[Le Courrier de Russie] – Opinion sur « Les nouvelles frontières d’un équilibre global » – 31/05/2018

Organisation impeccable, affluence et accessibilité des acteurs, rapprochements envisagés ou consolidés dans un concentré de dynamisme technologique, industriel et commercial, « Pavillon français » à la mesure de la vitalité résiliente de notre présence économique ‒ qu’un passage présidentiel aurait toutefois ragaillardie et qui mériterait, à Paris, une meilleure image que celle qui noie nos entreprises dans l’opprobre stupide jeté sur la Russie… le Forum économique international de Saint-Pétersbourg 2018 (SPIEF) aura semblé aux habitués de l’événement conforme au « Business as usual ».

Toutefois, si le regard se fait plus « géopolitique », il devient difficile de ne pas reconnaître que ce SPIEF a exprimé bien davantage que des opportunités d’affaires. N’en déplaise aux idéologues grincheux, les échanges lors de la table-ronde franco-russe, l’état d’esprit (et le body language) des présidents russe et français, l’atmosphère détendue au sein des délégations ont traduit une évolution sensible du niveau de compréhension et de la volonté de progresser dans le dialogue. La relation franco-russe semble avoir pris un nouveau départ, bien plus encore qu’à Versailles. Cette ambiance inédite s’est épanouie et élargie lors de la séance plénière, qui a rapproché les présidents russe et français, le Premier ministre japonais, le vice-président chinois et la directrice du FMI. Cette acmé aura en effet révélé autre chose qu’un front inédit contre Donald Trump et ses dangereuses foucades. L’échange fluide, sans tabou, et la connivence manifeste de tous les intervenants ont montré leur conscience partagée d’une urgence : celle de dépasser les schémas obsolètes d’un monde qui a vécu, pour explorer d’autres frontières, économiques mais aussi culturelles et stratégiques ‒ les « nouvelles frontières » d’un équilibre global en pleine réinvention. Ce nouveau monde n’est plus dans les limbes, il se dessine chaque jour plus clairement et finira par s’imposer, avec ou sans nous, selon notre capacité à nous affranchir de certitudes qui sont des aveuglements.

On peut, certes, insister sur ce qui manque, ce qui « cloche », ce qui dérange, et déplorer, du côté français notamment, certaines indéterminations ou des messages brouillés : par exemple, la difficulté du président français à mettre jusqu’au bout en cohérence un discours novateur sur les mérites de la souveraineté, de la coopération et du multilatéralisme politique, avec une réflexion pratique sur l’évolution souhaitable des structures de sécurité collective du continent européen. Le président Poutine ne s’y est évidemment pas trompé. En clair, il faudra bien, un jour, oser quitter nos ornières mentales et réfléchir sans honte ni tabou à l’avenir de l’OTAN et aux modalités de notre présence en son sein. Il conviendrait de le faire sans attendre le sommet de juillet, qui, sinon, servira de relégitimation tonitruante à cette enceinte de domination stratégique et politique de l’Europe par l’Amérique. Si nous prétendons sérieusement exister et compter face aux oukases de « notre grand allié », qui persiste à confondre alliance et soumission, si la France veut affirmer dans l’enceinte européenne une influence majeure, force sera d’adopter un autre ton vis-à-vis de Washington comme de Moscou, plus assuré, plus assumé, plus libre en somme, et de concevoir enfin les intérêts stratégiques propres de notre Union européenne, à commencer par ceux de Paris.

Cette réforme intellectuelle attendue vaut pour la défense et la sécurité, bien sûr, mais aussi pour les affaires. Elle vaut tout autant pour notre attitude face aux mécanismes ahurissants d’extraterritorialité imposés par le droit américain, et qu’il devient suicidaire de tolérer davantage ou de souhaiter seulement « aménager » en quémandant des exemptions pour certains secteurs d’activités ou pour nos entreprises à la Maison Blanche…. qui les accorde sans délai aux siennes. La rigueur de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) est à géométrie variable et l’idée de créer un fonds européen qui paierait les amendes est encore plus insensée, symbole d’un consentement aux règles du jeu iniques d’un « allié » qui nous traite non en égaux mais en serfs. Un tel fonds serait la manne d’un racket pur et simple. Donald Trump installe le rapport de force par un chantage ouvert ? À nous de lui répondre sur le même mode. Son coup de force devient moins que jamais justifiable quand il sert à la fois à geler des marchés pour la concurrence et à embraser des régions jusqu’à la guerre afin de perpétuer une domination stratégique qui condamne toute perspective d’apaisement des foyers de crise.

Les avancées du dialogue entre les présidents français et russe sur la Syrie seront aussi à saluer si elles permettent véritablement de sortir d’une diabolisation entêtée du régime syrien parfaitement stérile sur le plan pratique, qui dessert ce malheureux peuple ami de la France et fait le jeu des salafistes ultras infestant le territoire national et continuant de nous menacer.

Enfin, au lieu de railler le thème choisi par le président russe pour son discours et pour le Forum tout entier, celui de la confiance, donc du respect, il faut en estimer la valeur de vérité. La mise sous tension implacable, depuis la crise ukrainienne, de la relation américano-russe mais aussi la déstabilisation du monde arabe et perse à partir de 2011 ont produit une défiance profonde et un mépris ouvert, chez certains, des mécanismes et cadres internationaux de dialogue ou de conciliation. Ces crispations sont dangereuses. Elles ne servent ni l’Est, ni l’Ouest, ni aucune partie du monde. La Chine elle-même, en embuscade, n’a pas tout à gagner à cet ensauvagement. Quels que soient les antagonismes, les divergences, les concurrences, sans respect ni recherche d’un dialogue libéré du dogmatisme et du sectarisme idéologique, il n’est aucun espoir d’amélioration ni, au demeurant, de « victoire » unilatérale. C’est la capacité de nuisance ‒ versant noir de l’influence ‒, qui seule s’exerce alors, et la fuite en avant dogmatique et paranoïaque qui devient la modalité première d’une réflexion et d’une action indigentes. L’équilibre du monde n’est pas un jeu à somme nulle.

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2018/05/les-nouvelles-frontieres-d-un-equilibre-global/

[Le Figaro] – « Nucléaire iranien : « La sortie des Etats-Unis est une chance pour la France » »

Par  [Le Figaro] – 10 mai 2018

FIGAROVOX/TRIBUNE – Pour Caroline Galactéros, en sortant de l’accord sur le nucléaire iranien, les États-Unis menacent une nouvelle fois la paix du monde. L’experte en géopolitique juge qu’il est temps pour la France et l’Europe de s’émanciper de la tutelle stratégique américaine.

Quitte ou double? L’Amérique sort de l’accord international sur le nucléaire conclu en juillet 2015 après plus de dix ans de négociations avec l’Iran. Accord sans doute imparfait mais protecteur, dont l’AIEA a garanti à 11 reprises le respect par la partie iranienne. Après le retrait de l’Accord de Paris sur le climat et la dénonciation de grands accords commerciaux, la décision hors tout mandat ou enquête de terrain de frapper la Syrie pour la punir de persister à vouloir exister – frappes auxquelles Paris a malheureusement cru bon de se joindre -, c’est un nouveau désaveu flagrant des mécanismes multilatéraux de gouvernance du monde que sont les Nations unies, leur Conseil de Sécurité et leurs agences. C’est aussi une humiliation pour les autres signataires de l’accord, dont l’engagement solidaire est foulé aux pieds en même temps que la signature américaine se démonétise drastiquement. C’est enfin un coup de force à l’attention du reste du monde occidental et plus encore de l’Europe, qui est priée de s’aligner sur cette provocation et d’en subir docilement les conséquences économiques considérables. L’Amérique ne craint pas de s’isoler en durcissant ses postures. Elle mise sur la pusillanimité et l’éclatement politique de l’Europe pour l’entraîner une fois de plus dans sa logique de repolarisation agressive autour d’elle, phare naturel autoproclamé d’un Occident en grand discrédit moral et politique.

Une triste décision pour la paix du monde en somme. On souhaiterait que la guerre ne finisse jamais au Moyen-Orient et que l’Europe reste divisée et faible stratégiquement à jamais qu’on ne s’y prendrait pas autrement… En Iran, la société comme le pouvoir sont résilients. Le pays poursuivra sans doute l’extension de son influence régionale, notamment en Irak, autre théâtre majeur de sa confrontation avec les États-Unis. Après l’éclatante victoire politique du Hezbollah au Liban, les élections irakiennes qui approchent pourraient être en effet l’occasion de révéler l’ascendant politique et l’ancrage étatique de la milice Badr qu’appuie l’Iran. Le scrutin du 12 mai revêt donc une importance cruciale pour l’avenir du pays mais aussi de la région et les menaces de guerre civile proférées par l’ancien premier ministre Nouri al-Maliki ne sont pas à prendre à la légère.

Crise donc, mais aussi opportunité historique pour l’Europe et la France. Car une telle démonstration de mépris et de volonté de domination doit enfin provoquer une prise de conscience dans une Europe assoupie par le consentement à la soumission et l’allégeance béate. Pour ceux, encore si nombreux, qui ne l’auraient pas compris ou refuseraient de le reconnaître, l’Amérique travaille exclusivement pour les intérêts nationaux américains, non pour le bien du monde. Et quand la réalité d’un rapport de force avec d’autres acteurs la gêne, quand le réel ne lui convient pas ou plus, alors, elle le balaie d’un revers de patte et décide seule de qui sera condamné ou sauvé. La réalité n’a plus d’importance. On met en scène, pour «l’opinion internationale», les fantasmes opérationnels qui agissent comme des leurres permettant de justifier les ambitions et les prédations utiles… Et on menace carrément les insoumis éventuels du pire. Le président américain a prévu le feu de l’enfer pour Téhéran s’il venait à reprendre ses activités d’enrichissement à des fins militaires.

Il a aussi sans équivoque menacé les entreprises européennes comme celles du monde entier de la fermeture du marché américain et de colossales représailles financières si elles avaient l’outrecuidance de prétendre commercer avec le nouveau «Rogue state n°1» diabolisé à l’envi depuis des mois déjà, et déstabilisé sans succès l’hiver dernier. L’extraterritorialité du droit américain, plus flamboyante que jamais, se manifeste ici massivement et sans vergogne comme l’outil cardinal d’un avantage concurrentiel redoutable, permettant en l’espèce de geler un marché iranien convoité par la planète entière… en attendant que les conditions soient réunies de son exploitation juteuse et quasi exclusive par les opérateurs américains. Un changement de pouvoir à Téhéran aiderait beaucoup cette «maturation» attendue de l’économie et de la société iraniennes. D’où l’intérêt de fragiliser son président «modéré», artisan de l’accord sur le nucléaire et favorable à l’ouverture de son pays au monde, pour pousser les courants ultraconservateurs soit à la faute militaire, soit au durcissement interne avec, dans l’idéal, une réaction populaire dégénérant en révolte politique…

L’Europe déstabilisée par le lâchage américain est face à un choix historique: se soumettre une nouvelle fois ou s’affranchir de cette tutelle de fait sur l’économie et sa maturité stratégique de l’UE. L’extraterritorialité du droit américain est-elle à jamais notre lot? Devrons-nous toujours, tels les petits animaux autour d’un point d’eau dans la savane, attendre que le lion ait bu pour oser nous désaltérer prudemment aussi? L’Europe doit sortir de l’enfance stratégique, oser la liberté qui ne signifie nullement l’hostilité, juste la conscience de nos intérêts collectifs propres. De même que Donald Trump s’y entend avec brio pour établir un rapport de force dans la négociation, l’Europe doit s’unir pour refuser le chantage à la soumission ou à l’alignement. Nous sommes certes encore loin d’une alternative monétaire viable et durable à la suprématie du dollar, mais le «contre monde» imaginé par Pékin avance… L’irrigation commerciale chinoise de l’Eurasie, de l’Europe mais aussi d’une partie de l’Afrique, du Moyen-Orient et bien sûr de l’Asie se structure. La grande bascule du monde est en route. L’Amérique inquiète, pour rassembler l’Occident sous sa bannière, joue ici un va-tout dangereux. Car, aveuglée par son hostilité structurelle et anachronique vis-à-vis de la Russie qui est un bout d’Occident à part entière, elle oublie la profondeur et les frontières réelles de cette notion, et peut progressivement se retrouver isolée face au reste du monde si l’Europe prenant conscience d’elle-même, rejoint Moscou, Pékin et leurs multiples alliés dans une résistance à l’imperium américain devenu trop désavantageux. La question iranienne n’est donc pas régionale mais bien globale.

