La marine russe entre deux eaux

Par Alexis Feertchak, membre fondateur de Geopragma*.

Un sous-marin de classe « Kilo-M ».

C’est une annonce tout à fait russe, un peu grandiloquente, comme on peut en lire régulièrement parmi les dépêches de l’agence TASS : «La Russie va mettre sur cale 22 navires de combat et de soutien en 2020». On retrouve en quelques mots cette avalanche tout soviétique de chiffres, qu’il faut présenter gonflés au maximum. Et comme beaucoup de lecteurs ne lisent que les titres (et les chapôs quand ils ont du temps devant eux), deux types de réactions se retrouvent immanquablement.

Catastrophistes, les premiers crient au Russe comme on crie au loup : le mur de l’est n’étant, dans leur esprit, pas tombé, Moscou est toujours (et sera probablement éternellement) la première des menaces pour l’Occident. En 2017, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, s’inquiétait ainsi de l’activité sous-marine de la Russie, selon lui «au plus haut depuis la Guerre froide», une drôle de déclaration reprise un peu partout dans la presse anglo-saxonne. Phrase vraiment étonnante : en 1991, l’URSS possédait 63 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SSBN en anglais) chargés d’assurer la dissuasion, 136 sous-marins nucléaires d’attaque (SSN) et lanceurs de missiles de croisière (SSGN), 63 sous-marins à propulsion conventionnels (SSK). La Russie compte aujourd’hui une grosse dizaine de SSBN, une vingtaine de SSN et de SSGN, une vingtaine de SSK. Et encore ! Le niveau de disponibilité de ces bâtiments est en réalité faible, la plupart datant des années 1980/1990 et attendant des refontes plus ou moins lourdes. Bref, à part pour faire peur, la comparaison otanienne n’avait guère d’intérêt.

Une corvette « Steregutschiy ».

Moqueurs, les seconds ironisent, déclarant, un brin péremptoires, que la marine russe (VMF pour Voïenno-Morskoï Flot) est un tas de ferraille qui rouille dans la glace de la mer de Barents. En 2015, on pouvait ainsi lire dans War is Boring un article au titre ronflant : «Russia’s navy is falling apart» (la marine russe tombe en morceaux). Le paradoxe est que les moqueurs ressemblent en miroir aux Russes quand ils se haussent ridiculement du col en prophétisant monts et merveilles (comme la mise en service prochaine de plusieurs paires de porte-avions nucléaires géants) : les frères ennemis font en réalité la même erreur, celle de comparer systématiquement les VMF à l’US Navy alors que la Guerre froide est finie et que le PIB russe (proche en valeur nominale de l’Italie, proche de l’Allemagne en PPA) voudrait qu’elles fussent comparées à la Royal Navy ou à la Marine nationale. Au 21e siècle, laissons aux Chinois l’ambition de parvenir à une parité navale avec les Etats-Unis. Dès lors que Russes ou Américains décident de comparer la marine russe à la marine américaine, les résultats de la première ne peuvent paraître que ridiculement faibles. Ce biais que l’on observe trop souvent des deux côtés de l’ancien mur ne peut qu’alimenter les rires des moqueurs ou les craintes des catastrophistes (mais ce sont souvent les mêmes, car alimenter faussement les craintes permet aux moqueurs de justifier des dépenses militaires toujours plus élevées outre-Atlantique).  

Frégate « Admiral Gorchkov ».

