours là et capitalisent sur notre empressement suicidaire…).

Certes, dans les conférences et débats policés parisiens, on s’insurge bruyamment contre l’extraterritorialité du droit américain. Certes, on vote la « loi de blocage » à Bruxelles pour protéger les entreprises européennes des foudres de Washington et travailler en Iran. Mais il ne vient à l’idée de personne de sonner haut et fort la fin du délire, et d’oser répliquer brutalement sur tous les fronts, de la même façon que nous sommes agressés. Le courage est tout, sauf une vertu répandue. Il faut toujours un éclaireur pour montrer le chemin et entraîner la troupe. Il semble malheureusement que nous soyons prisonniers d’un « syndrome de Stockholm » aggravé, enchaînés volontaires, otages ravis de n’avoir pas le choix et de ne pas devoir penser par eux-mêmes, encore moins de prendre le risque d’agir en rupture. Lourde affliction que celle qui ronge les élites européennes et leurs relais face à une Amérique qui trace sa voie, croit son imperium bousculé mais intact, et méprise souverainement ses alliés les plus anciens.

Pourtant, il y aurait un moyen très simple de faire enfin « bouger les lignes » d’un rapport de force qui nous étrangle. Parlons sans ambages : que gagne l’Europe à maintenir des sanctions voulues par Washington contre Moscou ? Ne peut-on étendre le mécanisme de blocage à la Russie et en profiter pour suspendre les sanctions décrétées par l’UE, qui ne servent qu’à cristalliser stupidement l’hostilité croissante de Moscou sur fond de dépit ? La Crimée et le Donbass ne trouveront aucune issue tant que l’on prétendra tordre le bras à Moscou. Pas plus que Paris n’aura la moindre chance sérieuse de retrouver un rôle en Syrie. En revanche, la bascule de cet acteur global vers le pôle chinois s’en trouvera accélérée à notre plus grand détriment. C’est là une évidence stratégique, et notre aveuglement confine à la stupidité. L’Italie vient de faire savoir combien elle jugeait cet entêtement « absurde » sur le plan tant économique que social et culturel. Le refus d’un seul État de prolonger les sanctions suffit à les rendre caduques. Attendra-t-on que Rome prenne le lead de l’UE en la matière ? Ce serait là l’humiliation ultime pour Paris et une formidable occasion manquée.

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2018/10/le-chemin-de-la-vassalite/

[Geopoly/LCDR] – « Petites et grandes batailles d’Idlib » – 18/09/2018

Sur le front syrien, l’été fut calme. Trop calme, sans doute. Les grandes manœuvres devaient reprendre, nourries par l’hostilité stérile, construite et entretenue, de ceux que la paix dessert ou indiffère. Après sept ans de conflit et de calvaire pour le peuple syrien, il ne faudrait pas, en effet, que la messe soit dite trop vite, et qu’une négociation politique finalement engagée ne contraigne Américains, Européens et affidés régionaux à admettre leur échec politique et militaire en Syrie. Il n’est que de voir combien les fruits en germe du récent sommet de Téhéran entre la Russie, la Turquie et l’Iran ne sont pas du goût de tout le monde, loin s’en faut. Si l’on considère l’exploitation empressée de toutes les occasions/provocations de souffler sur les braises de cette interminable guerre par ceux qui sont à la peine sur le terrain militaire ou celui de l’influence régionale, on finit par se demander si quelqu’un veut vraiment la paix en Syrie, mis à part les malheureux civils pris au piège des concurrences entre les parrains de ce sanglant conflit.

Alors, tandis que s’amorce à Idlib la réduction de l’un des derniers abcès islamistes au cœur du territoire syrien, on anticipe bruyamment un « désastre humanitaire » sans précédent, on fait renaître les rumeurs « d’attaque chimique probable », d’ores et déjà exclusivement imputables, par principe et comme par habitude, au seul pouvoir de Damas (après les précédentes opérations de Khan Sheikhoun et de la Ghouta orientale). Tout ce tapage « préemptif » vise à justifier d’éventuelles nouvelles frappes occidentales prétendument punitives, mais surtout à tenter d’arrêter l’inéluctable…et l’insupportable : la progressive reprise de contrôle du président Assad sur l’entièreté de son territoire. On n’y est certes pas encore (près de 30 % du sol syrien lui échappent toujours grâce au soutien américain et turc aux « rebelles »-djihadistes du « triangle de l’Euphrate », d’Idlib et aux Kurdes d’Afrin), mais on s’en rapproche.

Pendant ce temps, les rodomontades du président américain qui, pour survivre politiquement aux tombereaux d’ennemis qui infestent jusqu’à son entourage, pratique l’équilibrisme et donne des gages aux faucons de tous bords tout en pratiquant son approche mercantiliste brutale mais singulièrement pragmatique des rapports internationaux, produit des résultats mitigés. Il tempête, invective, menace les Européens d’abandon et de guerre commerciale s’ils ne renouvellement pas fermement leur allégeance transatlantique… et surtout leurs commandes d’armements et d’énergie à Washington. Donald Trump voulait renouer un dialogue constructif avec Moscou ? Au lieu de s’employer à un rapprochement salutaire entre les trois piliers stratégiques naturels d’un Occident en perte de vitesse face à l’imperium chinois qui avance aussi habilement que décisivement, il doit depuis dix-huit mois perdre son temps à se défendre d’être pro-russe (un comble !). La tutelle stratégique et économique américaine sur l’Europe depuis 1945 s’est faite au prix d’une mise au ban de la Russie du camp occidental. Compréhensible du point de vue américain du temps de la bipolarité de « guerre froide », ce calcul est désormais contreproductif et dangereux à l’heure du nouveau duopole sino-américain dont l’Europe seule fera les frais si elle persiste dans son déni de l’évidence.

De son côté l’Iran, sous pression économique et militaire croissante, est poussé à la faute par le retrait américain de l’accord nucléaire et le poids de sanctions qui l’isolent, et surtout qui mettent l’Europe au pied du mur. Un piège, un test pour une Union qui doit, pour grandir enfin, « tuer le père » au sens freudien du terme, se projeter hors du parc d’enfants américain, bref, cesser d’obéir sans réfléchir à ses intérêts propres, croyant ainsi se faire aimer mais se trouvant in fine méprisée et exploitée. Si nous ne prenons pas enfin le taureau par les cornes en opposant une fin de non-recevoir collective et sans appel à l’instauration de l’extraterritorialité du droit américain, c’est est fini de l’Europe comme ensemble un tant soit peu autonome. En nous couchant pour éviter la guerre (commerciale à outrance), nous aurons la guerre et le déshonneur…

Pour revenir à la Syrie, Téhéran ne veut pas y être entrainée militairement dans ce qui pourrait en effet devenir une opération militaire d’ampleur, avec des dommages civils considérables si les djihadistes, dûment « mentorés », s’entêtaient et refusaient leur intégration raisonnable dans un processus politique crédible. Les Iraniens appuient donc l’idée d’un processus d’Astana convergeant avec celui de Genève, en panne sèche, plus d’ailleurs qu’avec le groupe des « Amis de la Syrie » (avec de tels amis, point besoin d’ennemis). Bref, on est face à un hiatus flagrant entre la réalité militaire sur le terrain ‒ la Syrie a résisté dans le sang à son démembrement planifié et son intégrité territoriale demeurera ‒, et les desiderata avortés des puissances qui ont longtemps cru être en mesure d’en finir avec le pouvoir des Assad mais qui, en diabolisant à outrance cette figure de l’autoritarisme politique, ont voulu escamoter le danger de l’alternative qu’ils promouvaient. Et ont échoué. Al Qaïda au pouvoir à Damas, n’est-ce pas pire que la famille Assad ? L’un des freins à la mise en place d’une négociation sérieuse est aussi la spécificité de la culture politique de toute la région. Nul, en effet, ne sait là-bas ce que signifient et supposent le dialogue, la coopération ou le consensus. Aux yeux des leaders moyen-orientaux et de leurs challengers, ce ne sont là que marques de faiblesse quand, seules, comptent l’instauration du contrôle politique par la force et la brutalité intransigeante qui signe un authentique Chef….