Dans cette tenaille désastreuse et belligène entre deux polarisations aussi invalidantes l’une que l’autre, quel doit être le rôle de la France? Que peut faire Paris aujourd’hui? Sans doute rétablir le dialogue entre Washington et Moscou, les pousser à se souvenir enfin que l’Amérique comme la Russie sont toutes deux des piliers de l’Occident chahuté par l’émergence chinoise et qu’elles ont un intérêt stratégique convergent à fait corps sinon front, face au rouleau compresseur d’une autre nature qui doucement s’articule. Une telle lucidité constructive sera difficile à obtenir de Donald Trump comme de Vladimir Poutine. Elle n’est pas immédiatement politiquement populaire sur le plan interne ni facilement explicable pour l’un comme pour l’autre. Mais la France peut et doit tout faire pour être ce canal intelligent de communication triangulaire, qui voit plus loin que les discordes ordinaires, est capable d’innovation stratégique, veut servir un apaisement global des foyers de tension et une concentration des énergies sur les vraies menaces sécuritaires.

Dans quinze jours, Vladimir Poutine recevra le président français non à Moscou, mais très symboliquement à Saint-Pétersbourg, en miroir de la réception de Versailles et dans les habits de Pierre le Grand. La symbolique européenne est au cœur de cette rencontre. Il faut enfin saisir notre chance de refaire de notre continent un acteur stratégique à part entière utile à la paix du monde, et de la France une puissance médiatrice inégalable. Contre une telle ambition, bien des pressions s’exerceront, mais elle est à notre portée et à notre hauteur. Il faut y entraîner les Européens ou ceux du moins qui acceptent de sortir de leurs égoïsmes revanchards pour donner au rêve européen sa véritable dimension. L’Europe a besoin de sens, de cohérence, et surtout d’oser explorer sans se payer de mots, la question centrale de l’articulation de sa «double souveraineté»: celle de ses États membres et celle qu’elle a besoin d’incarner collectivement face aux autres acteurs stratégiques mondiaux. Il ne s’agit nullement ici d’une Europe qui serait «une France en plus grand». Mais Paris a l’occasion de donner ici l’impulsion initiale fondatrice d’une renaissance crédible. Si nous ne sommes pas capables de nous unir sur un tel projet, alors que tout nous en démontre l’urgence vitale, nous serons ad vitam aeternam le jouet désarticulé des offensives de division américaine, russe, turque et naturellement chinoise. Nous aurons été surtout les fossoyeurs désinvoltes de notre rêve.

Source: http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2018/05/10/31002-20180510ARTFIG00132-nucleaire-iranien-la-sortie-des-etats-unis-est-une-chance-pour-la-france.php

[Magazine – Le mensuel] – « Caroline Galactéros, présidente du think tank Geopragma. Une nouvelle guerre froide, plus dangereuse que l’ancienne »

Par Jenny Saleh Magazine – Le mensuel – 04/05/2018

Caroline Galactéros, présidente du think tank Geopragma. Une nouvelle guerre froide, plus dangereuse que l’ancienne

Frappes tripartites en Syrie, alignement français sur les positions américaines, renégociation éventuelle de l’accord sur le nucléaire iranien, autant de dossiers qui laissent entrevoir une nouvelle guerre froide inquiétante. Caroline Galactéros, présidente du think tank Geopragma (Pôle français de géopolitique réaliste), fait le point sur ces développements qui pourraient bien enflammer la région. 


Lors d’une interview accordée à Fox News le 22 avril, Emmanuel Macron a affirmé que les Etats-Unis et leurs alliés devraient rester en Syrie pour reconstruire une «nouvelle Syrie» et contrer l’influence de l’Iran et de Bachar el-Assad dans ce pays. Que peut-on attendre de la visite d’Emmanuel Macron à Washington? La France est-elle définitivement alignée sur les positions américaines? Je souhaite de tout cœur que ce ne soit pas le cas. Paris n’a aucun intérêt à un quelconque alignement sur les Etats-Unis. Notre ADN stratégique doit redevenir celui d’une indépendance assumée de pensée et d’action et d’une analyse de la conflictualité mondiale et du rôle que nous, Français, devons y jouer en fonction de nos intérêts nationaux stricts et de nos «avantages comparatifs».

Nous n’avons à mon sens rien gagné, si ce n’est mépris et discrédit, à nous laisser entraîner pour complaire à Washington, à frapper de manière précipitée et suspecte, hors mandat de l’Onu et sans preuves la Syrie qui n’attaquait personne. Les objectifs américains au Moyen-Orient ne sont pas les nôtres. Ils sont fondés sur le double ciblage de l’Iran – pour complaire à Israël – et de la Russie pour limiter son influence régionale et empêcher toute autonomisation de l’Europe en matière stratégique, qu’une relation normale et pacifiée avec Moscou pourrait enclencher.

Pour notre président, il s’agit d’aller à Washington pour nourrir sa relation avec le président américain, bien plus pragmatique et créatif que ses tweets compulsifs ne le laissent penser, puis à Moscou dans quelques semaines, non pour faire allégeance à l’un ou à l’autre, mais pour montrer à Donald Trump tout l’intérêt qu’il y a pour lui à avoir comme alliée (non comme vassale alignée) une France qui peut, veut et sait parler à tout le monde, y compris à Moscou et à Téhéran, préservant ainsi d’importants canaux de communication dans une atmosphère où le dogmatisme ignorant, le cynisme et le manichéisme font peser de véritables menaces non seulement sur la paix mondiale.

Tout est fait pour que la guerre en Syrie reparte de plus belle, que les Russes perdent patience et que les Iraniens reprennent leur quête de sanctuarisation nucléaire si l’Amérique, foulant de nouveau au pied le droit international, sort de l’accord multilatéral sur le nucléaire iranien. Attention pour la France à ne pas tomber dans le piège narcissique que l’on nous tend. L’entourage redoutable de Donald Trump, qui déteste son imprévisibilité et le contrôle désormais étroitement, ne supporte pas les esprits indépendants et on veut clairement nous faire rentrer dans le rang en jouant sur notre besoin d’exister et de compter. Nous pouvons et devons compter autrement.

Le 15 avril, après que Macron ait affirmé que les Etats-Unis allaient rester en Syrie, il s’est vu contredit dans la journée par la Maison-Blanche. Dans le même temps, lors des jours précédents et suivants les frappes, on a assisté à de nombreux moments de flou dans les positions de l’Administration américaine, entre les tweets belliqueux de Trump et les déclarations plus posées des militaires. Beaucoup d’hésitations et de couacs qui rendent souvent illisible la politique US. Que penser de la proposition américaine d’envoyer une «force arabe» au nord-est de la Syrie? Finalement, les Etats-Unis ont-ils une stratégie en Syrie (autre que contenir l’Iran)?

Je n’ai jamais cru au discours lénifiant sur l’improvisation stratégique américaine, la concurrence des think tank et des courants intellectuels, etc… Cette diversité erratique est évidemment une composante d’une posture globale qui elle, ne change guère sauf dans ses modalités d’application. Au Moyen-Orient, depuis au moins 35 ans, par le déclenchement ou l’entretien de conflits, il s’agit pour Washington de purger périodiquement la région de ses excès de pétrodollars qui la rendent dangereuse pour l’économie américaine, de prévenir toute unification politique de la nation arabe (d’où la déstabilisation méthodique des grands Etats musulmans laïcs), de s’appuyer sur des autocrates tant qu’ils obéissent sinon de les faire taire, d’empêcher (comme en Europe) toute puissance régionale (Russie, Turquie et naturellement Iran) de prendre l’ascendant local et, last but not least, de préserver le déséquilibre stratégique en matière nucléaire au profit ultime d’Israël, son allié stratégique majeur.

Dans le contexte actuel où est en train de se structurer une nouvelle bipolarité «de tête» entre Washington et Pékin, il devient d’autant plus important de maîtriser ses affidés, régionaux comme européens, et d’empêcher la Russie de faire un come-back humiliant et gênant pour les alliances jugées nécessaires (avec l’Arabie saoudite) et même avec la Turquie. Cela donne un jeu apparemment incohérent donc peu lisible, mais en fait assez clair. La présence américaine, directe ou indirecte, demeurera en Syrie (sans doute à l’est de l’Euphrate en effet) et en Irak, même si les Irakiens s’en émeuvent et cherchent à diversifier leurs appuis. D’autant plus que Moscou chasse aussi sur les terres saoudiennes et consolide son influence en Egypte et en Algérie.

Déjà affaiblie diplomatiquement lors du mandat de François Hollande, la France ne s’est-elle pas définitivement discréditée au Moyen-Orient?
Dieu merci, rien n’est jamais définitif en matière internationale. Mais il faut cesser de s’enferrer dans nos lourdes erreurs passées, de chercher à escamoter «le troisième larron» dans le conflit syrien entre Daech et l’épouvantable Bachar. C’est un conte pour enfants qui ne trompe plus personne. Nous devons adopter une posture pragmatique pour être enfin utiles. En Syrie, cela signifie rompre avec tout soutien politique ou concret à l’engeance islamiste sunnite qui agit comme un retardateur du «moment politique» pour ce malheureux pays. Cela signifie aussi joindre nos efforts diplomatiques à ceux des Russes et des Iraniens. Plus nous attendons plus nous nous enfonçons dans un «anti-russisme» et un «anti-iranisme» primitifs, plus nous nous décrédibilisons, nous nous marginalisons et démontrons notre ignorance entêtée des véritables lignes rouges de la région que nous ne sommes pas les seuls à définir.

Quel était le véritable objectif des frappes du 14 avril? Tenter de rééquilibrer un rapport de forces trop défavorable au camp atantiste?

Je crains que oui au plan local. Mais à l’échelle globale, il s’agissait par cette opération punitive et précipitée de manifester une repolarisation idéologique, politique et sécuritaire autour de l’Alliance atlantique mais plus encore de l’Amérique qui la contrôle.

Donald Trump menace de se retirer de l’accord sur le nucléaire si les signataires européens ne durcissent pas ses conditions d›ici au 12 mai. Que peut-il se passer? Les Européens peuvent-ils encore le convaincre de maintenir l›accord? D’un autre côté, les Iraniens estiment-ils que les Européens (ou du moins la France) sont encore des partenaires fiables?