La réalité est tout autre, la marine russe étant l’illustration d’une puissance de taille intermédiaire qui se remet d’un effondrement passé et qui commence de nouveau de compter dans les affaires du monde, sans pour autant être l’égal (à part en matière nucléaire) des géants installés à Washington ou Pékin. Au-delà de son titre à la soviétique, la dépêche de TASS est paradigmatique de cette situation russe. En 2020, Moscou devrait mettre sur cale deux nouveaux sous-marins nucléaires d’attaque de classe Yasen, trois sous-marins à propulsion conventionnelle de classe Kilo-M et Lada, deux nouvelles frégates de classe Admiral Gorchkov et deux porte-hélicoptères qui viendront en lieu et place des Mistral français finalement vendus à l’Egypte. Le reste des 22 bâtiments sera sans doute composé de petits navires lance-missiles, de corvettes et de navires de soutien. Tous ces navires qui entreront en service entre 2025 et 2030 dessinent les contours d’une marine qui, encore une fois, ne sera ni l’US Navy, ni la PLAN (Chine), mais qui se situera, par ses capacités, à un niveau au moins égal voire supérieur par certains aspects aux grandes marines européennes (France, Royaume-Uni, Italie) et asiatiques (Inde, Japon, Corée du Sud), avec une dimension davantage défensive (ce qui était déjà le cas sous l’URSS). Des capacités importantes qu’il faut néanmoins, en pratique, relativiser en raison d’un désavantage géographique structurel : il y a moins une marine russe que quatre (flottes du Nord, du Pacifique, de la mer Noire, de la mer Baltique), voire cinq (avec la flottille de la Caspienne), éloignées les unes des autres de plusieurs milliers de kilomètres. De ce point de vue là, l’ouverture de la route du Nord, en Arctique, est un élément stratégique qui réduit ce problème de l’éparpillement géographique des VMF (rappelons-nous lors de la guerre russo-japonaise de 1905 de l’écrasement de la flotte du Pacifique, qui n’a pu recevoir de renforts à temps). Mais ceci est un autre sujet (qu’il faut néanmoins conserver à l’esprit).

Sous-marin nucléaire de classe « Boreï ».

Ces chiffres de TASS reflètent donc une réelle montée en puissance (incomparable avec celle de la Chine qui construit tous les quatre ans l’équivalent de la Marine française) mais sont en réalité très logiques. Il faut pour les comprendre disposer du contexte de ces trente dernières années. De 1991 jusqu’au début des années 2010, la marine russe n’a construit quasiment aucun navire (elle en a exporté en revanche), se limitant à achever la construction de quelques coques mises sur cale à la fin de la Guerre froide (des sous-marins notamment, mais aussi une frégate, quelques destroyers et un croiseur nucléaire). Pour le coup, faute de moyens pour être entretenue, la Marine russe a commencé littéralement à «tomber en morceaux» pour reprendre l’expression de War is Boring. A la fin des années 2000 cependant, Vladimir Poutine a lancé un ambitieux plan de modernisation des VMF qui s’est matérialisé dans le plan d’armement 2011-2020, accordant une place prépondérante à la marine, pourtant historiquement parente pauvre des forces armées russes. Les ambitions étaient grandes avec plusieurs projets-phares, notamment :

  • Un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SSBN) Boreï assurant la dissuasion ;
  • Un sous-marin nucléaire lanceur de missiles de croisière (SSGN) Yasen et un sous-marin conventionnel (SSK) Lada pour la sous-marinade d’attaque ;
  • Une frégate multimissions ultramoderne Admiral Gorchkov (un peu l’équivalent de nos FREMM, mais mieux armée encore) ;
  • Une frégate moins sophistiquée Admiral Grigorovitch pour patienter avant l’arrivée des Gorchkov.
Petit navire lance-missile de classe « Buyan-M ».

Non seulement les ambitions de ce plan étaient beaucoup trop élevées eu égard aux dysfonctionnements structurels des chantiers navals russes (corruption et retards endémiques, qualité de fabrication défaillante, problèmes de sécurité, incendies, etc.), mais, dès 2014, les sanctions occidentales et la rupture des relations avec l’Ukraine (dont l’industrie navale fournissait de nombreuses pièces à la Russie, dont les turbines à gaz pour la propulsion des grands navires de surface) ont achevé d’enterrer sa réalisation. A ce jour, seuls 3 Boreï ont été mis en service (5 autres sont en construction), 1 Yasen (6 autres en construction), 1 Lada (3 en construction), 1 Gorchkov (5 autres en construction), 3 Grigorovitch (1 en construction, son avenir au sein de la marine russe étant incertain).

