S-400 contre F-35 : la Turquie et la question du monde multipolaire

S-400 arrivant en Turquie

ANALYSE : Après le début de la livraison des S-400 russes à la Turquie, les Etats-Unis ont décidé d’exclure Ankara du programme de chasseur F-35. Ces deux événements consécutifs sont loin d’être anecdotiques, selon Alexis Feertchak, membre fondateur de Geopragma*.    

L’affaire des S-400 et des F-35 n’est pas qu’une affaire de gros sous, ni d’armements. Très symboliquement, les premiers éléments du système défensif russe à longue portée sont arrivés sur le sol turc le 12 juillet, soit 72 heures avant la date anniversaire de la tentative de putsch contre Recep Erdogan (15-16 juillet 2016). Pour de nombreux experts, le président turc et ses proches considèrent, sans le dire formellement, que la tentative de coup d’Etat a au moins été avalisée par les Etats-Unis (ce qui a été le cas pour tous les coups d’Etat en Turquie depuis 1945).

F-35A

Que ces rumeurs soient véridiques ou non, cette lecture du mystérieux putsch manqué produit une réelle cassure dans la relation entre Ankara et Washington. Nous assistons depuis lors à un rapprochement accéléré de la Turquie avec la Russie, dont l’ampleur a peut-être été sous-estimée. Ce sont visiblement des renseignements russes (et iraniens) transmis rapidement à Erdogan qui lui ont permis d’échapper au putsch alors qu’il se trouvait le 15 juillet 2016 dans un hôtel à Marmaris, où le commando putschiste est arrivé trop tard. L’avion dans lequel le président turc a quitté en urgence son lieu de villégiature aurait aussi été « verrouillé » par des F-16 putschistes, illustration de la place particulière qu’a occupée l’Armée de l’air turque dans la tentative de coup d’Etat. Le message turc envoyé aux Etats-Unis en déployant des S-400 est donc clair puisque, selon toute vraisemblance, ces missiles seront déployés autour du palais présidentiel.

Et ensuite, des chasseurs russes pour la Turquie ?

La décision des Etats-Unis, le 22 juillet 2019, d’exclure la Turquie du programme F-35 prend un sens très particulier dans ce contexte car Ankara pourrait décider de se tourner vers la Russie pour équiper son aviation de chasse. Ce scénario est, à l’heure actuelle, possible si la pression américaine se maintient (avec des sanctions financières attendues). Depuis plusieurs mois, les Turcs feraient d’ores et déjà le plein de pièces détachées pour leurs F-16, le chasseur américain de 4ème génération [1] constituant aujourd’hui le principal appareil de l’Armée de l’air turque (entre 200 et 250 appareils). Il leur faudra tenir le temps de trouver une alternative au F-35, chasseur américain de 5ème génération qui devait remplacer les vieux F-4 puis les F-16.

Su-35S

Le jour de la décision américaine d’exclure la Turquie du programme F-35, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, a tenu ce propos, beaucoup plus précis qu’il n’en a l’air à première vue : «Si les F-35 ne sont pas livrés, la Turquie peut répondre à ses besoins par d’autres sources en attendant de produire ses propres avions». Ces mots renvoient à la proposition russe de fournir à la Turquie des Su-35. Il s’agit de l’ultime évolution du Su-27, chasseur russe de 4ème génération (qui a fait son premier vol en 1977, trois ans après le F-16 américain). En service dans les forces russes depuis 2012, le Su-35 est un point d’étape entre les chasseurs de la fin de la Guerre froide et l’avion de 5ème génération, le Su-57, encore en phase d’essai, mais qui devrait entrer en service au sein des forces russes cette année (dans une version provisoire équipée du système propulsif du Su-35 dans la mesure où le nouveau moteur nommé « Izd. 30 » n’est pas encore au point). La Russie a par ailleurs présenté fin mars le Su-57E, version destinée à l’export, ce qui n’est pas anodin vu le contexte (même si, comme le rappelle l’excellent blogueur Red Samovar, le nouveau chasseur russe n’est pas encore ouvert officiellement à l’exportation).

La Turquie dans l’OTAN, jusqu’où ?

C’est donc assez logiquement que d’aucuns s’interrogent sur la possibilité pour la Turquie de se doter du Su-57 ou d’un chasseur dérivé de celui-ci. En réalité, la Turquie aura peu d’alternatives si son exclusion du programme F-35 se confirme à l’avenir. Dans son propos, Mevlüt Çavuşoğlu n’évoque pas seulement le Su-35 mais aussi le programme turc d’avion de 5ème génération dit TF-X qu’Ankara mène de façon indigène, en l’occurrence à travers Turkish Aerospace. Soyons néanmoins clair sur ce point : la Turquie n’est pas en mesure de concevoir et produire un tel chasseur de A à Z sans une aide étrangère. Après la solution transitoire des Su-35, on peut donc envisager, encore une fois comme hypothèse, que Moscou et Ankara s’associent pour développer conjointement un nouveau projet de chasseur pour la Turquie en partant du Su-57 russe. Mais ce scénario est en revanche militairement et politiquement très lourd car il implique qu’un pays membre de l’OTAN – stratégique puisque verrouillant le flanc sud de l’Alliance – se dote d’avions non compatibles avec les standards otaniens. L’interopérabilité avec les autres forces armées de l’Alliance et même avec les matériels turcs d’origine occidentale s’en trouverait réduite drastiquement, d’autant que les Russes n’accepteraient jamais une telle porosité entre leur matériel et ceux de l’OTAN. Un tel scénario pourrait correspondre au souhait d’Erdogan de gagner en autonomie (un peu comme les Egyptiens qui se dotent de MiG-29 et de Su-35 pour ne pas dépendre uniquement des F-16 américains), mais les conséquences stratégiques pour un membre de l’Alliance seraient bien plus grandes que dans le cas égyptien.

Su-57

Le scénario du Su-35 puis d’un projet conjoint partant du Su-57 n’est pas sans rappeler non plus les relations entre la Russie et l’Inde, autre pays à cheval entre Moscou et Washington du point de vue de ses armements. Au début des années 2000, la Russie a autorisé l’Inde à produire localement sous licence une version modernisée du Su-27, le Su-30, devenu pour l’occasion le Su-30MKI. C’est aujourd’hui le principal appareil de l’aviation indienne (272 exemplaires commandés au total). En 2009, Moscou et New Delhi se sont associés dans le projet FGFA destiné à produire en Inde et pour l’Inde un chasseur de 5e génération ayant pour base le Su-57 russe, mais avec certaines technologies indiennes. En 2018, New Delhi a décidé de se retirer du projet, de nombreux désaccords existant entre les deux pays (sur le coût, les retards du côté russe, les insuffisances industrielles du côté indien, etc.). Mais, ce mois-ci, le chef de l’Armée de l’air indienne, B.S. Dhanoa, a expliqué que l’Inde pourrait finalement décider de se doter d’une version indienne du Su-57 une fois que celui-ci serait entré en service au sein des forces russes. Ce possible retour du projet FGFA se double d’une éventuelle modernisation des Su-30MKI annoncée ce lundi par l’Armée de l’air indienne dans un média russe. En l’état actuel des choses, le plus probable pour les vingt prochaines années est que l’Inde dispose de Su-30MKI modernisés dans un standard qui les rendrait très proches des Su-35, puis qu’elle opte pour une version indienne du Su-57 (sans compter l’achat de Rafale et d’autres appareils, qui ne constitueraient pas l’épine dorsale de l’aviation indienne, mais qui viendraient la renforcer). Une solution qui ressemble trait pour trait au scénario de plus en plus ouvertement évoqué aujourd’hui à Moscou et Ankara pour les forces aériennes turques.

Turquie-Russie : un rapprochement durable ?

Le Juan Carlos

Reste à savoir si cette évolution est viable pour la Turquie. Ankara possède en effet une puissante industrie d’armements, intimement liée aux technologies occidentales, que ce soit avec les Etats-Unis ou l’Allemagne. Une redirection industrielle vers la Russie aurait un coût économique certain, au moins transitoire et peut-être même durable. Par exemple, la Turquie souhaitait ces dernières années devenir la première puissance musulmane dotée d’un porte-avions (d’un porte-aéronefs pour être plus précis). Son exclusion du projet F-35 devrait enterrer ce rêve. La Turquie construit en effet sur son sol un navire amphibie d’assaut, le TCG Anadolu, dérivé des navires espagnols de classe Juan Carlos. Ces navires multirôles, sorte de gros Mistral (26.000 t de déplacement contre 20.000), disposent en plus d’un tremplin qui leur permet de déployer le chasseur F-35B prévu pour des décollages courts et des atterrissages verticaux (type d’avions que les anglo-saxons nomment STOVL). Avec ce chasseur, l’Anadolu serait ainsi devenu une sorte de petit «porte-avions».

Si les Soviétiques étaient en pointe en matière d’avions STOVL (le projet de Yak-141, dont les plans ont été transmis aux Américains en 1991, a même servi au développement du F-35B), les Russes n’en produisent plus et sont loin d’en mettre de nouveau en service. Des rumeurs persistantes font état d’un projet chinois en cours de conception, mais si celui-ci s’avère bien réel, il faudra des années avant de pouvoir observer un tel chasseur déployé sur les porte-hélicoptères de Type 75, actuellement en construction en Chine. D’ici la prochaine décennie, l’Anadolu devrait donc se satisfaire d’hélicoptère et de drones, mais ne pourra pas déployer d’aéronefs à voilure fixe.

Pour Moscou, offrir ses meilleures technologies à un pays membre de l’OTAN représente aussi un risque qui nécessite des garanties quant à la pérennité de son rapprochement avec Ankara. Pour cela, Recep Erdogan doit pouvoir se maintenir fermement au pouvoir. Rien n’indique que son autorité soit suffisamment étendue, son horizon suffisamment dégagé, comme l’ont montré les élections municipales à Istanbul et à Ankara. La profonde crise économique qui secoue la Turquie ne devrait rien arranger et devrait même empirer si des sanctions américaines sévères étaient votées.

Les armes russes et le monde multipolaire

S-400

Reste que, pour l’instant, la Turquie semble ne pas hésiter dans son bras de fer avec Washington et son flirt avec Moscou. Ce jeu de billard à trois bandes permet aussi de mesurer la dimension stratégique et politique des exportations d’armements pour Moscou. Pour l’Inde et la Turquie, pourtant alliés des Etats-Unis, l’achat de telles armes leur permet à la fois de marquer leur indépendance vis-à-vis de Washington et d’améliorer leur propre industrie (les Russes étant plus enclins aux transferts de technologie que les Américains). Le combo S400 comme système de défense aérienne stratégique et Soukhoï Su-35 voire demain Su-57 (ou dérivés) comme chasseur multirôles apparaît comme un idéal-type de ce positionnement géopolitique, qui n’est pas non plus étranger à la Chine, encore légèrement dépendant de Moscou pour certaines technologies militaires.

