C. Galactéros : « Isoler la Russie pour complaire à notre grand allié était un calcul stupide »

Entretien publié le 19 août 2019, propos de Caroline Galactéros recueillis par Hadrien Désuin.

 

Après l’absence de Vladimir Poutine lors du 75e anniversaire en Normandie, Emmanuel Macron souhaite se rattraper et relancer le processus de Minsk, pour régler la question du Donbass à Brégançon avant le G7 de Biarritz. Cette ambition française vous paraît-elle crédible ?

 

Évidemment non. J’aimerais tant croire que notre président a pris conscience qu’il lui fallait urgemment s’affranchir des réseaux néoconservateurs qui noyautent son administration (comme d’ailleurs celle de Donald Trump) et voient en la Russie à jamais une ennemie de l’Europe. Cette vision fossilisée, téléguidée depuis Washington, a l’avantage d’empêcher l’UE de se rapprocher de Moscou, et donc celui de la garder stratégiquement mineure et sous contrôle atlantique exclusif. Malheureusement, certaines récentes nominations importantes dans l’appareil diplomatique et d’évaluation stratégique national ne font guère espérer d’aggiornamento stratégique du président. Le prisonnier de l’Élysée et celui de la Maison Blanche sont encore très loin de fomenter leur « grande évasion »…

La question du Donbass est simple. C’est un abcès purulent que Vladimir Poutine conserve sous le coude pour rendre impossible l’adhésion de l’Ukraine à l’UE, marchepied de celle à l’OTAN. Après les diverses vagues d’élargissement de l’Alliance, qui ont fait disparaître le glacis protecteur russe, cette absorption de l’Ukraine par l’OTAN est une ligne rouge non négociable pour Moscou car elle mettrait les forces de l’Alliance au contact immédiat de celles de la Russie. Pour « régler la question du Donbass », il faut donc en premier lieu que Kiev respecte les Accords de Minsk, et surtout que Moscou obtienne un accord écrit des États-Unis s’engageant à ce que l’Ukraine demeure une zone tampon stratégiquement neutre et ne soit jamais plus incitée ni évidemment admise à entrer dans l’OTAN. Si Paris était capable d’obtenir cela, alors notre étoile brillerait à jamais dans le ciel russe et au-delà, dans tout l’empire européen. Et nous exercerions alors un leadership de fait. Nous en sommes loin. Washington continue de provoquer Moscou et Paris se tait. Le dernier sommet de l’Alliance lui a permis de faire réaffirmer par son secrétaire général, son intention d’accueillir en son sein l’Ukraine et la Géorgie

 

Les relations franco-américaines semblent dans l’impasse, est-ce par dépit ou opportunisme que la France se tourne vers le vieil allié russe ? 

 

La France n’a toujours pas compris – et semble même ne pas pouvoir comprendre – qu’il existe une différence structurelle d’intérêts entre Washington et l’Union européenne. Notre allégeance politique et stratégique est profonde, mais elle est basée sur une convergence d’intérêts fantasmée. Sous Trump, qui nous tient « rênes courtes » et clame sans ambages son mépris, nous nous sentons orphelins d’une tutelle qui jusque-là prenait des gants et nous permettait d’obéir… en sauvant la face, dans des rodomontades militaires ou déclaratoires. Mais en fait, dès 2013, avec Obama et sa fameuse « ligne rouge » en Syrie, la messe était dite. Mais alors, redoublant de servilité, nous n’eûmes aucun sursaut d’orgueil salvateur.  Rien n’a vraiment changé à Paris. C’est là le drame. Car le reste du monde, lui, bouge à grande vitesse. Je crains que notre président, malgré ses envolées lyriques, n’ait pas vraiment de conscience de ce qu’est notre histoire avec la Russie à travers les siècles, ni aucune vision stratégique structurée. Il ne vit pas la France dans sa chair ou son cœur, et les mots ne suffisent pas à incarner une volonté. Il se veut le leader autoproclamé d’une Europe renaissante, mais il n’en appréhende pas les conditions.

Pour se rapprocher de Moscou (comme d’ailleurs de Téhéran), il faut que Paris redevienne une puissance crédible et fiable, sur la parole de laquelle l’on peut compter, qui soit mentalement indépendante, libre, souveraine. Bref, il nous faut tout simplement cesser de nos payer de mots et quitter notre statut de proxy américain. Là encore, nous en sommes loin. Depuis Nicolas Sarkozy avec la Libye, puis François Hollande avec Maidan et les Mistral, la France n’est malheureusement plus jugée autonome, encore moins indépendante stratégiquement. Sa signature n’a plus de poids. Sa vision du monde, celle de sa place en son sein, en respect de ses intérêts et valeurs propres, est introuvable. En Syrie, son ahurissant jeu de déstabilisation d’un Etat souverain et de soutien à l’engeance terroriste la pire, qui pourtant la frappe sur son territoire national et mine son unité, l’a profondément décrédibilisée. Notre politique étrangère est a-historique, schizophrène et suicidaire.

 

À quelles conditions la Russie pourrait-elle entendre la position française en Iran et en Syrie ? 

 

Washington veut casser l’axe russo-iranien et se sert de Paris pour cela. À l’inverse de nous, Vladimir Poutine est tout sauf un idéologue. C’est un pragmatique. Sur la question syrienne, la France s’est malheureusement laissée piéger dans le jeu américain du regime change, à mille lieues de toute perspective démocratique. Sur le dossier iranien, elle s’est alignée sur le bellicisme de Washington, renonçant rapidement à son intransigeance initiale, après la sortie des USA du JCPOA, et se montrant incapable de faire marcher le mécanisme INSTEX qui devait permettre de contrer l’extraterritorialité du droit américain. Des salves de sanctions qui cherchaient à étouffer l’économie iranienne, à geler toute concurrence et à provoquer une crise politique et sociale pour déstabiliser la République islamique. Puis nous avons commencé à dire, singeant Washington, qu’il faudrait étendre le spectre de l’Accord aux questions balistiques ou bien en imaginer un autre…. Bref, nous nous sommes « couchés ». Aujourd’hui, au lieu de dire une fois pour toutes que Paris resterait aux côtés de Téhéran dans le JCPOA sans demander sa renégociation ou son extension pour obéir à Washington et Tel Aviv, nous osons demander à Téhéran, au nom de « la désescalade », de respecter l’Accord alors que c’est Washington qui l’a mis en pièces. C’est le monde à l’envers. Qu’espère-t-on gagner en termes de crédibilité par une telle attitude ? C’est aux USA et non à l’Iran de respecter le JCPOA ! Les déclarations récentes de notre ministre des affaires étrangères critiquant Téhéran pour sa menace de ne plus respecter l’Accord, sont à cet égard sidérantes et typiques d’une inversion des torts et de la manipulation du réel qui caractérise depuis trop longtemps notre diplomatie prétendument morale.