Faute de parvenir à renouveler sa flotte, c’est à un rude vide capacitaire que la marine russe risquait de se voir confrontée. Pour le pallier, les Russes ont suivi trois directions :

  • La modernisation plus ou moins profonde de certains grands navires et de sous-marins nucléaires soviétiques permet à Moscou de conserver une présence océanique minimale et d’assurer la composante navale de sa dissuasion nucléaire. Ce programme de modernisation est beaucoup moins avancé que prévu, mais devrait permettre à la Russie, d’ici la fin des années 2020, de conserver une dizaine de croiseurs et destroyers, une trentaine de sous-marins nucléaires (toutes catégories confondues). Ces navires seront néanmoins très anciens. Certains d’entre eux approcheront du demi-siècle en 2030.
  • La construction d’une flotte de petits navires lance-missiles permet à Moscou de protéger son littoral et même de développer beaucoup plus en profondeur une dissuasion conventionnelle inédite. Ces navires, dont beaucoup font moins de 1 000 tonnes de déplacement, sont en effet équipés des nouveaux missiles de croisière Kalibr, dont la version destinée aux frappes terrestres dispose d’une portée de 2 000 km (équivalent du Tomahawk américain, i.e.). Ce sont ces petits navires qui, depuis la mer Caspienne puis depuis la mer Méditerranée, ont frappé la Syrie dès 2015, faisant entrer la Russie dans le tout petit club des puissances ayant utilisé au combat des missiles de croisière mer-sol (historiquement les Etats-Unis, plus la France depuis 2017 avec des résultats… mitigés du fait des brouillages russes contre nos FREMM). Cette stratégie de «mosquito fleet» et de «kalibrisation» (formules utilisées par l’historien Igor Delanoe) a largement porté ses fruits. Depuis 2012, la Russie a mis en service 8 corvettes «kalibrisées», mais 18 sont par ailleurs en construction (soit un total de 26). Deux projets sont concernés, les Buyan-M (950 t) et les Ouragan (800 t), chaque navire emportant 8 missiles Kalibr dans des systèmes de lancement vertical en silos (VLS en anglais). Ajoutons la mise en service de 2 patrouilleurs hauturiers Bikov (4 en construction) qui peuvent emporter des Kalibr dans des conteneurs amovibles, ainsi que de 6 corvettes Steregutschiy (6 en construction, dont deux «kalibrisées»), navires de plus fort tonnage (qu’on qualifierait de frégates légères dans la classification OTAN) destinés à la lutte anti-sous-marine.
  • Pour compenser les retards du SSK Lada, Moscou reprend la production de Kilo (sous-marin conventionnel soviétique de la fin de la Guerre froide, surnommé «trou noir» dans l’OTAN pour son silence), mais dans une version modernisée. Les 6 Kilo-M mis en service depuis 2014 (6 autres sont en construction) peuvent emporter des Kalibr, aussi utilisés en Syrie par cette voie sous-marine.

Pour la Russie, la fabrication de ces petites corvettes et de ces sous-marins, ainsi que la réussite du processus de «kalibrisation» compensent en partie un bilan global très mitigé. Faut-il néanmoins conclure que cette stratégie minimaliste va immanquablement conduire les VMF à devenir une «green fleet», autrement dit à délaisser la haute mer pour se cantonner aux littoraux ? Le nouveau plan d’armements 2020-2027, qui accorde une moindre place à la marine et privilégie les forces terrestres et aériennes, peut le laisser penser.

Projet de porte-hélicoptères « Lavina ».

Pourtant, les annonces concernant les mises sur cale en 2020, ainsi que celles déjà effectuées en 2019 montrent qu’il n’en est rien, et que la Russie ne se contentera probablement pas d’une «mosquito fleet» surarmée à l’avenir. Car, les années passant, les projets lancés à la fin des années 2000 semblent enfin se concrétiser et arriver à maturité. Autrement dit, même si le nouveau plan d’armements est moins généreux, ce sont les fruits du précédent qui seront récoltés ces prochaines années. C’est le cas des projets de sous-marins Boreï et Yasen (dont des versions modernisées vont entrer en service en 2020), des frégates Gorchkov (le problème de propulsion étant bientôt résolu avec la fabrication de turbines indigènes) et l’apparition de grands navires amphibies porte-hélicoptères qui devraient eux aussi donner un autre visage à la marine russe. En pratique, voici un tableau représentant les navires qui devraient être en service ou en construction en 2020 et qui montre que les VMF montent en gamme, mais avec un décalage d’une dizaine d’années par rapport à ce qu’espéraient les Russes à la fin des années 2000.

Corvette de classe « Derzkiy ».