Un soldat syrien fait signe à des véhicules blindés russes dans le district de Douma, en banlieue de Damas. 14 avril 2018. Crédits : Kommersant
UN SOLDAT SYRIEN FAIT SIGNE À DES VÉHICULES BLINDÉS RUSSES DANS LE DISTRICT DE DOUMA, EN BANLIEUE DE DAMAS. 14 AVRIL 2018. CRÉDITS : KOMMERSANT

Faudra-t-il pour autant renoncer à promouvoir au loin le modèle démocratique occidental (lui-même imparfait, et miné chez nous par un communautarisme invasif qui affaiblit nos États et nos cultures) ? Évidemment non. Mais comparaison n’est jamais raison, et il nous faut rompre avec la suffisance du discours pontifiant et le fantasme de la supériorité normative qui agissent comme cautères sur jambe de bois et entraînent des drames humains injustifiables. Nous ne pouvons simplement plus donner de leçons alors que nous vivons, en Europe comme aux États-Unis, dans une culture du déni inassumée mais enkystée dans nos esprits au point de nous faire commettre des erreurs cardinales et surtout de nous y entêter : déni de nos responsabilités, de notre double standard, de notre partialité, de notre cupidité, de notre effrayant degré de cynisme politique faiblement masqué par des envolées moralisatrices qui ne passent vraiment plus la rampe hors nos murs.

En admettant que se produisent cette prise de conscience miraculeuse et ce tournant réaliste si indispensable, que peut donc encore la France à ce stade pour être utile à la paix et compter ? Sans doute le projet présidentiel d’un « Forum international pour la paix » à Paris, en novembre prochain, est-il la marque d’une volonté de revenir dans un jeu où personne ne nous croit ni ne nous attend plus. Mais le danger est grand d’un énième rassemblement cosmétique et stérile. Et la parole, même brillante, même sincère, s’use. C’est un travers très français de croire que les mots valent action et que les images créent le réel. Pour conjurer ce danger véritablement mortel du bavardage sans lendemain sur des sujets aussi graves que la guerre et la paix, la vie et la mort, Paris doit choisir non un camp, mais une cohérence. La France doit faire des choix, des vrais, conséquents, avec, d’une part, la réalité de la situation et, d’autre part, le possible et le souhaitable du strict point de vue de nos intérêts nationaux et de notre influence en Europe. Car Washington, Moscou et Pékin misent sur nos divisions et les exploitent. Chacune, naturellement, pour des raisons différentes, mais dans une commune perspective de surplomb qui fait de l’Europe un enjeu, un otage, une proie bien plus qu’un acteur ou un égal à leurs yeux. Elles mènent la danse, au Moyen-Orient comme ailleurs, et favorisent en conséquence des interlocuteurs européens qui ne se paient pas de mots, regardent la situation en face et constituent des points d’appui utiles. Ainsi, si nous persistons à nier nos erreurs de jugement et de comportement sur la question syrienne, Allemands et Italiens, pour ne parler que d’eux, infiniment plus pragmatiques, se placeront à la table des vainqueurs pour recueillir des fruits économiques de la reconstruction, mais aussi pour asseoir leur crédibilité future vis-à-vis des pouvoirs régionaux et vis-à-vis de nous, à Bruxelles…. Alors notre geste martiale en Syrie, pour tenter naïvement de complaire à notre Grand Allié et nous imaginer servir nos principes, nous paraîtra subitement avoir été encore plus vaine et coûteuse.

L’heure des postures et des incantations est donc passée. Elles ne font plus ni recette ni illusion. Il faut, en fait, se détacher sans peur de la pusillanimité de l’ensemble européen et faire à la fois du neuf et de l’humain, en recherchant une sortie du conflit aux côtés de ceux qui détiennent, ne nous en déplaise, les clés de l’avenir et ne nous méprisent pas encore tout à fait : les Russes et les Iraniens. Ce n’est pas un renversement d’alliance ou d’allégeance, c’est la recherche d’une position enfin équilibrée qui nous redonne une place de facilitateur estimé, car intellectuellement honnête et ouvert. La vanité de ceux qui se sont trompés depuis des années et pratiquent la fuite en avant pour ne pas se dédire ni faire leur mea culpa doit céder le pas à un peu d’humilité et de réflexion pragmatique. De gré ou de force. Le peuple syrien nous remerciera et le cœur de ce que l’on appelle si pompeusement « nos valeurs » y gagnera beaucoup.

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2018/09/petites-grandes-batailles-idlib-syrie/

[Le Courrier de Russie] – Opinion sur « Les nouvelles frontières d’un équilibre global » – 31/05/2018

Organisation impeccable, affluence et accessibilité des acteurs, rapprochements envisagés ou consolidés dans un concentré de dynamisme technologique, industriel et commercial, « Pavillon français » à la mesure de la vitalité résiliente de notre présence économique ‒ qu’un passage présidentiel aurait toutefois ragaillardie et qui mériterait, à Paris, une meilleure image que celle qui noie nos entreprises dans l’opprobre stupide jeté sur la Russie… le Forum économique international de Saint-Pétersbourg 2018 (SPIEF) aura semblé aux habitués de l’événement conforme au « Business as usual ».

Toutefois, si le regard se fait plus « géopolitique », il devient difficile de ne pas reconnaître que ce SPIEF a exprimé bien davantage que des opportunités d’affaires. N’en déplaise aux idéologues grincheux, les échanges lors de la table-ronde franco-russe, l’état d’esprit (et le body language) des présidents russe et français, l’atmosphère détendue au sein des délégations ont traduit une évolution sensible du niveau de compréhension et de la volonté de progresser dans le dialogue. La relation franco-russe semble avoir pris un nouveau départ, bien plus encore qu’à Versailles. Cette ambiance inédite s’est épanouie et élargie lors de la séance plénière, qui a rapproché les présidents russe et français, le Premier ministre japonais, le vice-président chinois et la directrice du FMI. Cette acmé aura en effet révélé autre chose qu’un front inédit contre Donald Trump et ses dangereuses foucades. L’échange fluide, sans tabou, et la connivence manifeste de tous les intervenants ont montré leur conscience partagée d’une urgence : celle de dépasser les schémas obsolètes d’un monde qui a vécu, pour explorer d’autres frontières, économiques mais aussi culturelles et stratégiques ‒ les « nouvelles frontières » d’un équilibre global en pleine réinvention. Ce nouveau monde n’est plus dans les limbes, il se dessine chaque jour plus clairement et finira par s’imposer, avec ou sans nous, selon notre capacité à nous affranchir de certitudes qui sont des aveuglements.

On peut, certes, insister sur ce qui manque, ce qui « cloche », ce qui dérange, et déplorer, du côté français notamment, certaines indéterminations ou des messages brouillés : par exemple, la difficulté du président français à mettre jusqu’au bout en cohérence un discours novateur sur les mérites de la souveraineté, de la coopération et du multilatéralisme politique, avec une réflexion pratique sur l’évolution souhaitable des structures de sécurité collective du continent européen. Le président Poutine ne s’y est évidemment pas trompé. En clair, il faudra bien, un jour, oser quitter nos ornières mentales et réfléchir sans honte ni tabou à l’avenir de l’OTAN et aux modalités de notre présence en son sein. Il conviendrait de le faire sans attendre le sommet de juillet, qui, sinon, servira de relégitimation tonitruante à cette enceinte de domination stratégique et politique de l’Europe par l’Amérique. Si nous prétendons sérieusement exister et compter face aux oukases de « notre grand allié », qui persiste à confondre alliance et soumission, si la France veut affirmer dans l’enceinte européenne une influence majeure, force sera d’adopter un autre ton vis-à-vis de Washington comme de Moscou, plus assuré, plus assumé, plus libre en somme, et de concevoir enfin les intérêts stratégiques propres de notre Union européenne, à commencer par ceux de Paris.

