Désastre pour l’Europe, le rapprochement militaire entre Moscou et Pékin s’accélère

Le Billet du Lundi du 7 octobre 2019, par Alexis Feertchak* : Vladimir Poutine a annoncé que la Russie allait aider la Chine à construire un système de détection avancée, qui permet de suivre le tir et la trajectoire de missiles balistiques.

Le président Emmanuel Macron a indéniablement raison de marteler la nécessité d’un dialogue ambitieux avec la Russie. Pour l’heure, il ne s’agit cependant que de mots et d’images fortes, qui ont certes le mérite d’énerver les « néoconservateurs » de « l’Etat profond » – pour reprendre une formule désormais présidentielle – mais qui n’apportent pas le moindre début de commencement de réponse concrète à la question naguère lancée par Mitterrand et Gorbatchev : comment construire une « maison commune » européenne qui contienne Moscou ? Autrement dit, comment faire rentrer politiquement la Russie en Europe alors même que l’Europe demeure dans un état de soumission envers les Etats-Unis qui, eux, continuent follement de définir la Russie comme leur ennemi éternel ? Peut-on imaginer voir cohabiter, sous le toit d’une même maison, deux adversaires aussi résolus ? Certes, on peut attendre de ce rapprochement une avancée sur le dossier ukrainien, mais celle-ci serait plus conjoncturelle que structurelle. Le format Normandie pourrait bien aboutir à une percée diplomatique (tous les acteurs y ont aujourd’hui intérêt), mais les raisons anciennes et profondes de la défiance qui ont conduit à la crise ukrainienne demeureraient intactes.

Le temps presse pourtant car, entre Moscou et Pékin, les signes d’une relation de plus en plus rapprochée se font sentir. Il ne s’agit certes pas encore d’une alliance, mais, dans un contexte d’antagonisme croissant entre la Chine et les Etats-Unis, plus ce partenariat sino-russe sera solide, moins Moscou disposera de latitude pour faire, le jour venu, un pas vers l’Europe, quand bien même celle-ci le souhaiterait. Autrement dit, si une rebipolarisation du monde (quoiqu’incomplète) se dessine dans les prochaines années et que la Russie s’ancre dans le bloc mené par Pékin, le mur de l’Est, dont la logique aurait voulu qu’il tombât réellement en 1991 pour raccrocher la Russie au continent européen, se reformera pour de bon. Ironie de l’histoire : les Etats-Unis, à force de considérer à tort que le mur n’était pas réellement tombé, pourraient finir par avoir raison. C’est le propre des prophéties de malheur auto-réalisatrices, dont les Etats-Unis se sont fait une spécialité. Comme l’avait prédit John Keenan, pourtant père du concept de containment, l’avancée de l’OTAN dans les années 1990 allait nécessairement pousser les Russes à réagir… L’histoire ukrainienne a montré la justesse de ce raisonnement décrit dès 1998 dans Foreign Policy.   

Si demain, le mur de l’Est était réellement reconstitué, son tracé serait peu ou prou le même que pendant la Guerre froide, mais le bloc qu’il délimiterait serait différent, puisque son centre ne serait plus à Moscou, mais à Pékin. Raison pour laquelle, à moyen terme, la Russie n’a aucun intérêt à voir se reconstituer de tels blocs. Les Européens sauront-ils le voir ? Mais, même s’ils le voient, sauront-ils quoi faire ?

Le dernier signal faible de ce rapprochement sino-russe touche – et c’est l’une des premières fois – à un domaine par nature stratégique puisqu’il a trait, indirectement, à la dissuasion nucléaire. La Russie a en effet annoncé cette semaine qu’elle va aider la Chine à développer un « système d’alerte avancée », technologie dont seuls Washington et Moscou disposent depuis les années 1970 et qui permet de détecter et de suivre le tir d’un missile balistique (notamment intercontinental) afin d’avoir le plus de temps possible pour l’intercepter. En pratique, ce système repose à la fois sur des radars particulièrement puissants et sur des satellites d’alerte qui, au moyen de détecteurs infrarouges, peuvent détecter la chaleur dégagée par un missile lors de sa phase propulsée.

« Nous sommes en train d’aider nos collègues chinois à créer un système d’alerte d’attaque par missile. C’est quelque chose de très sérieux, ce qui va fondamentalement, drastiquement muscler la défense de la République populaire. Parce qu’aujourd’hui, il n’y a que les États-Unis et la Russie qui disposent de ce type de système », a déclaré Vladimir Poutine. S’exprimant lors de la seizième édition du Club Valdaï, à Sochi, le président de la Fédération de Russie n’a pas donné davantage de précisions techniques sur l’objet de cette collaboration.

En 1972, l’URSS avait signé avec les Etats-Unis un traité bilatéral encadrant très fortement le développement de systèmes d’interception d’engins balistiques. Poussée trop loin, la création d’un bouclier antimissiles peut en effet affaiblir la dissuasion nucléaire si la « destruction mutuelle assurée » n’est plus garantie ou seulement plus ressentie par tous les acteurs. Le Traité ABM offrait le choix aux deux signataires entre deux protections possibles : la protection d’un site de lancement de missiles (solution choisie par les Américains) ; la protection de leur capitale (solution choisie par Moscou). 

En pratique, le Système d’alerte d’attaque de missile (SPRN) russe se compose de radars d’alerte précoce de nouvelle génération dite «Voronezh» (actuellement installés sur huit sites) qui sont en train de remplacer les radars plus anciens «Dnper» (toujours en service) et «Daryal» (retirés du service en 2011). En matière de satellite d’alerte précoce, la Russie disposerait d’au moins deux « Toundras » lancés en 2015 et 2017, nouvelle génération de satellites de cette catégorie chargés de remplacer les anciens «Oko», dont le dernier exemplaire lancé est hors service depuis 2014.  

Pour l’interception, la Russie possède aujourd’hui un système anti-balistique A-135 qui remplace depuis 1995 l’A-35 mis en service en 1971. Ce système relativement récent, qui fonctionne en tandem avec le système d’alerte avancée, repose sur un radar de gestion de combat « Don-2N » et sur deux types de missiles. Le premier, le 53T6 (ou Gazelle), est un missile à courte portée (80 km) chargé d’intercepter des missiles balistiques une fois que ceux-ci sont rentrés dans l’atmosphère (autrement dit dans la dernière phase de vol). Le second, le 51T6 (ou Gorgon), est un missile à plus longue portée (350 km) capable d’intercepter des missiles balistiques en dehors de l’atmosphère. Particularité : ces deux types de missiles disposent tous les deux de têtes nucléaires… En matière d’ABM russe, le nucléaire arrête en quelque sorte le nucléaire ou, comme il est écrit dans la Bible, « Satan expulse Satan ». Il y a actuellement cinq sites mettant en œuvre un total de 68 53T6 qui assurent la protection de Moscou. Le 51T6, lui, a été retiré du service, mais les Russes travaillent sur un nouveau système, l’A-235 (ou «Samolet-M»).