Notre leadership est flottant, et la conscience de nos intérêts nationaux aussi. C’est le grand paradoxe d’une présidence appuyée sur la technocratie, mais qui casse méthodiquement les outils du régalien et l’autorité de l’Etat… Toute « légitimiste » que je sois politiquement, décidée à espérer de celui, quel qu’il soit, auquel l’insigne honneur est donné de gouverner notre patrie, j’en viens à me demander si notre président croit seulement à la Nation, à la France en tant qu’entité historique et culturelle propre, ou s’il ne croit pas plutôt que le progrès(sisme) consiste à effacer, au gré des accords multilatéraux et des renoncements de souveraineté et d’autorité, les derniers instruments concrets et symboliques de notre indépendance. Le Pacte de Marrakech et le Traité d’Aix la Chapelle sont de tristes exemples de ces abandons en catimini masqués par de grandes pompes.

Pour revenir aux conditions auxquelles Moscou pourrait voir quelque intérêt à nous faire revenir dans les dossiers syrien et iranien – dont nous a sortis notre approche moralisante et cynique à la fois – même si Vladimir Poutine et ses porte-voix affichent un crâne mépris pour les sanctions, il me semble évident que seule leur levée serait un signe sérieux et tangible d’une reprise d’autonomie de l’Europe et de la France par rapport à l’Amérique. Il suffirait à Paris de le comprendre, de le vouloir et de le décider. L’opposition d’un seul membre de l’UE suffit à empêcher leur reconduction. Oser désobéir et tenir. Ce serait là un grand coup donné dans la fourmilière de nos inconséquences collectives et une véritable révolution stratégique pour l’Europe, son premier pas dans le monde des adultes, sans brassards, sans bouée, sans harnais ! Sans laisse en somme. Qu’attendons-nous ? Que pouvons-nous encore perdre après nos fleurons industriels, notre honneur et notre âme ? Notre pusillanimité devient vraiment insupportable.

 

La question de la Crimée et la répression de l’opposition sont des points d’inquiétude pour le quai d’Orsay. Cela peut-il empêcher la France de stopper l’engrenage des sanctions économiques ?

 

Le Quai d’Orsay, et ceux qui malheureusement le contrôlent et prennent la Russie de Poutine pour l’URSS de Staline, mentalement sclérosés et fossilisés pour ne pas à avoir à réfléchir autrement que comme des chiens de Pavlov, cherchent sans arrêt de nouvelles revendications et exigences à présenter à Moscou (contre naturellement aucune concession ni ouverture de notre part). Ils font mine d’ignorer l’évidence : c’est à nous de faire un pas vers la Russie et de lever les sanctions. Car s’agissant de la Crimée, chacun sait qu’il n’y a rien à faire ni à espérer. Nous avons joué et monté (a minima cautionné pour la France) un coup d’Etat en Ukraine…. et nous avons perdu, un peu comme en Syrie.  Avec Maidan, nous avons servi sur un plateau d’argent à Moscou l’occasion de reprendre la Crimée, indument octroyée à l’Ukraine par Khroutchev l’Ukrainien en 1954. Quant à la répression de l’opposition en Russie, malheureusement nous récoltons ici aussi la monnaie de notre indécrottable politique d’ostracisation. Vladimir Poutine est de plus en plus prisonnier des courants conservateurs et essaie de tenir la barre au mieux, mais il doit parfois donner des gages et ne contrôle pas tout, loin s’en faut. La libération du banquier Delpal, très probablement emprisonné malgré le Kremlin, est un signe très positif du fait que le Président russe parvient en ce moment à desserrer un peu les entraves qui contraignent sa marge de manœuvre. Nous perdons un temps précieux à ne pas l’aider. Qui viendra après lui ? Peut-être un véritable autocrate, bien moins fin et anti-européen.

Isoler la Russie pour complaire à notre Grand allié était un calcul stupide. Non seulement cela l’a poussée vers Pékin par dépit puis nécessité, mais cela laisse l’Europe désarmée, prise en tenaille entre une Amérique plus léonine que jamais, et une Chine qui ambitionne de plus en plus ouvertement le dépècement progressif du Vieux continent et la domination de l’Eurasie. Ne pas admettre que, dans cet angoissant scénario, la Russie était notre atout maître, et accepter de nous laisser isoler comme nous l’impose Washington, est une faute stratégique majeure, dont nos politiques, toutes tendances confondues depuis au moins 20 ans et la « Guerre du Kossovo », portent la lourde responsabilité. Je suis pour que la France, sans plus attendre, repense de fond en comble sa politique étrangère et de défense. Elle doit la structurer autour d’une posture gaullienne réaliste et humaine, qui seule pourra lui redonner sa stature et son poids, au lieu de dissoudre sa chair historique, politique et éthique dans les vapeurs absconses du panurgisme multiculturel occidental. De ce point de vue, la geste présidentielle, à Brégançon comme auparavant à Versailles, peut être bien utile. Mais à la seule condition qu’elle s’inscrive dans une vision et une volonté claires, appuyées sur une évaluation lucide, pragmatique jalouse et stricte de nos intérêts nationaux. Sinon, les « pas de deux », réussis ou manqués avec tel ou tel, se réduiront à de la communication politique, et même à une comédie triste : celle de notre abaissement consenti dans l’apparat et le lustre déclinants d’une grande nation. Alors, le remède se révèlera pire encore que le mal, et nul chef d’Etat ne s’y trompera plus. Vladimir Poutine moins que tout autre.

 

Source : https://lincorrect.org/caroline-galacteros-isoler-la-russie-pour-complaire-a-notre-grand-allie-etait-un-calcul-stupide/

C. Galactéros « La guerre d’Iran aura-t-elle lieu ? »

Article chez Marianne, par Caroline Galactéros*, publié le 24/06/2019

Pour Caroline Galactéros, des « frappes éclair » américaines en Iran, « de manière imminente ou un peu plus lointaine », sont à prévoir. Elle en appelle la France à faire entendre sa voix.

La destruction par l’Iran, après deux avertissements, d’un drone de renseignement RQ-4 Global Hawk américain qui survolait ses eaux territoriales marque une nouvelle étape extrêmement inquiétante dans l’actuelle escalade des provocations et déclarations martiales dans le Golfe persique. L’appareil, selon Téhéran, était accompagné d’un avion de patrouille maritime avec 35 personnes à bord que la République islamique s’est abstenue de détruire. Les chasseurs américains étaient déjà en vol de représailles et les batteries des navires de guerre américains étaient en position de tir. Donald Trump a interrompu l’ordre d’attaque in extremis. « Arrêtez-moi ou je fais un malheur ! » Mais l’homme le plus puissant du monde sur le papier est magnanime ! L’Iran est aimablement considéré comme ayant peut-être tiré par erreur et on l’appelle au dialogue … Sinon « pan pan cul-cul » ! La Russie annonce « une catastrophe » si l’Amérique attaque. Cet épisode est, il faut le craindre, une « sonde » annonçant des frappes éclair de manière imminente ou un peu plus lointaine.

