C. Galactéros : « Éloge de la réciprocité »

Tribune GEOPOLY du 23 avril 2019 dans Le Courrier de Russie, par Caroline Galactéros* 

Moscou commence à se lasser des leçons de démocratie dispensées par Paris ; notamment au regard de la gabegie « Gilets jaunes », de l’autorité de l’État bafouée et des sommets de démagogie que notre démocratie pontifiante et irréprochable déploie pour sortir de cette ornière et espérer laver aux yeux du monde cette humiliation.

Et puis, à force d’erreurs de jugement, de fautes morales et d’entêtement, nous comptons si peu désormais sur la scène du monde. Au Moyen-Orient comme en Afrique, où nous souffrons d’une telle schizophrénie sécuritaire et d’un suivisme atlantiste aggravé, nous commençons à susciter la pitié plus que la crainte ou l’espoir. A minima, on ne nous attend plus. On discute, on négocie, et on décide sans nous. Qui « On » ? Qui sont ces impudents ? Les États-Unis, la Russie, la Chine, la Turquie, Israël, l’Iran, et même, en Europe, l’Italie ou la Hongrie… Tous ceux qui ne se paient plus de mots depuis longtemps déjà, qui ont décidé de prendre leur avenir et leurs intérêts en main, et nous jugent sans aménité. La France parle toujours haut et fort, mais elle agit peu et mal. Les pays précités lui rappellent que le temps de la préséance occidentale est révolu, que l’Hexagone n’a plus vraiment de poids sur la scène du monde, que l’injonction universaliste ne passe plus et que notre prêchi-prêcha moralisateur est devenu inaudible et même complètement ridicule.

Pour la Russie – qui voit que Paris reste arcbouté sur ses postures malheureuses concernant l’Ukraine ou la Syrie – est venu le temps des réponses « du berger à la bergère » et de l’application du principe de réciprocité. Puisque les journalistes russes accrédités en France se voient interdits d’Élysée et que Spoutnik comme Russia Today (RT) sont diabolisés et réduits au statut de purs canaux de propagande poutiniens, Moscou envisage de rendre la pareille à Paris en interdisant certains médias français de couverture d’événements en Russie ou en suspendant leurs accréditations. Dans la même veine, il se dit que le Kremlin aurait eu l’audace de faire prévenir Paris que la France ne devait pas s’ingérer dans la situation inflammable en Algérie… L’alliance Moscou-Alger est ancienne, mais une telle audace exprime sans équivoque un nouveau rapport de force régional clairement en notre défaveur. Cela nous apprendra à boire la « repentance » comme du petit lait.

Quoi qu’il en soit, nous affirmons lutter vaillamment contre la propagande et les fake news, pardon « l’infox ». Mais qui décide de ce qui est vrai ou faux, lisible ou devant faire l’objet d’autodafés ? De quelle légitimité supérieure peut-on se revendiquer ? Quand on voit les conclusions du rapport Mueller et le « pschitt » retentissant du Russia Gate ouvrant une phase de représailles vengeresses du président Trump, bien décidé à « enquêter sur les enquêteurs » ; quand on se remémore l’unanimisme médiatique délirant et l’hystérie russophobe qui, pendant deux ans, ont nourri la farce d’un président américain agent du Kremlin pour expliquer l’inexplicable, l’insupportable défaite de l’immaculée Hillary Clinton, on se demande qui, finalement, relaie le mieux l’intox, la manipulation et le complot ?

LE PROCUREUR SPÉCIAL ROBERT MUELLER APRÈS AVOIR REMIS SON RAPPORT SUR L’INGÉRENCE RUSSE DANS L’ÉLECTION AMÉRICAINE DE 2016. CRÉDIT : NEW YORK TIMES