Nota bene : les catégories pour qualifier les navires ne sont pas celles des Russes, mais plutôt celles qui ont cours dans les pays de l’OTAN. Les Russes considèrent par exemple les Derzkiy (ultime évolution des Steregushchiy) comme de simples corvettes, ce qui est trompeur à la fois au regard de leur déplacement relativement important (3.400 t) et de leur caractère multimissions (missiles Kalibr, système antiaérien de courte à longue portée Poliment-Redut, système anti-sous-marin Paket-NK, etc.). Nous les qualifions donc de «frégates», d’autant que les Russes ont annoncé qu’elles avaient pour mission de remplacer les frégates Grigorovitch. De même, les «petits navires lance-missiles» sont ici qualifiés de corvettes.

 

Type Classe Déplacement En service En construction
Sous-marins nucléaires lanceurs d’engins Boreï 24.000 t 4 4
Sous-marins nucléaires lanceurs de missiles de croisière Yasen 14.000 t 2 7
Sous-marins d’attaque conventionnels Kilo-M 4.000 t 8 4
Sous-marins d’attaque conventionnels Lada 3.000 t 1 3
Porte-hélicoptères Lavina 15.000 t (?) 0 2
Grand navire de débarquement Ivan Gren-M 9.000 t (?) 0 2
Grand navire de débarquement Ivan Gren 6.000 t 2 0
Patrouilleur brise-glace Papanin 6.000 t 0 2
Frégates Gorchkov 5.400 t 2 6
Frégates Grigorovitch 4.000 t 3 0 (1 ?)
Frégates Derzkiy 3.400 t 0 2
Frégates légères Gremyashchiy 2.500 t 1 1
Frégates légères Steregushchiy 2.200 t 7 3
Frégates légères Gepard 2.000 t 2 0
Patrouilleur hauturier Bikov 1.300 t 3 3
Corvettes Buyan-M 950 t 8 4
Corvettes Ouragan 800 t 3 12
TOTAL SOUS-MARIN 33 (378.000 t) 15 (159.000 t) 18 (219.000 t)
TOTAL SURFACE 66 (196.200 t) 31 (70.600 t) 35 (125.600 t)
TOTAL VMF 99 (574.200 t) 44 (225.600 t) 54 (348.600 t)

On voit ainsi se dessiner une marine moderne comprenant plus d’une trentaine de sous-marins (dont la moitié nucléaires), d’une demi-douzaine de navires-amphibie, d’une petite trentaine de frégates et frégates légères, d’une grosse trentaine de patrouilleurs et corvettes.

Croiseur de classe « Slava ».

A titre de comparaison, une marine comme la française ou la britannique comprend généralement : 4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, 6/7 sous-marins nucléaires d’attaque, 1/2 porte-avions ou porte-aéronefs, 3/4 navires-amphibie, 15 frégates de premier rang.

Par où l’on voit que la marine russe, si elle n’est plus la marine soviétique de l’amiral Gorchkov, ne tombe pas pour autant en morceaux à moyen terme, à condition de ne pas omettre de considérer que la Russie n’est ni la Chine ni les Etats-Unis. Le tableau ci-dessus dessine les traits d’une flotte puissante, marquée par une vocation d’abord défensive, avec des forces de projection moins développées que celles des marines occidentales, mais une sous-marinade beaucoup plus importante. Sans compter la «kalibrisation» qui, sans donner à la marine russe une capacité de projection, lui assure en revanche une certaine profondeur stratégique.

Il ne faut pas oublier, enfin, que ces navires ne seront pas les seuls bâtiments de la marine russe au cours de la décennie 2020 : comme nous l’écrivions plus haut, il faut ajouter à ces navires modernes un certain nombre de bâtiments mis en service dans les années 1980/1990 et qui seront encore en service malgré leur grand âge :

  • Quelques sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SSBN) Delta-IV le temps que les 10 Boreï entrent en service ;
  • Une dizaine de sous-marins nucléaires d’attaque (SSN) de classe Akula et lanceurs de missiles de croisière (SSGN) de classe Oscar II qui doivent subir une modernisation plus ou moins approfondie ces prochaines années ;
  • 4/5 croiseurs (2 nucléaires Kirov profondément modernisés et 2/3 Slava) ;
  • 4/8 destroyers Oudaloï qui forment actuellement le cœur de la flotte hauturière russe et qui sont/seront «kalibrisés» lors de leur refonte ;
  • Plusieurs dizaines de corvettes et petits navires lance-missiles (Grisha, NanouchkaTarantul, Parchim), dont certains sont actuellement en modernisation ;
  • Au moins une dizaine de grands navires de débarquement de classe Ropucha.
Destroyer de classe « Oudaloï-2 ».