UN BELLICISME STRUCTUREL ?

L’Amérique est vraiment malade de son bellicisme structurel. Le cynisme absolu qui consiste à vivre par, pour et de la guerre, en se disant en permanence épris de paix commence à écœurer. Quel est l’objectif poursuivi par le Pentagone et la CIA avec, comme grand orchestrateur, le furibard et déterminé John Bolton que Donald Trump semble suivre à reculons. Entrer en guerre contre l’Iran ? Mais pourquoi diable ? Qui menace qui ? A qui profitera ce crime, sinon à Israël qui veut terrasser l’influence iranienne dans la région, à son nouveau proxy-chouchou saoudien, et à tous ceux qui veulent un dérivatif à leur déroute en Syrie, à l’infamie de leur soutien au massacre du peuple yéménite et à la consolidation quotidienne de l’axe Moscou-Ankara-Téhéran-Pékin ?

Il est tragique de voir l’acharnement occidental mis à détruire depuis plus de quinze ans déjà, les Etats du Moyen-Orient riches, multiconfessionnels et politiquement stables, pour les transformer, via la déstabilisation économique et l’importation d’un djihadisme sunnite féroce, en « Etats faillis » justifiant un régime change qui permette enfin leur vassalisation. Le candidat Trump en 2016 avait pourtant admis l’échec flagrant de cette politique dangereuse pour la planète entière. Mais, progressivement mis lui-même sous pression et sous contrôle par le « deep state » et tous les va-t’en guerre du système militaro-industriel américain, il peine désormais à retenir les ardeurs belliqueuses des néoconservateurs revenus en force dans les rouages et allées du pouvoir. Cela s’appelle « créer l’ennemi » de toutes pièces pour justifier un interventionnisme éruptif, relégitimer un rôle de gendarme planétaire, et faire rentrer dans le rang des alliés européens pris de doute, mais encore bien incapables de s’affranchir d’une tutelle qu’ils chérissent quand elle les condamne à l’humiliation permanente et à l’insignifiance stratégique éternelle.

La France a malheureusement, en Libye, en Syrie et au Yémen, pris plus que sa part à cette délirante curée au nom des droits de l’homme dont le bilan humain et sécuritaire sera à jamais indéfendable : des centaines de milliers de morts dans des opérations de regime change utopiques et sanglantes et une boîte de Pandore islamiste béante qui cible nos vieilles et molles nations repentantes. La déstabilisation que nous portons nous revient en boomerang et nous terrifie tant que nous lui « opposons » une complaisance mortifère pour notre nation.

L’IRAN DIABOLISÉ

L’Iran diabolisé, étranglé méthodiquement depuis des décennies par des salves permanentes de sanctions, confronté à la sortie unilatérale des Etats-Unis d’un accord nucléaire qu’il a pour sa part jusqu’à aujourd’hui scrupuleusement respecté, commence à perdre patience et à tomber dans le piège. Car pour préserver leur crédibilité politique interne, les dirigeants iraniens doivent réagir, répondre à l’humiliation d’avoir été grossièrement floués et donc donner des gages aux plus conservateurs faisant ainsi le jeu de ceux qui les provoquent.

Dans cet imbroglio apparent, la France, au lieu de pointer l’inconscience de Washington qui a ruiné le long effort commun pour enrayer la montée du programme nucléaire militaire iranien, demande à l’Iran de ne pas se mettre en faute et de respecter le JCPOA (l’Accord nucléaire du 15 juillet 2015)… Tout en courant derrière Washington pour juger légitime et souhaitable une extension du spectre de l’Accord aux enjeux balistiques. Un comble. Cet « en même temps » est injustifiable et catastrophique. C’est une trahison de notre signature au bas du JCPOA en 2015, mais aussi celle de notre parole donnée à l’Iran et au président Rohani – promoteur de l’accord désormais très affaibli -, de nous accrocher à la stricte « lettre » de celui-ci en dépit de la dénonciation unilatérale américaine.

Heureusement pour la paix du monde, les Japonais, les Allemands (en l’occurrence bien moins suivistes que nous) et même les Emiratis appellent à raison garder. Ils expriment clairement leurs doutes quant à la véracité des accusations portées par Washington contre Téhéran dans les attaques du 13 juin contre deux tankers japonais et norvégien – après une première série contre quatre pétroliers (saoudiens, émirati et déjà norvégien) le 12 mai dernier.

Il faut dire que la ficelle est si grosse que la fiole de farine brandie en 2002 à la tribune de l’ONU par le général Colin Powell pour accréditer la possession d’armes de destruction massive par l’Irak, cible du moment, paraît en comparaison une ruse subtile… Pourquoi l’Iran aurait-il attaqué un bateau japonais le jour de la visite amicale du Premier ministre Shinzo Abe à Téhéran ? Même l’interprétation agitée d’une prise d’ascendant politique des Gardiens de la Révolution sur les franges plus modérées du pouvoir paraît folle. En revanche, il est difficile de nier que Washington depuis quelque temps déjà, s’inquiète des positions tempérées de son allié nippon qui cherche à contrebalancer sa dépendance traditionnelle par une relation plus développée avec Moscou et Téhéran…

Quant aux puissances européennes membres de l’OTAN, l’on peut comprendre l’inquiétude de leurs états-majors qui s’inquiètent d’être entraînés dans une guerre montée de toutes pièces comme le fut celle d’Irak en 2003. L’article 5 du traité de l’Atlantique Nord prévoit la réponse militaire solidaire collective des Etats de l’Alliance face à l’un de leurs membres « attaqué ». La réaction en chaîne, n’attend plus qu’une étincelle. Il existe bien des précédents de ces « false flags » opportuns.

PARIS FACE À SON DESTIN

Pour l’heure, Washington souffle le chaud et le froid, se disant « prêt à discuter avec Téhéran, si Téhéran le demande », ce qui est encore une façon de laisser accroire que l’Iran serait évidemment coupable mais l’Amérique magnanime. Pour le Guide suprême Ali Khamenei, c’est un affront supplémentaire et une invitation à perdre la face ou à déclencher l’affrontement. Un lose-lose gameparticulièrement vicieux.

Dans cet engrenage délétère, en s’alignant au lieu de sortir du rang pour appeler au calme les véritables fauteurs de trouble qui ne sont pas ceux que l’on pointe du doigt, au lieu surtout d’affirmer que nous ne nous associerons pas à une agression profondément illégitime, Paris une fois encore manque son destin. Celui d’une nation à la voix courageuse, intelligente et singulière. Quand allons-nous enfin oser désobéir ?