Au-delà du tragicomique de nos errances, nous devons prendre garde à cette décrédibilisation massive des médias occidentaux, car elle porte celle des politiques éponymes et sert les desseins de leurs rivaux chinois, russes ou turcs. Le chantage d’Erdoğan envers Washington à propos des Kurdes syriens, envers Paris avec l’affaire du génocide arménien ou envers l’Allemagne avec les migrants n’a plus de limites. Mais nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous-mêmes, victimes de nos inconséquences. On ne peut exiger de la Turquie qu’elle intervienne en Syrie contre le gouvernement de Bachar el-Assad soutenu par Moscou, qu’elle achète des armes américaines plutôt que russes, qu’elle conserve les centaines de milliers de réfugiés syriens sur son territoire et, « en même temps », lui interdire de consolider son influence locale, de rivaliser avec Ryad via Doha, moins encore de réduire l’abcès kurde à ses frontières alors que c’est sa préoccupation sécuritaire et politique n° 1.

Le néo-sultan mégalomane n’a que faire de nos problèmes et de la dévalorisation stratégique de nos proxys. Il se livre à notre égard, et depuis des années, à un chantage permanent. Nous l’avons laissé faire en toute connaissance de cause, sans jamais l’arrêter, persuadés ainsi de gêner Moscou et impatients de faire tomber la malheureuse Syrie dans l’escarcelle américano-israélo-saoudienne. Nous payons aujourd’hui cette complaisance insensée, cette indulgence a minima envers l’engeance islamiste, envers Daech même, envers Al-Qaïda et ses succédanés, ainsi qu’envers leurs sponsors saoudiens, irakiens, qataris et turcs. Il est un moment où les masques tombent. Ni Washington ni l’Otan ne font plus peur à Ankara qui sait bien que jamais les États-Unis ne l’expulseront de l’Alliance. Quant à nous, Français, nous n’aurions jamais dû en rejoindre le Commandement militaire intégré ni nous soumettre à ses oukases pour quelques étoiles et postes ronflants ; un marché de dupes évident que pourtant, à Paris comme au Quai d’Orsay, on jugea logique et souhaitable puisque l’Amérique a toujours raison, nous protège et ne veut que notre bien… Nous en sommes donc à payer sans délai ni crédit le prix de nos accommodements immoraux, exposés à l’effet boomerang de notre moralisme à géométrie variable.

RENCONTRE ENTRE VLADIMIR POUTINE ET XI JINPING EN MARGE DU SOMMET DES BRICS À BENAULIM EN OCTOBRE 2016. CRÉDIT : KREMLIN

Et la Russie dans tout cela ? Contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, elle ne se frotte pas les mains face au champ de ruines de son rapprochement (mort-né ?) avec l’Union européenne. Son dépit amoureux face à cette part d’elle-même, qui la relie à l’âme et à l’histoire du Vieux Continent, est toujours là, tout comme son complexe obsidional que nous nous obstinons à nourrir par nos incessantes provocations. Alors, peut-être voit-elle avec une satisfaction amère le village Potemkine européen s’écrouler ; non parce qu’elle l’attaque (en cette matière, l’action d’un Steve Banon est bien plus efficace que celle des pires « idiots utiles » de Moscou), mais parce que ses fondations se révèlent chaque jour plus friables. Une sorte de victoire posthume et triste sur l’adversité. Les avanies, les humiliations, les anathèmes dont elle fait l’objet depuis bientôt vingt ans, depuis qu’elle a repris, contre toute attente, son destin en main, ne sont certes pas réparés. Et la mutation mentale des Européens vis à vis de Moscou n’est pas pour demain. L’Europe ne veut décidément pas de la Russie. Fort bien. Celle-ci s’en passera donc, et se consolera dans une bascule forcée vers l’Asie et Pékin dont nous ferons les frais lorsque la Chine et l’Amérique se disputeront nos reliefs ou s’entendront à nos dépens. Mais cette ostracisation ne portera pas chance aux États européens qui, pour complaire au suzerain américain, tiennent la dragée haute à Moscou sans comprendre l’évidente nécessité et la logique géopolitique d’un rapprochement sur des domaines d’intérêt commun (sécuritaire, migratoire, énergétique, culturel…)