Pour les Russes, le maintien de leur capacité de détection avancée et d’interception est une nécessité stratégique alors que les Etats-Unis se sont retirés du traité ABM (désormais caduque) en 2003, qu’ils déploient progressivement leur propre bouclier anti-missiles aussi bien en Europe de l’Est qu’en Asie et que leurs capacités de frappes stratégiques s’améliorent (systèmes de plus en plus sophistiqués de mirvage des missiles intercontinentaux à têtes nucléaires) et se diversifient avec le développement d’une dissuasion également conventionnelle (planeurs hypersoniques et autres engins à très haute vélocité). Les Chinois eux-mêmes sont en pointe en la matière, comme l’a montré le défilé militaire de la semaine dernière pour l’anniversaire des 70 ans de la République populaire de Chine, avec la mise en avant de missiles balistiques à portée intermédiaire (y compris anti-navires, ce qui représente une menace mortelle pour les porte-avions américains) et le dévoilement d’un planeur hypersonique, le DF-17. Il faut maintenant aux Chinois exceller aussi en matière de détection avancée, ce qu’une coopération avec les Russes leur permettra de faire plus rapidement. Déjà, contrairement aux années 1990, en matière d’exportations, Moscou n’hésite plus à livrer en premier à Pékin ses armements les plus sophistiqués : chasseurs Su-35 et systèmes anti-aériens S-400. Jeté dans les bras des Chinois par Washington, Vladimir Poutine pousse désormais son amitié avec Xi Jinping sur des terrains qui ont trait indirectement à la dissuasion nucléaire. La maison commune européenne, qui aurait pu être construite dans les années 1990, a fait long feu. En la matière, aucun système de détection avancée ne permet d’observer de mise à feu sérieuse, sinon le filet de mots prononcés par le président Macron, qui ne permettent pas, à eux seuls, de calculer une trajectoire réellement ambitieuse. 

*Alexis Feertchak, membre fondateur de Geopragma 

Une coopération européenne industrielle de défense? Oui, mais pas à n’importe quel prix !

Par Arthur de Castelnau*

À l’ouverture du Salon du Bourget, la Ministre des armées, Madame Florence Parly, a annoncé en grandes pompes la signature du contrat cadre du programme SCAF : système de combat aérien du futur. Derrière ce nom savant se cache en fait un programme de coopération avancée, voire d’intégration, entre les industries d’aéronautique militaire française et allemande pour mettre au point tout un système de combat aérien (avec des avions de chasse, des drones…) appelé à remplacer les chasseurs de cinquième génération. Ce programme s’inscrit dans une politique plus large de rapprochement des industries militaires française et germanique appelées à former le socle de la Base industrielle et technologique de défense européenne tant souhaitée par les adeptes de l’Europe de la Défense. 

Ces coopérations, présentées comme la solution à tous les maux capacitaires et au manque de coopération en matière de défense à l’échelle européenne, ont certes des atouts non négligeables mais comportent aussi de nombreux risques d’atteinte à notre souveraineté auxquels il convient d’être très attentif. 

La coopération européenne en matière d’armement, une contrainte devenue une nécessité. 

L’industrie d’armement est historiquement un domaine stratégique et sensible, que les Etats rechignent à partager avec des entités étrangères. Cependant, le contexte récent dans lequel s’inscrivent les pays européens ne leur laisse pas vraiment d’autre choix. En effet la France et ses partenaires européens ne disposent plus des moyens d’avoir une BITD indépendante et crédible compte tenu d’un marché mondial de l’armement en pleine expansion et d’une accélération technologique constante. Tout d’abord les budgets sont largement insuffisants par rapport à nos concurrents : entre 1985 et 1989, les Etats d’Europe occidentale dépensaient en moyenne 3,1% du PIB pour leur budget de défense. En 2008 ce chiffre était tombé à 1,7%, loin derrière les budgets américain, russe voire chinois. De plus la commande publique intérieure est devenue très insuffisante pour amortir les coûts de développement, amplifiant par la même des coûts d’échelle. L’Etat français n’a en fait plus les moyens de remplir les carnets de commandes de sa BITD et doit donc trouver une solution par maintenir son niveau d’excellence. La baisse drastique des budgets militaires a entrainé l’arrêt de plusieurs programmes d’armement (comme le remplacement des blindés de l’Armée de Terre), et le non renouvellement de matériels vétustes. Ces carences se sont révélées catastrophiques lorsque face à la remontée des menaces il a fallu engager l’armée et donc utiliser ces armes. Comme le dit le Général Jean-Paul Thonier : « l’Europe découvre qu’elle est dans la situation d’un nain militaire dans un monde qui se réarme.» Face au paradoxe d’une baisse des moyens militaires et d’une nécessaire remontée en puissance des armées européennes, la mutualisation des moyens et connaissances en matière d’armement au niveau européen est apparue comme la solution optimale. Pourtant celle-ci n’a pas toujours été une réussite comme le montre le fiasco de l’A400M.

Des enjeux importants de souveraineté et de d’indépendance militaire à préserver contre vents et marées

Les programmes SCAF et MGCS (Main Ground Combat System : le système de combat terrestre futur) avec l’Allemagne prennent en compte des enjeux cruciaux : rien de moins que la supériorité aérienne et blindée française sur tous les théâtres de guerre futurs. Comme l’a justement dit Madame Parly, la coopération doit absolument se faire de façon égalitaire entre les deux partenaires. Aujourd’hui, malgré la bonne entente affichée, c’est loin d’être le cas, la France étant pour l’instant la grande perdante de l’affaire. 