Caroline Galactéros*

Présidente de Geopragma

C. Galactéros : « Paris-Moscou : Pour une désobéissance salutaire »

Chronique Geopoly du 17 juin 2019, par Caroline Galactéros 

Au Courrier de Russie, ma « feuille de route » éditoriale est claire : offrir au lecteur des tribunes concernant les relations France-Russie à partir d’une perspective géopolitique sur les affaires du monde tel qu’il va…ou (ne va) pas. Jusqu’à présent, les thèmes se sont presque toujours naturellement imposés. Mais je faiblis et désespère. Que se passe-t-il dans les relations franco-russes ? Plus rien, niet, nada, nichts. Existent-elles seulement encore ?

Il me faut donc parler… de ce qui malheureusement ne se passe pas : de l’invitation primordiale et pourtant manquée de Paris pour que le président de Russie prenne part aux commémorations du 75e anniversaire du Débarquement de Normandie. L’Allemagne, elle, était conviée ; alors que l’URSS avait perdu durant le second conflit mondial quelque 28 millions de vies et permis, par l’ouverture d’un second front, la victoire des Alliés ‒ dont elle était ; alors, surtout, que le président français, au lieu de quêter fébrilement un tête-à-tête avec son homologue américain et de s’illusionner encore une fois sur la réalité de leurs relations (Donald Trump, quelques heures après son retour, a menacé la France de sanctions sur ses exportations de vin), avait bien mieux à faire : saisir cette occasion pour s’imposer en précieux et audacieux médiateur, celui qui voit l’Histoire de haut et en grand, refuse de persévérer dans l’alignement infantile sur la doxa du Maître, sort du rang, prend la main et réunit sous ses auspices, mine de rien et quitte à s’en excuser auprès de nos idéologues-maison, États-Unis et Russie.

Emmanuel Macron a perdu là une occasion de se distinguer positivement et à la bonne échelle, celle des puissances qui comptent, précisément, car elles savent réfléchir et décider seules ; celle de permettre que se noue enfin le seul dialogue encore à même de bouleverser le sort de l’Occident et de l’aider à se dresser face à l’empire chinois renaissant. Sans doute aurions-nous subi une fois encore les indignations rengorgées des dogmatiques de service, mais le bien aurait été fait, et le lien renoué.

EMMANUEL MACRON ET DONALD TRUMP LE 6 JUIN 2019 LORS DU 75E ANNIVERSAIRE DU DÉBARQUEMENT DES TROUPES AMÉRICAINES EN NORMANDIE. CRÉDIT : AFP

Il ne s’agissait pas d’une révolution, juste d’une désobéissance salutaire. Or on ne veut pas désobéir. Notre aveuglement est préoccupant et même tragique. Une occasion ratée de plus. C’est à croire que personne ne voit rien de ce qui est en train de se passer sous nos yeux embués d’européisme béat, voire bêlant. L’on va continuer jusqu’à l’affaissement ultime de se tromper d’ennemi et de partenaire. L’Europe jamais ne sortira de la petite enfance stratégique, jamais n’osera regarder ses intérêts, ses atouts, les conditions de sa renaissance, celles de son autonomie. Les élections européennes elles-mêmes n’ont fait que noyer une fois encore le poisson. Nous faisons de grandes déclarations sur « la souveraineté européenne », « l’armée européenne » même, nous ébrouant dans un vide conceptuel sidéral à coups d’envolées lyriques. Toutes ces utopies sont condamnées, car nul n’ose en poser les conditions pratiques. Nul n’envisage la défense de l’Europe en dehors des accords de « Berlin plus », qui font de l’Otan à jamais l’outil de cette défense.

En sortir pour s’en sortir est tabou. Une « Otan européenne », même nantie d’un autre parapluie nucléaire tout aussi crédible que celui de notre Grand Allié, paraît scandaleuse, délirante, fantasmagorique et, surtout, ô combien dangereuse ! L’ennemi est là, inchangé, rouge toujours, cramoisi même, agressif et belliqueux, nous cherchant des noises à nous si pacifiques et respectueux Européens… Bref nous sommes à mille lieues de notre salut et en sommes à refuser d’en chercher la voie. Nul ne remarque que la Russie est (était) la dernière barrière protectrice de notre continent contre l’avancée chinoise, nul ne voit que l’Occident, sur le plan historique, culturel et stratégique, ne peut tenir que sur ses trois pieds naturels que sont les États-Unis, l’Union Européenne et la Russie.

Voilà ce qui nous donnerait un poids colossal dans les nouveaux rapports de force. Mais c’est trop évident, sans doute. Il est plus simple de diaboliser Moscou, de faire passer son président pour un marionnettiste démoniaque, alors que nos sanctions renforcées et notre ostracisme lui font perdre chaque jour sa capacité à maintenir l’équilibre fragile entre conservateurs et libéraux. Comme en Iran, les franges les plus dures du régime se crispent face à l’agression extérieure. La construction de l’ennemi bat son plein et l’on s’en réjouit à l’Otan, au Pentagone, à la CIA, et peut-être jusque dans les États-majors français et les allées du pouvoir. C’est évidemment plus simple que de regarder en face l’axe Moscou-Pékin qui se consolide à l’instar de celui qui lie chaque jour davantage, pour le meilleur et le pire, Moscou, Ankara, Téhéran et… Pékin toujours. Le bellicisme de l’entourage présidentiel américain, qui fait vraiment tout pour pousser Téhéran à la faute, jusqu’à monter des provocations grossières dans le golfe d’Oman, a un effet coagulant inquiétant.

RENCONTRE ENTRE XI JINPING ET VLADIMIR POUTINE LE 15 JUIN 2019 À PÉKIN À L’OCCASION DE L’ANNIVERSAIRE DU PRÉSIDENT CHINOIS. CRÉDIT : KREMLIN

Et dans ce jeu dangereux et infantile, la France ne saisit toujours pas sa chance. Elle rate une fois encore son destin et préfère ne servir à rien, suivre la pente douce du pire, se rallier à l’injustice et à la bêtise générale. Pour quels bénéfices ? Par peur de quelles menaces ? En vertu de quelle analyse de ses intérêts nationaux ? Mystère et boule de gomme ! Le 75e anniversaire du Débarquement était pourtant l’occasion rêvée de voir un peu loin, de compter au-delà de notre petite ombre, de faire autre chose que passer les plats. Il est désespérant de toujours choisir la mauvaise route.

Je ne veux pas finir de façon trop négative. On notera donc une faible convergence, probablement inconsciente, entre Paris et Moscou. Elle concerne l’actuelle crise dans le golfe Persique. Russie et France ont appelé au calme face à la montée des tensions dans le golfe d’Oman et le détroit d’Ormuz. Paris pourrait et devrait, là encore, se faire la médiatrice d’un apaisement entre Moscou, évidemment concernée par cette escalade, et Washington. Souhaitons que cette lucidité-là l’emporte enfin sur les réflexes délétères et anachroniques qui abîment notre influence. Ou ce qu’il en reste.