Sans se penser de façon autonome et sans la Russie, l’Europe n’est pas en mesure de faire masse critique entre les deux nouveaux môles stratégiques mondiaux. La Chine comme l’Amérique appuient sur ses plaies avec une commisération jubilatoire. Ni l’une ni l’autre ne l’aideront jamais pour rien. Les inquiétudes des peuples européens face à la menace migratoire, à l’insécurité culturelle et identitaire, au libre-échange érigé en idole, aux inégalités fiscales entre États et à la béance sociale, sont telles que la mascarade de l’unanimité et de la convergence ne tient plus. Il devient urgentissime de réformer de fond en comble tous les attendus et postulats européens, de même que les mécanismes institutionnels. Les « éléments de langage » d’une technocratie hors sol et autres postures ne suffisent plus. Il faut une évaluation froide et sans concessions de nos intérêts communs véritables et une définition chirurgicale, et non « attrape-tout », des domaines de coopération souhaitables et accessibles. Il faut arrêter de se mentir, de croire aux éléphants roses que sont « le couple franco-allemand », « l’ogre russe » et le gentil génie américain. Il faut cesser aussi de faire comme si une somme de renoncements ou de faiblesses faisait une force collective. Il faut passer aux coopérations renforcées, aux coalitions de projet, au lieu de chercher une unanimité qui produit inertie et paralysie. Il faut qu’à l’intérieur de l’Europe, chacun se mesure pour imposer ses vues et entraîner. La rivalité n’est pas la guerre ! On nous mène, en revanche, une guerre sans merci depuis l’extérieur de l’Union en jouant de notre phobie collective du conflit. Chercher chacun notre place dans la construction européenne provoquera non une guerre, mais un échange infiniment plus sain que ce mensonge permanent de chacun envers tous qui postule l’harmonie et l’identité d’intérêts.

En conséquence, au lieu de pleurer son couple mythifié avec Berlin, qui n’a jamais vraiment existé que dans son regard embué, Paris doit se lier avec les puissances du sud et de l’est de l’Union (pour chasser sur les plates-bandes allemandes), telle l’Italie, l’Autriche ou la Hongrie, au lieu de les insulter et d’en faire des pestiférés rétrogrades. Il faut enfin oser et non plus procrastiner. Décider par exemple, que l’Europe n’est pas là pour fixer le gabarit de nos fromages de chèvre ou la taille de nos fenêtres, mais pour tenir nos frontières, instaurer une réciprocité commerciale stricte vis à vis de ceux qui prétendent atteindre notre grand marché, faire de l’euro et de la Banque centrale européenne les outils d’une croissance et d’une protection monétaire véritables qui ne se réduisent pas à la lutte contre l’inflation, faire grandir sans états d’âme des champions industriels, technologiques et numériques européens, assumer un « patriotisme économique» sourcilleux, au lieu de laisser des loups entrer dans une bergerie pour la détruire.

CONFÉRENCE DE PRESSE ENTRE ANGELA MERKEL ET VIKTOR ORBAN À BERLIN EN JUILLET 2018. CRÉDIT : DAILYNEWS

Il faut enfin cesser de rêver à une « armée européenne » ou à un siège européen de membre permanent au Conseil de sécurité des Nations unies ‒ ce qui revient simplement à donner le nôtre à l’Allemagne et à ses affidés, en espérant que Berlin nous en saura gré. Outre le fait que l’on brade avec une désinvolture inouïe l’un de nos derniers avantages relatifs en termes d’influence, c’est parfaitement irresponsable envers la nation comme envers notre Histoire.

Pour finir ‒ ou pour commencer ‒ il faut dire que la souveraineté n’est pas un gros mot, qu’à l’instar du « populisme » violent, l’européisme béat est une impasse, une imposture de la « modernité », une fuite en avant suicidaire et infantile. Nous ne parviendrons pas longtemps encore à bâillonner les peuples européens qui refusent leur perdition et la négation dogmatique de leur substrat culturel chrétien et humaniste. Pour survivre face aux ambitions dévorantes des autres, l’Europe doit réarmer tous azimuts, au sens mental, culturel et symbolique du terme. Qu’elle commence par s’affirmer en éliminant les sanctions contre la Russie et en réengageant ses projets d’échanges commerciaux avec l’Iran ! Qu’elle accepte de grandir et de s’affirmer !