Cette réforme intellectuelle attendue vaut pour la défense et la sécurité, bien sûr, mais aussi pour les affaires. Elle vaut tout autant pour notre attitude face aux mécanismes ahurissants d’extraterritorialité imposés par le droit américain, et qu’il devient suicidaire de tolérer davantage ou de souhaiter seulement « aménager » en quémandant des exemptions pour certains secteurs d’activités ou pour nos entreprises à la Maison Blanche…. qui les accorde sans délai aux siennes. La rigueur de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) est à géométrie variable et l’idée de créer un fonds européen qui paierait les amendes est encore plus insensée, symbole d’un consentement aux règles du jeu iniques d’un « allié » qui nous traite non en égaux mais en serfs. Un tel fonds serait la manne d’un racket pur et simple. Donald Trump installe le rapport de force par un chantage ouvert ? À nous de lui répondre sur le même mode. Son coup de force devient moins que jamais justifiable quand il sert à la fois à geler des marchés pour la concurrence et à embraser des régions jusqu’à la guerre afin de perpétuer une domination stratégique qui condamne toute perspective d’apaisement des foyers de crise.

Les avancées du dialogue entre les présidents français et russe sur la Syrie seront aussi à saluer si elles permettent véritablement de sortir d’une diabolisation entêtée du régime syrien parfaitement stérile sur le plan pratique, qui dessert ce malheureux peuple ami de la France et fait le jeu des salafistes ultras infestant le territoire national et continuant de nous menacer.

Enfin, au lieu de railler le thème choisi par le président russe pour son discours et pour le Forum tout entier, celui de la confiance, donc du respect, il faut en estimer la valeur de vérité. La mise sous tension implacable, depuis la crise ukrainienne, de la relation américano-russe mais aussi la déstabilisation du monde arabe et perse à partir de 2011 ont produit une défiance profonde et un mépris ouvert, chez certains, des mécanismes et cadres internationaux de dialogue ou de conciliation. Ces crispations sont dangereuses. Elles ne servent ni l’Est, ni l’Ouest, ni aucune partie du monde. La Chine elle-même, en embuscade, n’a pas tout à gagner à cet ensauvagement. Quels que soient les antagonismes, les divergences, les concurrences, sans respect ni recherche d’un dialogue libéré du dogmatisme et du sectarisme idéologique, il n’est aucun espoir d’amélioration ni, au demeurant, de « victoire » unilatérale. C’est la capacité de nuisance ‒ versant noir de l’influence ‒, qui seule s’exerce alors, et la fuite en avant dogmatique et paranoïaque qui devient la modalité première d’une réflexion et d’une action indigentes. L’équilibre du monde n’est pas un jeu à somme nulle.

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2018/05/les-nouvelles-frontieres-d-un-equilibre-global/

[Le Figaro] – « Nucléaire iranien : « La sortie des Etats-Unis est une chance pour la France » »

Par  [Le Figaro] – 10 mai 2018

FIGAROVOX/TRIBUNE – Pour Caroline Galactéros, en sortant de l’accord sur le nucléaire iranien, les États-Unis menacent une nouvelle fois la paix du monde. L’experte en géopolitique juge qu’il est temps pour la France et l’Europe de s’émanciper de la tutelle stratégique américaine.

Quitte ou double? L’Amérique sort de l’accord international sur le nucléaire conclu en juillet 2015 après plus de dix ans de négociations avec l’Iran. Accord sans doute imparfait mais protecteur, dont l’AIEA a garanti à 11 reprises le respect par la partie iranienne. Après le retrait de l’Accord de Paris sur le climat et la dénonciation de grands accords commerciaux, la décision hors tout mandat ou enquête de terrain de frapper la Syrie pour la punir de persister à vouloir exister – frappes auxquelles Paris a malheureusement cru bon de se joindre -, c’est un nouveau désaveu flagrant des mécanismes multilatéraux de gouvernance du monde que sont les Nations unies, leur Conseil de Sécurité et leurs agences. C’est aussi une humiliation pour les autres signataires de l’accord, dont l’engagement solidaire est foulé aux pieds en même temps que la signature américaine se démonétise drastiquement. C’est enfin un coup de force à l’attention du reste du monde occidental et plus encore de l’Europe, qui est priée de s’aligner sur cette provocation et d’en subir docilement les conséquences économiques considérables. L’Amérique ne craint pas de s’isoler en durcissant ses postures. Elle mise sur la pusillanimité et l’éclatement politique de l’Europe pour l’entraîner une fois de plus dans sa logique de repolarisation agressive autour d’elle, phare naturel autoproclamé d’un Occident en grand discrédit moral et politique.

Une triste décision pour la paix du monde en somme. On souhaiterait que la guerre ne finisse jamais au Moyen-Orient et que l’Europe reste divisée et faible stratégiquement à jamais qu’on ne s’y prendrait pas autrement… En Iran, la société comme le pouvoir sont résilients. Le pays poursuivra sans doute l’extension de son influence régionale, notamment en Irak, autre théâtre majeur de sa confrontation avec les États-Unis. Après l’éclatante victoire politique du Hezbollah au Liban, les élections irakiennes qui approchent pourraient être en effet l’occasion de révéler l’ascendant politique et l’ancrage étatique de la milice Badr qu’appuie l’Iran. Le scrutin du 12 mai revêt donc une importance cruciale pour l’avenir du pays mais aussi de la région et les menaces de guerre civile proférées par l’ancien premier ministre Nouri al-Maliki ne sont pas à prendre à la légère.

Crise donc, mais aussi opportunité historique pour l’Europe et la France. Car une telle démonstration de mépris et de volonté de domination doit enfin provoquer une prise de conscience dans une Europe assoupie par le consentement à la soumission et l’allégeance béate. Pour ceux, encore si nombreux, qui ne l’auraient pas compris ou refuseraient de le reconnaître, l’Amérique travaille exclusivement pour les intérêts nationaux américains, non pour le bien du monde. Et quand la réalité d’un rapport de force avec d’autres acteurs la gêne, quand le réel ne lui convient pas ou plus, alors, elle le balaie d’un revers de patte et décide seule de qui sera condamné ou sauvé. La réalité n’a plus d’importance. On met en scène, pour «l’opinion internationale», les fantasmes opérationnels qui agissent comme des leurres permettant de justifier les ambitions et les prédations utiles… Et on menace carrément les insoumis éventuels du pire. Le président américain a prévu le feu de l’enfer pour Téhéran s’il venait à reprendre ses activités d’enrichissement à des fins militaires.

Il a aussi sans équivoque menacé les entreprises européennes comme celles du monde entier de la fermeture du marché américain et de colossales représailles financières si elles avaient l’outrecuidance de prétendre commercer avec le nouveau «Rogue state n°1» diabolisé à l’envi depuis des mois déjà, et déstabilisé sans succès l’hiver dernier. L’extraterritorialité du droit américain, plus flamboyante que jamais, se manifeste ici massivement et sans vergogne comme l’outil cardinal d’un avantage concurrentiel redoutable, permettant en l’espèce de geler un marché iranien convoité par la planète entière… en attendant que les conditions soient réunies de son exploitation juteuse et quasi exclusive par les opérateurs américains. Un changement de pouvoir à Téhéran aiderait beaucoup cette «maturation» attendue de l’économie et de la société iraniennes. D’où l’intérêt de fragiliser son président «modéré», artisan de l’accord sur le nucléaire et favorable à l’ouverture de son pays au monde, pour pousser les courants ultraconservateurs soit à la faute militaire, soit au durcissement interne avec, dans l’idéal, une réaction populaire dégénérant en révolte politique…

L’Europe déstabilisée par le lâchage américain est face à un choix historique: se soumettre une nouvelle fois ou s’affranchir de cette tutelle de fait sur l’économie et sa maturité stratégique de l’UE. L’extraterritorialité du droit américain est-elle à jamais notre lot? Devrons-nous toujours, tels les petits animaux autour d’un point d’eau dans la savane, attendre que le lion ait bu pour oser nous désaltérer prudemment aussi? L’Europe doit sortir de l’enfance stratégique, oser la liberté qui ne signifie nullement l’hostilité, juste la conscience de nos intérêts collectifs propres. De même que Donald Trump s’y entend avec brio pour établir un rapport de force dans la négociation, l’Europe doit s’unir pour refuser le chantage à la soumission ou à l’alignement. Nous sommes certes encore loin d’une alternative monétaire viable et durable à la suprématie du dollar, mais le «contre monde» imaginé par Pékin avance… L’irrigation commerciale chinoise de l’Eurasie, de l’Europe mais aussi d’une partie de l’Afrique, du Moyen-Orient et bien sûr de l’Asie se structure. La grande bascule du monde est en route. L’Amérique inquiète, pour rassembler l’Occident sous sa bannière, joue ici un va-tout dangereux. Car, aveuglée par son hostilité structurelle et anachronique vis-à-vis de la Russie qui est un bout d’Occident à part entière, elle oublie la profondeur et les frontières réelles de cette notion, et peut progressivement se retrouver isolée face au reste du monde si l’Europe prenant conscience d’elle-même, rejoint Moscou, Pékin et leurs multiples alliés dans une résistance à l’imperium américain devenu trop désavantageux. La question iranienne n’est donc pas régionale mais bien globale.