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2019/06/paris-moscou-br-pour-une-desobeissance-salutaire/

[Figaro Vox] « Il faut sauver le soldat Occident! » par Caroline Galactéros

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Mais on s’y prend mal. Très. Ce n’est en effet pas en provoquant ouvertement le monde musulman qui la déteste déjà quasi unanimement (hors Arabie saoudite qui fait de nécessité vertu) par un discours tonitruant comme celui que vient de tenir le secrétaire d’État américain Mike Pompeo au Caire, que l’Amérique va s’affirmer autrement que comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Un éléphant aveugle et sourd qui pratique avec entêtement une méthode Coué qui a fait la preuve de ses limites partout depuis bientôt trente ans.

Expliquer tout de go, invité du président Sissi, devant une audience musulmane de haut rang, que l’on vit la main sur la Bible, que l’Amérique incarne la Vérité et est «une force pour le Bien au Moyen-Orient» ne dénote qu’une arrogance néo-coloniale. Cela manifeste aussi la fébrilité d’un empire dysfonctionnel, qui ne sait plus comment retrouver son autorité morale et son hégémonie normative en lambeaux autrement que par la violence de l’anathème et la manifestation d’un cynisme radical.

L’empire tremble, mais au lieu de se poser quelques questions de base sur les conditions d’une rémission morale qui supposerait celle de ses pêchés, il en remet une couche d’impérialisme brutal et arrogant. Ça passe ou ça casse?

Je ne crois pas qu’il faille partir ainsi en croisade pour la sauvegarde d’une Chrétienté effectivement en grand danger. Mais pas (seulement) du fait de l’Islam. Celui-ci, dans sa frange combattante et maléfique, ne fait que s’engouffrer dans les failles béantes ouvertes par notre hybris post-moderne, qui nous fait déconstruire avec jubilation comme si c’était là un progrès humain, tous les repères sociétaux, familiaux, éducatifs, culturels qui structuraient nos nations. Ces frontières mentales et symboliques imprégnaient et justifiaient l’appartenance des ensembles européen et américain à une civilisation dite occidentale, pleine de défauts et souvent arrogante certes, mais aussi héritière d’un humanisme précieux, entraînant et protecteur. Leur effacement provoque la dissolution lente des peuples européens dans le communautarisme ou leur crispation dans ce que l’on appelle un peu vite le populisme. Les limites, les tabous qui parcouraient nos existences n’étaient pas qu’inutiles et rétrogrades. Ils servaient aussi de phares à notre jeunesse désormais complètement déboussolée, égarée entre théorie du genre militante et régressions racialistes. L’utopie transhumaniste n’irrigue pas que les GAFAS. Elle brade sans vergogne tous ces multiséculaires garde-fous. L’homme occidental sait tout, peut tout, croit n’importe quoi et presque n’importe qui. Il a oublié l’histoire, méprise tout ce qui n’est pas lui, confond le progrès et la nouveauté, l’information et la connaissance. Il nie les différences et dispense sa «moraline» désespérante comme un voile de lumière sur la terre ensauvagée. Son idéalisme moralisateur fait des tombereaux de cadavres. Mais c’est pour le bien du monde, nous dit-il.

Ce discours a vécu. Il nous perd aux yeux du monde et de plus en plus aux yeux de nos propres peuples. Il est grand temps d’en finir avec ce fuel pour la guerre et la terreur. L’Occident, s’il veut rebondir, retrouver son crédit, convaincre et entraîner, doit prendre conscience de lui-même sur un mode autre qu’agressif. Il doit se rassembler, redevenir tout ce qu’il est. Or, qu’est-ce que l’Occident? C’est un trépied stratégique et culturel composé de trois pôles: l’Amérique, l’Europe… et, n’en déplaise à quasiment tout l’establishment politico-militaire américain et aux réseaux néoconservateurs européens, la Russie. Ce sont là-aussi les trois piliers de la Chrétienté. Une Russie qui n’est plus l’URSS, et dont il est chaque jour plus indispensable d’empêcher la bascule vers l’Est et la Chine. Peut-être que ce shift towards east de Moscou, qui choisirait à contrecœur sa part orientale contre son âme européenne, ne gênera pas l’Amérique, qui croira ainsi fragiliser encore davantage l’Europe et prendre pied en Eurasie. À voir néanmoins… Il est en revanche certain que pour l’Europe, ce serait la disparition de l’ultime et traditionnelle protection naturelle contre la Chine.

Et ce n’est pas l’oubli dans les bras allemands qui nous sauvera de la double dévoration qui s’annonce. De ce point de vue, certains éléments du Traité d’Aix-la-Chapelle signé par la France et l’Allemagne ne laissent pas d’inquiéter. Notre siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations-Unies semble sur le point d’être discrètement «pré» offert en partage à Berlin, pour remplir la corbeille de la mariée, concession présidentielle à un rapprochement politique. Cela rappelle furieusement le tragique calcul mitterrandien après la réunification allemande, qui finit par sacrifier la préservation de l’unité yougoslave et le traitement de la question minoritaire au sein de la RSFY à la nécessité d’une «Union économique et monétaire» avec Berlin (antichambre de l’Euro), voulue naïvement comme un barrage, alors déjà, à l’expression de la puissance allemande soudainement retrouvée. On sait ce qu’il est advenu. Si la relation franco-allemande (Berlin, elle, ne parle jamais de «couple») demeure centrale pour l’équilibre continental, nous devons aussi, comme l’Allemagne le fait larga manu en Europe centrale et orientale, restaurer et développer nos liens naturels avec les États du sud de l’Europe au lieu de les morigéner doctement…

Le siège permanent de la France au Conseil de Sécurité ne se partage pas. Il est lié à l’Histoire comme à notre statut de puissance nucléaire. Il emporte un droit de véto insécable lui aussi. Si l’Europe devait et pouvait un jour en disposer d’un, pourquoi pas? Et l’Inde aussi. Et une puissance africaine? Mais un fauteuil pour deux serait pure folie. Un tel renoncement sonnerait le glas de notre singularité stratégique et de notre influence résiduelle déjà mises à mal par une politique étrangère chaque jour moins lisible. L’amour du geste et de la posture ne saurait aller si loin.

Source : http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2019/01/22/31002-20190122ARTFIG00250-notre-puissance-est-en-declin-et-se-rapprocher-de-l-allemagne-n-y-changera-rien.php

[FigaroVox] «Le retrait des Américains en Syrie est l’ultime chance pour la France de peser de nouveau» par Caroline Galactéros

FIGAROVOX/TRIBUNE – Caroline Galactéros analyse les motifs du retrait des forces américaines en Syrie et le réalisme de Donald Trump. Elle y voit également l’occasion, pour la France, d’ancrer davantage son influence dans la région – à condition d’accepter de traiter avec Moscou et Damas.