Des nouveaux navires mis sur cale au cours des années 2020 viendront progressivement remplacer ces navires au style suranné (mais à l’armement souvent encore pléthorique). On peut penser au projet d’ores et déjà annoncé de Super-Gorchkov, une évolution des frégates qui verraient leur déplacement passer de 5.400 t à 8.000 t, ce qui en ferait des destroyers multimissions aptes à remplacer les destroyers Oudaloï voire les croiseurs Slava. Les nouvelles Gorchkov emportant déjà 24 Kalibr, des Super-Gorchkov pourraient disposer du double, soit 48 (à titre de comparaison, les FREMM françaises peuvent tirer 16 missiles de croisière navals). Les Russes évoquent aussi un ambitieux projet de destroyer nucléaire Lider/Primakov. Un monstre de 15.000 à 20.000 t dont on ne voit guère l’utilité… à part se confronter aux Américains (et leur Zumwalt de 18.000 t) et aux Chinois (et leur Type 055 de 13.000 t).

Porte-aéronefs « Admiral Kouznetsov ».

Last but not least, l’unique porte-aéronefs russe, l’Admiral Kouznetsov, est en cours de modernisation (qui se poursuit malgré un tragique événement, puisque la cale sèche flottante dans laquelle il se trouvait a…coulé au chantier n°35 de Mourmansk). Mis en service en 1990, ce navire à l’histoire mouvementée (défaillance de propulsion, perte de plusieurs avions, dont 2 en Syrie) devrait paradoxalement trouver son plein potentiel à plus de trente ans d’âge. Pour l’aéronavale russe, ce sera loin d’être la panacée : le Kouznetsov est un porte-aéronefs à tremplin (STOBAR en anglais) et à propulsion conventionnelle qui ne propose pas les performances d’un Charles-de-Gaulle à catapultes (CATOBAR) et à propulsion nucléaire. Mais, au moins, le navire devrait présenter un état opérationnel acceptable tandis que sa chasse embarquée aura été renforcée (modernisation des Soukhoï Su-33 et ajout des MiG-29K). Il permettra aux marins et pilotes russes de conserver leurs compétences et leur expérience aéronavales, un savoir qui peut facilement se perdre. En attendant la construction d’un nouveau porte-avions… les dépêches deTASS sont nombreuses à en parler, mais avec les Russes, il faut savoir attendre et se méfier de certaines annonces.

* Passionné par les questions géopolitiques et de défense, diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l’Université Paris-Sorbonne, Alexis Feertchak est journaliste au Figaro, fondateur du journal iPhilo et membre fondateur de Geopragma. 

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BILLET DU LUNDI du 21/01/2019 par Alexis Feertchak*

Faudra-t-il à l’avenir se méfier des cargos américains ? L’United States Naval Institute, un think tank proche de l’US Navy, a proposé dans un récent rapport de mettre en œuvre au sein de la marine américaine des cargos militarisés emportant des missiles de croisière déployés dans ce que les anglo-saxons nomment des Vertical Launch System (VLS), soit des silos de lancement verticaux. Une stratégie «low cost» qui pourrait permettre à Washington de gonfler ses capacités de frappe et de répondre d’une manière économiquement viable à la course aux armements qui l’oppose aux Chinois. Tout un symbole de la situation géostratégique dans laquelle nous nous trouvons : vu le niveau des dépenses militaires comparées aux PIB (3,5% pour Washington, 2% pour Pékin), les Etats-Unis ne vont avoir d’autre choix à l’avenir que se tourner vers des solutions moins coûteuses pour soutenir la pression. Dans cette affaire, la Chine d’aujourd’hui n’est pas l’URSS d’hier !