Dans cette tenaille désastreuse et belligène entre deux polarisations aussi invalidantes l’une que l’autre, quel doit être le rôle de la France? Que peut faire Paris aujourd’hui? Sans doute rétablir le dialogue entre Washington et Moscou, les pousser à se souvenir enfin que l’Amérique comme la Russie sont toutes deux des piliers de l’Occident chahuté par l’émergence chinoise et qu’elles ont un intérêt stratégique convergent à fait corps sinon front, face au rouleau compresseur d’une autre nature qui doucement s’articule. Une telle lucidité constructive sera difficile à obtenir de Donald Trump comme de Vladimir Poutine. Elle n’est pas immédiatement politiquement populaire sur le plan interne ni facilement explicable pour l’un comme pour l’autre. Mais la France peut et doit tout faire pour être ce canal intelligent de communication triangulaire, qui voit plus loin que les discordes ordinaires, est capable d’innovation stratégique, veut servir un apaisement global des foyers de tension et une concentration des énergies sur les vraies menaces sécuritaires.

Dans quinze jours, Vladimir Poutine recevra le président français non à Moscou, mais très symboliquement à Saint-Pétersbourg, en miroir de la réception de Versailles et dans les habits de Pierre le Grand. La symbolique européenne est au cœur de cette rencontre. Il faut enfin saisir notre chance de refaire de notre continent un acteur stratégique à part entière utile à la paix du monde, et de la France une puissance médiatrice inégalable. Contre une telle ambition, bien des pressions s’exerceront, mais elle est à notre portée et à notre hauteur. Il faut y entraîner les Européens ou ceux du moins qui acceptent de sortir de leurs égoïsmes revanchards pour donner au rêve européen sa véritable dimension. L’Europe a besoin de sens, de cohérence, et surtout d’oser explorer sans se payer de mots, la question centrale de l’articulation de sa «double souveraineté»: celle de ses États membres et celle qu’elle a besoin d’incarner collectivement face aux autres acteurs stratégiques mondiaux. Il ne s’agit nullement ici d’une Europe qui serait «une France en plus grand». Mais Paris a l’occasion de donner ici l’impulsion initiale fondatrice d’une renaissance crédible. Si nous ne sommes pas capables de nous unir sur un tel projet, alors que tout nous en démontre l’urgence vitale, nous serons ad vitam aeternam le jouet désarticulé des offensives de division américaine, russe, turque et naturellement chinoise. Nous aurons été surtout les fossoyeurs désinvoltes de notre rêve.

Source: http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2018/05/10/31002-20180510ARTFIG00132-nucleaire-iranien-la-sortie-des-etats-unis-est-une-chance-pour-la-france.php

[Magazine – Le mensuel] – « Caroline Galactéros, présidente du think tank Geopragma. Une nouvelle guerre froide, plus dangereuse que l’ancienne »

Par Jenny Saleh Magazine – Le mensuel – 04/05/2018

Caroline Galactéros, présidente du think tank Geopragma. Une nouvelle guerre froide, plus dangereuse que l’ancienne

Frappes tripartites en Syrie, alignement français sur les positions américaines, renégociation éventuelle de l’accord sur le nucléaire iranien, autant de dossiers qui laissent entrevoir une nouvelle guerre froide inquiétante. Caroline Galactéros, présidente du think tank Geopragma (Pôle français de géopolitique réaliste), fait le point sur ces développements qui pourraient bien enflammer la région. 


Lors d’une interview accordée à Fox News le 22 avril, Emmanuel Macron a affirmé que les Etats-Unis et leurs alliés devraient rester en Syrie pour reconstruire une «nouvelle Syrie» et contrer l’influence de l’Iran et de Bachar el-Assad dans ce pays. Que peut-on attendre de la visite d’Emmanuel Macron à Washington? La France est-elle définitivement alignée sur les positions américaines? Je souhaite de tout cœur que ce ne soit pas le cas. Paris n’a aucun intérêt à un quelconque alignement sur les Etats-Unis. Notre ADN stratégique doit redevenir celui d’une indépendance assumée de pensée et d’action et d’une analyse de la conflictualité mondiale et du rôle que nous, Français, devons y jouer en fonction de nos intérêts nationaux stricts et de nos «avantages comparatifs».

Nous n’avons à mon sens rien gagné, si ce n’est mépris et discrédit, à nous laisser entraîner pour complaire à Washington, à frapper de manière précipitée et suspecte, hors mandat de l’Onu et sans preuves la Syrie qui n’attaquait personne. Les objectifs américains au Moyen-Orient ne sont pas les nôtres. Ils sont fondés sur le double ciblage de l’Iran – pour complaire à Israël – et de la Russie pour limiter son influence régionale et empêcher toute autonomisation de l’Europe en matière stratégique, qu’une relation normale et pacifiée avec Moscou pourrait enclencher.

Pour notre président, il s’agit d’aller à Washington pour nourrir sa relation avec le président américain, bien plus pragmatique et créatif que ses tweets compulsifs ne le laissent penser, puis à Moscou dans quelques semaines, non pour faire allégeance à l’un ou à l’autre, mais pour montrer à Donald Trump tout l’intérêt qu’il y a pour lui à avoir comme alliée (non comme vassale alignée) une France qui peut, veut et sait parler à tout le monde, y compris à Moscou et à Téhéran, préservant ainsi d’importants canaux de communication dans une atmosphère où le dogmatisme ignorant, le cynisme et le manichéisme font peser de véritables menaces non seulement sur la paix mondiale.

Tout est fait pour que la guerre en Syrie reparte de plus belle, que les Russes perdent patience et que les Iraniens reprennent leur quête de sanctuarisation nucléaire si l’Amérique, foulant de nouveau au pied le droit international, sort de l’accord multilatéral sur le nucléaire iranien. Attention pour la France à ne pas tomber dans le piège narcissique que l’on nous tend. L’entourage redoutable de Donald Trump, qui déteste son imprévisibilité et le contrôle désormais étroitement, ne supporte pas les esprits indépendants et on veut clairement nous faire rentrer dans le rang en jouant sur notre besoin d’exister et de compter. Nous pouvons et devons compter autrement.

Le 15 avril, après que Macron ait affirmé que les Etats-Unis allaient rester en Syrie, il s’est vu contredit dans la journée par la Maison-Blanche. Dans le même temps, lors des jours précédents et suivants les frappes, on a assisté à de nombreux moments de flou dans les positions de l’Administration américaine, entre les tweets belliqueux de Trump et les déclarations plus posées des militaires. Beaucoup d’hésitations et de couacs qui rendent souvent illisible la politique US. Que penser de la proposition américaine d’envoyer une «force arabe» au nord-est de la Syrie? Finalement, les Etats-Unis ont-ils une stratégie en Syrie (autre que contenir l’Iran)?

Je n’ai jamais cru au discours lénifiant sur l’improvisation stratégique américaine, la concurrence des think tank et des courants intellectuels, etc… Cette diversité erratique est évidemment une composante d’une posture globale qui elle, ne change guère sauf dans ses modalités d’application. Au Moyen-Orient, depuis au moins 35 ans, par le déclenchement ou l’entretien de conflits, il s’agit pour Washington de purger périodiquement la région de ses excès de pétrodollars qui la rendent dangereuse pour l’économie américaine, de prévenir toute unification politique de la nation arabe (d’où la déstabilisation méthodique des grands Etats musulmans laïcs), de s’appuyer sur des autocrates tant qu’ils obéissent sinon de les faire taire, d’empêcher (comme en Europe) toute puissance régionale (Russie, Turquie et naturellement Iran) de prendre l’ascendant local et, last but not least, de préserver le déséquilibre stratégique en matière nucléaire au profit ultime d’Israël, son allié stratégique majeur.