Encore une fois, l’homme a pris (presque) tout le monde à contre-pied. En premier lieu nous, l’allié français. Nos salves d’autorité ne changent rien à la donne de fond du conflit syrien: un accord est en train de se nouer entre Washington, Moscou et Ankara, et nous n’en sommes pas. Parlant de Yalta, les Polonais disaient avec amertume que «si l’on n’est pas à la table (des négociations), c’est que l’on est au menu». Pour la France, c’est pire: nous ne sommes même plus dans la carte mentale de notre Grand allié…Que le Général Mattis n’ait pas été d’accord avec le Président ne change rien à l’avanie insigne que nous subissons. L’Empire ignore superbement ses limes. Car l’essentiel pour lui est ailleurs: les forces spéciales américaines quittent la Syrie car Trump est un vrai réaliste. Il a compris qu’il était urgent d’enfoncer un coin dans l’alliance tactique mais bien réelle entre Moscou, Téhéran et Ankara, avant que celle-ci ne se consolide trop. Il s’agissait donc de faire plaisir à la Turquie, d’où le lâchage kurde, la «réflexion» sur l’éventuelle livraison de Gulen, etc. et d’interrompre le raidissement du néo-sultan Erdogan dont le flot de menaces désormais retombe… sur nous, qui aimons trop les Kurdes.

La Turquie est donc la grande gagnante de la décision américaine de retrait. Une fois encore, elle joue là remarquablement son positionnement «in and out» par rapport à l’OTAN. Le lâchage des valeureux Kurdes par les Américains va les contraindre à tirer leur épingle du jeu en se rapprochant de Moscou – qui mène toujours la danse régionale mais se méfie de ses «alliés» tactiques iranien et turc -, et de Damas qui doit aussi composer avec la présence turque, son soutien aux islamistes et son influence durable dans le pays et la région. Les Kurdes tireront sans doute au mieux parti de ce nœud de vipères mais leur rêve fou d’État a vécu.

L’Iran en revanche doit s’inquiéter, car le sort que semble lui réserver Washington (via Tel Aviv) ne semble en rien modifié. «Mad dog» (surnom donné au général Mattis) a fait son œuvre et Téhéran est plus que jamais dans le collimateur du Pentagone… et dans la ligne de mire d’Israël, dont Téhéran est de fait le seul véritable concurrent régional à moyen terme (bien plus qu’un adversaire militaire crédible): un rival non arabe, de haut niveau culturel, intellectuel, technologique, industriel et bien sûr potentiellement économiquement supérieur du fait de ses immenses richesses fossiles.

L’Iran est donc en grand danger. D’autant que John Bolton, le Conseiller à la sécurité nationale, est lui bel et bien toujours là. Il est «augmenté» de ses nombreux avatars et relais néoconservateurs, enivrés de leur propre discours antédiluvien de diabolisation aujourd’hui anti-iranienne et antirusse comme hier anti-irakienne ou antisoviétique. Le départ des Généraux Mattis, Mac Master et Kelly est un affaiblissement temporaire qui renforce sans doute sa détermination.

Mais ne nous trompons pas encore une fois de diagnostic. On sous-estime gravement Donald Trump depuis son irruption dans le jeu politique américain et son arrivée à la Maison blanche. Il a mis à mal tant de promesses, de plans de carrières et de prébendes qu’il a déclenché une phobie éruptive, des torrents de haine et d’injures parfaitement inqualifiables. Car il gêne. Il est instinctif, impulsif, bravache et surtout, il n’est pas manœuvrable, travers impardonnable dans un système politique et militaro industriel américain qui fait depuis toujours marcher l’occupant de la Maison blanche sinon à la baguette, du moins «au profit général» du peuple américain, mais surtout du gros business… de la guerre notamment.

On veut donc l’isoler, et accréditer l’idée qu’il a un besoin impératif de tuteur car il ne saurait pas ce qu’il fait. Un être quasi irresponsable en somme, pour lequel d’ailleurs une procédure d’impeachement s’imposerait au nom du salut même de l’Amérique… Mais Donald Trump résiste et il n’est pas «seul». Plutôt un peu isolé mais sans doute très soulagé de s’être débarrassé d’hommes hostiles qu’il n’avait une fois encore pas choisis, et qui prétendaient lui dicter sa conduite en politique étrangère. Allégé de quelques ennemis donc, mais toujours en butte à une invraisemblable curée de l’establishment qui a juré sa perte. Le printemps augure d’un harcèlement redoublé de la part des démocrates notamment. Mais il est convaincu que son agenda est le bon, qu’il doit tenir ses promesses de campagne pour être réélu, que la bourse tangue dangereusement, qu’il lui faut conjurer une nouvelle crise financière qui gronde et tenir la Chine en respect (donc ne pas s’aliéner totalement la Russie) et qu’à tout prendre, mieux vaut combattre une chambre démocrate que républicaine, tant il est vrai que cela porta chance à Clinton puis à Obama. Pour lui en somme, la menace est bien plus intérieure qu’extérieure.

En amont de ce retrait militaire annoncé, les termes du «deal» (implicite ou explicite?) entre Washington et Moscou pourraient donc bien avoir été: «je quitte peu ou prou la Syrie, et te laisse dominer ce pays, où de toute façon nous avons perdu notre pari de déstabilisation et n’avons plus grand-chose à prendre ou à gagner. Nous reprenons langue sur les sanctions et l’Ukraine, tu retrouves la superbe d’un dialogue entre anciens «Grands», antichambre d’un triumvirat Washington-Moscou-Pékin où tu auras ta place et pourras servir. En échange, tu lâches progressivement l’Iran diplomatiquement et militairement…»

Il est peu probable que Vladimir Poutine donne dans ce marchandage sans garanties fortes. D’autant qu’à l’inverse des États-Unis, la Russie base son retour diplomatique tonitruant sur la scène mondiale sur sa fiabilité et son respect des engagements pris dans le cadre de ses alliances, qu’elles soient tactiques ou stratégiques. La rivalité russo-américaine est par ailleurs toujours très vivace sur un grand nombre de terrains et de dossiers. Simplement, «la méthode Trump» pour traiter l’ogre russe tranche d’avec l’hostilité fossilisée de l’appareil militaro-politique américain, qui n’a d’ailleurs jusqu’ici abouti qu’à un rapprochement accéléré et dangereux de Moscou avec Pékin (dont l’Europe fera in fine les frais) et à la bascule de «clientèles» africaines et orientales que l’Amérique croyait pouvoir conserver à sa botte ad vitam aeternam.

Sans parler du retour du Qatar dans le jeu, adossé à l’axe Moscou-Téhéran-Ankara, qui ruine les efforts saoudiens pour l’ostraciser, et force Washington à ménager la chèvre et le chou pour faire pression et tenter de contrôler son pion à Ryad, le jeune prince MBS, qui se croit tout permis, et contrer le vieux mais toujours puissant Roi Salman qui, lui, ne met pas tous ses œufs dans le même panier et lorgne vers Moscou pour sa sécurité.