Pour les Russes, de moins en moins, ainsi que l’a récemment dit Dmitri Peskov, porte-parole du président Poutine, durant l’affaire Skripal et l’hystérie antirusse à laquelle elle a donné lieu. Les Iraniens quant à eux, sont évidemment déçus mais surtout inquiets de voir les fissures apparaître dans la résolution des signataires européens de l’accord de juillet 2015, dont certains commencent à évoquer une possible renégociation. Seul Paris est encore sur une ligne légaliste stricte ainsi que vient de le rappeler notre président. Sur ce sujet, nous avons un rôle très important à jouer pour empêcher ceux qui veulent la montée des tensions et pourquoi pas l’affrontement, de l’emporter.

Lors de cette crise entre Etats-Unis et Russie, la Turquie s’est posée en médiatrice, après s’être rapprochée de Moscou pour combattre les Kurdes à sa frontière. Erdogan veut-il s’éloigner de l’OTAN? Son rapprochement avec Moscou est-il tactique ou stratégique? Va-t-il être obligé de choisir entre Otan et Russie?


La Turquie a tout à gagner à rester dans l’OTAN. Ce statut d’allié majeur et massif du Flanc sud de l’Alliance est stratégique pour Ankara, et Washington soutient de fait l’offensive contre les Kurdes et veut évidemment conserver la Turquie dans l’Alliance pour cette présence aux frontières du chaudron moyen-oriental. Cela permet à Ankara de jouer sur tous les tableaux, de pratiquer le chantage à grande échelle vis-à-vis de l’Amérique et de l’OTAN (contre la Russie) de la Russie, de l’Iran et de la Syrie (contre l’Amérique), enfin envers l’Europe sur la question des migrants. Chacun a besoin de la Turquie, les enchères montent et les Kurdes trinquent… Ce qui démontre bien, si besoin était, le niveau de cynisme auquel notre moralisme et nos bons sentiments déclaratoires servent de paravent transparent. Et je ne parle même pas du Yémen.

En 2017, Trump, comme Macron, paraissaient plutôt conciliants envers Vladimir Poutine. Aujourd’hui, les positions se sont durcies, également du côté du Royaume-Uni, empêtré dans l’affaire Skripal. Est-on entré dans une nouvelle guerre froide qui ne dit pas son nom et qui pourrait se jouer au travers d’une guerre régionale au Moyen-Orient?

C’est à mon avis précisément parce que cette phase constructive s’était en effet ébauchée il y a un an que nous avons subi une «reprise en main», via une manœuvre déterminée de contre-influence et de repolarisation des alliances. Rares sont finalement ceux qui recherchent vraiment l’apaisement. Le gigantisme des intérêts économiques, industriels, financiers et énergétiques, qui constitue l’arrière-fond de l’actualité internationale, est un facteur belligène important sans parler des corporatismes technocratiques, des divers lobbies, des castes, chapelles et écoles qui n’ont que peu d’intérêt à voir l’esprit de conciliation avancer. Nous sommes en effet entraînés dans une forme de nouvelle guerre froide, à mon sens plus dangereuse que l’ancienne, car les méthodes ont changé, les codes de pensée et de conduite ont explosés, les acteurs se sont multipliés et plus personne ne prise la paix puisque la plupart de ces dirigeants n’ont connu la guerre que d’assez loin, semble-t-il.

Jenny Saleh

Source:

http://magazine.com.lb/index.php/fr/component/k2/item/18458-caroline-galact%C3%A9ros-pr%C3%A9sidente-du-think-tank-geopragma-une-nouvelle-guerre-froide-plus-dangereuse-que-l%E2%80%99ancienne?issue_id=271

[Le Point] – Iran, Syrie, Ukraine… et si Paris jouait gagnant ?

Par Caroline Galactéros Le Point.fr – 27 avril 2018

POINT DE VUE. La France pourrait réussir un coup de maître diplomatique en réunissant trois solitudes : celles de Trump, Poutine et Rohani.

Et si le pire n’était pas sûr ? Et si, pendant que se donne la mascarade dangereuse d’un monde sorti de ses gonds et pris de vertige belliqueux, pendant que l’on assiste dépités à la mise en scène infantile d’un mauvais scénario (accord sur le nucléaire iranien mis en danger, braises de guerre savamment ranimées en Syrie, Ukraine menaçant de s’embraser de nouveau), on était en fait à la veille d’un chef-d’œuvre… de production française ? Et si les frappes en Syrie n’étaient qu’une très dommageable farce tragi-comique et que, tandis que tout le monde a le nez en l’air, comme dans un festival mondial des cerfs-volants, l’essentiel se jouait en coulisses ?

L’essentiel ? En matière de diplomatie, c’est le cœur, généralement secret et invisible, d’un projet audacieux. Cela requiert une vision, une ambition, une opportunité, un « alignement des planètes », une approche intégrative, du tempérament, de l’entregent, du sang-froid et d’autres choses encore, mais surtout une « idée de manœuvre » générale… Celle-là pourrait s’apparenter à une triangulation géniale. Et si le génie l’emportait, alors, la France, sa crédibilité, sa voix, son aura et une part de son avenir sur la carte du monde seraient sauvées. Bref, un coup de maître. Qui ferait paraître bien ridicules et anachroniques les combats d’arrière-garde de nos statutaires domestiques enfiévrés…

Évidemment, les positions de chacun des acteurs de cette pièce d’auteur, toujours à la merci d’un happening violent, ne sont pas aussi radicales que je les présente ici. Il y a des nuances, des ambivalences dans leur jeu, et l’on peut trouver moult faits et paroles qui semblent contredire ce tableau brossé à grands traits. Néanmoins, le « Kairos à l’envers » est bien là, sous nos yeux. C’est parce que tout va mal que c’est le moment d’agir pour un mieux.

Trois solitudes

Le président américain est un homme puissant mais très seul, cerné de toutes parts par des faucons qui le menacent du pire s’il n’obéit pas, qui jugent son pragmatisme de businessman trop constructif et surtout nuisible à leur volonté d’en découdre tous azimuts pour nourrir un complexe militaro-industriel plus vorace que jamais et le mythe de « la nation indispensable ». Comment ? Tout d’abord en déstabilisant Téhéran au profit d’Israël qui craint une Perse renaissante… et concurrente, dont, au-delà de l’ambition nucléaire, la modernité sociale, le niveau culturel et technologique et l’envergure démographique menacent son monopole régional. En éloignant définitivement la Russie de l’Union européenne et de la perspective cataclysmique, pour l’Otan et son maître, d’un continent sortant de l’enfance stratégique. En cherchant enfin à faire basculer la Syrie sous influence saoudo-turque, cette protégée de Moscou qui a survécu à toutes les manigances et manifeste la résilience d’un peuple et d’un État de façon humiliante pour une Amérique en déroute morale et politique depuis l’aventure irakienne. Trump doit donc survivre à l’intérieur et reprendre la main à l’extérieur.

Le président Rohani, lui aussi, est isolé, fragilisé et en mauvaise posture interne. Il a péniblement convaincu les plus durs du régime de conclure un accord douloureux pour la souveraineté iranienne, qui limitait considérablement leur capacité de sanctuarisation par l’acquisition de la capacité nucléaire militaire. Tout cela contre la promesse d’une levée des sanctions… très partielle et qui n’a pas vraiment eu lieu. Gros investissement donc et petit rapport. L’extraterritorialité du droit américain s’exerce plus que jamais pour figer, geler le marché iranien. En faisant peser le chantage à la sortie unilatérale de l’accord nucléaire prévue… le 12 mai prochain, l’Amérique cherche probablement à négocier en position de force avec Téhéran un avantage concurrentiel initial décisif par rapport au reste du monde qui rêve tout haut du marché iranien. Les industriels européens trépignent, mais se laissent faire, Bruxelles ne les soutient pas, qui plie docilement sous le joug normatif proprement scandaleux de Washington. L’ouverture de l’Iran au monde est en panne, le développement économique impossible, la jeunesse iranienne s’impatiente, les manifestations se préparent… Les enchères montent, les déclarations peu amènes s’entrechoquent et Israël n’attend pour frapper qu’un faux pas du régime, i.e. la reprise de son programme d’enrichissement militaire en cas de rupture de l’accord de 2015.

Vladimir Poutine aussi est seul. Réélu triomphalement, presque seul maître à bord en Syrie, il est l’organisateur de la Coupe du monde de football qui, bien plus que les Jeux olympiques, va permettre d’ici quelques semaines à des millions de personnes, au grand dam de l’Occident, de découvrir enfin que la Russie n’est pas le pays des ogres maléfiques ni un vaste goulag à ciel ouvert. Alors, on teste son sang-froid, on veut le forcer à réagir, on le soumet à un enchaînement de provocations inédit : fournées successives de sanctions visant son premier cercle et cherchant à le déstabiliser économiquement, affaire Skripal, attaque chimique de la Ghouta, contournement humiliant du veto russe au Conseil de sécurité pour lancer des frappes, soutien militaire aux groupuscules ukrainiens qui veulent en découdre avec les indépendantistes de l’ouest du pays, etc. Mais il a compris. Il fait répondre, pied à pied, ses lieutenants éminents qui déroulent un argumentaire qu’il faut bien dire assez embarrassant pour nous. Il en appelle au respect du droit international et à la promotion d’un multilatéralisme tempéré. Il cherche ainsi à faire survivre son pays (comme d’ailleurs devrait le faire l’UE qui n’a rien compris au piège) face à la nouvelle bipolarité stratégique américano-chinoise qui se structure et prend l’ensemble du Vieux Continent en tenailles.

Une manœuvre en triptyque

La France peut réunir ces trois solitudes, qui sont le fruit d’égarements profonds et d’entêtements stériles. Point d’angélisme dans une telle espérance, c’est tout l’inverse ! C’est PRAG-MA-TIQUE, c’est la remise en équation stabilisatrice d’une situation qui est en train d’échapper à ses apprentis sorciers et peut menacer la paix mondiale. C’est précisément dans ce genre de configuration que Paris est à son affaire, puissance singulière et inégalable quand elle le veut, dans le rôle de médiateur créatif et constructif, dans la proposition d’un chemin d’intelligence et d’apaisement en rupture franche avec le dogmatisme, l’alignement et la partialité qui trahissent tant nos valeurs que nos intérêts.

Il s’agirait donc pour Paris de déployer une manœuvre en triptyque consistant à :

– Aider Donald Trump à raison garder sur l’Iran, même si le jusqu’au-boutisme de ses grands subordonnés trouve écho dans sa propre perception négative de l’accord, toutefois essentiellement liée à la personne de son initiateur, Barack Obama. Il faut néanmoins l’aider à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, et parallèlement le convaincre d’empêcher son entourage de ranimer les braises ukrainiennes en lui proposant, contre un soutien russe réitéré et concret au respect des accords de Minsk et à la mise en place d’un dispositif international de contrôle frontalier, d’en finir clairement avec la menace d’une intégration de Kiev dans l’Otan, ligne rouge russe. Cet accord de « swap diplomatique » permettrait par ricochet à Paris et à Washington, toujours avec, et non plus contre Moscou, de mettre en chantier le troisième pilier d’une « déconfliction » globale qui pourrait enfin faire espérer au peuple syrien la fin d’un trop long martyre. Les trois capitales devraient pour cela s’entendre, n’en déplaise à madame Mogherini, qui croit apparemment qu’il suffit de dire que « la Syrie n’est pas un échiquier ni un jeu géopolitique » pour que ce soit le cas, afin de réduire de conserve l’engeance djihadiste d’Idlib et sélectionner quelques interlocuteurs supportables et représentatifs pour participer à un processus politique enfin efficace et crédible de sortie de crise sous l’égide de l’ONU. L’Amérique pourrait rester officiellement en Syrie, mais cette fois-ci de façon constructive, et prendre part à la réduction des dernières poches terroristes comme au relèvement du pays. Une façon peut-être de redorer un blason terni par une « empreinte » irakienne très douloureusement ressentie.