Pékin est ainsi doté du S-400 et du Su-35, mais a revanche choisi de développer son propre chasseur de 5ème génération (non sans « emprunts » technologiques à la Russie et aux Etats-Unis…), le J-20, qui dispose encore, pour l’instant, d’un moteur russe (celui du Su-35). Quant à l’Iran, qui ne dispose pas vraiment d’une réelle aviation (à part les reliquats de F-4, F-5 et F-14 américains datant d’avant 1979), il a en revanche reçu de la Russie le système S-300PMU2 (version la plus moderne du système antérieur au S-400) en 2018. Des similitudes qui disent beaucoup de l’état du monde multipolaire, où certains Etats s’appuient sur la Russie, puissance de taille intermédiaire, pour jouer les médiateurs entre les deux géants américain et chinois. Pour notre plus grand malheur, ce rôle de médiation, les Etats européens ne le jouent que très marginalement dans la mesure où ils ne réagissent que faiblement aux débordements de Washington et sont en l’occurrence incapables de répondre à l’extraterritorialité du droit américain. La crise américano-iranienne reflète plus que tout cette perte d’influence européenne, Téhéran formant aujourd’hui un véritable trio régional avec la Russie et la Turquie sous l’œil bienveillant de la Chine. Il fait peu de doute que les prochains contrats d’armements avec Téhéran seront signés à Moscou et à Pékin.

[1] Les avions de chasse font l’objet d’une classification en générations, qui vaut ce qu’elle vaut. Comme toute classification, elle a quelque chose de réducteur, mais permet de s’y retrouver simplement. La quatrième génération recouvre les chasseurs supersoniques apparus à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Les principaux représentants sont, du côté américain, les F-15 et les F-16, du côté soviétique, les Su-27 et MiG-29. Les chasseurs dits de cinquième génération, qui font actuellement l’objet d’une course entre les Etats-Unis, la Russie et la Chine, réunissent plusieurs critères supplémentaires : furtivité, hypermaniabilité, multirôles, fusion des données, etc. Les deux plus connus aux Etats-Unis sont les F-22 et F-35. Les Chinois ont mis en service en 2018 le Chengdu J-20 et les Russes devraient mettre en service cette année le Su-57. De même que le F-35 américain, le russe et le chinois sont néanmoins loin d’être pleinement opérationnels. Entre ces deux générations, certains avions sont à mi-chemin, empruntant seulement certaines caractéristiques à la 5ème génération, à l’image du Dassault Rafale français ou des Su-35 et MiG-35 russes, qui ne sont pas furtifs. On parle parfois de génération 4+, 4++ ou 4.5 pour les caractériser. Il faut garder à l’esprit que tout ceci reste théorique. Par exemple, le F-35 est souvent critiqué pour son manque de maniabilité, qui s’explique en partie par sa grande furtivité. Avec leur Su-57, les Russes privilégient eux la première variable et moins la seconde. Bref, il est toujours difficile d’installer les voyageurs sur le lit de Procuste.

* Diplômé de Sciences Po Paris, Alexis Feertchak est membre fondateur de Geopragma, journaliste au Figaro et rédacteur en chef d’iPhilo.

« Venezuela, Chronique d’une déstabilisation », Maurice Lemoine, éd. Le Temps des cerises, 2019.

 

Note de lecture par Léo Ruffieux*, publiée le 3 juillet 2019

« Tout ce que je sais, c’est que je ne connais rien : l’adage socratique que recommande Maurice Lemoine à destination des éditocrates. »

 

Ancien rédacteur en chef du Monde Diplomatique et de la Chronique d’Amnesty International (1993-1997), c’est armé de sa connaissance encyclopédique de l’Amérique latine – région qu’il a sillonnée pendant plus de quarante ans –, que Maurice Lemoine, nous lègue un compte-rendu complet sur la situation vénézuélienne intitulé Venezuela, Chronique d’une déstabilisation paru en mars 2019 aux éditions Le Temps des cerises. Spécialiste reconnu du continent latino-américain, après la publication des ouvrages « Enfants cachés du général Pinochet » (2015) et « Chávez Presidente ! » (2005)[1], il allie ici exemples documentés, souci d’objectivité mais aussi engagement politique, qu’il conçoit comme gage d’honnêteté. Critiquant les éléments de langage – « crise humanitaire », « pénuries », « dictature » –, ressassés ad nauseam à l’encontre des mandats du Président Hugo Chávez (1999-2012) et de son successeur Nicolás Maduro, l’auteur dénonce tant la couverture politicienne du conflit que les nombreux mensonges par omission, visant à marginaliser les secteurs populaires de la société vénézuélienne traditionnellement acquis au processus révolutionnaire bolivarien. Qui connait l’Amérique latine, son histoire tumultueuse traversée par des antagonismes sociaux et idéologiques, et « dont les veines ont été ouvertes »[2] par des siècles d’impérialisme hispanique et nord-américain, ne peut naïvement ignorer les multiples offensives dirigées contre le pays de Simon Bolivar. Néanmoins Maurice Lemoine ne verse pas pour autant dans un panégyrique dogmatique du chavisme mais bien dans la démonstration d’une thèse : une réflexion lucide sur les erreurs et les réussites du gouvernement est nécessaire à condition de ne pas nier le contexte extrêmement hostile, national, trans- et international, dans lequel le pays se trouve. La réalité des rapports de forces, inhérents à toute analyse politique, sociale et économique du conflit vénézuélien est ici soulignée. Selon l’auteur, la déstabilisation du gouvernement par des secteurs radicaux de l’opposition tant à l’interne qu’à l’étranger devient plus active à la mort de Chávez en 2013. Or il s’agit d’empêcher son successeur Nicolás Maduro, élu démocratiquement, de consolider son pouvoir. La chronique met donc en lumière les ressorts de la déstabilisation depuis la prise de fonction de Chávez jusqu’à l’entrée sur scène de Juan Guaidó en janvier 2019. Dans cette note de lecture, nous exposons dans un premier temps l’héritage qu’a laissé Chávez, ce qui nous permettra d’exposer trois « objets polémiques » qui rythment l’ouvrage : la guerre économique, la déstabilisation politique, et enfin la pression médiatique.

 

Maurice Lemoine, journaliste et globe-trotter :

« je suis en colère contre ma profession ». Source : Sputnik News.

 

L’héritage d’Hugo Chávez.

 

Le livre commence avec les funérailles de Chávez, l’occasion pour l’auteur de revenir sur ce « Cassius Clay de la politique »[3], architecte de la révolution bolivarienne. L’auteur démontre comment Chávez incarnait « la contestation de l’ordre international post-guerre froide et du capitalisme néolibéral, le porte-drapeau d’un monde multipolaire »[4], prêt à en découdre une bonne fois pour toute avec le FMI, la Banque mondiale, Wall Street et le Consensus de Washington. Il s’agit de transformer en profondeur l’héritage de ses prédécesseurs socio-démocrates après des années de népotisme, de répression et d’inégalités abyssales. Sur le plan politique, un an après son élection, une nouvelle Constitution est ratifiée par référendum entend mettre en place une démocratie participative. Sur le plan économique et social, il démocratise l’accès à la rente pétrolière (PDVSA) et acte une pléthore de missions sociales : des programmes d’alphabétisation et d’éducation populaire, de construction de logements, de programmes de santé appuyée sur 15’000 médecins cubains, de subvention sur les produits de premières nécessités, etc.[5] sont mis en place. En 2001, de vastes programmes de redistribution sont mis en oeuvre, appuyés par plusieurs dizaines de décrets, notamment la loi sur les terres[6] et la loi sur les hydrocarbures[7]. Sur le plan géopolitique et régional enfin, il promeut à l’échelle continentale la création d’institutions multilatérales permettant de s’émanciper de l’influence des États-Unis. Parmi celles-ci, on retrouvera notamment, l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) en 2004, qui permettra entre autres, la guérison gratuite en 10 ans de 3,5 millions de personnes atteintes de graves pathologies ou l’alphabétisation de 3,8 millions d’âmes. Petrocaribe en 2005 permettra à 14 pays de bénéficier du pétrole vénézuélien à des prix préférentiels. L’Union des Nations sud-américaines (UNASUR) en 2008, espace d’intégration et d’union entre les peuples dans les domaines culturel, social, économique et politique ou encore la Communauté des États latino-américains (CELAC) en juillet 2011 dont le but est de concurrencer l’Organisation des États américains (OEA), courroie d’influence de Washington. Au plan international, Caracas se rapproche des pays non alignés, met en avant une politique africaine ambitieuse, et renforce ses liens bilatéraux avec la Libye, Syrie et l’Iran.

 

Quid de la déstabilisation ? Maurice Lemoine l’enracine dans les antagonismes sociaux hérités de l’ancien régime. Grille de lecture sociologique à l’appui, il analyse la divergence des « consciences de classes » : actrice de son propre destin, la majorité du peuple autrefois paupérisée qui bénéficie des réformes sociales mises en place et une oligarchie qui défend bec et ongles ses privilèges. On retiendra les profils « caricaturaux » des principaux auteurs nationaux de la déstabilisation comme ceux de l’opposant Leopoldo Lopez, et de Henrique Capriles Radonski, qui proviennent de richissimes familles de l’oligarchie, – liée aux conglomérats industriels, entreprises de services, médias –, ayant bénéficié d’une éducation de « gendre idéal » dans les grandes universités américaines avant de se lancer en politique[8].. Appuyés par Washington, ces derniers participent activement avec le secteur patronal, la classe moyenne-supérieure, les médias et le haut-clergé, à la tentative de coup d’État d’avril 2002. Après l’échec du référendum révocatoire (2004) gagné par Chávez, l’opposition va changer de stratégie : il s’agit désormais soit de boycotter les élections, soit de refuser leurs résultats, pour discréditer le gouvernement et préparer le terrain à une intervention étrangère. Au motif de « fraudes », « manipulations » et « absence de garanties suffisantes pour garantir la transparence du scrutin », les principaux partis d’opposition regroupés à partir de 2010 derrière la MUD[9] remettent en cause les scrutins des législatives (2005, 2010) et présidentielles (2006, 2012). Pourtant, rappelle Lemoine, les résultats sont systématiquement validés par les observateurs internationaux mandatés par le Centre Jimmy Carter ou l’UNASUR. Sur le plan économique, le chavisme peine à conjurer la « malédiction des ressources pétrolières » dont il dépend, pour se diversifier efficacement.

 

A court terme, le gouvernement tire sa popularité des importations à prix subventionnés qu’il fournit via les entreprises privées à la population. Malgré un contrôle des capitaux et la fixation de taux de change différentiés, les problèmes de corruption, le sabotage économique des secteurs importateurs privés, la fuite de capitaux et une terrible sécheresse (2010) fragilisent l’économie nationale. Dès 2012, alors que l’état de santé de Chávez décline, la société vénézuélienne se polarise de plus en plus. Le chavisme entend approfondir ses revendications socialistes ; le candidat de l’opposition promet dans son programme un paquet néolibéral sapant les acquis sociaux de la Révolution. Victorieux de l’élection de 2012, Chávez invite son ministre des Affaires étrangères, Nicolás Maduro, à assumer la fonction présidentielle s’il devait être emporté par la maladie.

 

C’est ici que l’analyse de l’écrivain est particulièrement cinglante. Dès l’arrivée au pouvoir de Maduro, l’auteur dénonce la paresse intellectuelle propre au discours dominant. Ce discours, que déconstruit l’auteur dans son ouvrage est le suivant : « plongé dans une crise économique, politique et institutionnelle sans précédent, le Venezuela, pourtant détenteur des plus grosses réserves pétrolières de la planète, s’effondre, gangrené par la corruption, au point de ne plus pouvoir apporter ni nourriture, ni médicaments, ni produits de première nécessité à sa population. Alors que l’opposition a été complètement muselée, la « société civile », « affamée », lorsqu’elle se révolte et manifeste « spontanément », est réprimée à feu et à sang. Ce qui a permis à Maduro, contrôlant désormais toutes les institutions de l’État, de se faire réélire, dans des conditions fortement contestées, le 20 mai dernier [ndlr. 20 mai 2018]. Pour la « communauté internationale » – c’est-à-dire les États-Unis, l’Union européenne et certains pays d’Amérique latine –, le Venezuela s’enfonce petit à petit dans la dictature. ».[10] D’où l’intérêt de lire cet ouvrage qui s’inscrit en faux contre cette thèse-doxa.