Les Etats-Unis n’ont plus le monopole du Tomahawk

L’idée de transformer un cargo civil en plate-forme lance-missiles n’est pas sans rappeler le concept américain d’«arsenal ship» à la fin des années 1990, alors que les missiles de croisière Tomahawk avaient été utilisés avec succès lors de la Guerre du Golfe et des guerres en ex-Yougoslavie. Il s’agissait déjà de concevoir une plateforme de fort tonnage permettant d’empaqueter le plus grand nombre possible de missiles pour augmenter la capacité de frappe de la marine.

Rappelons que le traité INF sur les armes intermédiaires (aujourd’hui remis en cause par Trump) liant Moscou et Washington, mais pas Pékin, empêche les Etats-Unis de frapper d’éventuels adversaires depuis la terre pour des portées allant de 500 km à 5500 km (qu’il s’agisse ou non d’une frappe nucléaire). Mais cette limitation ne concerne pas les missiles tirés depuis la mer. Les Etats-Unis ont donc pallié celle-là grâce à leur flotte : en quelques heures, la soixantaine de sous-nucléaires d’attaque, les 22 croiseurs Ticonderoga et les 66 destroyers Arleigh Burke répartis dans les six flottes de l’US Navy sont capables de tirer plusieurs centaines de missiles de croisière Tomahawk sur une large partie du globe. Cette capacité de frappe conventionnelle à haute précision est l’une des meilleures illustrations de la sur-puissance américaine en matière militaire. Après 1996, le projet d’«Arsenal ship» visant à renforcer encore davantage la flotte de destroyers et de croiseurs est néanmoins mis au placard, faute de financement, mais surtout parce que l’US Navy ne connaissait pas à l’époque de concurrents sérieux. L’Union soviétique n’avait jamais réussi à mettre en service un équivalent du Tomahawk et la flotte russe durant les années 1990 connut une déréliction rapide tandis que la Chine ne disposait alors que d’une marine côtière, pourvue de vieux navires soviétiques ou d’équipements indigènes très peu modernes.

Pourquoi le concept d’«arsenal ship» revient-il à l’ordre du jour ? Le sujet peut paraître anecdotique, mais il ne l’est pas tant que ça si l’on songe à ce qu’il symbolise. Jusqu’à il y a quelques années, les Etats-Unis disposaient d’un quasi-monopole en matière de frappes mer-sol. Or, premièrement, ce monopole n’existe plus. Avec son missile Kalibr, la Russie dispose d’un équivalent du Tomahawk qui a fait ses preuves en Syrie à de nombreuses reprises. Particularité russe : le Kalibr n’est pas réservé aux navires hauturiers, mais équipe de petites corvettes de moins de 1000 tonnes, ce qui permet à la Russie de posséder une force de frappe de plusieurs centaines de missiles pour un coût réduit. Du côté de Pékin, les destroyers les plus modernes de Type 052D (7500 t) et 055 (plus de 10.000 t) sortent en nombre des chantiers navals chinois. Equipés de plusieurs dizaines de silos pouvant emporter des missiles de croisière, ces navires constituent l’épine dorsale de la flotte hauturière chinoise. Notons au passage que d’autres pays se sont récemment équipés de missiles de croisière tirés depuis la mer : le Vietnam (et peut-être l’Algérie) possèdent le Kilo russe, la France (avec le MdCn emportée sur les FREMM), la Corée du Sud ou Israël disposent de leur propre missile tandis que le Royaume-Uni utilise le Tomahawk américain.

Deuxièmement, les diverses stratégies de déni d’accès, de mieux en mieux maîtrisées par la Chine ou la Russie, affaiblissent de facto les capacités de frappe américaines. Moscou et Pékin disposent de systèmes d’armement qui, combinés entre eux, réduisent l’efficacité de celles-ci, voire même la possibilité même de les effectuer dans certains cas. Citons :

  • des systèmes antiaériens/anti-missiles couvrant un spectre de plus en plus large : les S-400 (jusqu’à 400 km de portée) sont ainsi déployés en Syrie par la Russie mais n’ont cependant jamais été utilisés ;
  • des batteries côtières équipées de missiles anti-navires de plus en plus sophistiqués : les missiles balistiques chinois DF-21D sont un exemple paradigmatique ;
  • des radars de plus en plus perfectionnés : les Chinois ont déclaré en 2015 avoir suivi le vol d’un chasseur furtif américain F-22 en mer de Chine méridionale ;
  • des moyens de guerre électronique de plus en plus poussés : les Russes auraient utilisé en Ukraine et en Syrie plusieurs de ces systèmes, notamment le Krashoukha, dont les caractéristiques sont évidemment gardées secrètes, mais qui pourraient affecter plus ou moins efficacement la trajectoire des missiles.