– Aider Vladimir Poutine à trouver sa place dans le nouvel épisode du grand jeu qui se déploie au Moyen-Orient et d’abord en Syrie… S’il mène la danse sur le plan militaire et dispose d’une considérable capacité d’entraînement ou de nuisance, Idlib, province syrienne de 2,5 millions d’habitants et concentration ultime d’islamistes de tous bords succédanés de Daech et d’Al-Qaïda, pourrait devenir, si l’Occident s’en mêlait encore, le tombeau de l’influence russe après les tentatives avortées d’Alep et de la Ghouta. Ce serait là le comble du cynisme occidental, et la démonstration que la paix n’intéresse décidément personne. Moscou trouverait à son tour des terrains de représailles en Europe ou ailleurs. Car la fiction a pris le pas sur le réel récalcitrant. La manipulation est désormais pratiquée larga manu pour renverser les tables trop stables et l’on préfère accuser sans trêve Damas, Moscou et Téhéran (en oubliant opportunément Ankara et Riyad…) que de reconnaître que ces malheureux civils sont les boucliers humains des djihadistes que nous avons follement soutenus et que le régime et ses alliés veulent réduire à juste raison. La toute récente Conférence des donateurs sur la Syrie, qui vise pour « l’Occident » à reprendre pied via l’ONU face au processus d’Astana-Sotchi torpillé cyniquement, vient peut-être d’être mise à profit pour initier une possible convergence tactique russo-européenne au bénéfice général de l’apaisement. En contrepartie, le président russe pourrait plaider auprès de Damas pour que Paris, qui croit qu’on l’attend encore en Syrie alors que son président inflige démenti sur démenti à cette étrange présomption, soit réinséré autrement que formellement dans un dispositif de négociation et associé au relèvement du pays. C’est à Moscou que bien des choses se jouent.

– Aider enfin l’Iran et son président (modéré parmi les conservateurs) à prévenir une nouvelle tentative de déstabilisation politique et sociale et une agression israélienne, en convainquant Trump de ne pas dénoncer l’accord nucléaire. C’est la ligne rouge pour les durs du régime qui se figeront dès lors dans une posture vengeresse et reprendront l’enrichissement de l’uranium. C’en est une autre, ou plutôt un chiffon rouge pour Tel-Aviv qui n’attend que cela pour frapper. Il faut donc conduire Téhéran à juger de son intérêt global d’amender légèrement l’accord contre une véritable ouverture commerciale et financière du pays, et surtout l’assurance d’une signature américaine digne de ce nom. Ne nous leurrons point cependant. Ce qui vient de se passer en Corée du Nord ne peut constituer un précédent applicable à l’Iran. De fait, Donald Trump a fait de nécessité vertu et a reconnu le passage de Pyongyang au statut de puissance nucléaire, donc sanctuarisée désormais contre une attaque américaine. C’est cela seulement qui a permis d’annoncer l’arrêt des essais et de faire retomber la tension avec Pékin.

Un pont entre l’Est et l’Ouest

Une manœuvre de cette envergure est dans les cordes présidentielles. Il faut de la vision, de l’audace et l’intelligence relationnelle indispensable pour faire apparaître le possible et faire ressentir à chacun tout l’intérêt de participer à quelque chose d’inédit et de bon. Paris doit aussi faire agir des émissaires de haute volée, patients, discrets, tenaces, qui voient loin, aient le cœur chaud et la tête froide, des hommes d’expérience et de culture. Espèce rare… Nous en avons quelques-uns. Un, en tout cas, qui œuvre très utilement, en profondeur, dans le temps… et au bon endroit. Au cœur du dispositif. C’est une vraie joie et c’est rassurant. Il faut prier pour que les mauvais génies, les carriéristes inconscients si peu soucieux de l’intérêt national et de la volatilité de la paix du monde, les envieux, les frustrés, les torpilleurs professionnels de tout ce qui marche, les stratèges en chambre et au petit pied le laissent donner sa mesure et ne gâchent pas ses succès pour des gloriettes stériles.

Que gagnerait la France à cette acrobatie magistrale ?

Le plaisir du bel ouvrage, la perspective de revenir dans un jeu d’où nos fautes lourdes passées nous ont expulsés, le sentiment aussi de faire quelque chose de bien pour les peuples syrien, ukrainien, iranien. N’est-ce point là précisément l’un des objectifs affichés de notre politique étrangère ?

Mais ce serait surtout l’occasion de reprendre enfin notre place naturelle, singulière, utile, entre Est et Ouest, celle d’un pont, d’un chemin frayé entre des volontés de puissance et des vanités désespérantes dont tant d’innocents paient le prix. Enfin une vraie contribution au bien commun. Un succès présidentiel sans précédent depuis des lustres, un atout maître pour le rôle de la France en Europe, donc une bonne nouvelle pour celle-ci.

Source : http://www.lepoint.fr/invites-du-point/caroline-galacteros/galacteros-iran-syrie-ukraine-et-si-paris-jouait-gagnant-26-04-2018-2213821_2425.php#xtmc=caroline-galacteros&xtnp=1&xtcr=1

[Le Figaro] – «Caroline Galactéros: « Pourquoi la France ne doit pas s’associer aux frappes en Syrie »»

 

Par [Le Figaro] — [11 avril 2018]

 

FIGAROVOX/TRIBUNE – Alors que la France s’apprête vraisemblablement à frapper la Syrie, en représailles aux attaques chimiques supposées, Caroline Galactéros plaide pour un sursaut d’indépendance nationale. Selon elle, la France ne doit pas s’aventurer dans une nouvelle coalition.

La messe semble dite et une atmosphère de veillée d’armes plane sur Paris, tandis que le jeune prince d’Arabie Saoudite quitte la capitale et que notre président est en étroit dialogue avec son homologue américain. La France pourrait, en coordination avec Washington, frapper de manière imminente les forces du régime syrien en représailles d’une nouvelle attaque chimique imputée de manière «très probable» mais en amont de toute enquête, aux forces de l’abominable tyran Assad soutenu par les non moins affreux régimes russe et iranien.

Il faudrait agir vite, se montrer ferme, intraitable, juste! Il s’agirait là d’un «devoir moral»! On a bien entendu et lu. Le discours moralisateur sur la sauvegarde des civils innocents, pourtant inaudible après sept ans de guerre et de déstabilisation de la Syrie, est toujours le même. C’est là le comble du cynisme en relations internationales, que nous pratiquons pourtant sans états d’âme depuis des décennies. Pendant ce temps, la guerre silencieuse du Yémen continue. Ces civils-là n’existent pas, ne comptent pas.

Mais certaines images de guerre et de civils otages d’une sauvagerie généralisée irritent plus que d’autres nos consciences lasses d’Européens déshabitués de la violence et gonflés d’une prétention à connaître, dire et faire le Bien. Soit.

Mais agir contre qui? Qui faut-il punir? Le régime de «l’animal Assad», comme l’a appelé Trump? L’Iran? La Russie? Vraiment? Et si ce trio noir que l’on désigne exclusivement depuis des mois à la vindicte populaire internationale n’était qu’un leurre, proposé à notre indignation sélective pour ne pas réfléchir à nos propres incohérences?

Personne ne se demande pourquoi cette nouvelle attaque chimique arrive maintenant, au moment même où la Ghouta orientale repasse sous contrôle gouvernemental syrien et parachève sa reconquête territoriale, face à des groupuscules rebelles rivaux globalement en déroute et plus que jamais prêts à se vendre au plus offrant pour survivre et espérer compter? Personne ne s’autorise à douter un instant, quand le ministre russe des affaires étrangères rapporte que les observateurs du Croissant rouge syrien envoyés sur place n’ont rien vu ressemblant à une attaque? Serguei Lavrov ment-il carrément au Conseil de Sécurité des Nations unies ou bien faut-il penser que Moscou ne contrôle pas tout ce qui se fait au plan militaire sur le théâtre? Ou que des éléments de l’armée syrienne elle-même agiraient en électrons libres ou auraient été «retournés»? À qui profite le crime? C’est cette vieille question, mais toujours pertinente, qui paraît désormais indécente.

Quel serait pourtant l’intérêt de la Russie de laisser perpétrer une telle attaque, alors que, ne nous en déplaise, bien davantage que notre «Coalition internationale», elle cherche la paix, l’organise pragmatiquement, et est la seule depuis sept ans à engranger quelques résultats qui évidemment contreviennent à nos intérêts et à ceux de nos alliés régionaux?

On semble aussi avoir totalement oublié une donnée fondamentale du conflit: les malheureux civils de la Ghouta, comme ceux des ultimes portions du territoire syrien encore aux mains des «rebelles» djihadistes ou de Daech, sont des boucliers humains, peut-être même, en l’espèce, sacrifiés par ces mêmes apprentis démocrates suppôts d’al-Qaïda et consorts pour entraîner l’Occident dans une guerre ouverte avec Moscou et Téhéran.

Car si l’on quitte le microscope pour la longue-vue, il est permis de décrire à partir de cette dernière séquence syrienne un contexte stratégique global infiniment préoccupant pour l’Europe, et singulièrement pour la France, qui risque de prendre les avant-postes d’une guerre qui n’est pas la sienne, dont elle fera les frais et qui neutralisera durablement l’ambition présidentielle affirmée de prendre le leadership politique et moral de l’Union européenne. Nos amis allemands ou italiens sont d’ailleurs moins cynico-idéalistes, mais plus prosaïques que nous. Ils avancent prudemment, vont et viennent entre Beyrouth et Damas pour pousser leurs pions en cette phase douloureuse et recueilleront les fruits de notre marginalisation radicale quand la reconstruction syrienne arrivera.

La ficelle est si grosse et la pelote si bien déroulée depuis des mois qu’on ne la voit plus en effet. On punit la Russie. On la punit d’être la Russie, déjà, et d’avoir réussi son retour sur la scène mondiale. On la punit de vouloir la paix en Syrie et de chercher à la mettre en musique politiquement à Astana ou à Sotchi. On la punit d’avoir sauvé Damas et son régime diabolisé du dépècement qu’on leur promettait et qui s’est fracassé sur la résilience populaire et gouvernementale syrienne et a déjoué partiellement au moins la confessionnalisation des affrontements politiques et sociaux que l’Occident encourage, sans en comprendre le danger insigne pour ses propres sociétés, et notamment en Europe.

La guerre en Syrie a été gagnée militairement par l’armée gouvernementale. Militairement, mais pas politiquement. Cette victoire sur le terrain au prix d’une guerre brutale (comme toutes les guerres, même celles menées depuis les airs et qui n’ont de chirurgicales que le nom), nous est proprement insupportable car cela nous force à faire la paix, ce que nul ne veut mis à part… Moscou. Ah, Moscou! L’impudent Vladimir Poutine trop bien réélu qui nous nargue avec sa coupe du monde, où des millions de gens vont découvrir un visage de la Russie qui ne les terrifiera pas.