*Caroline Galactéros, présidente de Geopragma 

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2019/04/eloge-de-la-reciprocite/

J.-P. Duranthon : « Mais où donc est passé le « conflit israélo-arabe » ? »

Le Billet du Lundi du 15/04/2019, par Jean-Philippe Duranthon*

Mardi dernier, des élections se sont déroulées en Israël. L’objet de ce billet n’est pas de comparer les mérites respectifs de Benyamin Netanyahu et de Benny Gantz. Il n’est pas non plus de se demander, à l’aune de notre IVème République, comment un pays qui cumule un éparpillement partisan (47 listes s’affrontaient mardi) et un système électoral fondé sur la proportionnelle intégrale peut connaître une stabilité politique peu courante : le pays n’a connu que 12 chefs de gouvernement depuis sa création en 1948.

L’objet de ce billet est de noter, à l’occasion de cet évènement, que désormais plus personne ne parle de ce qui a longtemps figuré sur les manchettes des journaux sous l’appellation de « conflit israélo-arabe », lequel constituait alors l’un des éléments qui structuraient les relations internationales. Plusieurs faits auraient pourtant pu, durant la campagne électorale israélienne, provoquer des débats laissant penser que le dossier était toujours ouvert. Or, la déclaration de Benyamin Netanyahu en faveur de l’annexion des colonies juives de Cisjordanie et la reconnaissance par Donald Trump de l’annexion du Golan par Israël n’ont donné lieu qu’à quelques dépêches aussi vite oubliées qu’écrites. Les affrontements, parfois meurtriers, à la frontière séparant Israël et la Bande de Gaza suscitent peu d’émotion ou d’inquiétude, comme s’ils étaient « normaux » et faisaient partie du bruit de fond.

Ce constat de la « disparition » du « conflit israélo-arabe » dans l’actualité internationale n’est pas en lui-même surprenant puisqu’il peut être dressé depuis de nombreux mois, voire de nombreuses années.

Les causes de cette situation sont diverses et se cumulent. Israël a intérêt au maintien du statu quo ; les autorités et organisations palestiniennes sont largement décrédibilisées ; les pays arabes voisins d’Israël sont, soit en proie à des conflits internes (Syrie, Irak, Libye), soit soucieux d’éviter tout ce qui est susceptible de menacer leur stabilité toujours fragile dans un contexte régional explosif (Jordanie, Egypte) ; la rivalité entre l’Iran et l’Arabie Saoudite est désormais trop forte pour pouvoir être masquée ou tempérée par la reconnaissance d’un ennemi commun, d’autant plus que le rôle régional croissant de la Turquie vient compliquer les choses ; les « grandes puissances » sont préoccupées avant tout par la nécessité d’endiguer un islamisme conquérant ou terroriste qui les menace directement, et par la volonté de retirer leurs troupes de la région en conservant quelques bienfaits de leur engagement ou sans perdre la face, selon les cas. Seul le Liban pourrait être las de servir de théâtre de l’ombre pour les affrontements entre les uns et les autres, puis les autres et les uns, mais il a désormais l’habitude de ce rôle et a perdu moyens d’action et autonomie politique, voire identité.

Ce constat suscite quelques remarques.

À l’heure où il est de bon ton de reprocher au méchant Vladimir Poutine et au méchant Donald Trump de critiquer le multilatéralisme et de ne pas se plier aux desiderata des organisations internationales, n’oublions pas, tout d’abord, que le conflit israélo-arable a donné lieu à de fort nombreuses résolutions de l’ONU qui sont restées lettres mortes. N’imaginons donc pas les décennies passées comme un modèle de gouvernance mondiale dans lequel aucun pays n’osait résister au consensus global. Remarquons au passage que le modèle onusien, à l’œuvre au Moyen-Orient, reconnaît et légitime la prééminence des grands Etats disposant de responsabilités spécifiques au sein du Conseil de Sécurité, et est donc bien différent de celui de l’OMC ou des COP environnementales dans lesquelles tous les Etats ont juridiquement le même poids, modèle que certains voudraient aujourd’hui voir reconnaître comme le parangon unique et absolu du mode de gouvernance mondiale.