Sur le programme SCAF tout d’abord. La France possède dans le domaine aéronautique une véritable industrie de pointe mondialement reconnue avec ses groupes internationaux comme Thales, Safran ou Dassault. L’Allemagne, elle, ne dispose pas de toutes ces technologies et bénéficiera donc d’importants transferts technologiques sans aucune contrepartie pour la France. Pire, le Bundestag a rechigné à débloquer le financement du programme et a exigé pour le faire des garanties pour l’industrie allemande notamment en termes de supply chain. Ainsi, en plus de fournir des avantages technologiques, la France et son industrie vont probablement perdre une part de la production et donc la gestion de tout un pan de la production industrielle militaire. Dans le programme MGSC la situation est encore plus alarmante. Tout d’abord, si l’Allemagne dispose d’une industrie puissante en la matière avec KMW et Rheinmetall, la France n’est pas en reste avec notamment Nexter ou Arquus. Mais nous ne gagnons aucun avantage comparatif dans cette coopération qui doit donc être à ce titre parfaitement égalitaire. Or, ce n’est pas le cas, mais alors pas du tout ! Par diverses manœuvres, l’Allemagne prend une position dominante dans le projet et la France risque de perdre beaucoup. En effet, une entreprise commune, KDNS, a été créée entre Nexter et KMW, et appartient en principe à 50/50 à chacun. Cependant, la famille Bode-Wegmann qui détient des parts de Nexter et est propriétaire de Rheinmetall, a annoncé son intention de racheter KMW. Le projet ne serait évidemment plus du tout égalitaire mais largement contrôlé par les Allemands. De plus le prototype présenté par Eurosatory est essentiellement germanique, ce qui ne laisse rien présager de bon pour la place des Français dans le projet. Enfin, les Allemands ne veulent pas du programme Scorpion (programme de modernisation des blindés français mis en œuvre actuellement), ce qui veut dire que la prochaine génération de blindés français serait, du fait de la coopération, moins performante que ceux en train d’être fournis à nos armées. Dans le programme MGSC, la France risque de perdre tout contrôle sur l’affaire ainsi que son savoir-faire pour construire ces blindés du futur, ce qui serait évidemment catastrophique. Enfin, de façon globale, une coopération avec l’Allemagne va poser problème en matière d’exportation de ces armes futures, les entreprises françaises étant d’ores et déjà obligées de se plier à la politique du German free, qui n’est autre qu’une restriction allemande sur les exportations d’armement,  notamment sur les blindés vendus à l’Arabie Saoudite.

En conclusion, les coopérations en matière d’armement peuvent être intéressantes pour pallier un manque de moyens des armées, mais ils comportent de nombreux risques d’atteinte à notre souveraineté. Dès lors, la solution ne serait-elle pas d’augmenter sensiblement le budget des armées pour enfin avoir un appareil militaire à la hauteur de nos ambitions stratégiques ?

*Arthur de Castelnau 

Jeune contributeur pour Geopragma.

A. Feertchak : « Europe : de la stratégie du cabri à celle du castor »

Le Billet du Lundi du 20/05/2019, par Alexis Feertchak*

Il fut une époque pas si lointaine où, pour paraphraser de Gaulle, l’on sautait sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe, l’Europe, l’Europe ! Du temps de sa superbe, Emmanuel Macron s’est lui-même frotté à l’exercice. Il cabriola ainsi à la Sorbonne, puis à Athènes et enfin à Aix-la-Chapelle lors de ses trois discours sur l’Europe. Mais, « en même temps » oblige, il ajouta à ses appels le mot de « souveraineté ». Trouvaille rhétorique habile qui consistait à piquer le mot de ses adversaires pour le retourner contre eux. Certes, la formule n’était pas définie, mais elle était du plus bel effet. La Chine et les Etats-Unis pouvaient trembler devant tant d’audace. Les Européens allaient retrouver le chemin du « rêve carolingien » – à vous de deviner qui devait jouer le rôle de Charlemagne… – pour tourner la page de la « division lotharingienne ». Là encore, belle trouvaille stylistique. Que notre Constitution considérât que la souveraineté appartient en bloc à la nation et que l’on retrouvât une telle idée dans chaque Etat-nation qui compose l’Union européenne n’était qu’un argument de souverainiste grognon, tout recroquevillé sur lui-même. Autant laisser de telles pensées constitutionnelles mais nauséabondes aux héritiers de l’arrière-petit-fils de Charlemagne, Lothaire 1er.

Et pourtant, la jolie description que De Gaulle fit des défenseurs béats de « l’Europe, l’Europe, l’Europe » a vieilli. Ceux qui sautent réellement sur leur chaise comme un cabri se font rares depuis le soir du 29 mai 2005. Ce jour-là, le référendum imperdable fut perdu. Il fallait de toute urgence trouver une nouvelle stratégie. Ce fut celle du castor. Dire « l’Europe, l’Europe, l’Europe » n’avait visiblement pas suffi à créer un « peuple européen ». Au contraire, désormais, ceux qui crient « l’Europe, l’Europe, l’Europe » le font avec un brin d’agressivité dans la voix. Ils appartiennent à la catégorie des « europhobes », exprimant dans la répétition du mot magique leur rejet radical de la « commission européenne » qui décide de la taille, de la couleur, et de la texture de nos fruits et légumes, mais qui n’empêche pas les plus fortunés des citoyens européens de jouer à fond la carte de la concurrence fiscale pour payer moins d’impôts. Il fallait donc se faire plus discret, construire de hauts barrages pour empêcher la vague souverainiste de tout emporter et attendre discrètement que la tempête passe. 

Le castor européen ne rêve pas. Il n’est plus question de promouvoir l’idéal européen, en tout cas en direction de l’avenir. En direction du passé en revanche – avec le fameux « L’Europe, c’est la paix » – le cabri fait de la résistance. C’est l’argument ultime quand la digue du castor menace de tomber. Mais, hormis cette arme de dernier recours, ne parlons pas trop d’Europe. C’est tabou. Ce fut globalement, déjà, la stratégie de François Hollande qui n’a pas brillé par sa stratégie européenne, même s’il eut l’audace, candidat, d’annoncer qu’il renégocierait le Pacte budgétaire européen. Mais il ne le fit pas. Une stratégie qui convint à la chancelière allemande, Angela Merkel, qui préfère laisser les sauts de cabri aux Français pendant qu’elle gouverne avec la prudence d’un castor.      

Justement, Angela Merkel vit venir Emmanuel Macron avec inquiétude. Il suffisait de l’entendre s’époumoner en criant « C’est notre projet » pour comprendre que le président français n’allait pas tarder à cabrioler. Ce qui ne manqua pas. Emmanuel Macron partit au combat pour la refondation de l’Europe. Un, deux, trois discours et puis ce fut tout. Les dirigeants européens virent le président français se prendre les pieds dans le tapis face à « Jojo le gilet jaune ». La France est ingouvernable et il voudrait s’occuper de l’Europe ?, maugréent aujourd’hui ses acolytes du Conseil européen. Plus encore, il fallait d’urgence passer la stratégie du castor à son niveau maximal en raison de ces félons d’Anglais. Un Etat membre avait franchi le pas de trop en juin 2016 en ouvrant la longue liste des mots en «exit». Le meilleur des castors, Michel Barnier, fut envoyé monter la digue. Durant la Guerre froide, on aurait parlé de politique de « containment » pour éviter un effet domino. Theresa May s’y casse encore les dents.