Et puis derrière Moscou, on vise évidemment Téhéran, dont Israël, en pleine idylle officielle avec le centre mondial du salafisme – l’Arabie saoudite – qui a toutefois opportunément décidé de faire peau neuve, ne peut tolérer l’émergence régionale, tant le niveau sociétal, culturel, technologique et commercial de ce pays lui fait de l’ombre bien au-delà de la seule crainte d’un (dés)équilibre stratégique modifié par sa nucléarisation ultime.

Bref, nous sommes en train de tomber dans un vaste piège qui se joue sur plusieurs fronts, et de nous ruer, en croyant ainsi exister, sur le premier os qu’on nous jette. De ce point de vue, l’affaire Skripal pourrait bien n’avoir été que le hors-d’œuvre de la séquence actuelle. Elle a posé le premier étage d’une repolarisation politique et sécuritaire de l’Europe autour de Londres, et surtout sous la bannière de l’OTAN. Car c’est là l’ultime manœuvre: remettre au garde-à-vous les Européens qui, depuis l’arrivée de Donald Trump et le Brexit, s’étaient pris à rêver d’une autonomie européenne en matière de politique et de défense… Péril suprême pour le leadership américain sur le Vieux Continent, heureusement contrebalancé par les rodomontades de quelques nouveaux européens qui refusent leur arasement identitaire et mettent à mal tout projet d’affranchissement sécuritaire collectif. Le Secrétaire américain à la défense, le général Mattis, a d’ailleurs été très clair: les Européens doivent en effet consacrer 2 % de leur PIB à la défense, mais pour acheter des armes américaines et demeurer dans l’orbite otanienne évidemment, l’Alliance constituant le cadre naturel et nécessaire de la défense de l’Europe. Fermez le ban!

Nous sommes donc en train d’être clairement repris en main par l’OTAN, mais on ne s’en rend pas compte car on nous vend la nécessité d’une solidarité sans failles, donc manichéenne, face à une «offensive russe» pour diviser l’Europe (comme si nous n’étions pas assez grands pour nous diviser nous-mêmes) et dominer le Levant. C’était probablement l’objet de l’affaire Skripal comme de la présente montée au front sur la Syrie. La volte-face aujourd’hui même d’Angela Merkel sur le projet Northstream-2 ne fait qu’amplifier cette polarisation. Moscou est poussé à se crisper donc à s’isoler par tous les moyens. Par les sanctions, par les vrais faux empoisonnements d’espions en plein Londres et jusqu’à cette décision allemande qui ne peut que durcir la position russe en Syrie et assurer la montée des tensions, le Kremlin n’ayant plus d’autre alternative que de jouer le tracé Qatari qui passe par la Syrie… Redoutable manœuvre anglo-américaine donc, à laquelle Paris et Berlin semblent ne voir que du feu.

Il faut donc s’y résoudre: l’Amérique d’Obama a vécu. Celle de Trump et de ceux – néoconservateurs de toutes obédiences – qui l’environnent très fermement désormais, a radicalement changé de posture. Certes le président américain annonce son souhait de quitter la Syrie, mais il avoue pouvoir changer d’avis si l’Arabie saoudite payait le coût de cette présence! On ne peut être plus clair et c’était aussi tout le sens de son premier voyage à Riyad au printemps dernier: réassurer l’allié du Quincy (dont le Pacte éponyme était rendu caduc par la nouvelle indépendance énergétique américaine) contre 400 milliards de dollars de contrats pour l’économie américaine. Et puis, tandis qu’il déclare au grand dam de ses généraux et pour tromper son monde qu’il veut partir, il se consolide une vaste zone d’influence américaine à l’est de l’Euphrate avec les FDS arabo-kurdes.

Washington, dans le vaste mouvement de repolarisation du monde, entend en tout état de cause demeurer le môle principal d’arrimage d’un Occident qui doute face à une Chine qui structure à son rythme et via un affrontement de basse intensité mais tous azimuts, un véritable «contre-monde». L’Amérique, fébrile, joue son va-tout pour renverser la vapeur d’un ordre international qu’elle ne contrôle plus mais qu’elle veut encore dominer coûte que coûte. Elle veut l’affrontement pour réinstaller sa préséance face à Moscou, Téhéran et Pékin, cible ultime de l’intimidation. C’est là pourtant un combat profondément à contresens de l’évolution du monde. Affligés du syndrome postmoderne de la vue basse et celui de l’hybris technologique, nous oublions que la vie est longue.

Au-delà, cette affaire, comme d’innombrables autres, met en évidence une évolution dangereuse: la substitution à la réalité non d’une image déformée, mais carrément d’une autre réalité et le retour de la tentation de la guerre préventive préemptive, qui évite d’enquêter. La question est vraiment très grave pour l’essence même de la politique internationale. Préfère-t-on l’image au réel, les fake news à l’analyse, le sensationnalisme à la rigueur?

Alors que voulons-nous? Ce sera bientôt clair: si nous voulons sauver la Syrie, il nous faut surtout ne pas nous joindre à une coalition qui agira hors de tout mandat de l’ONU et qui portera le poids d’une guerre dont le peuple syrien est la dernière roue du carrosse et sera la victime immédiate. La grande question est donc: mais que vient faire Paris dans cette galère? On se trompe comme souvent d’ennemi, d’allié, de posture, de tout en somme. Et si l’on essayait l’audace, le courage et la singularité? Notre siège au Conseil de Sécurité, que guigne l’Allemagne de plus en plus ouvertement, en serait relégitimé. Nous posons-nous seulement la question de notre intérêt national (qui ne se réduit pas à des contrats d’armement) et des raisons pour lesquelles on nous sert ainsi l’injonction d’un alignement sur le thème du Bien contre le Mal et de la guerre préventive?

La France est désormais, en Syrie comme ailleurs, au pied du mur. Elle a l’occasion inespérée de faire valoir une approche prudente et rigoureuse, une voix pour la paix, une singularité. Nous avons déjà une influence au plus bas dans la région. Si nous voulons compter de nouveau, nous devons regarder la réalité dans les yeux et admettre que «nous avons eu tout faux» depuis 2011. Il n’est jamais trop tard et notre président peut encore choisir de compter véritablement au regard de l’Histoire et dans le cœur des peuples

Une guerre contre l’Iran et la Russie n’est pas la nôtre. Elle ne correspond nullement aux intérêts stratégiques français, ni à ceux de l’Europe. Nous avons déjà si naïvement collé aux Britanniques qui veulent quitter l’Union, sans preuve et par principe, dans l’affaire Skripal. Pourquoi cette fuite en avant?

Dans ce nouveau grand jeu, la France a encore l’opportunité inespérée de compter plus que son poids démographique ou même économique ne le lui permet, en affirmant une singularité et une cohérence. Plus que jamais le réalisme, aux antipodes du cynisme, doit être le bouclier et la lance de notre nouvelle posture internationale. Il nous rapproche non d’une justice abstraite mais de l’équité et de la clairvoyance. La France n’a pas le droit et aucun intérêt à être malhonnête dans son interprétation des faits. Elle a tout à gagner à la lucidité et elle doit d’urgence montrer au monde comme aux peuples et pouvoirs du Moyen-Orient qu’on ne l’égare ni ne la soumet si facilement.

Source: http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2018/04/10/31002-20180410ARTFIG00277-pourquoi-la-france-ne-doit-pas-s-associer-aux-frappes-en-syrie.php

Interview exclusive de Caroline Galactéros avec Dmitri Peskov, porte-parole du président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine, le 19 mars pour Le Courrier de Russie : « Les Européens ne sont plus des partenaires fiables » – parution le 21 mars

Propos recueillis par Caroline Galacteros.

Dmitri Sergueïevitch Peskov est l’un des plus proches collaborateurs de Vladimir Poutine. Il travaille à ses côtés depuis l’accession de celui-ci au pouvoir, en 2000. Aujourd’hui secrétaire de presse ‒ porte-parole ‒ du Kremlin, il a accepté, au lendemain de la réélection du président russe, de recevoir Le Courrier de Russie pour faire un point sur la situation politique internationale.

Le Courrier de Russie : Comment jugez-vous l’atmosphère politique internationale qui a entouré cette élection présidentielle en Russie, par rapport à celle de 2012 ? Est-elle pire ou équivalente ?

Dmitri Peskov : La tension va croissant, avec, cette fois, une agressivité vraiment sans précédent de la part de certains États. Je parle évidemment du scandale de la Grande-Bretagne accusant la Russie d’une chose à laquelle notre pays n’est aucunement lié. Et cela sans aucune preuve, sans aucune raison… excepté l’affirmation : « La Russie est coupable ». C’est vraiment difficile à expliquer ou à comprendre. Il y a aussi de très profondes contradictions entre les déclarations de certains pays et leur attitude en Syrie, qui ne nous aident pas dans la recherche d’un règlement politique et diplomatique et mettent en danger l’intégrité territoriale de ce pays, faisant toujours craindre sa désintégration. Sans parler de bien d’autres problèmes. Donc, notre estimation générale est que l’atmosphère internationale est très tendue et, malheureusement, nous observons tous un processus de démantèlement du droit international et de l’ancien système des relations internationales.

« Il faut être deux pour danser le tango »

La Russie fait tout son possible pour normaliser ses relations avec les pays européens et les États-Unis. Mais il faut être deux pour danser le tango… S’il n’y a aucune réciprocité, on ne peut y parvenir. Toutefois, nous restons globalement optimistes et pensons que, tôt ou tard, s’imposera l’idée que de bonnes relations sont bénéfiques pour chacun et pour tous. Il faut être patient. Nous sommes essentiellement concentrés sur des objectifs de réformes intérieures autour du programme de développement économique très ambitieux du président Poutine, et nous avons beaucoup à faire pour les mettre en œuvre. Mais nous serons très heureux de constater l’existence, chez nos interlocuteurs, d’une volonté politique de normalisation des relations avec nous.

Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, sur scène avec le président Vladimir Poutine lors de la conférence de presse annuelle. Crédits : kremlin.ru

« Pourquoi devrions-nous avoir à prouver quoi que ce soit ? »

LCDR : Les Occidentaux dénoncent les ambitions politiques de la Russie. Ils la soupçonnent de vouloir casser le système politique international à son profit. Comment réagissez-vous à ces accusations et à ces soupçons ?

D.P. : Nous ne réagissons pas. Pourquoi devrions-nous avoir à prouver quoi que ce soit ? Ce n’est pas nécessaire. Nous montrons notre volonté d’entretenir, à l’avenir, des relations justes et équilibrées, nous souhaitons coopérer dans le domaine commercial et économique, dans le domaine des investissements russes à l’étranger, notamment en Europe. Nous recevons aussi de nombreux investisseurs européens et faisons beaucoup pour leur offrir un contexte d’opérations stable et fiable. Il est d’ailleurs remarquable qu’en dépit de cette atmosphère de tension globale, un grand nombre d’entreprises étrangères restent et se développent en Russie et n’ont nullement l’intention de quitter le pays. Il existe en fait une contradiction manifeste : les tensions diplomatiques et politiques entre certains États et nous ne correspondent pas à l’intérêt manifeste de leurs hommes d’affaires pour la Russie et ne se traduisent pas par des tensions commerciales réelles.

LCDR : La France peut-elle jouer un rôle particulier dans l’amélioration de ce dialogue ?

