C. Galactéros : « Mort aux élites ? L’ENA prise en otage », version complète

Par Caroline Galactéros, le 24/04/2019*

Toute Nation, tout Etat (surtout le nôtre, jacobin, centralisé et tentaculaire) a besoin d’élites. La structure des sociétés humaines est ainsi faite. C’est l’essence même de l’homme comme animal social. Même les abeilles ou les fourmis ont une reine et une hiérarchie. C’est aussi indépassable que le lion chef de meute, l’orang outang face au « cul bleu », l’aigle face au moineau. Tout le monde ne peut être aigle, mais chacun voudrait bien déployer ses ailes. Rappelons aussi, n’en déplaise à certaines autruches pathétiquement ensablées, que toutes les nations ont de même toujours eu besoin de leurs élites économiques, dont la composition évolue à travers les âges mais sans lesquelles il ne serait ni emplois, ni richesses, ni conquêtes.

 

 

En démocratie comme en dictature existeront donc toujours des nomenklaturas qui gèrent l’Etat et dominent le reste de la société, de même qu’il existe des classes sociales, des professions intellectuelles et d’autres manuelles, des chefs militaires et des soldats, des ouvriers et des patrons, des capitalistes et des salariés qui préfèrent un salaire régulier pour leur effort consenti, peu de responsabilités et pas de prise de risque. La verticalité est en effet la structure première de l’humanité, même s’il n’est plus du tout à la mode de l’avouer. La mode est à l’horizontalité. Mais cette utopie, masque démagogique d’une mondialisation qui creuse les disparités sociales (donc la verticalité en silos), est l’un des maux les plus puissants et destructeurs de notre post-modernité. Les politiciens qui la diffusent comme un must ou une nécessité, sacrifient à la dictature des individus et sont en partie responsables des effets qu’elle produit lorsque l’illusion tombe. Car il y aura toujours des « bien nés » et des moins chanceux. Dans chaque famille, chaque groupe, chaque peuple, et entre les peuples aussi. Le plus mal loti des Français demeure un prince au Yémen et dans bien d’autres pays de la planète…

Face à cette évidence douloureuse, la France post révolutionnaire a su offrir dès la fin du 19ème siècle l’école républicaine comme outil d’un rééquilibrage possible pour les plus méritants et travailleurs de toutes origines sociales. Cette école existe toujours. Quel que soit le niveau de déconstruction du modèle de transmission et de promotion sociale par l’étude de la IIIème République au profit de l’imposture pédagogiste, il est faux de dire que l’on est aujourd’hui en France condamné à rester toute sa vie dans sa banlieue et au chômage ou à dealer de la drogue « pour survivre ». La vie des enfants de banlieues n’est pas celle de Cosette, ni celle des jeunes syriens ou palestiniens. Je sais bien que l’expérience n’est pas transmissible, mais parfois un peu de décence serait bienvenue.

La jeunesse de nos « quartiers » et campagnes regarde juste trop la télé, les « stars » du football ou du cinéma. Pour elle, la réussite ne passe plus par le savoir mais par l’argent. Et l’argent ne se mérite pas. Il s’hérite (un scandale !) ou vous tombe dessus sans effort. Il suffit de taper dans un ballon, de pousser la chansonnette et d’être « découvert(e) » … Pourquoi se fatiguer à apprendre un métier et à se lever le matin ? Alors, notre jeunesse préfère dire que « la France l’abandonne » tandis que c’est elle qui se laisse tomber. La France n’abandonne personne mais il faut saisir la main qui se tend.

Pour revenir à nos énarques, il est de bon ton, dans la course à l’égalitarisme, à l’envie malsaine et à la décapitation jubilatoire de toutes les têtes qui dépassent (un vieux réflexe national), de proclamer que nos maux nationaux proviendraient de l’incompétence d’une caste endogamique et hors sol, qui connaitrait tout des rouages de l’Etat, mais plus rien du pays ou de ses citoyens. On met en procès de jeunes gens qui, réussissant à 20 ans un concours difficile, se verront en effet une vie durant, offrir des postes de direction dans l’Etat ou les entreprises liées à lui et une retraite confortable.