Une autre raison nécessitait que la stratégie du castor reprît son cours. Les élections européennes arrivaient ! Or, paradoxe étonnant : on parle tout le temps d’Europe, sauf pendant les élections européennes. Les fédéralistes ont fait long feu depuis longtemps. Ceux qui souhaitent pousser plus loin l’intégration européenne ont compris qu’il ne fallait pas trop s’en vanter. D’autant que le prochain stade de cette intégration passe logiquement par la création, au moins au niveau de la zone euro, d’un budget européen digne de ce nom. Pour les Allemands, c’est une impossibilité catégorique. Qu’une part du PIB germanique renfloue la Grèce n’est pas envisageable. L’intégration ne peut donc se faire que par la rigueur budgétaire, qui ne fait guère rêver par temps d’élections. Nathalie Loiseau, tout à son «blitzkrieg» électoral, s’attèle donc à l’autre versant de la stratégie du « castor ». Comme il ne faut pas parler d’Europe mais qu’il faut bien dire quelque chose, on crie au nationalisme. Et si le point Godwin n’est plus très à la mode, on a heureusement trouvé une méthode beaucoup plus efficace, car d’actualité. Il s’agit en plus de la seule théorie du complot qui passe en dessous des radars de la loi anti-Fake News. C’est bien sûr le complot russe. Vladimir Poutine est partout. Avec cette stratégie, la digue devrait résister. Les « nationalistes » ne prendront pas le contrôle du Parlement.

Dans un retournement ironique de l’histoire, les « nationalistes », qui ont compris dans les années 1990 que la stratégie souverainiste du castor ne fonctionnait pas pour empêcher les Etats-nations d’être grignotés par l’Union européenne, ont décidé de tenter, à fronts renversés, celle du cabri. Voici Salvini et Le Pen qui crient « Europe, Europe, Europe » pour vendre leur projet d’Europe des nations. Les éléments rhétoriques s’enchaînent. On parle d’Europe des coopérations à la carte. On vante le modèle intergouvernemental d’Airbus. On vante la souveraineté retrouvée. On assure que l’on peut désormais changer l’Europe de l’intérieur puisque Salvini et consorts ont pris le pouvoir.

Cette stratégie inversée du cabri n’est qu’un leurre. De même que l’on répétait comme un mantra le mot d’Europe dans les années 1990 en rêvant d’un continent Erasmus, le camp nationaliste parle beaucoup d’Europe, mais ne précise jamais comment ils veulent réformer l’Union européenne. Nous aurons suffisamment de députés pour faire bouger les lignes au Parlement européen, annonce fièrement la tête de liste RN, Jordan Bardella. Mais quand on lui réplique que les orientations stratégiques (dont la révision des traités) se décident au niveau du Conseil européen (réunion des chefs d’Etat et de gouvernement) à l’unanimité, le jeune frontiste se tait et passe à un autre sujet.

Cabris et castors se regardent en chiens de faïence. Dans le débat des élections européennes, aucun des deux camps mis en avant – « progressistes » et « nationalistes » pour les uns, « mondialistes » et « patriotes » pour les autres – n’a de solution à la réforme de la gouvernance européenne. Comme à chaque élection, les citoyens ne sont pas dupes. Et, plus qu’à toute élection, ce sera le camp de l’abstention qui l’emportera largement. L’Europe a avancé trop longtemps sans le dire. A force de creuser l’écart entre le registre de l’action et celui de sa légitimation, elle se retrouve bloquée. Ce seront de nouveau des élections qui ne serviront à rien, sauf à confirmer une fois de plus qu’au clivage entre la gauche et la droite s’ajoute un nouveau clivage entre les heureux de la mondialisation, qui ne jurent que par l’ouverture, et les malheureux, qui voudraient des digues pour les protéger de la pauvreté, du chômage, de l’insécurité et des grandes menaces politiques, idéologiques et climatiques qui pèsent sur notre continent. Mais plutôt que de construire de tels murs et faire à cet égard une Europe réaliste, nos castors préfèrent construire de tels murs à l’intérieur même de nos pays en montant les citoyens les uns contre les autres.

*Alexis Feertchak, membre fondateur de Geopragma 

C. Galactéros : « Éloge de la réciprocité »

Tribune GEOPOLY du 23 avril 2019 dans Le Courrier de Russie, par Caroline Galactéros* 

Moscou commence à se lasser des leçons de démocratie dispensées par Paris ; notamment au regard de la gabegie « Gilets jaunes », de l’autorité de l’État bafouée et des sommets de démagogie que notre démocratie pontifiante et irréprochable déploie pour sortir de cette ornière et espérer laver aux yeux du monde cette humiliation.

Et puis, à force d’erreurs de jugement, de fautes morales et d’entêtement, nous comptons si peu désormais sur la scène du monde. Au Moyen-Orient comme en Afrique, où nous souffrons d’une telle schizophrénie sécuritaire et d’un suivisme atlantiste aggravé, nous commençons à susciter la pitié plus que la crainte ou l’espoir. A minima, on ne nous attend plus. On discute, on négocie, et on décide sans nous. Qui « On » ? Qui sont ces impudents ? Les États-Unis, la Russie, la Chine, la Turquie, Israël, l’Iran, et même, en Europe, l’Italie ou la Hongrie… Tous ceux qui ne se paient plus de mots depuis longtemps déjà, qui ont décidé de prendre leur avenir et leurs intérêts en main, et nous jugent sans aménité. La France parle toujours haut et fort, mais elle agit peu et mal. Les pays précités lui rappellent que le temps de la préséance occidentale est révolu, que l’Hexagone n’a plus vraiment de poids sur la scène du monde, que l’injonction universaliste ne passe plus et que notre prêchi-prêcha moralisateur est devenu inaudible et même complètement ridicule.