Dans le contexte actuel où est en train de se structurer une nouvelle bipolarité «de tête» entre Washington et Pékin, il devient d’autant plus important de maîtriser ses affidés, régionaux comme européens, et d’empêcher la Russie de faire un come-back humiliant et gênant pour les alliances jugées nécessaires (avec l’Arabie saoudite) et même avec la Turquie. Cela donne un jeu apparemment incohérent donc peu lisible, mais en fait assez clair. La présence américaine, directe ou indirecte, demeurera en Syrie (sans doute à l’est de l’Euphrate en effet) et en Irak, même si les Irakiens s’en émeuvent et cherchent à diversifier leurs appuis. D’autant plus que Moscou chasse aussi sur les terres saoudiennes et consolide son influence en Egypte et en Algérie.

Déjà affaiblie diplomatiquement lors du mandat de François Hollande, la France ne s’est-elle pas définitivement discréditée au Moyen-Orient?
Dieu merci, rien n’est jamais définitif en matière internationale. Mais il faut cesser de s’enferrer dans nos lourdes erreurs passées, de chercher à escamoter «le troisième larron» dans le conflit syrien entre Daech et l’épouvantable Bachar. C’est un conte pour enfants qui ne trompe plus personne. Nous devons adopter une posture pragmatique pour être enfin utiles. En Syrie, cela signifie rompre avec tout soutien politique ou concret à l’engeance islamiste sunnite qui agit comme un retardateur du «moment politique» pour ce malheureux pays. Cela signifie aussi joindre nos efforts diplomatiques à ceux des Russes et des Iraniens. Plus nous attendons plus nous nous enfonçons dans un «anti-russisme» et un «anti-iranisme» primitifs, plus nous nous décrédibilisons, nous nous marginalisons et démontrons notre ignorance entêtée des véritables lignes rouges de la région que nous ne sommes pas les seuls à définir.

Quel était le véritable objectif des frappes du 14 avril? Tenter de rééquilibrer un rapport de forces trop défavorable au camp atantiste?

Je crains que oui au plan local. Mais à l’échelle globale, il s’agissait par cette opération punitive et précipitée de manifester une repolarisation idéologique, politique et sécuritaire autour de l’Alliance atlantique mais plus encore de l’Amérique qui la contrôle.

Donald Trump menace de se retirer de l’accord sur le nucléaire si les signataires européens ne durcissent pas ses conditions d›ici au 12 mai. Que peut-il se passer? Les Européens peuvent-ils encore le convaincre de maintenir l›accord? D’un autre côté, les Iraniens estiment-ils que les Européens (ou du moins la France) sont encore des partenaires fiables?

Pour les Russes, de moins en moins, ainsi que l’a récemment dit Dmitri Peskov, porte-parole du président Poutine, durant l’affaire Skripal et l’hystérie antirusse à laquelle elle a donné lieu. Les Iraniens quant à eux, sont évidemment déçus mais surtout inquiets de voir les fissures apparaître dans la résolution des signataires européens de l’accord de juillet 2015, dont certains commencent à évoquer une possible renégociation. Seul Paris est encore sur une ligne légaliste stricte ainsi que vient de le rappeler notre président. Sur ce sujet, nous avons un rôle très important à jouer pour empêcher ceux qui veulent la montée des tensions et pourquoi pas l’affrontement, de l’emporter.

Lors de cette crise entre Etats-Unis et Russie, la Turquie s’est posée en médiatrice, après s’être rapprochée de Moscou pour combattre les Kurdes à sa frontière. Erdogan veut-il s’éloigner de l’OTAN? Son rapprochement avec Moscou est-il tactique ou stratégique? Va-t-il être obligé de choisir entre Otan et Russie?


La Turquie a tout à gagner à rester dans l’OTAN. Ce statut d’allié majeur et massif du Flanc sud de l’Alliance est stratégique pour Ankara, et Washington soutient de fait l’offensive contre les Kurdes et veut évidemment conserver la Turquie dans l’Alliance pour cette présence aux frontières du chaudron moyen-oriental. Cela permet à Ankara de jouer sur tous les tableaux, de pratiquer le chantage à grande échelle vis-à-vis de l’Amérique et de l’OTAN (contre la Russie) de la Russie, de l’Iran et de la Syrie (contre l’Amérique), enfin envers l’Europe sur la question des migrants. Chacun a besoin de la Turquie, les enchères montent et les Kurdes trinquent… Ce qui démontre bien, si besoin était, le niveau de cynisme auquel notre moralisme et nos bons sentiments déclaratoires servent de paravent transparent. Et je ne parle même pas du Yémen.

En 2017, Trump, comme Macron, paraissaient plutôt conciliants envers Vladimir Poutine. Aujourd’hui, les positions se sont durcies, également du côté du Royaume-Uni, empêtré dans l’affaire Skripal. Est-on entré dans une nouvelle guerre froide qui ne dit pas son nom et qui pourrait se jouer au travers d’une guerre régionale au Moyen-Orient?

C’est à mon avis précisément parce que cette phase constructive s’était en effet ébauchée il y a un an que nous avons subi une «reprise en main», via une manœuvre déterminée de contre-influence et de repolarisation des alliances. Rares sont finalement ceux qui recherchent vraiment l’apaisement. Le gigantisme des intérêts économiques, industriels, financiers et énergétiques, qui constitue l’arrière-fond de l’actualité internationale, est un facteur belligène important sans parler des corporatismes technocratiques, des divers lobbies, des castes, chapelles et écoles qui n’ont que peu d’intérêt à voir l’esprit de conciliation avancer. Nous sommes en effet entraînés dans une forme de nouvelle guerre froide, à mon sens plus dangereuse que l’ancienne, car les méthodes ont changé, les codes de pensée et de conduite ont explosés, les acteurs se sont multipliés et plus personne ne prise la paix puisque la plupart de ces dirigeants n’ont connu la guerre que d’assez loin, semble-t-il.

Jenny Saleh

Source:

http://magazine.com.lb/index.php/fr/component/k2/item/18458-caroline-galact%C3%A9ros-pr%C3%A9sidente-du-think-tank-geopragma-une-nouvelle-guerre-froide-plus-dangereuse-que-l%E2%80%99ancienne?issue_id=271

[Le Point] – Iran, Syrie, Ukraine… et si Paris jouait gagnant ?

Par Caroline Galactéros Le Point.fr – 27 avril 2018

POINT DE VUE. La France pourrait réussir un coup de maître diplomatique en réunissant trois solitudes : celles de Trump, Poutine et Rohani.

Et si le pire n’était pas sûr ? Et si, pendant que se donne la mascarade dangereuse d’un monde sorti de ses gonds et pris de vertige belliqueux, pendant que l’on assiste dépités à la mise en scène infantile d’un mauvais scénario (accord sur le nucléaire iranien mis en danger, braises de guerre savamment ranimées en Syrie, Ukraine menaçant de s’embraser de nouveau), on était en fait à la veille d’un chef-d’œuvre… de production française ? Et si les frappes en Syrie n’étaient qu’une très dommageable farce tragi-comique et que, tandis que tout le monde a le nez en l’air, comme dans un festival mondial des cerfs-volants, l’essentiel se jouait en coulisses ?

L’essentiel ? En matière de diplomatie, c’est le cœur, généralement secret et invisible, d’un projet audacieux. Cela requiert une vision, une ambition, une opportunité, un « alignement des planètes », une approche intégrative, du tempérament, de l’entregent, du sang-froid et d’autres choses encore, mais surtout une « idée de manœuvre » générale… Celle-là pourrait s’apparenter à une triangulation géniale. Et si le génie l’emportait, alors, la France, sa crédibilité, sa voix, son aura et une part de son avenir sur la carte du monde seraient sauvées. Bref, un coup de maître. Qui ferait paraître bien ridicules et anachroniques les combats d’arrière-garde de nos statutaires domestiques enfiévrés…

Évidemment, les positions de chacun des acteurs de cette pièce d’auteur, toujours à la merci d’un happening violent, ne sont pas aussi radicales que je les présente ici. Il y a des nuances, des ambivalences dans leur jeu, et l’on peut trouver moult faits et paroles qui semblent contredire ce tableau brossé à grands traits. Néanmoins, le « Kairos à l’envers » est bien là, sous nos yeux. C’est parce que tout va mal que c’est le moment d’agir pour un mieux.