Il ne faut pas exagérer l’invulnérabilité de ces bulles A2AD (Air Access Air Denial), qui donnent lieu à bien des fantasmes sur l’affaiblissement supposé des Etats-Unis, mais force est de constater que des contraintes grandissantes pèsent bel et bien sur la puissance militaire américaine. Nous en avons nous-mêmes fait les frais en 2016 lors des frappes occidentales contre la Syrie. Plusieurs semaines après, certains médias se sont fait l’écho de l’échec du lancement des MdCN depuis nos FREMM stationnées en Méditerranée orientale. En cause : le déploiement de la frégate russe Amiral Grigorovitch qui aurait actionné un système de brouillage électronique visiblement efficace.

L’US Navy face à une croissance impossible

Le concept d’un porte-conteneurs militarisé transformé en lance-missiles prend son sens dans ce contexte d’un affaiblissement relatif de la marine américaine. Si la marine russe restera une puissance principalement littorale (hormis en matière de sous-marins nucléaires où ses prétentions sont supérieures), la marine chinoise devrait occuper toujours plus les océans : elle pourra compter d’ici 2020 sur une soixantaine de destroyers modernes et sur autant de frégates. D’ici 2025, 4 porte-avions (2 STOBAR et 2 CATOBAR, dont un à propulsion nucléaire comme les Américains et le Français) viendront augmenter considérablement ses capacités aéronavales.

Conscient de ce risque, Donald Trump a annoncé sa volonté de voir le format de l’US Navy passer à 355 navires, contre 270 aujourd’hui. Mais l’administration autant que les Think Tank américains sont unanimes : les Etats-Unis ne disposent pas des capacités financières et industrielles pour réaliser un tel bond avant trente ans. «Le coût de la construction et de l’exploitation de la flotte proposée s’élèverait en moyenne à 109 milliards de dollars par an (2018 dollars) jusqu’en 2047, au moins un tiers de plus que le montant affecté à l’exercice 2016 pour la flotte actuelle de 275 navires», explique le think tank, citant le Congressional Budget Office (CBO). Difficile en effet d’augmenter le format de la flotte alors que les programmes les plus récents – porte-avions nucléaires Gerald Ford, destroyers Zumwalt, littoral combat ships Freedom et Independence – accusent tous des retards, des surcoûts et des problèmes techniques considérables. En d’autres termes, la croissance de la marine américaine, si elle repose sur le renforcement des programmes actuels et la poursuite de programmes plus anciens (notamment le destroyer Arleigh Burke qui devrait frôler les 100 exemplaires construits), n’est pas soutenable, même pour la première économie du monde.

Une solution «discount»

Missiles Kalibr en conteneurs

Dans ce cadre, la proposition de l’US Naval Institute apparaît comme une solution «discount» ou «low cost». Utiliser des porte-conteneurs civils peu chers à l’achat (25 à 50 millions de dollars par coque) et les doter de systèmes modulaires de lancement de missiles de type «plug-and-play». Concrètement, il pourrait s’agir de conteneurs amovibles similaires à ceux utilisés dans le civil, mais équipés de missiles et d’un poste de commandement intégré. Ce système de missiles conteneurisés est déjà développé en Russie : certaines corvettes russes (Bikov et Derzkiy) devraient en être équipées dans les prochaines années. Pour un coût relativement modique, ces cargos civils seraient facilement transformables en navires lance-missiles. Déployés au sein d’une Task Force, ils utiliseraient pour réaliser leurs frappes les coûteux capteurs des destroyers et croiseurs qui les accompagneraient.