Pour la Russie – qui voit que Paris reste arcbouté sur ses postures malheureuses concernant l’Ukraine ou la Syrie – est venu le temps des réponses « du berger à la bergère » et de l’application du principe de réciprocité. Puisque les journalistes russes accrédités en France se voient interdits d’Élysée et que Spoutnik comme Russia Today (RT) sont diabolisés et réduits au statut de purs canaux de propagande poutiniens, Moscou envisage de rendre la pareille à Paris en interdisant certains médias français de couverture d’événements en Russie ou en suspendant leurs accréditations. Dans la même veine, il se dit que le Kremlin aurait eu l’audace de faire prévenir Paris que la France ne devait pas s’ingérer dans la situation inflammable en Algérie… L’alliance Moscou-Alger est ancienne, mais une telle audace exprime sans équivoque un nouveau rapport de force régional clairement en notre défaveur. Cela nous apprendra à boire la « repentance » comme du petit lait.

Quoi qu’il en soit, nous affirmons lutter vaillamment contre la propagande et les fake news, pardon « l’infox ». Mais qui décide de ce qui est vrai ou faux, lisible ou devant faire l’objet d’autodafés ? De quelle légitimité supérieure peut-on se revendiquer ? Quand on voit les conclusions du rapport Mueller et le « pschitt » retentissant du Russia Gate ouvrant une phase de représailles vengeresses du président Trump, bien décidé à « enquêter sur les enquêteurs » ; quand on se remémore l’unanimisme médiatique délirant et l’hystérie russophobe qui, pendant deux ans, ont nourri la farce d’un président américain agent du Kremlin pour expliquer l’inexplicable, l’insupportable défaite de l’immaculée Hillary Clinton, on se demande qui, finalement, relaie le mieux l’intox, la manipulation et le complot ?

LE PROCUREUR SPÉCIAL ROBERT MUELLER APRÈS AVOIR REMIS SON RAPPORT SUR L’INGÉRENCE RUSSE DANS L’ÉLECTION AMÉRICAINE DE 2016. CRÉDIT : NEW YORK TIMES

Au-delà du tragicomique de nos errances, nous devons prendre garde à cette décrédibilisation massive des médias occidentaux, car elle porte celle des politiques éponymes et sert les desseins de leurs rivaux chinois, russes ou turcs. Le chantage d’Erdoğan envers Washington à propos des Kurdes syriens, envers Paris avec l’affaire du génocide arménien ou envers l’Allemagne avec les migrants n’a plus de limites. Mais nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous-mêmes, victimes de nos inconséquences. On ne peut exiger de la Turquie qu’elle intervienne en Syrie contre le gouvernement de Bachar el-Assad soutenu par Moscou, qu’elle achète des armes américaines plutôt que russes, qu’elle conserve les centaines de milliers de réfugiés syriens sur son territoire et, « en même temps », lui interdire de consolider son influence locale, de rivaliser avec Ryad via Doha, moins encore de réduire l’abcès kurde à ses frontières alors que c’est sa préoccupation sécuritaire et politique n° 1.

Le néo-sultan mégalomane n’a que faire de nos problèmes et de la dévalorisation stratégique de nos proxys. Il se livre à notre égard, et depuis des années, à un chantage permanent. Nous l’avons laissé faire en toute connaissance de cause, sans jamais l’arrêter, persuadés ainsi de gêner Moscou et impatients de faire tomber la malheureuse Syrie dans l’escarcelle américano-israélo-saoudienne. Nous payons aujourd’hui cette complaisance insensée, cette indulgence a minima envers l’engeance islamiste, envers Daech même, envers Al-Qaïda et ses succédanés, ainsi qu’envers leurs sponsors saoudiens, irakiens, qataris et turcs. Il est un moment où les masques tombent. Ni Washington ni l’Otan ne font plus peur à Ankara qui sait bien que jamais les États-Unis ne l’expulseront de l’Alliance. Quant à nous, Français, nous n’aurions jamais dû en rejoindre le Commandement militaire intégré ni nous soumettre à ses oukases pour quelques étoiles et postes ronflants ; un marché de dupes évident que pourtant, à Paris comme au Quai d’Orsay, on jugea logique et souhaitable puisque l’Amérique a toujours raison, nous protège et ne veut que notre bien… Nous en sommes donc à payer sans délai ni crédit le prix de nos accommodements immoraux, exposés à l’effet boomerang de notre moralisme à géométrie variable.

RENCONTRE ENTRE VLADIMIR POUTINE ET XI JINPING EN MARGE DU SOMMET DES BRICS À BENAULIM EN OCTOBRE 2016. CRÉDIT : KREMLIN

Et la Russie dans tout cela ? Contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, elle ne se frotte pas les mains face au champ de ruines de son rapprochement (mort-né ?) avec l’Union européenne. Son dépit amoureux face à cette part d’elle-même, qui la relie à l’âme et à l’histoire du Vieux Continent, est toujours là, tout comme son complexe obsidional que nous nous obstinons à nourrir par nos incessantes provocations. Alors, peut-être voit-elle avec une satisfaction amère le village Potemkine européen s’écrouler ; non parce qu’elle l’attaque (en cette matière, l’action d’un Steve Banon est bien plus efficace que celle des pires « idiots utiles » de Moscou), mais parce que ses fondations se révèlent chaque jour plus friables. Une sorte de victoire posthume et triste sur l’adversité. Les avanies, les humiliations, les anathèmes dont elle fait l’objet depuis bientôt vingt ans, depuis qu’elle a repris, contre toute attente, son destin en main, ne sont certes pas réparés. Et la mutation mentale des Européens vis à vis de Moscou n’est pas pour demain. L’Europe ne veut décidément pas de la Russie. Fort bien. Celle-ci s’en passera donc, et se consolera dans une bascule forcée vers l’Asie et Pékin dont nous ferons les frais lorsque la Chine et l’Amérique se disputeront nos reliefs ou s’entendront à nos dépens. Mais cette ostracisation ne portera pas chance aux États européens qui, pour complaire au suzerain américain, tiennent la dragée haute à Moscou sans comprendre l’évidente nécessité et la logique géopolitique d’un rapprochement sur des domaines d’intérêt commun (sécuritaire, migratoire, énergétique, culturel…)