Trois solitudes

Le président américain est un homme puissant mais très seul, cerné de toutes parts par des faucons qui le menacent du pire s’il n’obéit pas, qui jugent son pragmatisme de businessman trop constructif et surtout nuisible à leur volonté d’en découdre tous azimuts pour nourrir un complexe militaro-industriel plus vorace que jamais et le mythe de « la nation indispensable ». Comment ? Tout d’abord en déstabilisant Téhéran au profit d’Israël qui craint une Perse renaissante… et concurrente, dont, au-delà de l’ambition nucléaire, la modernité sociale, le niveau culturel et technologique et l’envergure démographique menacent son monopole régional. En éloignant définitivement la Russie de l’Union européenne et de la perspective cataclysmique, pour l’Otan et son maître, d’un continent sortant de l’enfance stratégique. En cherchant enfin à faire basculer la Syrie sous influence saoudo-turque, cette protégée de Moscou qui a survécu à toutes les manigances et manifeste la résilience d’un peuple et d’un État de façon humiliante pour une Amérique en déroute morale et politique depuis l’aventure irakienne. Trump doit donc survivre à l’intérieur et reprendre la main à l’extérieur.

Le président Rohani, lui aussi, est isolé, fragilisé et en mauvaise posture interne. Il a péniblement convaincu les plus durs du régime de conclure un accord douloureux pour la souveraineté iranienne, qui limitait considérablement leur capacité de sanctuarisation par l’acquisition de la capacité nucléaire militaire. Tout cela contre la promesse d’une levée des sanctions… très partielle et qui n’a pas vraiment eu lieu. Gros investissement donc et petit rapport. L’extraterritorialité du droit américain s’exerce plus que jamais pour figer, geler le marché iranien. En faisant peser le chantage à la sortie unilatérale de l’accord nucléaire prévue… le 12 mai prochain, l’Amérique cherche probablement à négocier en position de force avec Téhéran un avantage concurrentiel initial décisif par rapport au reste du monde qui rêve tout haut du marché iranien. Les industriels européens trépignent, mais se laissent faire, Bruxelles ne les soutient pas, qui plie docilement sous le joug normatif proprement scandaleux de Washington. L’ouverture de l’Iran au monde est en panne, le développement économique impossible, la jeunesse iranienne s’impatiente, les manifestations se préparent… Les enchères montent, les déclarations peu amènes s’entrechoquent et Israël n’attend pour frapper qu’un faux pas du régime, i.e. la reprise de son programme d’enrichissement militaire en cas de rupture de l’accord de 2015.

Vladimir Poutine aussi est seul. Réélu triomphalement, presque seul maître à bord en Syrie, il est l’organisateur de la Coupe du monde de football qui, bien plus que les Jeux olympiques, va permettre d’ici quelques semaines à des millions de personnes, au grand dam de l’Occident, de découvrir enfin que la Russie n’est pas le pays des ogres maléfiques ni un vaste goulag à ciel ouvert. Alors, on teste son sang-froid, on veut le forcer à réagir, on le soumet à un enchaînement de provocations inédit : fournées successives de sanctions visant son premier cercle et cherchant à le déstabiliser économiquement, affaire Skripal, attaque chimique de la Ghouta, contournement humiliant du veto russe au Conseil de sécurité pour lancer des frappes, soutien militaire aux groupuscules ukrainiens qui veulent en découdre avec les indépendantistes de l’ouest du pays, etc. Mais il a compris. Il fait répondre, pied à pied, ses lieutenants éminents qui déroulent un argumentaire qu’il faut bien dire assez embarrassant pour nous. Il en appelle au respect du droit international et à la promotion d’un multilatéralisme tempéré. Il cherche ainsi à faire survivre son pays (comme d’ailleurs devrait le faire l’UE qui n’a rien compris au piège) face à la nouvelle bipolarité stratégique américano-chinoise qui se structure et prend l’ensemble du Vieux Continent en tenailles.

Une manœuvre en triptyque

La France peut réunir ces trois solitudes, qui sont le fruit d’égarements profonds et d’entêtements stériles. Point d’angélisme dans une telle espérance, c’est tout l’inverse ! C’est PRAG-MA-TIQUE, c’est la remise en équation stabilisatrice d’une situation qui est en train d’échapper à ses apprentis sorciers et peut menacer la paix mondiale. C’est précisément dans ce genre de configuration que Paris est à son affaire, puissance singulière et inégalable quand elle le veut, dans le rôle de médiateur créatif et constructif, dans la proposition d’un chemin d’intelligence et d’apaisement en rupture franche avec le dogmatisme, l’alignement et la partialité qui trahissent tant nos valeurs que nos intérêts.

Il s’agirait donc pour Paris de déployer une manœuvre en triptyque consistant à :

– Aider Donald Trump à raison garder sur l’Iran, même si le jusqu’au-boutisme de ses grands subordonnés trouve écho dans sa propre perception négative de l’accord, toutefois essentiellement liée à la personne de son initiateur, Barack Obama. Il faut néanmoins l’aider à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, et parallèlement le convaincre d’empêcher son entourage de ranimer les braises ukrainiennes en lui proposant, contre un soutien russe réitéré et concret au respect des accords de Minsk et à la mise en place d’un dispositif international de contrôle frontalier, d’en finir clairement avec la menace d’une intégration de Kiev dans l’Otan, ligne rouge russe. Cet accord de « swap diplomatique » permettrait par ricochet à Paris et à Washington, toujours avec, et non plus contre Moscou, de mettre en chantier le troisième pilier d’une « déconfliction » globale qui pourrait enfin faire espérer au peuple syrien la fin d’un trop long martyre. Les trois capitales devraient pour cela s’entendre, n’en déplaise à madame Mogherini, qui croit apparemment qu’il suffit de dire que « la Syrie n’est pas un échiquier ni un jeu géopolitique » pour que ce soit le cas, afin de réduire de conserve l’engeance djihadiste d’Idlib et sélectionner quelques interlocuteurs supportables et représentatifs pour participer à un processus politique enfin efficace et crédible de sortie de crise sous l’égide de l’ONU. L’Amérique pourrait rester officiellement en Syrie, mais cette fois-ci de façon constructive, et prendre part à la réduction des dernières poches terroristes comme au relèvement du pays. Une façon peut-être de redorer un blason terni par une « empreinte » irakienne très douloureusement ressentie.

– Aider Vladimir Poutine à trouver sa place dans le nouvel épisode du grand jeu qui se déploie au Moyen-Orient et d’abord en Syrie… S’il mène la danse sur le plan militaire et dispose d’une considérable capacité d’entraînement ou de nuisance, Idlib, province syrienne de 2,5 millions d’habitants et concentration ultime d’islamistes de tous bords succédanés de Daech et d’Al-Qaïda, pourrait devenir, si l’Occident s’en mêlait encore, le tombeau de l’influence russe après les tentatives avortées d’Alep et de la Ghouta. Ce serait là le comble du cynisme occidental, et la démonstration que la paix n’intéresse décidément personne. Moscou trouverait à son tour des terrains de représailles en Europe ou ailleurs. Car la fiction a pris le pas sur le réel récalcitrant. La manipulation est désormais pratiquée larga manu pour renverser les tables trop stables et l’on préfère accuser sans trêve Damas, Moscou et Téhéran (en oubliant opportunément Ankara et Riyad…) que de reconnaître que ces malheureux civils sont les boucliers humains des djihadistes que nous avons follement soutenus et que le régime et ses alliés veulent réduire à juste raison. La toute récente Conférence des donateurs sur la Syrie, qui vise pour « l’Occident » à reprendre pied via l’ONU face au processus d’Astana-Sotchi torpillé cyniquement, vient peut-être d’être mise à profit pour initier une possible convergence tactique russo-européenne au bénéfice général de l’apaisement. En contrepartie, le président russe pourrait plaider auprès de Damas pour que Paris, qui croit qu’on l’attend encore en Syrie alors que son président inflige démenti sur démenti à cette étrange présomption, soit réinséré autrement que formellement dans un dispositif de négociation et associé au relèvement du pays. C’est à Moscou que bien des choses se jouent.