 

Manifestation de soutien au gouvernement légal à Caracas.

Sources : Amérique Latine Résistances.

 

Premier « objet-polémique » : la guerre économique 

 

En se basant sur des expériences similaires au Chili de Salvador Allende, à Cuba et au Nicaragua sandiniste, Lemoine précise que le marasme économique ne s’explique pas uniquement par la dépendance au pétrole et la baisse de son prix sur le marché mondial, mais aussi par la guerre économique, visant à provoquer mécontentement et découragement populaires. En dépit des dollars alloués régulièrement à un taux préférentiel par l’État, le secteur privé chargé de fournir des importations au marché intérieur, orchestre sciemment un sabotage des réseaux de distribution, créant artificiellement des pénuries donc de l’inflation. Il note : « de 2003, année où a été instauré un contrôle des changes pour éviter la fuite des capitaux, à 2017, les entreprises privées ont reçu de l’État 338,341 milliards de dollars pour l’importation de biens et services. En 2004, alors qu’elles ont disposé à cette fin de 15,75 milliards de dollars, on n’a constaté aucune pénurie. En 2013, la somme attribuée ayant quasiment doublé pour atteindre 30,859 milliards de dollars, les principaux biens essentiels avaient disparu. Doit-on parler de magie ? Peut-être. Mais de magie noire, dans ce cas précis »[11]. Il énumère la quantité de nourritures et biens de premières nécessités trouvés dans des hangars par les forces de l’ordre. Selon l’auteur, le motif des importations, outre les bénéfices de leur surfacturation, n’est donc qu’un prétexte pour s’approprier des dollars qui permettent au secteur privé soit d’organiser la fuite des capitaux à l’étranger, soit de les revendre sur le marché parallèle, via le site Web DólarToday situé à Miami et indexé sur les taux de change pratiqués côté colombien. Le taux du dollar parallèle sur le marché illégal explose et alimente la contrebande et ses métastases de pénétration mafieuse (paramilitaires, narcotrafiquants). Ce qui expliquerait la disparition brutale de l’argent liquide et l’inflation au Venezuela. Sur des faits abondamment chiffrés, l’auteur conclut : « ce n’est tout de même pas un hasard si les phases de désapprovisionnement interviennent dans des moments précis, à la veille de rendez-vous électoraux »[12] ou « les variations importantes [des taux de change] ont été enregistrées en octobre 2012 (présidentielle de Chávez), décembre de la même année (élection des gouverneurs des 24 États du pays), avril 2013 (nouvelle présidentielle) et décembre 2013 (élections municipales) (…) »[13]. L’écrivain n’oublie évidemment pas d’évoquer l’impact dévastateur des sanctions commerciales et financières des Départements américains du Trésor et de la Justice et par effet domino, d’autres institutions internationales financières du fait de l’extraterritorialité.

 

Deuxième « objet-polémique » : la déstabilisation politique

 

A en croire la majorité des médias, depuis l’élection de Nicolás Maduro, la contestation des autorités et des institutions vénézuéliennes serait une réponse à l’autoritarisme grandissant du pouvoir. En s’appuyant sur des articles de la Constitution et le contexte juridico-institutionnel, l’auteur offre un autre son de cloche. Quelques exemples. L’Assemblée constituante élue en 2017 est présentée comme une tentative du pouvoir de museler l’Assemblée nationale aux mains de l’opposition. Selon l’auteur, elle n’est qu’une solution apportée par le gouvernement à laquelle l’opposition aurait pu participer pour sortir de l’impasse politique dans laquelle se trouvait le pays depuis 2016. L’écrivain rappelle en effet que depuis cette date, l’Assemblée nationale est en situation d’outrage pour avoir fait prêter serment à trois membres de l’opposition non-élus.[14] De plus, la Constitution donnait effectivement la possibilité au Président de convoquer une Constituante, écornant ainsi au passage, le crédo du Venezuela « État de non-droit ».[15] L’opposition, sous pression des secteurs radicaux et des États-Unis, a rejeté les accords des négociations de Saint-Domingue (République dominicaine)  en 2015-2016 et 2017-2018 sous médiation de l’UNASUR et du Vatican.[16] En 2018, certains partis d’opposition devaient se réenregistrer auprès du Conseil National électoral (CNE) pour pouvoir se représenter aux élections présidentielles. En effet, la loi dispose que tout parti n’ayant pas participé aux élections précédentes, ce qui est le cas, doit obtenir 0,5% du registre électoral dans la moitié des États. Voluntad Popular et Primero Justicia n’atteindront pas cet objectif et ne manqueront pas de « crier à la dictature ».[17] Certains secteurs de l’opposition refusent de se limiter au calendrier électoral ou à son boycott. C’est avec une rare précision que l’auteur restitue la violence politique dans son contexte : celle d’une radicalisation de l’opposition[18]. De 2014 à 2017, la violence insurrectionnelle enflamme le pays. Bilan : 170 morts. Tentative de coup d’État (Opérations richo en 2015, Genesis en 2017) et d’assassinat de Maduro (août 2018), appel public à sa destitution (Opération La Salida en 2014), manifestations de rue, assassinats, violentes émeutes, attaques d’infrastructures publiques et privées… L’auteur décrit notamment le phénomène des guarimbas, un mode opératoire anarchique visant à hisser des barricades dans l’objectif de prendre en tenailles les forces de l’ordre et de les confronter à des groupes de choc mobiles. Ces opérations, maquillées en « manifestations étudiantes », seraient d’emblée marquées du sceau de l’ingérence. Maurice Lemoine décrit notamment comment ces différents groupuscules sont abondamment financés par des officines étrangères (NED, USAID), entraînées et formés par OTPOR ! et Canvas, bénéficiant de relais à l’interne (ambassade américaine) et à l’externe (le lobbying d’opposants auprès de gouvernements étrangers, l’organisation de conférences, etc.) ainsi que le contenu de plusieurs courriels, enregistrement audio, et déclarations publiques des principaux fers de lance de la dissidence anti-gouvernementale qui prouverait  le caractère extralégal de leur implication.

 

Troisième « objet-polémique » : la pression médiatique.

 

Enfin, le caractère indispensable de cette chronique tient surtout aux contributions de l’auteur sur la guerre psychologique dirigée contre Caracas. S’inscrivant dans le concept de « guerre de 4ème génération », la déstabilisation du Venezuela est aussi médiatique. L’auteur démontre en effet la partialité de la plupart des médias occidentaux et les multiples canaux de communication d’ONGs (Amnesty International, Human Rights Watch), d’institutions transnationales et d’officines gouvernementales qui chercheraient à discréditer l’État vénézuélien. Quelques illustrations : En 2013, Maduro est élu avec une différence de plus de 200’000 voix contre son adversaire. L’Organisation des États américains (OEA) est vent debout contre ce résultat, mais ne trouvait étrangement rien à redire concernant l’élection mexicaine frauduleuse de Felipe Calderon en 2006 ou lors de la victoire de Rafael Caldera au Venezuela en 1968 (avec seulement 32’000 voix d’avance)[19]. En 2015, une déclaration à Panama destinée à alerter la « communauté internationale » est signée par plus de 20 ex-chefs d’État, loin d’être de grands démocrates[20]. L’auteur recense la couverture médiatique francophone accusant le « régime » d’être responsable, en 2014, de 125 morts et blessés, oubliant que la moitié de ces victimes ne serait imputable à la « répression » mais bien à l’opposition. Enfin, on apprend les dérives d’Amnesty International, Human Rights Watch et d’autres « défenseurs des droits de l’homme ». Lemoine dévoile par exemple l’impartialité d’Amnesty International, dont les sources proviendraient d’ONGs locales d’opposition[21] et de la succursale vénézuélienne d’Amnesty.  On apprend que cette dernière louait sans ambages la « démocratie » et la situation socio-économique des années 70 et 80… sans piper mots du massacre du Caracazo en 1989 ayant fait plus de 3000 morts…[22] On pourrait multiplier les exemples qui trahissent un très clair alignement (géo-)politique anti-gouvernemental.

 

Pour conclure, pour quiconque s’intéresse au Venezuela, cet ouvrage constitue un incontournable livre de chevet. Entre les analyses politiques fouillées, anecdotes sociologiques, retours historiques, le lecteur ne se lasse pas d’en apprendre davantage sur la terrible déstabilisation que vit la « petite Venise » d’Amérique latine. A la manière d’un thriller à suspens, Maurice Lemoine a su admirablement associer essai politique et enquête journalistique. L’importance cruciale de la contextualisation. A chaque futur lecteur désormais d’analyser la brutalité des pénuries à l’aune de la violence de la guerre économique, le qui-vive des forces de l’ordre à l’aune de la violence insurrectionnelle. Je terminerai cette note de lecture par ces quelques mots de Bertold Brecht : « On dit souvent d’un fleuve emportant tout qu’il est violent, mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l’enserrent »[23].

 

Léo Ruffieux*

Jeune contributeur pour Geopragma.

***

 

Notes de bas de page:

[1] LEMOINE Maurice, Les enfants cachés du général Pinochet, Précis de coups d’État modernes et autres tentatives de déstabilisation, éd. Don Quichotte éditions, avril 2015, 704 p., LEMOINE Maurice, Chavez Presidente ! éd. Flammarion, 2005, 862 p.

[2] Pour reprendre le titre du célèbre chef-d’œuvre d’Eduardo Galeano. Voir GALEANO Eduardo, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, l’histoire implacable d’un pillage d’un continent, éd. Plon, 1981, 435 p. (Terre Humaine).

[3] Selon les propres aveux de son opposant Henrique Capriles.

[4] LEMOINE Maurice, Venezuela, Chronique d’une déstabilisation, éd. Le Temps des cerises, 2019, p. 32.

[5] Ibidem., pp. 25-26.

[6] Permettant de limiter le latifundio et d’augmenter les surfaces agricoles.

[7] PDVSA devient le principal acteur de l’exploration, production et transport pétrolier, les multinationales doivent accepter la création d’entreprises mixtes avec l’État comme actionnaire majoritaire.

[8] Leopoldo Lopez au sein de Primero Justicia, parti néolibéral fondé par lui-même, dont la création, rappelle l’auteur, est entachée par détournements de fonds publics. Henrique Capriles au sein de COPEI, parti démocrate-chrétien et néolibéral. LEMOINE Maurice, op. cit., pp. 66-67, p. 79.

[9] Acronyme pour « Table d’unité démocratique », qui rassemble la majorité des partis d’opposition.

[10] Propos exacts de Maurice Lemoine, voir « Venezuela, Chronique d’une déstabilisation. Interview de Maurice Lemoine par Thierry Deronne » in Venezuela Infos, Le Blog de Thierry Deronne, https://venezuelainfos.wordpress.com/2019/04/01/venezuela-chronique-dune-destabilisation-interview-de-maurice-lemoine-par-thierry-deronne/

[11] LEMOINE Maurice, op. cit., p. 315.