D.P. : Nos présidents se parlent. Ils ont eu un entretien téléphonique le 20 mars. Cela ne signifie pas qu’ils soient d’accord sur tout. Ils ont de nombreux points de divergence, néanmoins la volonté d’échanger, le désir de trouver des solutions aux problèmes actuels, de régler nos différends par le dialogue et non par la confrontation, existent. C’est une chose à laquelle nous accordons une très grande valeur. Et c’est une excellente base pour le développement de nos relations et de diverses formes de coopération futures.

Dmitri Peskov, avant la grande conférence de presse du président Poutine du 14 décembre 2017. Crédits : Kremlin.ru

LCDR : Le récent boycott, par le président Macron, du stand russe au Salon du Livre de Paris où la Russie était l’invitée d’honneur, peut-il affecter cette relation ?

D.P. : Nous comprenons très bien qu’il existe une solidarité transatlantique et que la Grande-Bretagne cherche des soutiens parmi ses alliés. Cela dit, tôt ou tard, ils [les Britanniques, ndlr] vont devoir prouver leurs accusations, et nous espérons que, s’ils échouent dans cette tentative ‒ ce dont nous ne doutons pas ‒, de nombreux alliés comprendront qu’ils doivent repenser leur position envers eux.

« Les relations entre Moscou et Pékin sont fondées sur la non-ingérence et la non-interférence dans les affaires de politique intérieure »

LCDR : Le président chinois Xi Jinping, dans le message de félicitations qu’il a adressé à Vladimir Poutine pour sa réélection, estime que les relations sino-russes sont exemplaires et qu’elles constituent un « exemple pour l’édification d’un nouveau type de relations internationales ». De quel nouveau type de relations s’agit-il ?

D.P. : Ce n’est pas un nouveau système. En fait, c’est le retour à l’ancien système, à celui, traditionnel, des relations intergouvernementales, le seul valable et durable dans le contexte actuel. Cette approche entre Moscou et Pékin est fondée sur la non-ingérence dans les affaires intérieures, la non-interférence dans les questions relevant de la souveraineté nationale et le respect mutuel des traditions et du système politique de chacun. Cette approche nous permet de trouver de multiples points de convergence, bénéfiques à nos interactions. Nous avons de nombreux projets communs, la Chine est l’un de nos principaux partenaires commerciaux. Nous sommes très satisfaits du niveau de relations entre nos deux pays et du dialogue franc et ouvert entre nos deux leaders.

« Vous ne pouvez prétendre être un médiateur utile en Syrie en prenant le parti d’un camp »

LCDR. : Pour revenir à la Syrie, comment la France peut-elle se rendre utile dans le processus de règlement politique ?

D.P. : Vous savez, pour participer à un processus de sortie de crise et de règlement politique, vous devez vous situer dans une position médiane. Vous ne pouvez pas prendre parti pour un camp ou un autre et prétendre, en même temps, être un médiateur utile. Pour jouer un rôle, il faut aussi être attendu et accepté par les parties en conflit. Nous pensons qu’il est important que la France joue un rôle dans le règlement de la question syrienne, mais la France est partie de la coalition internationale dirigée par les Américains. Elle doit donc se déterminer. La Russie fait beaucoup en Syrie. Elle essaie de jouer un rôle important pour sauver ce pays des attaques massives du terrorisme international qui sont très largement sous-estimées. Cela prendra du temps, beaucoup de temps, et nécessitera des efforts. Il est, je le répète, essentiel d’empêcher la désintégration politique et territoriale de la Syrie, faute de quoi les conséquences pour la région toute entière sont imprévisibles.

Des sapeurs russes dans la ville syrienne d’Alep. Crédits : ministère de la Défense russe.

«Les Occidentaux ont soutenu un coup d’État au cœur de l’Europe »

LCDR : En Europe et en France, on ne comprend pas toujours la manière russe, jugée assez lapidaire, voire elliptique, de communiquer, d’expliquer quelles sont les positions politiques du pays. Ne pensez-vous pas qu’il serait utile pour Moscou d’améliorer sa communication, pour une meilleure compréhension mutuelle ?

D.P. : Nous avons le même problème avec les Européens, parce qu’ils ne peuvent plus être considérés comme des partenaires fiables pour nous. Ils sont tout à fait imprévisibles. Concernant la récente affaire en Grande-Bretagne par exemple, l’attitude de Londres ne peut être sérieusement analysée. Assez fréquemment, nous ne comprenons pas la logique de différentes capitales européennes, leur langage, leurs objectifs réels. Ainsi, pourquoi prennent-ils des décisions contraires à leurs intérêts économiques ? Pourquoi adoptez-vous des sanctions contre la Russie en prenant pour prétexte la situation en Ukraine ? Pourquoi déclarez-vous que la Crimée est occupée par la Russie, en fermant les yeux sur le fait que presque 100% de la population de ce territoire veut Poutine comme président et vote pour lui ? Est-ce que cela pourrait se produire dans un territoire occupé ? Évidemment non. En refusant de voir cette évidence, vous prenez des sanctions et mettez du même coup en péril les intérêts de vos entreprises. Incompréhensible… Nous sommes prêts à nous montrer très patients et à expliquer encore et encore notre point de vue à nos homologues européens, mais nous n’observons pas de disposition comparable chez eux, nous constatons même un manque de bonne volonté en la matière…

LCDR : S’agissant de la Crimée, il est difficile d’invoquer la volonté des peuples à disposer d’eux-mêmes, si par ailleurs vous souhaitez des relations internationales fondées sur le respect de la souveraineté nationale…

D.P. : Ce qui s’est passé en Crimée doit être bien compris : il y a eu en Ukraine, au cœur de l’Europe, un véritable coup d’État, soutenu par les États-Unis et par des puissances européennes, visant à faire basculer le pays dans l’orbite de l’OTAN et de l’Union européenne.

Source: https://www.lecourrierderussie.com/international/2018/03/dmitri-peskov-europeens-plus-fiables/

[Portail de l’IE] – « Entretien avec Caroline Galactéros, présidente de Geopragma : le nouvel action tank géopolitique français »

Par Nicolas Raiga-Clemenceau Portail de l’IE — 08 mars 2018

Docteur en Science politique, ancien auditeur de l’IHEDN, Caroline Galactéros a enseigné la stratégie et l’éthique à l’École de Guerre et à HEC. Colonel de réserve, elle dirige aujourd’hui la société de conseil Planeting et elle tient le blog Bouger les lignes. Le 12 février dernier elle a lancé, avec sept autres membres fondateurs, l’association Geopragma. Caroline Galactéros a accépté de répondre au Portail de l’IE au sujet de ce nouveau think tank qui a aussi l’ambition être un action tank au service des intérêts stratégiques de la France et de ses entreprises.

Portail de l’IE (PIE) : Qu’est-ce qui vous a décidé à créer GEOPRAGMA ?

Caroline Galactéros : Ce qui m’a frappé, c’est que je connais beaucoup de gens dans de nombreux milieux, de spécialistes, d’experts et d’hommes d’affaires qui touchent la matière, qui pensent comme moi et qui croient que dès que l’on a un dialogue amical, en confiance, qu’on fait preuve d’un bon sens argumenté par une pratique, on est infiniment plus efficace qu’en faisant la morale à partir d’une position de surplomb. Mais ces personnes, très présentes dans le milieu de la recherche stratégique française, sont pour beaucoup isolées voire marginalisées. Et la pensée comme la pratique stratégiques françaises s’en trouvent grandement affectées puisqu’elles sont maintenues dans une sorte de vase clos stratégique avec, in fine, une sensible régression de notre influence globale, de notre crédibilité et même une remise en cause de notre statut de puissance. Nous voulons fédérer ces diverses personnalités autour d’une plateforme à l’échelle nationale puis progressivement internationale, qui aura un regard réaliste et pragmatique sur les questions internationales.

PIE : Comment se sont passées les premières semaines après la  naissance de votre mouvement ? Avez-vous eu beaucoup de  ralliements ?

Caroline Galactéros : Oui, nous sommes sollicités toute la journée. De nombreuses personnes sont en train d’adhérer. Elles partagent avec nous leurs centres d’intérêts, nous demandent ce qu’elles pourraient faire au sein de l’association et comment la soutenir. Je crois que nous répondons à un besoin, un manque. Il y a un tournant pragmatique dans les faits qui ont démontré que le moralisme ne fonctionnait pas et avait des résultats sanglants. L’évolution de la guerre en Syrie a constitué un moment capital de cette prise de conscience.

PIE : Durant la conférence de lancement de GEOPRAGMA, vous avez indiqué vouloir prendre au mot Emmanuel Macron sur la fin du néo-conservatisme en France et sur le retour du gaullo-mitterandisme, comme pour le mettre au défi et en cohérence avec ses propos.

Caroline Galactéros : Oui, il a fait, dès son arrivée, de bons gestes et pris ce tournant pragmatique que l’époque rend urgent si l’on veut rester dans la course d’un nouveau monde qui se restructure, sans trop se payer de mots. Il lui faut désormais, sans attendre, donner du corps, du poids, de la matière et de l’engagement concret à ces intuitions initiales car en matière internationale, la crédibilité, c’est la cohérence et la cohérence, c’est le verbe et l’action.

Nous voulons être l’un des pôles d’intelligence alternative qui défendra les intérêts français, qui n’aura pas peur d’être critique ni dissonant, bien au contraire, mais pas non plus par posture. Nous exprimerons notre satisfaction ou notre mécontentement sans réserve. Il y a tant de sujets sur lesquels il faut travailler, des sujets qui vont nous sauter à la figure si l’on ne fait rien. Je pense à la Libye en ce moment. Il faut arrêter d’être dans l’image. Qu’est-ce que le moralisme nous rapporte ? La France est un pont, une puissance de médiation, d’intelligence, de subtilité et de dialogue. Elle n’a pas à être « pour les uns » ou « contre les autres ». Je crois beaucoup que les dysfonctionnements du système international viennent des décalages de puissance et du fait que certains s’assoient sur le tout petit peu de gouvernance mondiale qu’on avait pu mettre en place depuis un demi-siècle. On a les Nations Unies, on a des principes de coexistence optimale. Les États, les frontières et les peuples, y compris les plus divers, signifient quelque chose. En niant les dimensions historique et nationale ainsi que celles de la souveraineté, en oubliant ou relativisant, au nom d’une prétendue morale humanitariste qui est le masque du cynisme le plus abouti, tous les principes de la Charte des Nations Unies comme l’intangibilité des frontières ou la non-ingérence dans les affaires intérieures, on ne résout pas les problèmes, on les aggrave.

PIE : Dans l’analyse que vous faîtes, n’est-il pas important de se poser des questions sur l’influence des médias, de l’OTAN ou de l’Union européenne sur les actions de la France sur la scène internationale ?

Caroline Galactéros : Si, bien sûr. Mais, nous l’avons dit, nous réfléchirons à tout puisque que tout est lié. Nous ne nous interdirons rien parce que s’il l’on commence à s’interdire intellectuellement ou politiquement des choses, on redevient aveugle. Par exemple, je suis en train de lire l’excellent livre d’Eric Branca, L’ami américain : Washington contre de Gaulle, (Perrin, 17/08/2018), qui explique parfaitement comment tout a été fait pour que l’Europe n’arrive jamais à exister stratégiquement de façon crédible.

PIE : Cela explique votre volonté d’avoir une approche transversale des sujets : géopolitique, intelligence économique, influence, études culturelles…

Caroline Galactéros : Oui, notre approche sera complètement pluridisciplinaire et transversale, parce que la réalité est comme ça : tout est lié, c’est le propre de de la géopolitique. 