L’US Naval Institute met l’accent sur un autre point particulièrement pragmatique. Le think tank estime en effet que la marine américaine ne doit pas répéter l’erreur des «Arsenal ships» pensés dans les années 1990. Ceux-ci devaient emporter plusieurs centaines de missiles, ce qui est certes possible en théorie, mais dangereux car cela reviendrait à «mettre tous ses œufs dans le même panier». Le problème déjà soulevé par certains stratèges pour les porte-avions surgirait là aussi : ces navires sur-armés et coûteux risqueraient de devenir une cible de choix pour les flottes ennemies, un peu comme les cuirassés durant la Seconde Guerre mondiale. Certains parlent d’ailleurs aujourd’hui de plateformes de lancement pour drones qui pourraient s’avérer beaucoup plus légères et beaucoup moins coûteuses que les «super carrier» américains de 100.000 t. De même, d’où l’idée de l’US Naval Institute de se limiter à des cargos pouvant emporter seulement 30 à 50 missiles (soit environ le nombre déployé sur un destroyer léger). Le think tank américain estime qu’une quinzaine de ces navires permettrait d’augmenter le nombre de VLS de 600 au sein de la flotte. Par comparaison, la France, avec 6 FREMM, déploie 96 MdCn – les deux dernières FREMM sont destinées à la lutte aérienne.

Pied de nez à Reagan

Dans la mesure où il ne s’agit que d’une proposition d’un think tank, n’en disons pas plus, mais demandons-nous en revanche ce que pourrait symboliser cette idée d’un «arsenal ship low cost». Depuis quand les think tank américains ont-ils l’idée de faire du «discount» ? N’est-ce pas étonnant pour la première armée du monde qui prévoyait, il y a encore quelques années, de construire 32 (contre 3 aujourd’hui) destroyers Zumwalt, assez semblables dans leur dessin aux croiseurs intergalactiques de Star Wars et qui coûtent la bagatelle de 4,2 milliards de dollars l’unité (sans les coûts de recherche et de développement…) ? En réalité, c’est tout un modèle militaro-industriel post-Guerre froide qui semble menacer de s’écrouler, faute de moyens suffisants. Et c’est un sacré pied de nez à la stratégie de Ronald Reagan dans les années 1980 qui consista à accélérer la course aux armements avec l’URSS pour la pousser financièrement dans ses derniers retranchements. On estime que les dépenses militaires de l’URSS au début des années 1970 représentaient entre 5 et 10% du PIB soviétique, contre près de 30% vers 1989. Pendant ce temps-là, les Etats-Unis qui étaient tombés à 4,7% en 1978 ne sont remontés qu’à 6,6% en 1982, avant de redescendre progressivement jusqu’à 2,9% en 2001. La vraie-fausse «Guerre des étoiles» de Reagan a parfaitement porté ses fruits.

Mais la situation aujourd’hui n’est plus la même et peut même paraître inversée : le budget militaire américain (610 milliards de dollars en 2017) représente plus de 3,2% du PIB des Etats-Unis. La Chine ne dépense qu’1,9% de son PIB en matière de défense (228 milliards de dollars). Autre différence, celle du taux d’endettement public entre les deux pays (48% du PIB pour la Chine en 2017 ; 105% pour les Etats-Unis en 2017). On le voit : les Etats-Unis ne pourront pas jouer avec la Chine le même jeu qu’avec l’Union soviétique. En réalité, c’est plutôt Pékin qui, en augmentant régulièrement ses capacités militaires sans se mettre pour autant en danger financièrement, pousse les Etats-Unis à en faire encore plus alors qu’ils se situent déjà à un niveau très haut de dépenses militaires. Si la Chine double par exemple ses dépenses militaires, elle ne serait toujours qu’à 4% de son PIB en dépenses militaires. Les Chinois ont donc encore une très importante marge de manœuvre : le pivot militaire des Américains vers l’Est qui paraît aujourd’hui déjà difficilement engagé pourrait l’être bien davantage demain. Par exemple, Pékin, qui continue aujourd’hui à connaître un retard certain en matière de sous-marins nucléaires (SNA & SNLE), investit massivement dans ce domaine. Comment les Américains, qui en possèdent plus d’une soixantaine, réagiront-ils lorsque la Chine en alignera ne serait-ce que moitié moins ?

La stratégie de Pékin est double : en matière militaire, devenir un peer-competitor des Etats-Unis au moins dans la région Asie-Pacifique ; en matière politique, pousser les Etats-Unis dans une course aux armements qui dégradera les indicateurs macroéconomiques américains et dans laquelle les Chinois sont décidés à ne pas jouer le rôle des Soviétiques.

* Membre fondateur de Geopragma, Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et créateur du site iPhilo.