– Aider enfin l’Iran et son président (modéré parmi les conservateurs) à prévenir une nouvelle tentative de déstabilisation politique et sociale et une agression israélienne, en convainquant Trump de ne pas dénoncer l’accord nucléaire. C’est la ligne rouge pour les durs du régime qui se figeront dès lors dans une posture vengeresse et reprendront l’enrichissement de l’uranium. C’en est une autre, ou plutôt un chiffon rouge pour Tel-Aviv qui n’attend que cela pour frapper. Il faut donc conduire Téhéran à juger de son intérêt global d’amender légèrement l’accord contre une véritable ouverture commerciale et financière du pays, et surtout l’assurance d’une signature américaine digne de ce nom. Ne nous leurrons point cependant. Ce qui vient de se passer en Corée du Nord ne peut constituer un précédent applicable à l’Iran. De fait, Donald Trump a fait de nécessité vertu et a reconnu le passage de Pyongyang au statut de puissance nucléaire, donc sanctuarisée désormais contre une attaque américaine. C’est cela seulement qui a permis d’annoncer l’arrêt des essais et de faire retomber la tension avec Pékin.

Un pont entre l’Est et l’Ouest

Une manœuvre de cette envergure est dans les cordes présidentielles. Il faut de la vision, de l’audace et l’intelligence relationnelle indispensable pour faire apparaître le possible et faire ressentir à chacun tout l’intérêt de participer à quelque chose d’inédit et de bon. Paris doit aussi faire agir des émissaires de haute volée, patients, discrets, tenaces, qui voient loin, aient le cœur chaud et la tête froide, des hommes d’expérience et de culture. Espèce rare… Nous en avons quelques-uns. Un, en tout cas, qui œuvre très utilement, en profondeur, dans le temps… et au bon endroit. Au cœur du dispositif. C’est une vraie joie et c’est rassurant. Il faut prier pour que les mauvais génies, les carriéristes inconscients si peu soucieux de l’intérêt national et de la volatilité de la paix du monde, les envieux, les frustrés, les torpilleurs professionnels de tout ce qui marche, les stratèges en chambre et au petit pied le laissent donner sa mesure et ne gâchent pas ses succès pour des gloriettes stériles.

Que gagnerait la France à cette acrobatie magistrale ?

Le plaisir du bel ouvrage, la perspective de revenir dans un jeu d’où nos fautes lourdes passées nous ont expulsés, le sentiment aussi de faire quelque chose de bien pour les peuples syrien, ukrainien, iranien. N’est-ce point là précisément l’un des objectifs affichés de notre politique étrangère ?

Mais ce serait surtout l’occasion de reprendre enfin notre place naturelle, singulière, utile, entre Est et Ouest, celle d’un pont, d’un chemin frayé entre des volontés de puissance et des vanités désespérantes dont tant d’innocents paient le prix. Enfin une vraie contribution au bien commun. Un succès présidentiel sans précédent depuis des lustres, un atout maître pour le rôle de la France en Europe, donc une bonne nouvelle pour celle-ci.

Source : http://www.lepoint.fr/invites-du-point/caroline-galacteros/galacteros-iran-syrie-ukraine-et-si-paris-jouait-gagnant-26-04-2018-2213821_2425.php#xtmc=caroline-galacteros&xtnp=1&xtcr=1

[Le Figaro] – «Caroline Galactéros: « Pourquoi la France ne doit pas s’associer aux frappes en Syrie »»

 

Par [Le Figaro] — [11 avril 2018]

 

FIGAROVOX/TRIBUNE – Alors que la France s’apprête vraisemblablement à frapper la Syrie, en représailles aux attaques chimiques supposées, Caroline Galactéros plaide pour un sursaut d’indépendance nationale. Selon elle, la France ne doit pas s’aventurer dans une nouvelle coalition.

La messe semble dite et une atmosphère de veillée d’armes plane sur Paris, tandis que le jeune prince d’Arabie Saoudite quitte la capitale et que notre président est en étroit dialogue avec son homologue américain. La France pourrait, en coordination avec Washington, frapper de manière imminente les forces du régime syrien en représailles d’une nouvelle attaque chimique imputée de manière «très probable» mais en amont de toute enquête, aux forces de l’abominable tyran Assad soutenu par les non moins affreux régimes russe et iranien.

Il faudrait agir vite, se montrer ferme, intraitable, juste! Il s’agirait là d’un «devoir moral»! On a bien entendu et lu. Le discours moralisateur sur la sauvegarde des civils innocents, pourtant inaudible après sept ans de guerre et de déstabilisation de la Syrie, est toujours le même. C’est là le comble du cynisme en relations internationales, que nous pratiquons pourtant sans états d’âme depuis des décennies. Pendant ce temps, la guerre silencieuse du Yémen continue. Ces civils-là n’existent pas, ne comptent pas.

Mais certaines images de guerre et de civils otages d’une sauvagerie généralisée irritent plus que d’autres nos consciences lasses d’Européens déshabitués de la violence et gonflés d’une prétention à connaître, dire et faire le Bien. Soit.

Mais agir contre qui? Qui faut-il punir? Le régime de «l’animal Assad», comme l’a appelé Trump? L’Iran? La Russie? Vraiment? Et si ce trio noir que l’on désigne exclusivement depuis des mois à la vindicte populaire internationale n’était qu’un leurre, proposé à notre indignation sélective pour ne pas réfléchir à nos propres incohérences?

Personne ne se demande pourquoi cette nouvelle attaque chimique arrive maintenant, au moment même où la Ghouta orientale repasse sous contrôle gouvernemental syrien et parachève sa reconquête territoriale, face à des groupuscules rebelles rivaux globalement en déroute et plus que jamais prêts à se vendre au plus offrant pour survivre et espérer compter? Personne ne s’autorise à douter un instant, quand le ministre russe des affaires étrangères rapporte que les observateurs du Croissant rouge syrien envoyés sur place n’ont rien vu ressemblant à une attaque? Serguei Lavrov ment-il carrément au Conseil de Sécurité des Nations unies ou bien faut-il penser que Moscou ne contrôle pas tout ce qui se fait au plan militaire sur le théâtre? Ou que des éléments de l’armée syrienne elle-même agiraient en électrons libres ou auraient été «retournés»? À qui profite le crime? C’est cette vieille question, mais toujours pertinente, qui paraît désormais indécente.

Quel serait pourtant l’intérêt de la Russie de laisser perpétrer une telle attaque, alors que, ne nous en déplaise, bien davantage que notre «Coalition internationale», elle cherche la paix, l’organise pragmatiquement, et est la seule depuis sept ans à engranger quelques résultats qui évidemment contreviennent à nos intérêts et à ceux de nos alliés régionaux?

On semble aussi avoir totalement oublié une donnée fondamentale du conflit: les malheureux civils de la Ghouta, comme ceux des ultimes portions du territoire syrien encore aux mains des «rebelles» djihadistes ou de Daech, sont des boucliers humains, peut-être même, en l’espèce, sacrifiés par ces mêmes apprentis démocrates suppôts d’al-Qaïda et consorts pour entraîner l’Occident dans une guerre ouverte avec Moscou et Téhéran.

Car si l’on quitte le microscope pour la longue-vue, il est permis de décrire à partir de cette dernière séquence syrienne un contexte stratégique global infiniment préoccupant pour l’Europe, et singulièrement pour la France, qui risque de prendre les avant-postes d’une guerre qui n’est pas la sienne, dont elle fera les frais et qui neutralisera durablement l’ambition présidentielle affirmée de prendre le leadership politique et moral de l’Union européenne. Nos amis allemands ou italiens sont d’ailleurs moins cynico-idéalistes, mais plus prosaïques que nous. Ils avancent prudemment, vont et viennent entre Beyrouth et Damas pour pousser leurs pions en cette phase douloureuse et recueilleront les fruits de notre marginalisation radicale quand la reconstruction syrienne arrivera.

La ficelle est si grosse et la pelote si bien déroulée depuis des mois qu’on ne la voit plus en effet. On punit la Russie. On la punit d’être la Russie, déjà, et d’avoir réussi son retour sur la scène mondiale. On la punit de vouloir la paix en Syrie et de chercher à la mettre en musique politiquement à Astana ou à Sotchi. On la punit d’avoir sauvé Damas et son régime diabolisé du dépècement qu’on leur promettait et qui s’est fracassé sur la résilience populaire et gouvernementale syrienne et a déjoué partiellement au moins la confessionnalisation des affrontements politiques et sociaux que l’Occident encourage, sans en comprendre le danger insigne pour ses propres sociétés, et notamment en Europe.