Sans se penser de façon autonome et sans la Russie, l’Europe n’est pas en mesure de faire masse critique entre les deux nouveaux môles stratégiques mondiaux. La Chine comme l’Amérique appuient sur ses plaies avec une commisération jubilatoire. Ni l’une ni l’autre ne l’aideront jamais pour rien. Les inquiétudes des peuples européens face à la menace migratoire, à l’insécurité culturelle et identitaire, au libre-échange érigé en idole, aux inégalités fiscales entre États et à la béance sociale, sont telles que la mascarade de l’unanimité et de la convergence ne tient plus. Il devient urgentissime de réformer de fond en comble tous les attendus et postulats européens, de même que les mécanismes institutionnels. Les « éléments de langage » d’une technocratie hors sol et autres postures ne suffisent plus. Il faut une évaluation froide et sans concessions de nos intérêts communs véritables et une définition chirurgicale, et non « attrape-tout », des domaines de coopération souhaitables et accessibles. Il faut arrêter de se mentir, de croire aux éléphants roses que sont « le couple franco-allemand », « l’ogre russe » et le gentil génie américain. Il faut cesser aussi de faire comme si une somme de renoncements ou de faiblesses faisait une force collective. Il faut passer aux coopérations renforcées, aux coalitions de projet, au lieu de chercher une unanimité qui produit inertie et paralysie. Il faut qu’à l’intérieur de l’Europe, chacun se mesure pour imposer ses vues et entraîner. La rivalité n’est pas la guerre ! On nous mène, en revanche, une guerre sans merci depuis l’extérieur de l’Union en jouant de notre phobie collective du conflit. Chercher chacun notre place dans la construction européenne provoquera non une guerre, mais un échange infiniment plus sain que ce mensonge permanent de chacun envers tous qui postule l’harmonie et l’identité d’intérêts.

En conséquence, au lieu de pleurer son couple mythifié avec Berlin, qui n’a jamais vraiment existé que dans son regard embué, Paris doit se lier avec les puissances du sud et de l’est de l’Union (pour chasser sur les plates-bandes allemandes), telle l’Italie, l’Autriche ou la Hongrie, au lieu de les insulter et d’en faire des pestiférés rétrogrades. Il faut enfin oser et non plus procrastiner. Décider par exemple, que l’Europe n’est pas là pour fixer le gabarit de nos fromages de chèvre ou la taille de nos fenêtres, mais pour tenir nos frontières, instaurer une réciprocité commerciale stricte vis à vis de ceux qui prétendent atteindre notre grand marché, faire de l’euro et de la Banque centrale européenne les outils d’une croissance et d’une protection monétaire véritables qui ne se réduisent pas à la lutte contre l’inflation, faire grandir sans états d’âme des champions industriels, technologiques et numériques européens, assumer un « patriotisme économique» sourcilleux, au lieu de laisser des loups entrer dans une bergerie pour la détruire.

CONFÉRENCE DE PRESSE ENTRE ANGELA MERKEL ET VIKTOR ORBAN À BERLIN EN JUILLET 2018. CRÉDIT : DAILYNEWS

Il faut enfin cesser de rêver à une « armée européenne » ou à un siège européen de membre permanent au Conseil de sécurité des Nations unies ‒ ce qui revient simplement à donner le nôtre à l’Allemagne et à ses affidés, en espérant que Berlin nous en saura gré. Outre le fait que l’on brade avec une désinvolture inouïe l’un de nos derniers avantages relatifs en termes d’influence, c’est parfaitement irresponsable envers la nation comme envers notre Histoire.

Pour finir ‒ ou pour commencer ‒ il faut dire que la souveraineté n’est pas un gros mot, qu’à l’instar du « populisme » violent, l’européisme béat est une impasse, une imposture de la « modernité », une fuite en avant suicidaire et infantile. Nous ne parviendrons pas longtemps encore à bâillonner les peuples européens qui refusent leur perdition et la négation dogmatique de leur substrat culturel chrétien et humaniste. Pour survivre face aux ambitions dévorantes des autres, l’Europe doit réarmer tous azimuts, au sens mental, culturel et symbolique du terme. Qu’elle commence par s’affirmer en éliminant les sanctions contre la Russie et en réengageant ses projets d’échanges commerciaux avec l’Iran ! Qu’elle accepte de grandir et de s’affirmer !

*Caroline Galactéros, présidente de Geopragma 

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2019/04/eloge-de-la-reciprocite/

J.-P. Duranthon : « Mais où donc est passé le « conflit israélo-arabe » ? »

Le Billet du Lundi du 15/04/2019, par Jean-Philippe Duranthon*

Mardi dernier, des élections se sont déroulées en Israël. L’objet de ce billet n’est pas de comparer les mérites respectifs de Benyamin Netanyahu et de Benny Gantz. Il n’est pas non plus de se demander, à l’aune de notre IVème République, comment un pays qui cumule un éparpillement partisan (47 listes s’affrontaient mardi) et un système électoral fondé sur la proportionnelle intégrale peut connaître une stabilité politique peu courante : le pays n’a connu que 12 chefs de gouvernement depuis sa création en 1948.

L’objet de ce billet est de noter, à l’occasion de cet évènement, que désormais plus personne ne parle de ce qui a longtemps figuré sur les manchettes des journaux sous l’appellation de « conflit israélo-arabe », lequel constituait alors l’un des éléments qui structuraient les relations internationales. Plusieurs faits auraient pourtant pu, durant la campagne électorale israélienne, provoquer des débats laissant penser que le dossier était toujours ouvert. Or, la déclaration de Benyamin Netanyahu en faveur de l’annexion des colonies juives de Cisjordanie et la reconnaissance par Donald Trump de l’annexion du Golan par Israël n’ont donné lieu qu’à quelques dépêches aussi vite oubliées qu’écrites. Les affrontements, parfois meurtriers, à la frontière séparant Israël et la Bande de Gaza suscitent peu d’émotion ou d’inquiétude, comme s’ils étaient « normaux » et faisaient partie du bruit de fond.

Ce constat de la « disparition » du « conflit israélo-arabe » dans l’actualité internationale n’est pas en lui-même surprenant puisqu’il peut être dressé depuis de nombreux mois, voire de nombreuses années.

Les causes de cette situation sont diverses et se cumulent. Israël a intérêt au maintien du statu quo ; les autorités et organisations palestiniennes sont largement décrédibilisées ; les pays arabes voisins d’Israël sont, soit en proie à des conflits internes (Syrie, Irak, Libye), soit soucieux d’éviter tout ce qui est susceptible de menacer leur stabilité toujours fragile dans un contexte régional explosif (Jordanie, Egypte) ; la rivalité entre l’Iran et l’Arabie Saoudite est désormais trop forte pour pouvoir être masquée ou tempérée par la reconnaissance d’un ennemi commun, d’autant plus que le rôle régional croissant de la Turquie vient compliquer les choses ; les « grandes puissances » sont préoccupées avant tout par la nécessité d’endiguer un islamisme conquérant ou terroriste qui les menace directement, et par la volonté de retirer leurs troupes de la région en conservant quelques bienfaits de leur engagement ou sans perdre la face, selon les cas. Seul le Liban pourrait être las de servir de théâtre de l’ombre pour les affrontements entre les uns et les autres, puis les autres et les uns, mais il a désormais l’habitude de ce rôle et a perdu moyens d’action et autonomie politique, voire identité.