Constatons aussi que l’Europe et, en particulier, la France sont totalement absentes du débat. Lorsque Benyamin Netanyahu a voulu, pour grappiller quelques voix supplémentaires, montrer qu’il côtoyait les « grands de ce monde », il est allé à Moscou et à Washington mais pas à Bruxelles, Berlin ou Paris. Voilà qui confirme à la fois que l’Europe institutionnelle ne joue aucun rôle diplomatique et que les choix régionaux de la France ne lui rapportent rien : le rôle de « gardien de la moralité » que nous avons voulu jouer, en le confortant par un engagement dans les combats en Syrie, ne nous aura pas permis de gagner de la crédibilité et du poids dans les relations internationales, bien au contraire. Faut-il s’en étonner ?

Reste la question fondamentale : l’« effacement » du « conflit israélo-arabe » est-il transitoire ou pérenne ? Le problème est-il réglé ou bien le conflit refera-t-il surface lorsque le contexte régional aura évolué, lorsque certaines des causes de son effacement, précédemment relevées, auront disparu ?

Si les motifs du conflit sont inchangés, le temps qui passe modifie les réalités et les mentalités. Il sera de plus en plus difficile, pour ceux qui le souhaiteraient, de faire évoluer ou de supprimer les situations de fait, particulièrement en Cisjordanie ; l’écart de richesse entre Israël et ses voisins s’accroît chaque année du fait des écarts de croissance économique, ce qui a des conséquences directes sur le potentiel militaire et technologique des deux camps ; inversement, l’évolution du rapport démographique entre les différentes populations ne peut pas ne pas avoir de conséquences à terme.

Observons aussi que, si la « communauté internationale » a depuis longtemps considéré qu’un règlement durable nécessitait la reconnaissance de deux Etats, la solution a été clairement écartée par Benyamin Netanyahu lors de la campagne électorale et n’a pas été défendue par son concurrent. Un règlement diplomatique futur suppose donc, soit un changement de pied du chef du gouvernement israélien très probablement reconduit, ce qui ne correspond ni à ses habitudes ni à l’interprétation logique du scrutin, soit l’abandon, par la communauté internationale, du schéma sur lequel elle fondait ses espérances. Au profit de quoi ?

Mais le principal facteur d’évolution est sans doute le renouvellement récent et futur de la problématique régionale, sur laquelle il faut revenir : les pays voisins d’Israël (l’Egypte, la Syrie, la Jordanie), ceux qui ont jusqu’ici porté le « conflit israélo-arabe », sont affaiblis et seraient incapables, si jamais ils le souhaitaient, de prendre la moindre initiative, diplomatique ou militaire, vis-à-vis d’Israël. Ce sont aujourd’hui les pays « de l’arrière », l’Arabie saoudite, l’Iran, la Turquie désormaissans doute, qui détiennent les clefs des relations avec Israël. Leurs objectifs géopolitiques sont beaucoup plus vastes que la seule relation avec Israël, qui n’est désormais qu’un dossier parmi d’autres et sans doute pas le plus important à leurs yeux : c’est le contrôle de la communauté musulmane et de l’ensemble de la région qui, pour eux, est l’enjeu majeur. D’ores et déjà ces pays ne traitent plus Israël comme un ennemi mais cherchent chacun à faire de lui, au moins implicitement, un allié potentiel dans cette confrontation à trois de moins en moins feutrée ; de même les jeux politiciens et les affrontements physiques n’opposent plus, au Liban, partisans et adversaires des liens avec Israël, ni même pro et anti Syriens, mais ceux qui sont proches de l’Iran et ceux qui le sont de l’Arabie Saoudite.