[12] Ibidem., p. 343.

[13] Ibidem., pp. 328-329.

[14] Ibidem., pp. 259-260.

[15] Ibidem., p. 351.

[16] L’auteur rappelle également comment l’attitude de l’opposition a profondément consternée l’ex-dirigeant espagnol José Luis Zapatero, alors médiateur des négociations de 2018.

[17] Ibidem., pp. 477-478.

[18] En particulier, les figures de Antonio Ledezma (maire du Grand Caracas), Leopoldo Lopez (Voluntad popular) et Maria Corina Machado.

[19] Ibidem., pp. 128-129.

[20] Ibidem., pp. 230-231. Álvaro Uribe, président colombien (2002-2010), épinglé pour ses liens avec l’organisation criminelle et paramilitaire d’extrême-droite Autodéfenses Unies de Colombie (AUC), des scandales de corruption et d’espionnage ; José Maria Aznar 1er ministre espagnol (1996-2004) à l’origine de la position commune de l’Union européenne contre Cuba en 1996 ; Alfredo Cristiani président salvadorien (1989-1994) dont le parti Arena était associé aux « escadrons de la mort » fondés par Roberto D’Aubuisson.

[21] On retiendra par exemple : l’ONG libertaire/anarchiste Provea financé par USAID, la NED, L’Union européenne, la fondation Ford, Open Society, Northrop Grumman, Walt Disney, Freedom House etc. et (entre autres) la femme de John Negroponte… Ex-ministre des Affaires étrangères de George W. Bush ! Ibidem., p. 395.

[22] Ibidem., p. 376.

[23] BRECHT Bertold, “Über die Gewalt” in Gedichte (1934-1941), Band V, p. 103.

A. Feertchak « Téhéran, Pyongyang et Washington ou le cercle vicieux nucléaire »

Billet du Lundi par Alexis Feertchak*, publié le 1er juillet 2019

Quand Kim Jong-un regarde crânement Donald Trump dans la DMZ (zone démilitarisée), on ne peut que penser à la potion magique des irrésistibles Gaulois narguant les camps romains d’Aquarium, de Babaorum, de Laudanum et de Petibonum. Point de morale ici : il n’est pas question de comparer les grandes parades de la dernière société stalinienne avec les chaleureux banquets d’un petit village d’Armorique, mais bien de comprendre ce que le franchissement du seuil nucléaire représente pour un minuscule Etat qui ose défier la première des puissances. Quand le commander in chief des Etats-Unis d’Amérique, à la tête d’une armée dont le budget est plus de 16 fois supérieur au PIB nord-coréen, s’avance sur la ligne de front pour serrer la petite main de «Chairman Kim», il consacre par son geste la puissance égalisatrice de l’atome.

Il y a là un dilemme tragique en matière nucléaire et l’on a tort d’expliquer l’actuelle impasse par le seul caractère volcanique voire outrancier du président américain. Quoi qu’il fasse, Donald Trump, en allant négocier une dénucléarisation avec Kim Jong-un, démontre à ce dernier qu’il avait raison de nucléariser puisque son statut diplomatique – avant et après – a changé, non pas du simple au double, mais au centuple. Cela n’a pas de prix. En toute logique, il ne dénucléarisera donc pas. Mais Donald Trump pouvait-il ne pas commencer par acter ce changement de statut diplomatique de Kim et lui refuser cet effet de levier nucléaire dans le cadre des négociations de dénucléarisation ? Faire l’inverse serait revenu tout simplement à nier le réel – la Corée du Nord est une puissance nucléaire – au risque que Pyongyang poursuive l’escalade dans l’espoir que Donald Trump finisse enfin par admettre l’effet de la potion magique. La seule alternative, au fond, aurait été de faire l’autruche et d’attendre, mais cela aurait-il été réellement une solution viable ?

Personne ne croit à une dénucléarisation de Pyongyang. Pourquoi Kim abandonnerait-il cela même qui lui permet de discuter d’égal à égal avec le président américain ? Et puis, on ne désinvente pas l’atome. Même si un Etat nucléaire abandonnait ses arsenaux nucléaires voire ses capacités industrielles afférentes, il pourrait toujours, en quelques mois, les retrouver. Une puissance nucléaire qui aurait dénucléarisé resterait donc prise à l’intérieur de la logique de la dissuasion nucléaire dont on ne pourrait sortir, même si toutes les armes atomiques de la planète étaient détruites. C’est en quelque sorte un club que l’on ne peut pas quitter (à de rares exceptions près1). La marge de manoeuvre de Donald Trump est donc des plus étroites : il peut difficilement obtenir autre chose qu’un report sine die des essais nucléaires et des tirs de missiles intercontinentaux, auquel viendrait s’ajouter le démantèlement d’installations nucléaires nord-coréennes particulièrement symboliques mais non vitales pour Pyongyang, histoire de sauver la face de la Maison-Blanche. Autrement dit, Donald Trump ne négocie pas une dénucléarisation de la Corée du Nord, mais les conditions de sa nucléarisation, qui devra être la plus limitée et surtout la plus discrète possible.

Téhéran observe ce manège et sait bien que la Corée du Nord ne dénucléarisera pas. Les Mollah voit aussi la façon dont Donald Trump a accordé à Kim Jong-un, naguère premier paria de la planète, un statut international désormais ancré. C’est d’ailleurs le grand risque que font courir, par ricochet, les négociations entre Washington et Pyongyang au dossier iranien. Que face à l’implosion de l’accord international de 2015, la République islamique en arrive à une conclusion assez évidente : il est dans son intérêt de relancer son programme nucléaire avant d’envisager la moindre négociation avec Washington. Le souvenir de Saddam Hussein et de Mouammar Kadhafi (qui avaient accepté tous deux de démanteler leurs programmes d’armes chimiques avant de finir renversés) est également frais dans les mémoires (les Iraniens se souviennent par ailleurs très bien des attaques chimiques irakiennes…).

L’Iran pourrait décider, avec prudence, d’attendre 2020 une éventuelle réélection de Donald Trump à la Maison-Blanche pour se lancer dans une nouvelle aventure nucléaire. Après tout, si le Républicain est battu, les démocrates chercheront peut-être à revenir à l’esprit du JCPOA. Mais pour combien de temps ? C’est toute la difficulté de penser le temps géopolitique. Beaucoup de dirigeants non-occidentaux de la planète peuvent se permettre de raisonner à dix, quinze, vingt voire trente ans. Leurs homologues des démocraties libérales restent quatre ou cinq ans aux affaires, dix ans grand maximum. Même si les démocrates l’emportaient l’année prochaine et que les Iraniens voyaient renaître l’accord honni par Trump, le précédent nord-coréen resterait à jamais dans les esprits : face aux Etats-Unis, on négocie mieux seul avec la bombe qu’en groupe sans la bombe (même avec les autres grandes puissances de la planète comme parrains).

Depuis 1968 et la signature de TNP, quatre pays se sont dotés illégalement de la bombe : Israël, l’Inde, le Pakistan, la Corée du Nord. Si l’Iran s’ajoutait à cette liste, l’Arabie Saoudite suivrait immédiatement (sans compter en Asie la possibilité d’une nucléarisation de la Corée du Sud et du Japon). Dans un tel scénario, il y aurait davantage d’Etat illégalement dotés (au moins 6) que légalement dotés (5). Le TNP trépasserait définitivement, ouvrant la voie à d’autres candidatures atomiques, ce qui déclencherait une dangereuse prolifération horizontale (fonction du nombre de sujets nucléaires et non de la quantité d’armes), qui avait été contenue – certes difficilement – depuis plus de cinquante ans.

Il est impossible d’ôter à la bombe sa puissance politique égalisatrice (et ce même si on n’est pas certain de la réalité de cette puissance égalisatrice, de même que de la viabilité de la dissuasion, mais dans le doute…). La seule chose qui est possible, dès lors, est d’agir sur « la demande » en faisant en sorte que les Etats qui pourraient tenter le grand saut estiment d’eux-mêmes qu’ils n’ont finalement pas besoin de rejoindre le club des puissances nucléaires. A cet égard, l’unilatéralisme des Etats-Unis (en attendant celui de la Chine, mais l’heure n’est pas encore venue) est la première menace qui pèse sur le monde en matière de prolifération car c’est pour échapper à l’hégémonie américaine que des Etats non-occidentaux pourraient être tentés de suivre le chemin de Pyongyang. Pour la Corée du Nord, il est désormais trop tard. Pour qu’il n’en soit pas de même pour Téhéran, il est urgent que les Européens s’en prennent frontalement aux Etats-Unis, quitte à passer par Moscou et Pékin pour assurer leurs arrières sur le dossier iranien. Les Mollah vont certainement jouer la montre en attendant l’élection américaine de 2020 mais un accident est vite arrivé. Et, dans tous les cas, que feront les chancelleries du vieux continent si Donald Trump est réélu ? Le président américain a certaines vertus qu’on oublie trop souvent de lui attribuer (à commencer par celle de se méfier de l’interventionnisme néoconservateur), mais il y a dans son ADN politique un vice terrible qui est ancré dans l’inconscient collectif d’une partie de l’Amérique : pour les Etats-Unis, l’Iran serait depuis 1979 le Grand Satan à abattre. Plus que toutes les outrances verbales du président américain, ce problème iranien est le principal danger qui réside à la Maison-Blanche.

Note de bas de page :

1. L’Afrique du Sud a officiellement renoncé à l’arme nucléaire après des sanctions internationales qui ont été efficaces, preuve que celles-ci fonctionnement mieux lorsqu’elles visent des alliés que des adversaires ou des ennemis. Sinon, de facto, l’Ukraine, la Biélorussie et le Kazakhstan, en tant qu’anciennes républiques soviétiques, sont d’anciennes puissances nucléaires.

 

 

*Alexis Feertchak,

Membre fondateur de Geopragma.

C. Galactéros « La guerre d’Iran aura-t-elle lieu ? »

Article chez Marianne, par Caroline Galactéros*, publié le 24/06/2019

Pour Caroline Galactéros, des « frappes éclair » américaines en Iran, « de manière imminente ou un peu plus lointaine », sont à prévoir. Elle en appelle la France à faire entendre sa voix.

La destruction par l’Iran, après deux avertissements, d’un drone de renseignement RQ-4 Global Hawk américain qui survolait ses eaux territoriales marque une nouvelle étape extrêmement inquiétante dans l’actuelle escalade des provocations et déclarations martiales dans le Golfe persique. L’appareil, selon Téhéran, était accompagné d’un avion de patrouille maritime avec 35 personnes à bord que la République islamique s’est abstenue de détruire. Les chasseurs américains étaient déjà en vol de représailles et les batteries des navires de guerre américains étaient en position de tir. Donald Trump a interrompu l’ordre d’attaque in extremis. « Arrêtez-moi ou je fais un malheur ! » Mais l’homme le plus puissant du monde sur le papier est magnanime ! L’Iran est aimablement considéré comme ayant peut-être tiré par erreur et on l’appelle au dialogue … Sinon « pan pan cul-cul » ! La Russie annonce « une catastrophe » si l’Amérique attaque. Cet épisode est, il faut le craindre, une « sonde » annonçant des frappes éclair de manière imminente ou un peu plus lointaine.

UN BELLICISME STRUCTUREL ?