PIE : Ce qui est intéressant, ce sont les formats que GEOPRAGMA va adopter. D’abord, vous proposerez des analyses.

Caroline Galactéros : Il y aura un pôle académique, c’est certain. À travers lui, nous organiserons des séminaires très restreints et des colloques, nous publierons nos analyses.

PIE : Mais vous comptez aussi agir…

Caroline Galactéros : Oui, GEOPRAGMA est, aussi et même d’abord, un action tank. Cette idée est ambitieuse et il faut la mettre en œuvre intelligemment. Il y a tant à faire, notamment en matière de diplomatie d’affaires mais aussi de diplomatie informelle, toujours au service des intérêts français d’États  ou d’entreprises et en appui des appareils institutionnels existants. Plus largement, considérant le tragique et persistant verrouillage des appareils diplomatiques, l’invasion de doxas intellectuelles indigentes et le confinement consenti de la réflexion en profondeur au cercle de l’intime, nous croyons dans la nécessité du développement d’un canal, d’une plateforme de dialogue politique au sens large et noble du terme (c’est-à-dire aussi culturel et sociétal) non dogmatique, a-idéologique, inclusive, innovante, parfaitement indépendante, pour dénouer nombre de malentendus et de germes de crise et favoriser des rencontres et des relations fécondes. C’est tout sauf naïf. Là encore, la lucidité comme le réalisme sont aux antipodes du cynisme. Ils sont les vecteurs de l’apaisement.

PIE : À ce moment-là, ne sortirez-vous pas du cadre associatif ?

Caroline Galactéros : J’ai voulu monter une association parce que je crois beaucoup à l’élan des mouvements de personnes. GEOPRAGMA est avant tout un mouvement d’idées pour fédérer et réveiller la pensée stratégique française. Cependant, dans le cadre de l’Action tank, il s’agira, in fine, de travailler avec des entreprises françaises et, pourquoi pas, dans quelques années, de promouvoir à l’étranger notre approche pragmatico-ethique, bref de faire école. Notre structure associative, si c’est nécessaire, évoluera en fonction du développement de ces activités. Diverses possibilités existent. Une chose est sûre : nous sommes un mouvement d’idées et de convictions portées par des praticiens de la chose internationale dont la teneur a des prolongements pratiques évidents et utiles. Le reste, si j’ose dire, est de « l’intendance » et « elle suivra », comme il se doit.…

PIE : Quelle sera la première action publique de GEOPRAGMA ?

Caroline Galactéros : Notre premier travail sera de définir ou de redéfinir les intérêts de la France dans le monde. Pour cela, nous avons à faire des choix car la matière est à spectre très large…. Nous sommes déjà en train de définir des axes et, pour chacun d’eux, nous allons bientôt mettre en place des groupes de travail resserrés. Ensuite, nous demanderons à certains de nos membres d’y contribuer pour produire à l’automne, un document synthétique, sorte de vademecum opérationnel qui, je l’espère, fera réagir.

Source: https://portail-ie.fr/analysis/1771/entretien-avec-caroline-galacteros-presidente-de-geopragma-le-nouvel-action-tank-geopolitique-francais

[Notes-geopolitique] – « Jean-François Fiorina s’entretient avec Caroline Galactéros »

Par Jean-François Fiorina Notes-geopolitique — 08 février 2018

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Caroline Galactéros : il faut rompre avec la pratique internationale occidentale des trente dernières années dont les résultats sont dramatiques aux plans humain comme sécuritaire global.

Docteur en science politique, auditeur de l’IHEDN, géopolitologue, Caroline Galactéros a longtemps travaillé dans l’évaluation et la prospective stratégiques pour les services du Premier ministre. En février, elle lance à Paris Geopragma, Think tank / Action tank consacré à une approche réaliste de la géopolitique. 

Pour elle, l’idéalisme moralisateur est destructeur d’humanité et d’efficacité tandis que le réalisme pragmatique éthiquement inspiré permet d’atteindre des résultats optimaux en matière de coopération et d’apaisement des tensions.

L’humanitarisme est devenu une grande menace pour l’humanité, le cynisme des « bons sentiments » a fait des ravages qui ont plongé l’Occident dans un discrédit moral et politique profond d’où il est urgent de l’extraire.

Le 12 février aura lieu à Paris, à la Maison des Arts et Métiers, le lancement du projet Géopragma, que vous définissez comme un pôle français de géopolitique réaliste. Pourquoi cette initiative et quels objectifs poursuivez-vous ? 

Geopragma est le fruit d’un rapprochement entre des personnes aux profils éclectiques qui ont travaillé dans le monde de la défense, de la sécurité, de l’entreprise et plus généralement au sein de l’univers des relations internationales.

Souvent déçus, parfois en colère, ils sont mécontents de la manière dont la France et ses intérêts sont traités tant par les médias que par nombre de décideurs notamment politiques. Ethnocentrisme inconscient, manque de réalisme et angélisme exacerbé aboutissent aux pires désastres géopolitiques.

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Geopragma signifie géopolitique pragmatique. Le pragmatisme commande de dire que les excès de l’humanitarisme post Guerre froide l’ont mué en un redoutable ennemi pour l’humanité.

Le devoir d’ingérence a très souvent caché des buts peu avouables comme la déstabilisation ou la destruction d’Etats ou de nations avec des conséquences humaines terribles.

Qui oserait dire sérieusement que les Libyens vivent mieux aujourd’hui que sous le colonel Kadhafi ou les Irakiens que sous Saddam Hussein ?

Geopragma ne rêve pas le monde pas plus qu’il ne le nie en le soumettant à des filtres idéologiques et partisans. Il le prend tel qu’il est.

Quelques exemples : les réalités africaines demeurent ce qu’elles ont toujours été. Des populations définies par leurs langues et leurs origines ont été séparées par l’arbitraire des frontières héritées de la colonisation.

Ces frontières ne tiennent pas face aux liens historiques des peuples et seront remises en cause au prix de grands drames. Pour les pragmatiques que nous sommes, le meilleur cadeau que l’on puisse faire à l’Afrique est de la laisser aux Africains et de moins s’ingérer dans leurs affaires.

On pense aussi au Moyen-Orient mis à feu et à sang par notre entêtement à déstabiliser les grands Etats laïcs dont les pouvoirs autocratiques étaient aussi les garants de complexes et fragiles équilibres multiconfessionnels et tribaux ; ou encore aux Balkans des années 90, livrés aux appétits de leaders sans scrupules avec notre bénédiction nourrie de l’ignorance de la question des minorités et du refus de comprendre que nos mécanismes démocratiques allaient immanquablement structurer une domination communautaire et plonger la Bosnie-Herzégovine dans la guerre civile.

La plateforme que constitue Géopragma s’affirme tout à la fois comme un vecteur d’action et de réflexion… 

CLESHS72-3Effectivement. Geopragma est un Think tank et un Action tank, car le caractère opérationnel nous paraît essentiel.

Mais cette fonction de « boite à action » obéira strictement à notre socle de principes fondamentaux communs.

Indépendance, cohérence, pragmatisme, autorité, puissance, influence, dialogue, respect, éthique et responsabilité sont nos mots d’ordre.

Nous sommes des êtres profondément libres intellectuellement, aux antipodes de ce que j’appelle la pensée mercenaire ou simplement auto contrainte et inhibée, qui assèche la réflexion comme le coeur. Et nous ne sommes pas seuls.

Chacun de nous en connait d’autres qui ont ce même tropisme réaliste mais que l’écosystème stratégique français marginalise ou ignore. Nous voulons rassembler ces consciences pour repenser ensemble une politique étrangère digne de ce nom pour notre pays.

Geopragma veut s’affirmer comme un pôle de réflexion stratégique indépendant qui vise le renouveau et la promotion de la pensée stratégique française, à partir d’une vision réaliste, non dogmatique et éthique du monde et des hommes.

Il s’agit de mettre nos réseaux et nos savoir-faire divers mais très complémentaires au service de la France, de sa puissance et de son influence.

Pas en désordre ou en contre, mais en appui de ce qui semble se structurer au niveau gouvernemental.

Le tournant pragmatique amorcé par le nouveau pouvoir comme « l’alignement des planètes » assez inespéré observé au plan international laissent espérer « une heure française » du monde.

Cette perspective nous conforte et nous oblige. Les Etats doivent rester souverains car ils constituent les chevilles-ouvrières du système international.

Face à une mondialisation longtemps vendue comme « heureuse », la naïveté ou l’irénisme ne sont plus de mise.

Depuis la fin de la Guerre froide, l’équilibre fragile du monde bipolaire a volé en éclats. La multiplication des ingérences a eu comme résultat une kyrielle de conflits et de désastres humains et un effet boomerang déstabilisant massif pour nos propres sociétés européennes.

L’unipolarité autour d’une Amérique ivre d’elle-même n’a pas eu plus de succès en matière d’apaisement, bien au contraire.

Quant à la nouvelle bipolarisation du monde autour d’un binôme sino-américain qui semble se dessiner, il n’est pas certain qu’elle soit une fatalité. Il faut réfléchir à tout cela sans a priori ni facilité.

Il est donc nécessaire de repenser les fondamentaux d’une nouvelle architectonique des relations internationales.

Dans un monde incertain et en recomposition où s’affichent de pures logiques de puissance avouées ou en gestation, quelle est la place de la France ?

Osons-nous afficher une stratégie de puissance ?

Avons-nous seulement une ligne stratégique cohérente avec nos intérêts nationaux ?

D’ailleurs, quels sont-ils ?

Ne sommes-nous pas au contraire dans une dangereuse utopie qui nous coupe des réalités du monde ?

Ne devrions-nous pas plutôt affirmer notre puissance en même temps que notre spécificité en appuyant nos actions sur les principes qui de tout temps ont fait la force de l’approche française : coopération, médiation, dialogue, respect mutuel ?

Ces principes ont été oubliés au profit d’un assujettissement progressif à la vision géopolitique américaine qui ne correspond qu’à la marge aux intérêts supérieurs de notre pays.

Il n’y a rien d’agressif à évoquer l’intérêt national ou la question de la souveraineté qui sont aux antipodes du nationalisme et du souverainisme.

C’est le respect des Etats qui peut produire de la puissance collective, non leur effacement. Il en va de même pour les frontières, les identités, les cultures…

Voilà pourquoi le développement entropique de superstructures aux attendus initiaux louables mais progressivement déconnectées du vécu des peuples telle notre Union Européenne engendre l’incompréhension puis le rejet des peuples, générant des dénis de démocratie, une destructuration progressive de certaines sociétés et une inquiétante montée des populismes.

Pour Geopragma, il faut commencer par prendre en compte prioritairement l’intérêt de la France. En géopolitique, rien n’a en effet changé fondamentalement depuis des décennies voire des siècles : la volonté d’indépendance des Russes, celle des Chinois de trouver les ressources qui leur manquent, celle des Etats-Unis d’aligner le monde sur leur agenda…

Il est temps d’affirmer notre propre volonté pour nous réinsérer dans un concert des nations dont on puisse maitriser la cacophonie structurelle sans prétendre en araser la pluralité essentielle et indispensable.

N’est-ce pas une vision un peu sombre voire cynique ? 

De tous les procès d’intention faits au réalisme et à la realpolitik, celui en cynisme est sans doute le plus immérité. Le réalisme serait cynique ?