Et puis il y a la Libye, autre théâtre tragique de l’inconséquence occidentale, où Washington ne veut pas se laisser tailler de nouvelles croupières par Moscou, où se replient avec une facilité déconcertante, les djihadistes de Daech, comme Afghanistan. L’Afghanistan où les négociations directes avec les Talibans vont bon train et vont permettre l’allégement du contingent américain… Sans que l’on puisse pour autant parler d’un retrait du Moyen-Orient, où les États-Unis gardent tout de même près de 50 000 hommes.

Alors, pour la France, fini de jouer. Jouer aux apprentis sorciers face à un islamisme radical que l’on croit lointain et indolore, mais qui inspire chez nous une fraction de la jeunesse en rupture de ban, éclabousse nos rues du sang de nos concitoyens et écartèle la chair malheureuse de notre nation en voie de communautarisation accélérée. C’est la fin de partie et le moment ou jamais de remettre quelques atouts dans notre jeu. Notre choix est simple: soit nous nous réveillons, soit nous disparaissons vraiment du Moyen-Orient et notre plat de lentilles – gagné au mépris de nos convictions, de toute cohérence politique et de notre sécurité intérieure – aura un goût bien amer et peu nourrissant.

Avec cette décision américaine pourtant, nous avons une belle occasion de «révolution» au sens propre et figuré, de notre stratégie au Levant mais aussi, par onde de choc bénéfique, en Europe. Donald Trump, en effet, nous faisant subitement défaut et montrant le peu de cas qu’il fait de ses alliés, ne peut aucunement nous reprocher de vouloir rester en Syrie. Ce serait le comble, et notre président a raison de lui rappeler tristement la valeur de la fiabilité entre alliés, même si c’est sans doute de l’ironie, quand on songe au nombre de lâchages et renversements d’alliances tactiques opérés par Washington dans l’histoire contemporaine…

Rester peut-être, sans doute, mais pour quoi faire? Pas pour s’enferrer dans l’erreur, demeurer crânement aveugles et entêtés dans une vision du conflit syrien que tout discrédite. Nous devons donc profiter du changement de pied américain pour parler immédiatement et sérieusement avec Moscou, engager une coopération sécuritaire concrète avec la Russie dans la région, et revenir dans le processus diplomatique avant qu’on ne nous ferme définitivement la porte au nez. Nous en serions alors réduits, toute honte bue, à passer les plats dans une quelconque Conférence de la Paix à Paris, comme lors des «vrais faux» Accords de Rambouillet il y a plus de 20 ans à propos du Kosovo. La France doit absolument être partie prenante de la phase de négociation politico-militaire et diplomatique qui va s’ouvrir et qui sera très délicate, toujours à la merci d’une décision intempestive ou d’une provocation, mais où nous pouvons faire valoir quelques atouts utiles (nos liens avec la Jordanie et le Liban notamment).

Nous n’existerons pas «en nuisant», comme par exemple en contrant stérilement le processus d’Astana quand celui de Genève patine depuis des années par défaut de représentativité. Nous existerons en manifestant un état d’esprit résolument innovant, désidéologisé, et une volonté de conciliation pragmatique sur la base de la situation de terrain. Nous devons cesser pour cela d’être comme des enfants qui voient tout en noir et blanc et ne veulent pas se résoudre aux «50 nuances de gris» du monde.

Si on ne saisit pas cette ultime chance, nous serons durablement excommuniés du Levant. Les politiciens qui, après le désastre libyen, ont de nouveau entraîné la France dans un soutien à la déstabilisation du pays et un appui à l’engeance islamiste qui s’est jetée sur lui après une révolte populaire initiale, portent une lourde responsabilité dans le martyre vécu par le peuple syrien depuis bientôt huit ans. Il faut sortir enfin de ce cynisme (dont le réalisme est l’exact opposé certes paradoxal) pour travailler sur le réel, avec l’humain au cœur. Cela nous honorerait et nous sauverait.

Source : http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2018/12/28/31002-20181228ARTFIG00191-le-retrait-des-americains-en-syrie-est-l-ultime-chance-pour-la-france-de-peser-de-nouveau.php

« Gilets jaunes : Guerre et Paix » par Caroline Galactéros

Au départ, une revendication précise et limitée de provinciaux, majoritairement issus de la « France des territoires » pour ne pas dire de « la France périphérique » chère à Christophe Guilluy. Des citoyens appauvris par la mondialisation qui les déracine sans leur consentement, et pour lesquels la voiture n’est ni un luxe, ni un sport, mais le sésame impératif de leur contribution laborieuse à la survie économique de leur famille et à ce qui reste de notre nation. « La mobilité » est LA condition sine qua non de l’emploi hors des villes. Refusée par une « jeunesse » trop gâtée en rupture de ban avec notre pays, cette frange de Français modestes et travailleurs l’accepte… tant qu’elle ne grève pas dramatiquement leur budget déjà trop serré.

Alors, à l’orée de l’hiver (désastreux timing gouvernemental), ils entendent coûte que coûte, pouvoir garder leur vieille « charrette » qui roule à vil prix, ainsi qu’on le leur avait promis, pour leur faire acheter des véhicules diesel coûteux mais jusque-là rapidement amortis. Ils refusent tout net de financer une hypothétique « transition écologique », par ailleurs peu « fléchée » budgétairement. Ils voudraient bien, comme les « bobos », manger bio et faire du bien à la planète. Mais leur souci principal reste d’améliorer leur ordinaire et désormais, de savoir où part leur maigre argent si péniblement gagné, qu’exigent des gouvernants hors sol « pour leur bien » et celui de la planète, en n’hésitant pas, en plus, à les culpabiliser.

Puis, la revendication se structure rapidement par le bas, cristallisant d’autres frustrations jusque-là diffuses mais bien réelles, longue exaspération fruit d’un creusement des disparités de plus en plus radical et sans issue. L’Etat y oppose une sous-estimation sidérante du potentiel de « convergence des luttes », c’est-à-dire du « mix » bouillonnant de revendications sociales et politiques variées. Un mélange lui-même noyauté par des membres des ultras gauche et droite et par des casseurs méthodiques, équipés, structurés, fourriers furieux d’un anarchisme primal et dangereux pour la stabilité même de nos institutions. Sans parler de l’engeance voyoute, sans foi ni loi, qui a juste la haine de la France au cœur. Une mauvaise graine en rupture croissante d’avec notre pays, d’accueil ou de naissance, auquel elle doit tant pourtant. Une engeance perdue, qui casse et détruit avec jubilation et bonne conscience, comme si sa rage était légitime et l’autorisait à bruler les voitures, éventrer les magasins, attaquer à la lâche les forces de l’ordre et à nous ridiculiser aux yeux du monde. A creuser aussi, sans une minute de réflexion ni le moindre scrupule, le déficit budgétaire (qui passe de 2, 8 à 3,2 % avec un pays toujours endetté à hauteur de 100% de notre PIB). Un affaiblissement que demain paieront les autres… et précisément d’ailleurs les « gilets jaunes » qui sont ici les « boucliers humains » d’un nouveau genre de ces voyous indéfendables. Violence narcissique, irresponsabilité et infantilisme aggravés. L’Etat doit être sans pitié pour ceux-là. Car si la France est le pays des droits de l’homme, c’est aussi celui des droits du citoyen. Sans parler de ses devoirs…