L’Amérique est vraiment malade de son bellicisme structurel. Le cynisme absolu qui consiste à vivre par, pour et de la guerre, en se disant en permanence épris de paix commence à écœurer. Quel est l’objectif poursuivi par le Pentagone et la CIA avec, comme grand orchestrateur, le furibard et déterminé John Bolton que Donald Trump semble suivre à reculons. Entrer en guerre contre l’Iran ? Mais pourquoi diable ? Qui menace qui ? A qui profitera ce crime, sinon à Israël qui veut terrasser l’influence iranienne dans la région, à son nouveau proxy-chouchou saoudien, et à tous ceux qui veulent un dérivatif à leur déroute en Syrie, à l’infamie de leur soutien au massacre du peuple yéménite et à la consolidation quotidienne de l’axe Moscou-Ankara-Téhéran-Pékin ?

Il est tragique de voir l’acharnement occidental mis à détruire depuis plus de quinze ans déjà, les Etats du Moyen-Orient riches, multiconfessionnels et politiquement stables, pour les transformer, via la déstabilisation économique et l’importation d’un djihadisme sunnite féroce, en « Etats faillis » justifiant un régime change qui permette enfin leur vassalisation. Le candidat Trump en 2016 avait pourtant admis l’échec flagrant de cette politique dangereuse pour la planète entière. Mais, progressivement mis lui-même sous pression et sous contrôle par le « deep state » et tous les va-t’en guerre du système militaro-industriel américain, il peine désormais à retenir les ardeurs belliqueuses des néoconservateurs revenus en force dans les rouages et allées du pouvoir. Cela s’appelle « créer l’ennemi » de toutes pièces pour justifier un interventionnisme éruptif, relégitimer un rôle de gendarme planétaire, et faire rentrer dans le rang des alliés européens pris de doute, mais encore bien incapables de s’affranchir d’une tutelle qu’ils chérissent quand elle les condamne à l’humiliation permanente et à l’insignifiance stratégique éternelle.

La France a malheureusement, en Libye, en Syrie et au Yémen, pris plus que sa part à cette délirante curée au nom des droits de l’homme dont le bilan humain et sécuritaire sera à jamais indéfendable : des centaines de milliers de morts dans des opérations de regime change utopiques et sanglantes et une boîte de Pandore islamiste béante qui cible nos vieilles et molles nations repentantes. La déstabilisation que nous portons nous revient en boomerang et nous terrifie tant que nous lui « opposons » une complaisance mortifère pour notre nation.

L’IRAN DIABOLISÉ

L’Iran diabolisé, étranglé méthodiquement depuis des décennies par des salves permanentes de sanctions, confronté à la sortie unilatérale des Etats-Unis d’un accord nucléaire qu’il a pour sa part jusqu’à aujourd’hui scrupuleusement respecté, commence à perdre patience et à tomber dans le piège. Car pour préserver leur crédibilité politique interne, les dirigeants iraniens doivent réagir, répondre à l’humiliation d’avoir été grossièrement floués et donc donner des gages aux plus conservateurs faisant ainsi le jeu de ceux qui les provoquent.

Dans cet imbroglio apparent, la France, au lieu de pointer l’inconscience de Washington qui a ruiné le long effort commun pour enrayer la montée du programme nucléaire militaire iranien, demande à l’Iran de ne pas se mettre en faute et de respecter le JCPOA (l’Accord nucléaire du 15 juillet 2015)… Tout en courant derrière Washington pour juger légitime et souhaitable une extension du spectre de l’Accord aux enjeux balistiques. Un comble. Cet « en même temps » est injustifiable et catastrophique. C’est une trahison de notre signature au bas du JCPOA en 2015, mais aussi celle de notre parole donnée à l’Iran et au président Rohani – promoteur de l’accord désormais très affaibli -, de nous accrocher à la stricte « lettre » de celui-ci en dépit de la dénonciation unilatérale américaine.

Heureusement pour la paix du monde, les Japonais, les Allemands (en l’occurrence bien moins suivistes que nous) et même les Emiratis appellent à raison garder. Ils expriment clairement leurs doutes quant à la véracité des accusations portées par Washington contre Téhéran dans les attaques du 13 juin contre deux tankers japonais et norvégien – après une première série contre quatre pétroliers (saoudiens, émirati et déjà norvégien) le 12 mai dernier.

Il faut dire que la ficelle est si grosse que la fiole de farine brandie en 2002 à la tribune de l’ONU par le général Colin Powell pour accréditer la possession d’armes de destruction massive par l’Irak, cible du moment, paraît en comparaison une ruse subtile… Pourquoi l’Iran aurait-il attaqué un bateau japonais le jour de la visite amicale du Premier ministre Shinzo Abe à Téhéran ? Même l’interprétation agitée d’une prise d’ascendant politique des Gardiens de la Révolution sur les franges plus modérées du pouvoir paraît folle. En revanche, il est difficile de nier que Washington depuis quelque temps déjà, s’inquiète des positions tempérées de son allié nippon qui cherche à contrebalancer sa dépendance traditionnelle par une relation plus développée avec Moscou et Téhéran…

Quant aux puissances européennes membres de l’OTAN, l’on peut comprendre l’inquiétude de leurs états-majors qui s’inquiètent d’être entraînés dans une guerre montée de toutes pièces comme le fut celle d’Irak en 2003. L’article 5 du traité de l’Atlantique Nord prévoit la réponse militaire solidaire collective des Etats de l’Alliance face à l’un de leurs membres « attaqué ». La réaction en chaîne, n’attend plus qu’une étincelle. Il existe bien des précédents de ces « false flags » opportuns.

PARIS FACE À SON DESTIN

Pour l’heure, Washington souffle le chaud et le froid, se disant « prêt à discuter avec Téhéran, si Téhéran le demande », ce qui est encore une façon de laisser accroire que l’Iran serait évidemment coupable mais l’Amérique magnanime. Pour le Guide suprême Ali Khamenei, c’est un affront supplémentaire et une invitation à perdre la face ou à déclencher l’affrontement. Un lose-lose gameparticulièrement vicieux.

Dans cet engrenage délétère, en s’alignant au lieu de sortir du rang pour appeler au calme les véritables fauteurs de trouble qui ne sont pas ceux que l’on pointe du doigt, au lieu surtout d’affirmer que nous ne nous associerons pas à une agression profondément illégitime, Paris une fois encore manque son destin. Celui d’une nation à la voix courageuse, intelligente et singulière. Quand allons-nous enfin oser désobéir ?

Caroline Galactéros*

Présidente de Geopragma

C. Coonen : « Guerre Commerciale Chine – Etats-Unis (suite) : la Guerre des OS aura bien lieu »

Le Billet du lundi du 17 juin 2019, par Christopher Coonen*

Depuis notre Billet du Lundi du 14 janvier dernier, qui traitait du déploiement de la 5G à l’échelle mondiale et de la confrontation entre la Chine et les Etats-Unis au sujet de la société Huawei, voici que ce conflit s’envenime plus encore, déclinaison numérique de la rivalité géopolitique tous azimuts entre ces deux empires.

Pour rappel, Huawei est un leader mondial de construction de réseaux de communication et l’un des tous premiers fournisseurs de la dernière génération de technologie de téléphonie mobile 5G en cours de déploiement à l’échelle planétaire. Grâce au débit phénoménal de la 5G et à sa puissance logarithmique par rapport aux capacités du standard actuel 4G, nous assisterons à une très forte accélération de la quantité de données générées, échangées et analysées au niveau planétaire.

Dans ce chapitre de ladite guerre commerciale, les enjeux de l’accès aux données et de leur traitement sont donc colossaux.

 

D’une part, certains gouvernements sont inquiets de voir une puissance étrangère capter des données sensibles. Non seulement dans le cadre de l’utilisation de smartphones, mais aussi dans le contexte d’une myriade d’usages concernant les villes et engins connectés, qu’ils soient d’application civile ou militaire : les voitures autonomes, la domotique, mais aussi le ciblage de missiles seront de plus en plus dépendants de la 5G. Une opportunité certes, mais aussi une vulnérabilité si ces données et/ou leurs usages venaient à être captés et détournés par des parties adverses et tierces, soit directement sur les smartphones ou objets connectés, soit via des « portes » installées au sein des réseaux terrestres et sous-marins.

Depuis le début de l’année, les Etats-Unis ont mis une pression maximale sur leurs propres opérateurs Verizon et AT&T et sur ceux d’autres pays, afin qu’ils interdisent à Huawei leurs appels d’offre pour équiper leurs réseaux avec la technologie 5G, leur préférant les prestataires occidentaux Cisco, Nokia, Alcatel ou encore Ericsson.  L’Australie, l’Allemagne, le Japon, la Nouvelle-Zélande, la Pologne, la République Tchèque, et le Royaume-Uni ont ainsi banni Huawei et son concurrent chinois ZTE de leurs appels d’offre … Jusqu’à faire chanter les Polonais en brandissant la menace d’annuler la construction d’une base de l’OTAN chiffrée à $2 milliards. En revanche, la Corée du sud, la Russie, la Thailande et la France testent la technologie Huawei et/ ou l’installent avec des caveats : la France par exemple, interdira à Huawei de géolocaliser ses utilisateurs français. D’autres pays comme l’Italie et les Pays-Bas explorent toujours la possibilité d’utiliser Huawei ou ZTE versus d’autres fournisseurs occidentaux.

D’autre part, l’autre enjeu de tout premier ordre dans le déploiement de la 5G est celui de l’intelligence artificielle. Une façon de l’illustrer est d’imaginer les meta et micro données comme le « pétrole » nourrissant cette forme d’intelligence et le « machine learning » et les algorithmes comme « l’électricité » pour obtenir le résultat final qui permet de connecter toutes sortes d’objets chez les particuliers, au sein des villes, dans les applications militaires et de proposer des services qui vont préempter les souhaits des personnes ou des institutions avant même qu’elles n’en fassent la demande.

Puisque la puissance de la 5G augmentera de manière significative la quantité de données générées et échangées, ce pipeline sera un facilitateur et un conduit stratégique pour abreuver les algorithmes de ce « pétrole ». La quantité des données est donc absolument primordiale pour offrir un niveau inégalé dans la qualité de cette intelligence artificielle. Et la Chine, avec sa démographie cinq fois supérieure à celle des Etats-Unis, a d’emblée un avantage concurrentiel dans la quantité de données pouvant être captées et traitées. Plus encore si elle a accès aux données des populations d’autres nations via les applications des smartphones …

C’est donc sans surprise que la détérioration de la relation sino-américaine s’est creusée et qu’une escalade des tensions se manifeste de plus en plus explicitement depuis quelques semaines :  Google, Facebook et d’autres géants américains du Net ont annoncé qu’ils interdisaient à Huawei et aux autres acteurs chinois l’accès à leur Operating System/OS comme Androïd et à leurs applications.

Outre l’interdiction d’accès aux données, ce sont des décisions lourdes de conséquences et de risques in fine d’ordre stratégique car elles vont pousser l’entreprise chinoise (et peut-être aussi les Russes qui sait ?), à développer leur propre OS. Huawei a d’ailleurs réactivé son OS « Hongmeng » en sommeil depuis 2012.

Cette récente rétorsion américaine va donc engendrer une réaction en chaine à l’issue ultime encore imprévisible. Dans l’immédiat, c’est la complexité de gestion et les risques de confusion pour les consommateurs mais aussi les opérateurs téléphoniques et tout l’écosystème des développeurs d’applications qui vont exploser. En effet, au lieu de développer deux versions d’une même application et d’obtenir les certifications nécessaires de la part d’Apple et d’Android/Google, les développeurs devront désormais le faire à trois voire quatre reprises. Les coûts de maintenance et de mises à jour des applications vont exploser.