Des postes et des privilèges immérités ? C’est aller bien vite en besogne. Les serviteurs de l’État, petits ou grands, existent encore, avec la France au cœur et au ventre. Mais ils sont rares et malheureux. Car si le concours de l’ENA les forme toujours, il les déforme aussi, et à coup sûr les formate intellectuellement …essentiellement à ne plus penser par eux-mêmes. Lorsqu’en 1945, l’ENA, brièvement instituée dès 1848 puis réouverte en 1936 (sous le Front populaire !) est remise en activité par le général de Gaulle, c’est pour incarner l’idéal d’une dévotion personnelle et collective à l’Etat et à la reconstruction nationale, permettre au pays de se redresser et de projeter une France moderne dans le monde. Les élèves-administrateurs d’aujourd’hui n’ont plus cette ferveur et aucune expérience de la vie ou de l’entreprise. Leurs cerveaux malléables sont lavés et méthodiquement dressés pour en faire les rouages huilés d’une gestion optimale de l’entropie étatique, mais aussi d’une manière de voir le monde et la France. Ils n’ont plus le sens de l’Etat et voient la France comme un dominion états-unien en Europe. L’Ecole est d’ailleurs à Strasbourg depuis si longtemps… Pour faire carrière, mais aussi progressivement par conviction, ces cohortes de jeunes gens intelligents et doués deviennent de braves petits exécutants des desiderata bruxellois, vecteurs dociles d’une « gouvernance » française, de droite comme de gauche, qui elle-même n’envisage plus depuis des lustres de ferrailler pour la préservation de nos intérêts ou la récupération d’une souveraineté, ne serait-ce que de pensée. Et lorsqu’il arrive encore à un professeur d’oser parler de patriotisme économique, de politique d’Etat ou d’intérêts nationaux, un silence apitoyé ou interrogateur se fait devant l’incongruité du propos. Personne ne sait en fait de quoi il parle ! Chacun se vit avant tout comme « européen ». La nation est à empailler et les peuples qui osent se rebiffer arriérés et « populistes ». L’injure suprême. Ces « élites » appliquent sans faillir (leur sort personnel en dépend) une pensée comptable, technocratique, déracinée, mondialiste, libérale-libertaire, pour adapter la France aux oukases européens ou mondialistes qui vomissent l’indépendance et la souveraineté. Suicidaire étalon.

C’est donc le mode de sélection amont des futurs énarques, puis leur formation à l’intérieur de l’ENA, et enfin les critères de leur promotion une fois sortis, qui portent le mal et doivent changer. Le problème n’est pas dans l’existence de ces élites indispensables, mais dans l’état d’esprit qui leur est inculqué et qu’elles disséminent avec brio une vie durant. Là sont les ravages.

C’est cet état d’esprit qu’il faut éradiquer, pas l’ENA ! Et ce n’est pas en baissant encore le niveau de « Sciences Pi-Po » (son « incubateur »), ou en faisant démagogiquement, comme pour le Bac, entrer n’importe qui au nom de la « mixité sociale » ou de « l’égalité des chances » qu’on résoudra le problème. C’est en enseignant de nouveau l’indépendance, le doute, l’esprit critique, la France, son histoire, ses réalisations, ses intérêts dans le monde tel qu’il est, la jungle des intérêts d’Etats comme celle de la concurrence des entreprises, et en demandant à chacun de ces futurs hauts fonctionnaires de réfléchir et d’agir à tout moment à partir de cette unique priorité. 

Ce n’est donc pas l’ENA qu’il faut fermer ou ouvrir à tous les vents. Parler de la supprimer en croyant jeter un os aux « gilets jaunes » et leur faire oublier l’ISF est un mauvais calcul. On ne sauvera pas une élite en en sacrifiant une autre. Pure démagogie. Il faut les préserver toutes deux, mais dans le cas de nos supers administrateurs, réformer en profondeur les critères de sélection, de formation et de promotion afin que les futurs dirigeants de l’appareil d’Etat et de nos grandes entreprises publiques, que certains d’entre eux seront amenés à diriger, soient pénétrés, comme leurs lointains prédécesseurs, de l’importance de préserver nos intérêts nationaux et notre influence, en Europe et bien au-delà. Être plus élitiste encore en somme.

*Caroline Galactéros, présidente de Geopragma

Source : https://www.marianne.net/debattons/tribunes/mort-aux-elites-l-ena-prise-en-otage