Face à ce maelström explosif donc, l’amateurisme initial du pouvoir, qui a confondu manifestation dure et « fan zone » et son incurie laissent pantois. Les dégâts symboliques mais aussi matériels sont là. Un contrôle des foules défaillant et une posture défensive du dispositif de sécurité ont laissé le 1er décembre l’’Arc de Triomphe défiguré, Marianne souillée, des images humiliantes de forces de l’ordre en débandade – non par incompétence mais par défaut d’ordres adéquats, de nombres suffisants, et d’un travail de filtrage préventif négligé aux portes de la capitale -. Sans parler des ravages à Bordeaux ou à Saint-Etienne comme dans nombre de villes de province, déjà fragilisées par la désindustrialisation galopante du pays.

A l’étranger, l’image de cette gabegie impunie et de la déliquescence de l’autorité de l’Etat est ravageuse pour notre prétention au leadership, ne serait-ce qu’européen… Car si les « actes » II, III, IV, V Et VI ont vu s’essouffler quelque peu le mouvement, le pouvoir croyant acheter la paix sociale à un prix exorbitant pour le budget de l’Etat, la Boite de Pandore a été ouverte. La hargne et la détermination demeurent entières et la rentrée pourrait sonner le glas de l’amorce des réformes indispensables entamée en 2017. Ce serait dramatique pour l’économie mais aussi pour le statut de la France dans le monde déjà écorné par une incompréhension globale de l’évolution des équilibres de puissance et des conditions impératives de la sauvegarde de nos intérêts nationaux

Et puis le risque de contagion est là. Après « les Printemps arabes », les « Printemps européens » menacent de faire tache d’huile, et le « jaunissement » des contestations sociétales qui couvent ici ou là est un inespéré vecteur d’infiltration et d’influence pour les courants islamistes radicaux et, plus insidieux mais non moins dangereux, pour ceux qui, tels les Frères musulmans, visent la conquête du pouvoir politique « par le bas » dans nombre de démocraties européennes comme en Orient. En France comme au Levant, le défi lancé à l’Etat et à son autorité est sans équivoque. En Egypte, on ne s’y est pas longtemps trompé. Les gilets jaunes qui commençaient à être distribués dans la population ont été rapidement confisqués et le mouvement interdit. Ses « boutures » en Belgique, aux Pays-Bas, en Croatie ou en Israël témoignent d’un « décrochage » généralisé dans les pays développés, de ces couches de populations trop « pauvres » pour s’exiler et échapper à la nasse fiscale, trop « riches » pour bénéficier de la charité collective du système.  Ce qui gronde est un « dégagisme » à la française, nourri par une classe dirigeante qui n’ose plus dire la dure réalité du monde à ses mandants et pratique depuis des décennies la « politique du chien crevé au fil de l’eau » et celle du « Après moi le déluge ». Or la démagogie, et l’impunité ne produisent ni apaisement ni satisfaction. Elles incitent juste à tester chaque fois d’avantage les limites de l’autorité de l’Etat.

Par-delà des revendications poujadistes que le pouvoir ferait bien de cesser de satisfaire, et d’une dévalorisation radicale du travail et de l’effort par la frange « casseuse » agglomérée au mouvement, il semble que cette gauloise jacquerie traduise, chez nous comme en Europe, un besoin populaire profond de protection, et une forme de sursaut patriotique aussi qu’il ne faudrait pas mépriser. Cet appel, souvent inconscient de lui-même, à la renationalisation des politiques publiques et à la souveraineté, tourne autour d’une revendication  en revanche explicite : que l’Etat s’occupe de ses citoyens, non toujours des plus pauvres ou des étrangers, mais des classes moyennes, « inférieures » comme « supérieures », désormais prises dans la spirale accélérée d’un déclassement vertigineux, qui travaillent et paient l’impôt, mais n’ont droit qu’à une part minime de la manne sociale française de plus en plus réservée à des « ayants droits » lointains.

Mais, en dépit des cadeaux insensés du pouvoir, traites futures à tirer sur le dos des Français, cette guerre des classes va-t-elle aider ces soldats perdus ? Ou les enfoncer un peu plus dans leur précarité virulente et pathétique ? Car le monde sans eux accélère, les équilibres de force qui nous marginalisent se consolident et notre village gaulois expose ici de bien indécentes et anachroniques querelles, quand on sait la prodigalité de notre modèle social qui, même en état de mort clinique, demeure le plus généreux au monde. Chacun voit malheureusement midi à sa porte. Nos concitoyens sont devenus si brutaux, si narcissiques, si égoïstes, qu’ils ne comprennent plus qu’au-delà d’eux, c’est la France qui se meurt de travailler trop peu, de vivre à crédit et de persister à prétendre devoir et pouvoir accueillir toute la misère du monde. A leur décharge, on ne les écoute plus depuis trop longtemps. On méprise et réinterprète leur vote, on les traite de populistes ou même de fascistes quand ils expriment leur insécurité culturelle et économique. On leur dit en fait : « travaille (pas trop), mais tais-toi. Tu ne comprends rien aux canons de la modernité, de la mondialisation et de la solidarité. L’Europe sait ce qui est bon pour toi et tu dois t’en satisfaire. »

Pourtant, la vraie guerre se joue ailleurs. Elle n’oppose pas des enfants gâtés qui refusent de regarder hors de leur cage dorée. Elle se déroule au cœur même de notre société, quand les soldats d’Allah, sous l’empire d’un appel politico-céleste, utilisent l’incurie sécuritaire et la gabegie tolérée du peuple en colère pour semer la mort comme à Strasbourg. Voilà une « convergence des luttes » dont les gilets jaunes comme leurs avatars futurs feraient bien de se distinguer et qui fait paraitre leur entêtement irresponsable. La guerre véritable est aussi à l’extérieur, dans la brutalité d’un monde dont les puissants s’écharpent pour savoir qui dominera le futur des autres. Pas pour obtenir du beurre dans leurs épinards, pour déterminer si on pourra ne serait-ce qu’en planter.

Il est en conséquence plus que temps d’en finir avec nos enfantillages domestiques, de faire la paix entre Français de toutes classes sociales, d’oublier notre revanchisme social diviseur et stérile, et de nous mettre enfin au travail, afin de nous préparer collectivement au véritable affrontement planétaire. Car c’est sur ce champ de forces-là que se décidera la survie de la France et de notre peuple, dans un marigot dont les crocodiles nous observent goguenards, mais ne nous attendent plus depuis longtemps déjà. Joyeux Noël !