Malgré tout, cette action s’inscrit logiquement dans cette « ruée vers les données » car du point de vue des Etats-Unis, toute démarche qui limite l’accès des données afférentes aux milliards de comptes des applications est bonne à prendre.  « Malgré eux », les acteurs chinois vont s’affranchir de la domination américaine et exercer une nouvelle forme de souveraineté technologique et économique en développant leurs propres OS.

Il est probable que Huawei équipera de nombreux pays avec sa technologie 5G ; c’est logique par rapport à son expertise et à son poids dans le secteur et au rôle de premier plan de la Chine dans l’économie mondiale. Après tout, les Etats-Unis n’ont-ils pas équipé depuis les années 1920 la plupart des pays avec des ordinateurs personnels, des réseaux informatiques, des serveurs et des smartphones ? Nous sommes-nous posé les mêmes questions avec autant de discernement depuis lors sur l’accès aux données par leurs sociétés et le gouvernement américain ? Il est certain que les activités de la NSA et l’adoption des lois US « Cloud Act I et II » ont permis aux GAMFA (Google, Apple, Microsoft, Facebook et Amazon) et à l’Oncle Sam d’accéder aux données de milliards d’inter- et mobinautes.

L’appréciation de cette rivalité sino-américaine est sans doute le fruit de l’hypocrisie d’un empire jaloux envers la montée en puissance d’un autre, et nous ne pouvons que déplorer à nouveau l’absence de l’Europe comme acteur incontournable de ces développements technologiques et économiques majeurs. La guerre des OS aura bien lieu, et le « Vieux » continent sera en plein tir croisé.

 

*Christopher Th. Coonen, Secrétaire général de Geopragma

C. Galactéros : « Conflit Iran-USA : L’arroseur arrosé ? »

Billet du Lundi du 27/05/2019, par Caroline Galactéros*

Tandis que l’Europe ouvre douloureusement les yeux sur la réalité de ses profonds déchirements et se repolarise dangereusement entre mondialistes et nationalistes, les grandes manœuvres internationales auxquelles la France manifestement ne comprend goutte et dans lesquelles elle renonce à jouer une carte singulière se poursuivent.

Après la menace iranienne de bloquer le détroit d’Ormuz et les incidents touchant des bateaux saoudiens et émiratis, après la stigmatisation par Washington des Gardiens de la Révolution iraniens comme organisation terroriste et celle, en représailles, du CENTCOM américain par les autorités iraniennes, la sagesse semble venir de celui que l’on diabolise depuis des années.

 

Téhéran vient de proposer un pacte de non-agression régionale et considère que la décision américaine d’envoyer 1500 hommes supplémentaires dans la zone comme le déploiement dans le Golfe du porte-avions Abraham Lincoln et de bombardiers B-52 constituent une « menace pour la paix et la sécurité internationales ». La mention n’est pas anodine. C’est celle du chapitre VII de la Charte des Nations Unies qui seule, en théorie, autorise une intervention collective de membres des Nations Unies pour faire pièce à une menace collective majeure. En d’autres termes, Téhéran prend Washington à son propre piège, le désigne formellement comme le fauteur de guerre et en appelle aux lambeaux du système multilatéral pour l’empêcher de nuire. Le ministre des Affaires étrangères iranien s’est rendu à Bagdad pour rappeler que son pays n’a violé à ce jour aucun de ses engagements internationaux et que « l’Iran souhaite avoir de meilleures relations avec les pays de la région du Golfe persique et accueille favorablement toutes les propositions visant à dissiper les tensions actuelles. » Il s’est ensuite envolé en Inde, en Chine, au Japon, au Turkménistan puis au Pakistan où il rencontré hier le Premier ministre, le ministre des Affaires étrangères et le Chef des armées pakistanaises. Son périple se poursuivra en Russie puis s’achèvera à Bruxelles. L’Irak est évidemment un élément majeur de l’axe de soutien qui se dessine à l’échelle régionale, à l’instar d’Oman, des Emirats arabes unis, du Koweit et du Qatar. À Oman, le vice-ministre iranien des Affaires étrangères a confirmé quant à lui que Téhéran rejetait toutes discussions directes ou indirectes avec Washington, mais était « prêt à établir des relations équilibrées et constructives avec tous les pays de la région du golfe Persique, fondées sur le respect et les intérêts mutuels ». Le ministre des Affaires étrangères omanais a insisté en écho sur la nécessité de faire preuve de retenue de la part de toutes les parties face à la situation critique dans la région.

Dans cette partie du monde volatile et sur-armée, chacun de ces Etats, pour ses propres raisons et intérêts, craint le bellicisme américano-israélien qui triomphe à Washington dans l’entourage présidentiel autour de MM. Bolton et Pompéo. Les déclarations du Président Trump qui appelle Téhéran au dialogue « s’il le souhaite », tout en le mettant depuis 18 mois sous une pression extraordinaire pour provoquer une radicalisation du régime qui nourrirait son discours diabolisateur et un passage à l’acte guerrier sont, au choix, d’une naïveté ou d’un cynisme confondant. Mais cette séquence inquiétante est aussi la marque d’une course américaine aux objectifs infiniment plus prosaïques : la récupération d’un maximum d’alliés et la fourniture massive d’armements au prétexte d’une urgence sécuritaire largement construite, pour s’exempter du contrôle des exportations d’armes du Congrès des Etats-Unis. Celui-ci est à l’occasion accusé de mettre l’Amérique en danger par ses atermoiements. Bref, la guerre politique interne à Washington dans la perspective de la présidentielle de 2020 se poursuit sur le dos des Iraniens et des malheureux Yéménites. Les rebelles Houthis sont eux accusés de rien moins que d’accroitre l’instabilité régionale, de menacer l’économie mondiale (sic), de détruire les infrastructures et de terroriser le peuple yéménite…

Notons que ces opportuns transferts d’armes sont aussi valables pour la Corée du Sud, l’Arabie Saoudite, Israël, l’Inde, mais aussi la Grande-Bretagne, la France, l’Espagne, l’Italie et l’Australie. Une magnifique façon de vendre des armes larga manu en prétendant sauver une fois encore le monde du Mal. Une façon aussi de ramener les brebis égarées ou dubitatives d’un camp occidental en déroute qui commence à comprendre que son intérêt politique et sécuritaire n‘est peut être plus l’alignement systématique sur les volontés de l’Oncle Sam… Reste à trouver l’étincelle pour allumer la mèche. Différents scénarios existent pour donner naissance à une crise opposant l’Iran aux États-Unis. Des groupes armés à la solde d’Ankara ou de Riyad pourraient attaquer des positions américaines en Irak (les bases militaires américaines en Syrie ayant été évacuées) et en accuser les forces proches de l’Iran.

L’Allemagne s’implique dans le processus de médiation en cours pour éviter un engrenage sanglant. Que fait Paris mis à part fournir des armes à la coalition saoudo-émiratie qui met en pièces le Yémen ? Il serait temps de remettre enfin un peu de cohérence entre nos allégeances internationales et nos intérêts nationaux, notamment sécuritaires. Nous avons, à ce moment décisif pour les équilibres mondiaux, une occasion historique d’exprimer notre souveraineté et de montrer au monde une autonomie de pensée, d’analyse et de décision. Nous entendons et comprenons la position iranienne. L’Amérique doit reculer et cesser de déstabiliser la région. Pas très compliqué et très légitime.

*Caroline Galactéros, présidente du Think Tank Geopragma 

Source : https://www.marianne.net/debattons/tribunes/conflit-iran-usa-la-bascule-du-monde-est-en-route

[NOUVEAU — Le Billet du Lundi] « Affaire Khashoggi : le piège du poulpe », par Caroline Galactéros — 26/11/2018

« L’héritier du léopard hérite aussi de ses taches. » Proverbe bantou

Nous ne redirons pas l’horreur du dépeçage du malheureux journaliste saoudien ni la sauvagerie qu’elle traduit, pas plus qu’on ne s’indignera bruyamment, comme si l’on découvrait subitement l’insigne brutalité des mœurs locales… Torture et assassinat sur ordre suprême de Ryad sans presque plus aucun doute. L’enflure médiatique prise par cette affaire et la réduction du profil de la victime à sa fonction de journaliste, qu’il occupait à titre accessoire… et comme un accessoire d’ailleurs, pour ne pas dire comme couverture, sont éminemment suspects. Un leurre destiné à dissimuler la gravité d’implications autrement plus graves pour les divers acteurs de cette triste affaire. Nous rappellerons donc juste quelques éléments et laisserons nos lecteurs faire eux-mêmes les liens et se poser quelques questions.

Jamal Khashoggi, bien plus qu’un journaliste, était un agent d’influence chevronné, extrêmement proche des services de renseignement américains comme de la famille régnante saoudienne. C’était aussi l’ami et le confident d’Oussama Ben Laden. Un atout incontestable mais aussi une vulnérabilité qui le conduisit, depuis la mort de celui-ci, à se montrer progressivement de plus en plus critique vis-à-vis des premiers comme de la seconde…

Donald Trump, malgré sa victoire aux Midterms et sa reprise en main consécutive du Parti républicain, demeure en butte à l’offensive puissante du Deep State américain (Services et complexe militaro-industriel) comme de ses adversaires politiques et du monde médiatique. Tous sont depuis 2 ans bientôt vent debout contre son pragmatisme corrosif, qui fait tomber le masque de leurs subterfuges moralisateurs et brise les illusions de leurs plus fervents affidés.

Le coup d’Etat qui a fait de Mohammed Ben Salman (MBS) le prince héritier saoudien en lieu et place de son cousin Mohammed Ben Nayef (MBN) – qui avait lui les faveurs de l’appareil militaro-industriel et de renseignement américain (SMI-Deep State) – a mis en danger des réseaux d’influence, de contrôle (et de prébendes) patiemment établis.

La « prise en main » parallèle du fougueux et narcissique prince par Israël (via le gendre de Donald Trump), qui y voit un proxy malléable et même vendable aux Européens au service de sa lutte contre Téhéran, est gênée par l’exposition actuelle de la réalité de ses méthodes. MBS, par ses affichages de prince modernisateur, servait jusqu’à présent docilement le dessein de l’Etat hébreu de faire agir le proxy saoudien face à l’Iran comme en témoigne l’inutile et écœurante guerre du Yémen. La rivalité à l’intérieur même du système américain entre les deux courants d’influence est donc désormais ouverte et vive. L’un « environne » déjà étroitement le président Trump depuis le cœur même de son Administration. Ce sont les Généraux Mattis et Mac Master, John Bolton, tous les néoconservateurs et /ou pro-israéliens favorables à la poursuite de la déstabilisation agressive du Moyen-Orient et de l’Iran après l’échec syrien, y compris de façon militaire, et les « réalistes » (conservateurs traditionnels, Deep State, notamment CIA et SMI) qui veulent raison garder et préfèreraient avoir à Ryad un prince plus directement contrôlable. Car, aux yeux des réalistes, l’affaire Khashoggi menace désormais la sécurité du Royaume elle-même, point d’appui essentiel de l’imperium américain au Moyen-Orient. Une domination déjà gravement défiée par le retour russe dans la région depuis 2015 et l’implication de Moscou en Syrie et de plus en plus en Libye.