C’est très exactement l’inverse. En situation de crise ou de conflit, la part d’humanité, de mesure et de compromis accessible s’ancre dans les possibles que seul porte le réel. Il faut donc partir de lui, non des images, projections mentales et fantasmes narcissiques collectifs qui sont les masques ordinaires de la volonté de puissance et de domination.

Le réalisme est la condition même d’une éthique vivante de l’action collective, de l’indépendance et donc de la liberté. Vous n’êtes pas libre ni « moralement » fondé à agir si vous vous bornez à l’idéologie ou au dogmatisme moralisateur.

Chez Geopragma, nous ne sommes ni « pro », ni « anti » qui ou quoi que ce soit. Nous traitons les faits tels qu’ils sont et il faut bien reconnaître qu’ils se révèlent impitoyables pour la crédibilité de l’action occidentale depuis 20 ans. Il faut oser le reconnaitre pour enfin agir autrement.

Un autre axe sur lequel entend agir Geopragma réside dans l’aide concrète aux acteurs. Au-delà la production et de la diffusion d’écrits et de réflexion, nous voulons avoir une capacité à agir.

On a assisté depuis 20 ans à la montée en puissance des sociétés militaires et de sécurité privées. De même va se développer une « diplomatie privée ».

Car c’est aussi une affaire privée que de favoriser les relations entre des entreprises et des marchés compliqués comme c’est une fonction privée (mais de service public) éminente que de favoriser le dialogue entre des Etats qui ne se parlent plus ou qui se parlent mal.

On voit bien le rôle d’intermédiation que vous entendez jouer entre Etats dans des configurations complexes. Que peut faire concrètement Géopragma pour les entreprises ?

Jamais les affaires n’ont été aussi politiques. Il suffit d’ouvrir un journal pour le comprendre. Geopragma applique son approche réaliste à tout, donc aussi aux marchés et aux entreprises et sur le long terme.

Elle rassemble des membres qui ont des niveaux d’information particulièrement « pointus » et dont certains sont de véritables experts de zones géographiques ou de thématiques complexes.

Nous pouvons aider les entreprises à aborder des marchés délicats, à établir des relations ad hoc sur un mode haut de gamme, à dénouer des écheveaux ou nouer des partenariats, en nous fondant essentiellement sur des rapports humains privilégiés découlant d’une appréhension culturelle fine et ancienne.

La dimension subjective et même l’affectivité – au sens du moteur profond qui guide l’action humaine – sont à l’oeuvre à tout moment dans une relation d’affaires comme dans toute autre forme de relation. N’ayons pas peur de ces mots ni de ce qui fait de chaque homme un être non modélisable par essence.

CLESHS72-4Il n’y a ni recettes ni modèles reproductibles pour réussir. Il y a des hommes entrant en relation et derrière eux, dans leurs coeurs et leurs esprits, des histoires, des héritages, des cultures, des systèmes de pouvoir et des enjeux qui les dépassent, les contraignent ou les renforcent.

C’est la matière première et vivante des relations internationales ou d’affaires, entre entreprises comme entre Etats.

Identifier les bons interlocuteurs et nouer avec eux, souvent dans les épreuves, des relations privilégiées ne s’improvise pas en 72 heures dans une foire ou un colloque.

Il faut un authentique effort de partage et aussi le rejet sincère d’une position de surplomb ou d’une présomption qui se paieront sinon cher.

La construction de réseaux efficaces est une affaire de longue haleine qui exige patience, « goût » de l’Autre et intelligence des situations.

La pratique des mœurs juridiques et contractuelles de certains pays est aussi essentielle.

On le voit avec la question de l’extra-territorialité du droit américain qui pose un problème majeur à certaines entreprises françaises. Notre ami Hervé Juvin, qui connaît parfaitement ces questions nous est précieux en ce domaine comme en bien d’autres.

Enfin, nous savons tous que nous entrons dans un monde toujours plus dangereux. Aussi la dimension sécuritaire est-elle très présente dans notre démarche.

Nous savons interpréter et partager de l’intelligence et de l’information qui permet de sécuriser des cadres d’opérations ou d’interventions pour des entreprises légitimement préoccupées par la sécurité de leurs opérateurs.

Si je vous comprends bien, c’est à partir d’un socle de valeurs communes que vous comptez établir des synergies entre les différents acteurs… 

Exactement. Tant auprès des gouvernements que des institutions ou des entreprises, nous sommes en mesure de faire du conseil en stratégie puis de décliner une série d’actions concrètes pour mettre en oeuvre les axes choisis. Mais cela se fera à partir du socle de valeurs que je vous ai exposé.

Le monde et les hommes sont en très grand manque d’authenticité, de considération, de loyauté, de cohérence. Une vraie famine…

Ces sources cachées plus que taries sont celles de la crédibilité et de la légitimité durables. C’est dans un partage de nos convictions avec nos clients que peuvent se nouer des synergies fructueuses.

La capacité à agir de façon pragmatique et opérationnelle est tout sauf froide. Dans cette perspective, il nous faut fédérer et agréger à notre action toutes les personnalités susceptibles d’apporter leurs compétences en géopolitique, géoéconomie et relations internationales, leur expertise, leurs savoir-faire, leurs réseaux…

Intégrons-les à notre plate-forme, publions avec elles des analyses, des notes, produisons de la réflexion et surtout, agissons…

Ces ressources humaines de haute valeur contribueront non seulement à repenser la politique étrangère française, mais aussi à mener des actions ciblées permettant aux structures publiques ou privées de reprendre l’avantage sur la scène internationale en gagnant des marchés ou en aidant au rétablissement de liens diplomatiques forts avec ceux qui souhaitent renouer ou conforter leurs liens avec la France.

Nous pouvons conduire et faciliter des actions en matière de diplomatie d’entreprise dans le cadre de pays en reconstruction, comme cela sera bientôt le cas en Syrie, ou dans des pays qui veulent de nouveau s’intégrer dans la communauté internationale comme l’Iran.

Il s’agit de proposer à des entreprises, institutions et Etats des actions concrètes au plus près de leurs préoccupations et non alignées sur des présupposés idéologiques « hors sol ».

Au bout du compte, l’idéalisme moralisateur produit du choc, du conflit et fait beaucoup plus de morts que le pragmatisme.

Cessons de vouloir imposer nos référents politiques, culturels et sociétaux à des populations qui n’en veulent pas et souhaitent rester fidèles à leurs façons de penser et de vivre propres.

CLESHS72-5Nous devons admettre que depuis le début des années 1990 la volonté normative occidentale au nom de grandes et fort belles idées – droits de l’homme, liberté, démocratie, etc. – a abouti à imposer des règles qui n’ont rien à voir avec les souhaits réels des populations locales et à structurer des modèles de puissance alternatifs attractifs.

Et puis la France a encore des atouts majeurs dans son jeu : son passé, son image, le positionnement gaullien qui fut le sien, auquel elle a renoncé sans même en prendre conscience.

C’est finalement une hauteur de vue et une cohérence entre un discours ambitieux et un agir déterminé, généreux et bienveillant pour le monde qu’elle a abandonnées en chemin.

Il est temps de retracer cette voie sans emphase mais sans crainte.

En guise de conclusion, quelle serait votre devise ? 

Pour nous qui entendons conduire une diplomatie informelle sur le long terme et sans tabous au profit de l’intérêt supérieur de notre pays, nous avons choisi une triple référence à consonance latine : « anti dogma, anti doxa, pro statera », que nous pourrions traduire par « anti dogmes, anti pensée dominante, pour une juste appréciation des choses ».

Pour en savoir plus  sur Caroline Galacteros :

CLESHS72-6Née à Lyon en 1967, Caroline Galacteros intègre en 1986 les classes préparatoires à l’Ecole normale supérieure de Lyon, tout en suivant une licence d’histoire, avant de passer une maîtrise et un troisième cycle (DEA) de Sciences Politiques à Paris-I Panthéon-Sorbonne.

Elle se forme ensuite à la phénoménologie de la communication et de la relation interpersonnelle (CEFPPC- Lyon) tout en préparant sa thèse de doctorat d’Etat en sciences politiques, qu’elle soutient en 2001 à Paris-I Panthéon-Sorbonne (Magna com laude), sur le thème : « Analyse critique de la gestion des crises balkaniques de l’après-guerre froide ».

On la retrouve en 2006/2007 comme auditeur de l’IHEDN (Institut des Hautes Etudes des Défense Nationale), promotion Vauban (AA59).

Dès l’aube des années 1990, elle intervient dans des cénacles prestigieux liés au monde de la défense, de la diplomatie ou des grandes écoles (IRA, CEA, ESCP, IHEDN, CHEAR, CDEC, CRR-FR), accomplit des missions auprès du CAP (Centre d’analyse et de prévision) du ministère des Affaires étrangères et du ministère de la Défense, ou encore dans le cadre du International Visitor’s Program du Département d’Etat américain.

Elle exerce également ses talents dans le cadre de masters divers. Membre à plusieurs reprises des jurys des concours ENA, EMSST et Ecole de guerre (CID), elle participe à des travaux et des groupes de réflexion dans le cadre du Centre de doctrine et d’emploi des forces, au COS ou encore à l’Ecole de guerre.

Caroline Galacteros est depuis 2004 colonel dans la réserve opérationnelle des armées (terre). Professionnellement son parcours est tout aussi brillant.

Entrée dès 1990 à la Fondation pour les études de défense nationale comme assistante du président, elle est ensuite pendant près d’une décennie chargé de mission au Secrétariat général de la défense nationale, en charge des Balkans, réalisant de nombreuses missions sur le terrain.

Elle est ensuite chercheur associé à l’Ecole normale supérieure, puis professeur invité à HEC, avant de devenir en 2009 directeur de séminaire à l’Ecole de guerre.

En outre, après avoir fondé en 2004 son cabinet – Planeting – elle crée et préside Géopragma, pôle français de géopolitique réaliste.

Caroline Galacteros a également une importante activité éditoriale.

Elle a publié Manières du monde, Manières de guerre (éd. Nuvis, 2013) et Guerre, Technologie et société : le progrès va-t-il dans le bon sens ? (avec Régis Debray et le général Vincent Desportes, éd. Nuvis, 2014).

Editorialiste au magazine Le Point depuis 2014, sa rubrique « Etat d’esprit, esprit d’Etat » est consacrée aux questions géostratégiques et aux enjeux liés à la défense : lepoint.fr/ actualité/ Les invités du Point.

Elle publie régulièrement sur le Figaro Vox et pour d’autres médias français et étrangers; notamment pour Le Courrier de Russie, et intervient fréquemment sur les chaines de télévision et de radio.

Caroline Galactéros est la créatrice du Blog « Bouger les lignes » (overblog.com) qui analyse les lignes de faille et les « signaux faibles » de la conflictualité internationale. http://galacteros.over-blog.com/

Voir aussi son blog de la revue Le Point, lepoint.fr/ actualité/ Les invités du Point

Twitter : @CGalacteros ; Facebook et Linkedin : Caroline Galacteros

Caroline Galactéros est la présidente de Géopragma, pôle français de géopolitique réaliste, association de loi 1901, dont les membres fondateurs sont elle-même, Hervé Juvin, le général (2S) Jean-Bernard Pinatel, Pierre de Lauzun, Ghislain de Castelbajac, Gérard Chesnel, Jean-Philippe Duranthon, Alexis Feertchak.

Source: https://notes-geopolitiques.com/geopolitique-pragmatique/#more-5929