Les grandes puissances, bien sûr, ne se contentent pas de regarder ces trois puissances régionales agir. Les Etats-Unis ont clairement choisi de conforter leurs positions traditionnelles en Arabie Saoudite, ils cherchent à affaiblir l’Iran par tous les moyens et à contenir les incartades d’une Turquie remuante mais jugée nécessaire au sein de l’OTAN ; la Russie, après avoir réussi, grâce à son pragmatisme et à sa détermination (et aux maladresses stratégiques et tactiques des occidentaux), à reprendre pied dans une région dont elle avait été écartée, veut consolider ce nouvel avantage et rendre durable sa présence ; la Chine, qui a désormais des intérêts économiques notables en Afrique et dans le Golfe, surprendrait si elle demeurait longtemps totalement muette. Et l’Europe, que veut-elle ? La paix, oui, bien sûr, mais comment et grâce à quelles alliances ?

Le « conflit israélo-arabe » n’a pas disparu, mais il est désormais un élément parmi d’autres d’une problématique géopolitique régionale beaucoup plus complexe. Reste à savoir si cette complexité est un facteur de stabilité ou accroît les risques de déséquilibre.

Quelle vision stratégique la France et l’Europe ont-elles de ce contexte régional, Ô combien fondamental pour l’équilibre géopolitique et la prospérité économique du monde ? À l’évidence, une réflexion s’impose, pour laquelle elles auraient tout intérêt à conjuguer leurs efforts.

*Jean-Philippe Duranthon, membre fondateur de Geopragma 

[Geopoly/LCDR] – « Rubicon en vue pour Paris et Bruxelles » – 16/11/2018

On découvre qui l’on a épousé le jour du divorce… Avec l’Amérique, peut-être en sommes-nous là. Notre président s’embourbe dans un marécage qui semble dissoudre ses initiatives les plus audacieuses. Envolées les illusions d’une complicité hors normes, déçues les espérances d’une connivence puissante restaurant le prestige de l’allié français sur la scène mondiale et transformant une vassalisation de fait en dissonance constructive. L’invocation d’une « armée européenne », quelle que soit le flou de la formule et les interrogations abyssales qu’elle ouvre sur le fond, a déclenché l’ire trumpienne avant, pendant et après le Forum de Paris sur la Paix, lui-même entaché d’oublis historiques dommageables à notre influence résiduelle et sans grand effet probable sur la réalité des équilibres du monde et son éventuel apaisement.

Pourquoi une telle fureur ? Cette « sortie » du président français a mis le doigt sur la plaie : il est juste hors de question pour l’Amérique ‒ celle de Trump comme celle de tous ses prédécesseurs ‒ que l’Europe ose jamais s’affranchir de sa tutelle stratégique et se prenne à rêver de compter par elle-même sur la carte du monde autrement que comme un appendice docile de l’imperium de notre Grand Allié. Le vouloir supposerait en effet, pour atteindre la masse critique, de souhaiter rapprocher enfin l’Union européenne de la Russie, ne serait-ce que sur le plan sécuritaire. Inadmissible pour Washington. Il y est presque plus impensable encore que l’Allemagne se rapproche de Moscou, un cauchemar outre Atlantique. La dépendance allemande envers le gaz russe doit d’ailleurs cesser et le gaz américain s’y substituer. Dès cet été, l’opposition tonitruante et insultante pour Berlin du président Trump au projet Nord Stream 2 en a témoigné sans équivoque.

L’Europe politique est donc plus que jamais en morceaux. Ce n’est la faute ni de la Russie ni de l’Amérique. C’est la nôtre, même si Moscou comme Washington y trouvent leur compte, et si l’Alliance atlantique creuse joyeusement les lignes de failles internes de notre Union chaque jour plus désunie, par des invites à consentir à notre dépendance sécuritaire et à notre rançonnement collectif via l’achat d’armement américains et des manœuvres militaires pharaoniques nourrissant les craintes folles de certains membres (Baltes ou Polonais). Les scenarii apocalyptiques de l’OTAN mettent en scène une menace russe de grande échelle face à un ennemi hybride et maléfique qui aurait carrément décidé une invasion des abords les plus vulnérables de l’Alliance. La « guerre froide » fait pâle figure à côté de ces délires otanesques. Moscou a bien d’autres préoccupations et projets qu’une telle lubie. La stratégie russe est défensive, ce qui ne veut pas dire insignifiante, naïve ou dénuée d’opportunisme et d’ambition. Cette « puissance pauvre » mais toujours globale n’a pas renoncé à compter, en Eurasie comme en Afrique, et déploie tous azimuts une diplomatie redoutable de subtilité et d’efficacité, car pragmatique, sans idéologie ni dogmatisme.