Dans ce contexte, l’actualité s’éclaire d’un jour différent. L’agent d’influence proche de la CIA s’était montré ouvertement critique vis-à-vis de MBS depuis sa prise de pouvoir. Il avait aussi demandé sa nationalité qatarie.

Mais il y a pire encore. Derrière cette fumée noire s’agite le spectre des ambitions nucléaires saoudiennes qui font l’objet de négociations secrètes entre Washington et Ryad depuis déjà quelques années et s’accélèrent depuis l’arrivée de Donald Trump. Ambitions civiles ? Militaires ? À dissuader ? À encourager ? À instrumentaliser ? Là aussi, sur fond de très juteux contrats et d’instrumentalisations diverses, la lutte entre les deux tendances évoquées supra fait rage entre le Président américain, enclin à faire confiance à son allié MBS et à ses protestations d’honnêteté concernant la finalité strictement civile de ses projets nucléaires, et le Congrès qui mesure la charge délétère d’un tel programme à l’échelle régionale.

Quoi qu’il en soit, le principal gagnant de l’imbroglio Khashoggi est le président Erdogan, dont le rôle, en amont même de l’opération, reste trouble. La Turquie joue habilement et tous azimuts pour gagner en influence au Moyen-Orient. Il est de son intérêt de faire indirectement pression sur Donald Trump pour obtenir des concessions en Syrie notamment face à son ennemi kurde. Elle est aussi le véritable challenger de l’Arabie saoudite pour la tutelle politique et religieuse du monde sunnite (Frères musulmans contre Wahhabites) et est financièrement soutenue par le Qatar qui lutte aussi pour exister face à Ryad…

L’autre bénéficiaire est incontestablement Moscou qui accentue son offensive de séduction vis à vis du royaume saoudien et y consolide ses réseaux pour structurer une alternative à l’emprise américaine et gêner Washington sur ce front décisif du partage des influences dans la région.

L’avenir dira lequel des deux courants évoqués l’emportera. Donald Trump essaie d’aider son allié Mohammed Ben Salman en l’exhortant, comme si c’était une « punition », à mettre fin à sa guerre du Yémen, dans une impasse politique et militaire manifeste. Un cadeau en fait. L’occasion pour MBS de se sortir d’un guêpier dangereux en donnant l’impression, sans perdre la face, de faire une concession à l’indignation internationale… Mais l’Iran reste dans sa ligne de mire, dans celle de Tel Aviv et de gens puissants à Washington. 2019 sera l’année de toutes les exaspérations. Celle aussi de tous les dangers. Où est la France ?

[Geopoly/LCDR] – « Rubicon en vue pour Paris et Bruxelles » – 16/11/2018

On découvre qui l’on a épousé le jour du divorce… Avec l’Amérique, peut-être en sommes-nous là. Notre président s’embourbe dans un marécage qui semble dissoudre ses initiatives les plus audacieuses. Envolées les illusions d’une complicité hors normes, déçues les espérances d’une connivence puissante restaurant le prestige de l’allié français sur la scène mondiale et transformant une vassalisation de fait en dissonance constructive. L’invocation d’une « armée européenne », quelle que soit le flou de la formule et les interrogations abyssales qu’elle ouvre sur le fond, a déclenché l’ire trumpienne avant, pendant et après le Forum de Paris sur la Paix, lui-même entaché d’oublis historiques dommageables à notre influence résiduelle et sans grand effet probable sur la réalité des équilibres du monde et son éventuel apaisement.

Pourquoi une telle fureur ? Cette « sortie » du président français a mis le doigt sur la plaie : il est juste hors de question pour l’Amérique ‒ celle de Trump comme celle de tous ses prédécesseurs ‒ que l’Europe ose jamais s’affranchir de sa tutelle stratégique et se prenne à rêver de compter par elle-même sur la carte du monde autrement que comme un appendice docile de l’imperium de notre Grand Allié. Le vouloir supposerait en effet, pour atteindre la masse critique, de souhaiter rapprocher enfin l’Union européenne de la Russie, ne serait-ce que sur le plan sécuritaire. Inadmissible pour Washington. Il y est presque plus impensable encore que l’Allemagne se rapproche de Moscou, un cauchemar outre Atlantique. La dépendance allemande envers le gaz russe doit d’ailleurs cesser et le gaz américain s’y substituer. Dès cet été, l’opposition tonitruante et insultante pour Berlin du président Trump au projet Nord Stream 2 en a témoigné sans équivoque.

L’Europe politique est donc plus que jamais en morceaux. Ce n’est la faute ni de la Russie ni de l’Amérique. C’est la nôtre, même si Moscou comme Washington y trouvent leur compte, et si l’Alliance atlantique creuse joyeusement les lignes de failles internes de notre Union chaque jour plus désunie, par des invites à consentir à notre dépendance sécuritaire et à notre rançonnement collectif via l’achat d’armement américains et des manœuvres militaires pharaoniques nourrissant les craintes folles de certains membres (Baltes ou Polonais). Les scenarii apocalyptiques de l’OTAN mettent en scène une menace russe de grande échelle face à un ennemi hybride et maléfique qui aurait carrément décidé une invasion des abords les plus vulnérables de l’Alliance. La « guerre froide » fait pâle figure à côté de ces délires otanesques. Moscou a bien d’autres préoccupations et projets qu’une telle lubie. La stratégie russe est défensive, ce qui ne veut pas dire insignifiante, naïve ou dénuée d’opportunisme et d’ambition. Cette « puissance pauvre » mais toujours globale n’a pas renoncé à compter, en Eurasie comme en Afrique, et déploie tous azimuts une diplomatie redoutable de subtilité et d’efficacité, car pragmatique, sans idéologie ni dogmatisme.

l'Otan organise les manœuvres « Trident Juncture » en Norvège. 30 octobre 2018. Crédits : TASS
L’OTAN ORGANISE LES MANŒUVRES « TRIDENT JUNCTURE » EN NORVÈGE. 30 OCTOBRE 2018. CRÉDITS : TASS

Pour Paris donc, après la dernière volée de bois vert reçue à distance, le Rubicon est en vue. Mais pour le franchir, les mots et les images martiales ne suffiront pas. S’ils ne sont pas adossés aux actes, ils creuseront même notre discrédit moral et politique qui n’a pas besoin de cela. Il suffit d’observer la différence de traitement et de réactions occidentales entre les affaires Skripal et Kashoggi pour comprendre que la messe est dite quant aux préoccupations et intérêts véritables de nos États dits modernes et moraux dans leur conception du monde.

Comment laver un tel discrédit, comment faire oublier ce cynisme au petit pied qui nous fait mépriser de tous côtés et, plus encore, va à l’encontre de nos intérêts au Moyen-Orient comme à l’échelle globale ?

Dieu merci, le tragique de la marche du monde offre toujours des occasions de rattraper les bévues, même lourdes. Il y a toujours quelque chose d’important ou d’utile à faire pour préserver l’honneur de la France. En l’espèce, il s’agit d’honorer sa signature apposée au bas du JCPOA de 2015, plus connu comme l’accord nucléaire iranien, qui devait permettre le contrôle des ambitions nucléaires de l’Iran contre le retour de ce grand pays dans le concert des nations et le relèvement de son économie. La sortie unilatérale des États-Unis de l’accord, les sanctions économiques renforcées, les tentatives de déstabilisation politique du régime qui affaiblissement très dangereusement le président Rouhani, la diabolisation croissante de la République islamique rendent vital le maintien de la promesse des autres signataires européens de l’Accord de s’y tenir et d’y maintenir Téhéran, qui jusqu’à présent en respecte scrupuleusement les clauses mais dont la patience s’émousse.

Le mécanisme européen, promis depuis des mois à l’Iran, notamment par Paris, et devant permettre aux pays membres de l’UE de commercer avec lui sans l’imprimatur washingtonien n’est toujours pas actif. « Pas mûr… », dit-on… La France a pourtant le pouvoir et encore l’influence de pousser à sa mise en œuvre effective rapide. Qu’attendons-nous ? Ce test grandeur nature de notre autonomie de décision par rapport à Washington serait décisif aux yeux de Téhéran mais aussi du reste du monde. Ce serait une démonstration de notre détermination à sauver un multilatéralisme mis à mal sur tous les fronts, depuis deux ans, par les États-Unis. Plus concrètement encore, il en va de la sécurité de l’Europe et du monde. Si l’Iran, en effet, était conduit par notre abandon à se dire légitimement délié de ses obligations au terme de l’Accord, la reprise de ses activités nucléaires deviendrait difficilement évitable (ne serait-ce que pour des raisons politiques internes). Celle-ci pourrait être portée par la venue d’un nouveau leadership extrémiste, dont les outrances verbales ouvriraient la voie à une réaction/provocation militaire américaine ou israélienne. Les conséquences sécuritaires d’une telle séquence ne seraient pas, dès lors, circonscrites à l’Iran mais très rapidement régionales voire mondiales. L’Europe aurait fait la preuve ultime de son insignifiance stratégique et le paierait cher à tous points de vue.

La crise du monde est une crise de confiance, une crise du respect, une crise de la souveraineté. Notre Histoire comme nos institutions nous donnent plus qu’à d’autres, sans doute, la possibilité mais aussi le devoir de nous affirmer comme un rempart contre ce dangereux ensauvagement.

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2018/11/rubicon-en-vue-pour-paris-et-bruxelles/

[Le Courrier de Russie] – « Vers un nouveau Yalta » – 20/06/2018

L’Europe va mal et c’est de sa faute. Elle persiste dans l’aveuglement, signe son effacement progressif de la nouvelle carte du monde et se laisse glisser dans une sorte de coma inquiétant. Elle aurait besoin d’un vigoureux massage cardiaque, d’une séance de défibrillation radicale. Elle préfère tirer nerveusement sur sa pompe à morphine, croire aux contes de fées et attendre le baiser salvateur, en l’espèce d’une Amérique… dont le président est tout sauf un prince charmant. Elle doit pourtant échapper toute seule à la prise en tenaille qui va la broyer. Mais ses sauveteurs eux-mêmes sont ambivalents. Ils s’indignent beaucoup, se réunissent sans cesse et cherchent des parades à une offensive… à laquelle ils ne veulent toujours pas croire. Ils se trompent de diagnostic et donc de recommandation thérapeutique. Nos élites communautaires prennent en effet chaque manifestation de bon sens et de santé démocratique des peuples européens (comme récemment le scrutin italien, ou la crise politique déclenchée en Allemagne par le ministre de l’Intérieur qui implore la chancelière de traiter enfin sérieusement le défi migratoire) pour une attaque contre « Leur Europe », celle de l’utopie initiale, celle de l’incomplétude d’une création qui se meurt de n’avoir jamais osé exister vraiment, et qui s’étouffe toute seule, empêtrée dans ses bons sentiments. Attitude typique d’une confusion entre les effets et les causes.