La guerre en Syrie a été gagnée militairement par l’armée gouvernementale. Militairement, mais pas politiquement. Cette victoire sur le terrain au prix d’une guerre brutale (comme toutes les guerres, même celles menées depuis les airs et qui n’ont de chirurgicales que le nom), nous est proprement insupportable car cela nous force à faire la paix, ce que nul ne veut mis à part… Moscou. Ah, Moscou! L’impudent Vladimir Poutine trop bien réélu qui nous nargue avec sa coupe du monde, où des millions de gens vont découvrir un visage de la Russie qui ne les terrifiera pas.

Et puis derrière Moscou, on vise évidemment Téhéran, dont Israël, en pleine idylle officielle avec le centre mondial du salafisme – l’Arabie saoudite – qui a toutefois opportunément décidé de faire peau neuve, ne peut tolérer l’émergence régionale, tant le niveau sociétal, culturel, technologique et commercial de ce pays lui fait de l’ombre bien au-delà de la seule crainte d’un (dés)équilibre stratégique modifié par sa nucléarisation ultime.

Bref, nous sommes en train de tomber dans un vaste piège qui se joue sur plusieurs fronts, et de nous ruer, en croyant ainsi exister, sur le premier os qu’on nous jette. De ce point de vue, l’affaire Skripal pourrait bien n’avoir été que le hors-d’œuvre de la séquence actuelle. Elle a posé le premier étage d’une repolarisation politique et sécuritaire de l’Europe autour de Londres, et surtout sous la bannière de l’OTAN. Car c’est là l’ultime manœuvre: remettre au garde-à-vous les Européens qui, depuis l’arrivée de Donald Trump et le Brexit, s’étaient pris à rêver d’une autonomie européenne en matière de politique et de défense… Péril suprême pour le leadership américain sur le Vieux Continent, heureusement contrebalancé par les rodomontades de quelques nouveaux européens qui refusent leur arasement identitaire et mettent à mal tout projet d’affranchissement sécuritaire collectif. Le Secrétaire américain à la défense, le général Mattis, a d’ailleurs été très clair: les Européens doivent en effet consacrer 2 % de leur PIB à la défense, mais pour acheter des armes américaines et demeurer dans l’orbite otanienne évidemment, l’Alliance constituant le cadre naturel et nécessaire de la défense de l’Europe. Fermez le ban!

Nous sommes donc en train d’être clairement repris en main par l’OTAN, mais on ne s’en rend pas compte car on nous vend la nécessité d’une solidarité sans failles, donc manichéenne, face à une «offensive russe» pour diviser l’Europe (comme si nous n’étions pas assez grands pour nous diviser nous-mêmes) et dominer le Levant. C’était probablement l’objet de l’affaire Skripal comme de la présente montée au front sur la Syrie. La volte-face aujourd’hui même d’Angela Merkel sur le projet Northstream-2 ne fait qu’amplifier cette polarisation. Moscou est poussé à se crisper donc à s’isoler par tous les moyens. Par les sanctions, par les vrais faux empoisonnements d’espions en plein Londres et jusqu’à cette décision allemande qui ne peut que durcir la position russe en Syrie et assurer la montée des tensions, le Kremlin n’ayant plus d’autre alternative que de jouer le tracé Qatari qui passe par la Syrie… Redoutable manœuvre anglo-américaine donc, à laquelle Paris et Berlin semblent ne voir que du feu.

Il faut donc s’y résoudre: l’Amérique d’Obama a vécu. Celle de Trump et de ceux – néoconservateurs de toutes obédiences – qui l’environnent très fermement désormais, a radicalement changé de posture. Certes le président américain annonce son souhait de quitter la Syrie, mais il avoue pouvoir changer d’avis si l’Arabie saoudite payait le coût de cette présence! On ne peut être plus clair et c’était aussi tout le sens de son premier voyage à Riyad au printemps dernier: réassurer l’allié du Quincy (dont le Pacte éponyme était rendu caduc par la nouvelle indépendance énergétique américaine) contre 400 milliards de dollars de contrats pour l’économie américaine. Et puis, tandis qu’il déclare au grand dam de ses généraux et pour tromper son monde qu’il veut partir, il se consolide une vaste zone d’influence américaine à l’est de l’Euphrate avec les FDS arabo-kurdes.

Washington, dans le vaste mouvement de repolarisation du monde, entend en tout état de cause demeurer le môle principal d’arrimage d’un Occident qui doute face à une Chine qui structure à son rythme et via un affrontement de basse intensité mais tous azimuts, un véritable «contre-monde». L’Amérique, fébrile, joue son va-tout pour renverser la vapeur d’un ordre international qu’elle ne contrôle plus mais qu’elle veut encore dominer coûte que coûte. Elle veut l’affrontement pour réinstaller sa préséance face à Moscou, Téhéran et Pékin, cible ultime de l’intimidation. C’est là pourtant un combat profondément à contresens de l’évolution du monde. Affligés du syndrome postmoderne de la vue basse et celui de l’hybris technologique, nous oublions que la vie est longue.

Au-delà, cette affaire, comme d’innombrables autres, met en évidence une évolution dangereuse: la substitution à la réalité non d’une image déformée, mais carrément d’une autre réalité et le retour de la tentation de la guerre préventive préemptive, qui évite d’enquêter. La question est vraiment très grave pour l’essence même de la politique internationale. Préfère-t-on l’image au réel, les fake news à l’analyse, le sensationnalisme à la rigueur?

Alors que voulons-nous? Ce sera bientôt clair: si nous voulons sauver la Syrie, il nous faut surtout ne pas nous joindre à une coalition qui agira hors de tout mandat de l’ONU et qui portera le poids d’une guerre dont le peuple syrien est la dernière roue du carrosse et sera la victime immédiate. La grande question est donc: mais que vient faire Paris dans cette galère? On se trompe comme souvent d’ennemi, d’allié, de posture, de tout en somme. Et si l’on essayait l’audace, le courage et la singularité? Notre siège au Conseil de Sécurité, que guigne l’Allemagne de plus en plus ouvertement, en serait relégitimé. Nous posons-nous seulement la question de notre intérêt national (qui ne se réduit pas à des contrats d’armement) et des raisons pour lesquelles on nous sert ainsi l’injonction d’un alignement sur le thème du Bien contre le Mal et de la guerre préventive?

La France est désormais, en Syrie comme ailleurs, au pied du mur. Elle a l’occasion inespérée de faire valoir une approche prudente et rigoureuse, une voix pour la paix, une singularité. Nous avons déjà une influence au plus bas dans la région. Si nous voulons compter de nouveau, nous devons regarder la réalité dans les yeux et admettre que «nous avons eu tout faux» depuis 2011. Il n’est jamais trop tard et notre président peut encore choisir de compter véritablement au regard de l’Histoire et dans le cœur des peuples

Une guerre contre l’Iran et la Russie n’est pas la nôtre. Elle ne correspond nullement aux intérêts stratégiques français, ni à ceux de l’Europe. Nous avons déjà si naïvement collé aux Britanniques qui veulent quitter l’Union, sans preuve et par principe, dans l’affaire Skripal. Pourquoi cette fuite en avant?

Dans ce nouveau grand jeu, la France a encore l’opportunité inespérée de compter plus que son poids démographique ou même économique ne le lui permet, en affirmant une singularité et une cohérence. Plus que jamais le réalisme, aux antipodes du cynisme, doit être le bouclier et la lance de notre nouvelle posture internationale. Il nous rapproche non d’une justice abstraite mais de l’équité et de la clairvoyance. La France n’a pas le droit et aucun intérêt à être malhonnête dans son interprétation des faits. Elle a tout à gagner à la lucidité et elle doit d’urgence montrer au monde comme aux peuples et pouvoirs du Moyen-Orient qu’on ne l’égare ni ne la soumet si facilement.

Source: http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2018/04/10/31002-20180410ARTFIG00277-pourquoi-la-france-ne-doit-pas-s-associer-aux-frappes-en-syrie.php