l'Otan organise les manœuvres « Trident Juncture » en Norvège. 30 octobre 2018. Crédits : TASS
L’OTAN ORGANISE LES MANŒUVRES « TRIDENT JUNCTURE » EN NORVÈGE. 30 OCTOBRE 2018. CRÉDITS : TASS

Pour Paris donc, après la dernière volée de bois vert reçue à distance, le Rubicon est en vue. Mais pour le franchir, les mots et les images martiales ne suffiront pas. S’ils ne sont pas adossés aux actes, ils creuseront même notre discrédit moral et politique qui n’a pas besoin de cela. Il suffit d’observer la différence de traitement et de réactions occidentales entre les affaires Skripal et Kashoggi pour comprendre que la messe est dite quant aux préoccupations et intérêts véritables de nos États dits modernes et moraux dans leur conception du monde.

Comment laver un tel discrédit, comment faire oublier ce cynisme au petit pied qui nous fait mépriser de tous côtés et, plus encore, va à l’encontre de nos intérêts au Moyen-Orient comme à l’échelle globale ?

Dieu merci, le tragique de la marche du monde offre toujours des occasions de rattraper les bévues, même lourdes. Il y a toujours quelque chose d’important ou d’utile à faire pour préserver l’honneur de la France. En l’espèce, il s’agit d’honorer sa signature apposée au bas du JCPOA de 2015, plus connu comme l’accord nucléaire iranien, qui devait permettre le contrôle des ambitions nucléaires de l’Iran contre le retour de ce grand pays dans le concert des nations et le relèvement de son économie. La sortie unilatérale des États-Unis de l’accord, les sanctions économiques renforcées, les tentatives de déstabilisation politique du régime qui affaiblissement très dangereusement le président Rouhani, la diabolisation croissante de la République islamique rendent vital le maintien de la promesse des autres signataires européens de l’Accord de s’y tenir et d’y maintenir Téhéran, qui jusqu’à présent en respecte scrupuleusement les clauses mais dont la patience s’émousse.

Le mécanisme européen, promis depuis des mois à l’Iran, notamment par Paris, et devant permettre aux pays membres de l’UE de commercer avec lui sans l’imprimatur washingtonien n’est toujours pas actif. « Pas mûr… », dit-on… La France a pourtant le pouvoir et encore l’influence de pousser à sa mise en œuvre effective rapide. Qu’attendons-nous ? Ce test grandeur nature de notre autonomie de décision par rapport à Washington serait décisif aux yeux de Téhéran mais aussi du reste du monde. Ce serait une démonstration de notre détermination à sauver un multilatéralisme mis à mal sur tous les fronts, depuis deux ans, par les États-Unis. Plus concrètement encore, il en va de la sécurité de l’Europe et du monde. Si l’Iran, en effet, était conduit par notre abandon à se dire légitimement délié de ses obligations au terme de l’Accord, la reprise de ses activités nucléaires deviendrait difficilement évitable (ne serait-ce que pour des raisons politiques internes). Celle-ci pourrait être portée par la venue d’un nouveau leadership extrémiste, dont les outrances verbales ouvriraient la voie à une réaction/provocation militaire américaine ou israélienne. Les conséquences sécuritaires d’une telle séquence ne seraient pas, dès lors, circonscrites à l’Iran mais très rapidement régionales voire mondiales. L’Europe aurait fait la preuve ultime de son insignifiance stratégique et le paierait cher à tous points de vue.

La crise du monde est une crise de confiance, une crise du respect, une crise de la souveraineté. Notre Histoire comme nos institutions nous donnent plus qu’à d’autres, sans doute, la possibilité mais aussi le devoir de nous affirmer comme un rempart contre ce dangereux ensauvagement.

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2018/11/rubicon-en-vue-pour-paris-et-bruxelles/