L’Europe est en manque de souveraineté, de clairvoyance et d’audace. Les pulsions dites populistes ‒ terme qui mélange à dessein des sensibilités diverses pour disqualifier globalement toute résistance à la doxa européenne ‒ ne menacent pas son unité ; elles révèlent combien celle-ci est fragile et peut conduire l’Union européenne (UE) à sa perte si l’on continue à nier des évidences. L’Europe est parvenue au bout du mensonge dans lequel elle s’est complu si longtemps, celui d’un ensemble de plus en plus vaste, disparate et prospère, mais sans colonne vertébrale politique ni stratégique, élevé au bon lait d’un globalisme désormais battu en brèche partout ailleurs par un retour en force des États et des peuples. Une Europe consentant docilement à la tutelle psychologique et normative d’une Amérique qui n’a plus le temps, désormais, de lui raconter des histoires à dormir debout, toute entière occupée à s’affirmer face à son nouveau Peer Competitor chinois. Depuis toujours, et surtout depuis les années 1990, Washington lui a coupé les ailes stratégiquement, l’a entravée dans l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) qui ne défend que très marginalement les intérêts communautaires, l’a méthodiquement isolée de sa part orientale (la Russie), diabolisée à outrance pour délégitimer tout rapprochement qui aurait pu faire exister une masse critique stratégique continentale autonome. Et depuis un an, c’est pire : un mépris ouvert, une guerre commerciale radicale, l’ordre de se soumettre à l’extraterritorialité du droit américain, de rentrer dans le rang sans céder aux avances de l’autre Grand, qui propose avec un aplomb chaque jour grandissant un autre type de sujétion, un imperium inédit et déroutant.

Mais, le choix d’une allégeance est-il nécessaire et fatal ? Devons-nous à toute force nous accrocher à un occidentalisme discrédité ou devenir des Eurasiens sinophiles malgré nous ? Devons-nous ad vitam aeternam admettre ce statut de zone coloniale disputée auquel ce choix nous réduit ? Sans aucun doute, si nous continuons à jouer en ordre dispersé. L’Union européenne n’aura bientôt d’autre choix que de constituer la péninsule d’achalandage des « Nouvelles Routes de la Soie ». La Chine est en train d’enserrer l’Europe au nord et au sud et semble encore hésiter sur le sort à réserver à la France dans ce sandwich. Le Français sera-t-il un consommateur de première classe, avec des produits chinois acheminés par train jusqu’à lui, ou un client de second ordre, achalandé par voie maritime ? C’est encore à nous de choisir… pour l’instant.

Xi Jinping décerne à Vladimir Poutine la première médaille de l'amitié de la Chine. Crédits : kremlin.ru

Xi Jinping décerne à Vladimir Poutine la première médaille de l’amitié de la Chine. Crédits : kremlin.ru

Dans cette course de vitesse avec Pékin pour gober par petits bouts une proie qui tragiquement se croit à l’abri, Washington se gausse de notre incapacité à gérer le défi migratoire qui est aussi sécuritaire et, n’ayons pas peur des mots, identitaire. Il est vrai qu’en misant sur la division des Européens et leur manque de lucidité sur les lignes de forces du nouveau monde et les alternatives qui pourraient se proposer à eux, Washington prend un risque mesuré. En effet, tandis que le partage du monde autour de ce nouveau duopole structurant se fait à toute vitesse, avec une réaffectation des clientèles, des tutelles, des États bascule ou tampon, l’Europe se sent, elle, soudainement orpheline. Il lui faut « tuer le père » et grandir enfin. Les occasions de s’affirmer sans se sentir coupable ne manquent pourtant pas : dénonciation de l’Accord sur le climat, du Partenariat transpacifique, de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPOA), guerre commerciale ouverte, mépris total des positions européennes sur les questions nord-coréenne, palestinienne, syrienne et, bien sûr, iranienne, etc. Il lui faut simplement oser la rupture. Même le patron allemand d’Airbus implore Paris et Berlin de structurer d’urgence une vision industrielle stratégique commune, afin que l’Europe spatiale ne se laisse pas distancer décisivement par l’offensive de Space X qui prend l’Agence spatiale européenne de vitesse et engage une guerre des prix des lanceurs menaçant notre supériorité.

Alors, qu’attend-on ? De pouvoir dire qu’il est trop tard, que l’on a encore raté une belle occasion mais que l’on saura saisir la prochaine ? Ou bien veut-on à toute force croire au discours ambiant sur « un mauvais moment à passer », sur Donald Trump, « père » tyrannique, abusif et indifférent qui ne sera pas réélu, ce qui nous permettra de retrouver bientôt le giron rassurant d’une domination traditionnelle ? C’est un vœu pieu, de l’ordre de la pensée magique. Quels que soient ses bien réels défauts, le président américain est aussi l’incarnation d’une part de la vérité américaine et l’on perd un temps précieux à le stigmatiser comme un irrationnel incompétent au lieu de saisir le fond de ses messages tonitruants. Chacune de ses prises de position, chaque revirement nous démontrent qu’il n’a cure de nos intérêts ou de nos avis. Et les siens ne sont pas tous naïfs ou inutiles. C’est « l’Amérique d’abord », contre tous s’il le faut. L’Europe doit obéir ou tomber. Le problème est qu’on ne lui accorde aucun crédit, même lorsqu’il fait des propositions qui pourraient indirectement nous désenclaver ; par exemple, lorsqu’il propose habilement (pour dissocier Moscou de Téhéran dont il s’agit d’entraver le rayonnement régional) que l’on réintègre la Russie dans le G7, on s’insurge à Paris et Berlin, tremblant pour la crédibilité de nos propres chantages, sur l’Ukraine notamment… qui ne mènent pourtant à rien depuis des années. Moscou a beau jeu de faire la moue en expliquant que le G7 n’est pas représentatif de la diversité mondiale actuelle et qu’en être ou pas n’a plus d’importance. Le mythe d’un Occident univoque aux intérêts convergents a vécu. Il nous faut grandir enfin, prendre la mesure de notre solitude et tout faire pour qu’elle ne finisse pas en isolement irrattrapable.

Donald Trump embarque sur Air Force One après son sommet avec Kim Jung Un. Crédits : Maison Blanche - Joyce N. Boghosian

Donald Trump embarque sur Air Force One après son sommet avec Kim Jung Un. Crédits : Maison Blanche – Joyce N. Boghosian

Le nouveau Yalta, c’est donc une course effrénée pour la domination des régions du monde, via le hard, le soft, le smart ou le sharp power. Il faut convaincre des clientèles qu’elles seront mieux loties avec Pékin qu’avec Washington. La démonétisation radicale de « la signature américaine » ne joue pas en faveur de notre Grand Allié. La convertibilité du yuan est en route. Elle va encore prendre quelques années mais on mesurera un beau jour l’ampleur de la bascule économico-politique réalisée par Pékin. Dans ce jeu de go mené à la hussarde, l’Europe n’est qu’une cible commerciale, et chacun des deux nouveaux Grands joue ses membres en bilatéral. La Russie lui a été ravie et n’a d’autre choix que de faire ami-ami avec Pékin autour d’un « eurasisme » qu’il lui sera très difficile de dominer à moyen terme. Donald Trump espère encore, si son entourage le laisse faire, offrir l’illusion à Moscou d’une relation privilégiée avec l’Amérique à laquelle Vladimir Poutine tient toujours. Mais, là encore, cela ne se fera qu’au détriment de l’Europe qui va progressivement découvrir le prix douloureux de son mépris entêté pour Moscou. Ne pas penser par et pour soi-même est toujours lourd de conséquences.

Ce Yalta sera aussi normatif, dessinant les contours d’une nouvelle carte mondiale des influences et des pratiques sur le plan du droit, des monnaies, des référentiels de normalité politique et démocratique. Là encore, Pékin a de l’avance, car la Chine a toujours soigneusement évité la posture de donneuse de leçons qui fait haïr l’Occident dans toute une partie du monde. Elle ne conditionne pas son soutien financier au respect formel de quelconques droits ou valeurs. Elle pousse des États en difficulté à faire défaut sur des prêts trop importants qu’elle leur accorde pour les soumettre ensuite, achète des dettes souveraines, des pans entiers d’économies nationales, des ressources énergétiques ou minières, des terres rares, et offre à ses nouveaux obligés le développement rapide de leurs infrastructures. Quel que soit le niveau d’activité actuel de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII), la priorité accordée à ce type d’investissement signe une vision de très long terme. Tandis qu’on se gargarisait d’un G7 dissonant où s’étalait le divorce américano-européen, Pékin a accueilli à Qingdao, dans l’Est chinois, les huit chefs d’États membres de l’Organisation de coopération de Shanghai (Chine, Inde, Russie, Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Pakistan et bientôt Iran). L’OCS monte en puissance et s’affirme, bien au-delà des enjeux sécuritaires, comme l’un des véhicules structurants du « contre-monde » chinois. Qui s’en est inquiété en Europe ou en a seulement parlé ?

Enfin, il faut bien comprendre que les nouvelles formes de la gouvernance mondiale vont jumeler un duo de tête sino-américain et, en dessous, une arborescence de mécanismes régionaux ou thématiques « multilatéraux », accompagnés d’un discours autour de la nécessaire pluralité des centres de décision et de souveraineté. En somme, on habille la bipolarité structurante d’un multilatéralisme rassurant…

Le sommet de l’OTAN des 11 et 12 juillet (en marge duquel les présidents Trump et Poutine arriveront peut-être enfin à se rencontrer) pourrait bien donner une nouvelle impulsion à l’Alliance et éloigner décisivement l’Europe de toute perspective d’autonomie stratégique salutaire. Quelqu’un a-t-il tiré un bilan lucide des bientôt dix ans de réintégration de la France dans le commandement intégré de l’Alliance ? Notre influence est-elle plus grande à Washington, à Mons, à Bruxelles, à Pékin, à Berlin ? Des centaines d’étoiles brillent sur les larges épaules de nos généraux mais… le Commandement allié Transformation est-il vraiment le lieu de la décision ? L’OTAN défend-elle les intérêts des Européens et contribue-t-elle au poids géostratégique de l’UE… ? Toute refondation crédible d’une Europe des nations respectueuse de leurs souverainetés mais aussi désireuse de se faire entendre et prendre enfin au sérieux sur la scène internationale, passe par l’affirmation et la mise en œuvre d’un projet stratégique autonome. Cela ne signifie pas être contre les États-Unis, cela signifie qu’il n’est de meilleur allié que libre.

Sommet de l'OCS. Crédits : kremlin.ru

Sommet de l’OCS. Crédits : kremlin.ru

N’en déplaise aux moutons bêlants du panurgisme ambiant, la Russie est un bout d’Europe et d’Occident. Ce n’est pas pour rien que l’Amérique a tout fait pour nous en dissocier, et que le pragmatisme d’un Trump, après que ses prédécesseurs ont poussé Moscou dans les bras étouffants de Pékin, le conduit aujourd’hui à jouer sur les deux tableaux : celui d’une dérive russe contrainte vers Pékin afin qu’aucun rapprochement russo-européen ne menace la domination stratégique américaine, celui de la Russie « avec » Washington, comme un vieux couple devisant des affaires du monde par-dessus la tête de l’Europe et contre la Chine.

Depuis 1991, les États-Unis ont commis une erreur stratégique cardinale en mettant la Russie au ban de l’Occident. Nous devons les convaincre de l’urgence d’en réunir les diverses composantes. La diplomatie religieuse actuellement à l’œuvre entre Églises romaine et orthodoxe peut utilement servir ce rapprochement. Il ne s’agit évidemment pas de se retrouver enfin entre Américains, Européens et Russes pour attaquer la Chine, mais pour, ensemble, faire le poids face à une offensive tous azimuts dont l’Union Européenne sera sinon la prochaine victime.

Source: https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2018/06/nouveau-yalta/