Ce constat suscite quelques remarques.

À l’heure où il est de bon ton de reprocher au méchant Vladimir Poutine et au méchant Donald Trump de critiquer le multilatéralisme et de ne pas se plier aux desiderata des organisations internationales, n’oublions pas, tout d’abord, que le conflit israélo-arable a donné lieu à de fort nombreuses résolutions de l’ONU qui sont restées lettres mortes. N’imaginons donc pas les décennies passées comme un modèle de gouvernance mondiale dans lequel aucun pays n’osait résister au consensus global. Remarquons au passage que le modèle onusien, à l’œuvre au Moyen-Orient, reconnaît et légitime la prééminence des grands Etats disposant de responsabilités spécifiques au sein du Conseil de Sécurité, et est donc bien différent de celui de l’OMC ou des COP environnementales dans lesquelles tous les Etats ont juridiquement le même poids, modèle que certains voudraient aujourd’hui voir reconnaître comme le parangon unique et absolu du mode de gouvernance mondiale.

Constatons aussi que l’Europe et, en particulier, la France sont totalement absentes du débat. Lorsque Benyamin Netanyahu a voulu, pour grappiller quelques voix supplémentaires, montrer qu’il côtoyait les « grands de ce monde », il est allé à Moscou et à Washington mais pas à Bruxelles, Berlin ou Paris. Voilà qui confirme à la fois que l’Europe institutionnelle ne joue aucun rôle diplomatique et que les choix régionaux de la France ne lui rapportent rien : le rôle de « gardien de la moralité » que nous avons voulu jouer, en le confortant par un engagement dans les combats en Syrie, ne nous aura pas permis de gagner de la crédibilité et du poids dans les relations internationales, bien au contraire. Faut-il s’en étonner ?

Reste la question fondamentale : l’« effacement » du « conflit israélo-arabe » est-il transitoire ou pérenne ? Le problème est-il réglé ou bien le conflit refera-t-il surface lorsque le contexte régional aura évolué, lorsque certaines des causes de son effacement, précédemment relevées, auront disparu ?

Si les motifs du conflit sont inchangés, le temps qui passe modifie les réalités et les mentalités. Il sera de plus en plus difficile, pour ceux qui le souhaiteraient, de faire évoluer ou de supprimer les situations de fait, particulièrement en Cisjordanie ; l’écart de richesse entre Israël et ses voisins s’accroît chaque année du fait des écarts de croissance économique, ce qui a des conséquences directes sur le potentiel militaire et technologique des deux camps ; inversement, l’évolution du rapport démographique entre les différentes populations ne peut pas ne pas avoir de conséquences à terme.

Observons aussi que, si la « communauté internationale » a depuis longtemps considéré qu’un règlement durable nécessitait la reconnaissance de deux Etats, la solution a été clairement écartée par Benyamin Netanyahu lors de la campagne électorale et n’a pas été défendue par son concurrent. Un règlement diplomatique futur suppose donc, soit un changement de pied du chef du gouvernement israélien très probablement reconduit, ce qui ne correspond ni à ses habitudes ni à l’interprétation logique du scrutin, soit l’abandon, par la communauté internationale, du schéma sur lequel elle fondait ses espérances. Au profit de quoi ?

Mais le principal facteur d’évolution est sans doute le renouvellement récent et futur de la problématique régionale, sur laquelle il faut revenir : les pays voisins d’Israël (l’Egypte, la Syrie, la Jordanie), ceux qui ont jusqu’ici porté le « conflit israélo-arabe », sont affaiblis et seraient incapables, si jamais ils le souhaitaient, de prendre la moindre initiative, diplomatique ou militaire, vis-à-vis d’Israël. Ce sont aujourd’hui les pays « de l’arrière », l’Arabie saoudite, l’Iran, la Turquie désormaissans doute, qui détiennent les clefs des relations avec Israël. Leurs objectifs géopolitiques sont beaucoup plus vastes que la seule relation avec Israël, qui n’est désormais qu’un dossier parmi d’autres et sans doute pas le plus important à leurs yeux : c’est le contrôle de la communauté musulmane et de l’ensemble de la région qui, pour eux, est l’enjeu majeur. D’ores et déjà ces pays ne traitent plus Israël comme un ennemi mais cherchent chacun à faire de lui, au moins implicitement, un allié potentiel dans cette confrontation à trois de moins en moins feutrée ; de même les jeux politiciens et les affrontements physiques n’opposent plus, au Liban, partisans et adversaires des liens avec Israël, ni même pro et anti Syriens, mais ceux qui sont proches de l’Iran et ceux qui le sont de l’Arabie Saoudite.

Les grandes puissances, bien sûr, ne se contentent pas de regarder ces trois puissances régionales agir. Les Etats-Unis ont clairement choisi de conforter leurs positions traditionnelles en Arabie Saoudite, ils cherchent à affaiblir l’Iran par tous les moyens et à contenir les incartades d’une Turquie remuante mais jugée nécessaire au sein de l’OTAN ; la Russie, après avoir réussi, grâce à son pragmatisme et à sa détermination (et aux maladresses stratégiques et tactiques des occidentaux), à reprendre pied dans une région dont elle avait été écartée, veut consolider ce nouvel avantage et rendre durable sa présence ; la Chine, qui a désormais des intérêts économiques notables en Afrique et dans le Golfe, surprendrait si elle demeurait longtemps totalement muette. Et l’Europe, que veut-elle ? La paix, oui, bien sûr, mais comment et grâce à quelles alliances ?

Le « conflit israélo-arabe » n’a pas disparu, mais il est désormais un élément parmi d’autres d’une problématique géopolitique régionale beaucoup plus complexe. Reste à savoir si cette complexité est un facteur de stabilité ou accroît les risques de déséquilibre.

Quelle vision stratégique la France et l’Europe ont-elles de ce contexte régional, Ô combien fondamental pour l’équilibre géopolitique et la prospérité économique du monde ? À l’évidence, une réflexion s’impose, pour laquelle elles auraient tout intérêt à conjuguer leurs efforts.

*Jean-Philippe Duranthon, membre fondateur de Geopragma 

[Geopoly/LCDR] – « Rubicon en vue pour Paris et Bruxelles » – 16/11/2018

On découvre qui l’on a épousé le jour du divorce… Avec l’Amérique, peut-être en sommes-nous là. Notre président s’embourbe dans un marécage qui semble dissoudre ses initiatives les plus audacieuses. Envolées les illusions d’une complicité hors normes, déçues les espérances d’une connivence puissante restaurant le prestige de l’allié français sur la scène mondiale et transformant une vassalisation de fait en dissonance constructive. L’invocation d’une « armée européenne », quelle que soit le flou de la formule et les interrogations abyssales qu’elle ouvre sur le fond, a déclenché l’ire trumpienne avant, pendant et après le Forum de Paris sur la Paix, lui-même entaché d’oublis historiques dommageables à notre influence résiduelle et sans grand effet probable sur la réalité des équilibres du monde et son éventuel apaisement.

Pourquoi une telle fureur ? Cette « sortie » du président français a mis le doigt sur la plaie : il est juste hors de question pour l’Amérique ‒ celle de Trump comme celle de tous ses prédécesseurs ‒ que l’Europe ose jamais s’affranchir de sa tutelle stratégique et se prenne à rêver de compter par elle-même sur la carte du monde autrement que comme un appendice docile de l’imperium de notre Grand Allié. Le vouloir supposerait en effet, pour atteindre la masse critique, de souhaiter rapprocher enfin l’Union européenne de la Russie, ne serait-ce que sur le plan sécuritaire. Inadmissible pour Washington. Il y est presque plus impensable encore que l’Allemagne se rapproche de Moscou, un cauchemar outre Atlantique. La dépendance allemande envers le gaz russe doit d’ailleurs cesser et le gaz américain s’y substituer. Dès cet été, l’opposition tonitruante et insultante pour Berlin du président Trump au projet Nord Stream 2 en a témoigné sans équivoque.

L’Europe politique est donc plus que jamais en morceaux. Ce n’est la faute ni de la Russie ni de l’Amérique. C’est la nôtre, même si Moscou comme Washington y trouvent leur compte, et si l’Alliance atlantique creuse joyeusement les lignes de failles internes de notre Union chaque jour plus désunie, par des invites à consentir à notre dépendance sécuritaire et à notre rançonnement collectif via l’achat d’armement américains et des manœuvres militaires pharaoniques nourrissant les craintes folles de certains membres (Baltes ou Polonais). Les scenarii apocalyptiques de l’OTAN mettent en scène une menace russe de grande échelle face à un ennemi hybride et maléfique qui aurait carrément décidé une invasion des abords les plus vulnérables de l’Alliance. La « guerre froide » fait pâle figure à côté de ces délires otanesques. Moscou a bien d’autres préoccupations et projets qu’une telle lubie. La stratégie russe est défensive, ce qui ne veut pas dire insignifiante, naïve ou dénuée d’opportunisme et d’ambition. Cette « puissance pauvre » mais toujours globale n’a pas renoncé à compter, en Eurasie comme en Afrique, et déploie tous azimuts une diplomatie redoutable de subtilité et d’efficacité, car pragmatique, sans idéologie ni dogmatisme.

l'Otan organise les manœuvres « Trident Juncture » en Norvège. 30 octobre 2018. Crédits : TASS
L’OTAN ORGANISE LES MANŒUVRES « TRIDENT JUNCTURE » EN NORVÈGE. 30 OCTOBRE 2018. CRÉDITS : TASS

Pour Paris donc, après la dernière volée de bois vert reçue à distance, le Rubicon est en vue. Mais pour le franchir, les mots et les images martiales ne suffiront pas. S’ils ne sont pas adossés aux actes, ils creuseront même notre discrédit moral et politique qui n’a pas besoin de cela. Il suffit d’observer la différence de traitement et de réactions occidentales entre les affaires Skripal et Kashoggi pour comprendre que la messe est dite quant aux préoccupations et intérêts véritables de nos États dits modernes et moraux dans leur conception du monde.

Comment laver un tel discrédit, comment faire oublier ce cynisme au petit pied qui nous fait mépriser de tous côtés et, plus encore, va à l’encontre de nos intérêts au Moyen-Orient comme à l’échelle globale ?

Dieu merci, le tragique de la marche du monde offre toujours des occasions de rattraper les bévues, même lourdes. Il y a toujours quelque chose d’important ou d’utile à faire pour préserver l’honneur de la France. En l’espèce, il s’agit d’honorer sa signature apposée au bas du JCPOA de 2015, plus connu comme l’accord nucléaire iranien, qui devait permettre le contrôle des ambitions nucléaires de l’Iran contre le retour de ce grand pays dans le concert des nations et le relèvement de son économie. La sortie unilatérale des États-Unis de l’accord, les sanctions économiques renforcées, les tentatives de déstabilisation politique du régime qui affaiblissement très dangereusement le président Rouhani, la diabolisation croissante de la République islamique rendent vital le maintien de la promesse des autres signataires européens de l’Accord de s’y tenir et d’y maintenir Téhéran, qui jusqu’à présent en respecte scrupuleusement les clauses mais dont la patience s’émousse.

Le mécanisme européen, promis depuis des mois à l’Iran, notamment par Paris, et devant permettre aux pays membres de l’UE de commercer avec lui sans l’imprimatur washingtonien n’est toujours pas actif. « Pas mûr… », dit-on… La France a pourtant le pouvoir et encore l’influence de pousser à sa mise en œuvre effective rapide. Qu’attendons-nous ? Ce test grandeur nature de notre autonomie de décision par rapport à Washington serait décisif aux yeux de Téhéran mais aussi du reste du monde. Ce serait une démonstration de notre détermination à sauver un multilatéralisme mis à mal sur tous les fronts, depuis deux ans, par les États-Unis. Plus concrètement encore, il en va de la sécurité de l’Europe et du monde. Si l’Iran, en effet, était conduit par notre abandon à se dire légitimement délié de ses obligations au terme de l’Accord, la reprise de ses activités nucléaires deviendrait difficilement évitable (ne serait-ce que pour des raisons politiques internes). Celle-ci pourrait être portée par la venue d’un nouveau leadership extrémiste, dont les outrances verbales ouvriraient la voie à une réaction/provocation militaire américaine ou israélienne. Les conséquences sécuritaires d’une telle séquence ne seraient pas, dès lors, circonscrites à l’Iran mais très rapidement régionales voire mondiales. L’Europe aurait fait la preuve ultime de son insignifiance stratégique et le paierait cher à tous points de vue.

La crise du monde est une crise de confiance, une crise du respect, une crise de la souveraineté. Notre Histoire comme nos institutions nous donnent plus qu’à d’autres, sans doute, la possibilité mais aussi le devoir de nous affirmer comme un rempart contre ce dangereux ensauvagement.

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2018/11/rubicon-en-vue-pour-paris-et-bruxelles/