Offensive turque en Syrie : les Kurdes contraints de prendre le chemin de Damas

Le Billet du lundi du 14 octobre 2019, par Patricia Lalonde*

 

 

Quels sont les obstacles à la fin de la guerre en Syrie ? 

L’Etat Islamique ayant été quasiment vaincu, la seule justification du maintien des troupes américaines sur le sol syrien est l’appui apporté aux forces kurdes des PYD dans le combat, pour l’autonomie que le pouvoir syrien leur refuse.

Il ne serait donc pas impossible que l’Iran et la Russie, acteurs, avec la Turquie, du Groupe d’Astana, aient fermé les yeux devant le plan d’Erdogan d’affronter les Kurdes pour récupérer une zone de 30 km de profondeur en territoire syrien ; et il ne serait pas impossible non plus que ce plan ait été discrètement avalisé par la Maison Blanche.

S’il est incontestable que les Kurdes ont été le fer de lance de la défaite de Daesh et en première ligne dans la bataille de Kobané, la réalité sur le terrain aurait dû les pousser à négocier avec un Bachar el Assad désormais vainqueur de cette guerre. Les Russes, qui ont largement contribué à cette victoire, les y ont d’ailleurs encouragés ces dernières années.

Donald Trump, dont l’une des promesses de campagne était de cesser les guerres «  qu’on ne peut gagner » et qui ne «  rapportent rien aux US », verrait sans doute d’un bon œil que les troupes américaines se retirent du Moyen-Orient. 

Le coup de téléphone entre le président américain et son homologue turc juste avant l’intervention confirme qu’un feu orange a été donné par la Maison Blanche… à condition de ne pas dépasser la ligne rouge…

Cela explique les contradictions des tweets de D. Trump et le tollé que la brusque offensive turque provoque à Washington comme en Europe. Les Russes quant à eux, ont alerté sur le danger d’une déstabilisation de la région et contre le risque d’éparpillement des militants de Daesh. Les Iraniens ont demandé aux troupes turques de se retirer du Nord-Est syrien.

Mais toutes ces déclarations ne seraient-elles pas trompeuses?

D. Trump et V. Poutine ne se seraient-ils pas mis d’accord pour forcer les Kurdes à négocier avec Bachar el Assad afin que la Syrie puisse trouver une solution politique et retrouve son intégrité territoriale ? L’armée syrienne propose déjà son aide aux Kurdes…   

Cela expliquerait peut-être pourquoi l’offensive turque, si elle ne dépasse pas la ligne rouge, pourrait arranger le régime syrien, les Russes, les Iraniens et évidemment Donald Trump.

Quant à Erdogan, cette offensive devrait lui permettre à la fois de faire oublier son incapacité à défendre les djihadistes encerclés à Idlib, alors que l’armée syrienne épaulée par les Russes progresse et surtout de redorer son blason sur la scène politique intérieure turque après sa dernière défaite électorale à Istanbul… 

Les Occidentaux ont une fois encore été pris par surprise et leur réaction affolée en dit long sur leur perte d’influence dans la région. Ils ont joué la carte kurde qui est devenue leur meilleur atout  dans leur combat contre Daesh et qui justifiait une présence militaire sans mandat onusien dans la région, prolongeant ainsi la guerre et freinant une solution politique et le retour de l’intégrité de la Syrie. 

Il n’est pas anodin que Trump ait récemment demandé aux Européens, une semaine avant l’intervention militaire turque de reprendre leurs djihadistes enfermés dans les prisons kurdes, sachant pertinemment le risque d’évasion de ces prisonniers en cas d’attaque turque…  Cela permet également à R. Erdogan de faire chanter l’Europe  : si vous condamnez cette offensive et si vous mettez des sanctions contre nous, nous vous enverrons 3,6 millions de réfugiés et vos djihadistes. 

 

Il est donc fort probable que les trois acteurs des accords d’Astana aient décidé de se répartir les rôles et de pousser ainsi les Kurdes à négocier avec Damas pour mettre fin à cette interminable guerre que les Occidentaux tentent de prolonger.

L’Europe sera la grande perdante de ce jeu de rôle.

 

*Patricia Lalonde, Vice-présidente de Geopragma

La tragédie des Kurdes, fruit douloureux de notre irreal politik

Déclaration conjointe du Conseil d’administration de Geopragma, le 10 octobre 2019 : 

 

La situation des Kurdes syriens est tragique. Elle illustre les souffrances d’un peuple sans Etat éparpillé aux quatre coins de plusieurs pays. Mais se lamenter n’est pas suffisant. Le réalisme nous impose de voir que la situation actuelle découle en partie de la stratégie floue et hasardeuse des puissances occidentales dans le conflit syrien depuis 2011.

 

Depuis 2011 une absence d’analyse stratégique

 

Voici ce que nous pouvions savoir dès 2011 :

  • Membre de l’OTAN, la Turquie n’accepterait jamais l’existence d’un Kurdistan syrien autonome ou pire, indépendant, si celui-ci venait à être parrainé par les Kurdes turcs du PKK ;
  • Les Kurdes sont des alliés militaires extrêmement utiles contre notre ennemi principal que sont les différents avatars du djihadisme sunnite, qu’il s’agisse de l’Etat islamique ou d’autres groupes dits « rebelles » ;
  • Le seul Kurdistan existant pour l’instant de façon autonome est celui d’Irak : sa viabilité tient d’une part à son maintien au sein des frontières irakiennes, d’autre part à ses relations pacifiées avec la Turquie, lesquelles sont fondées sur l’exportation des hydrocarbures vers Ankara et le non-soutien au PKK ;
  • Le djihadisme et plus globalement le chaos politique prospèrent notamment sur la déréliction des structures étatiques. La création de vastes zones sans réelle et solide gouvernance doit être évitée au maximum ;
  • Les opérations de « nationbuilding » fonctionnent mal, plus encore si l’Etat nation à construire est vu comme une menace par la plupart de ses voisins. Elles exigent par ailleurs un coût financier et une durée d’intervention qui sont absolument incomparables avec ceux d’une opération militaire classique.

Nous pouvions dès lors tirer plusieurs conclusions négatives :

  • Créer une enclave kurde de facto dissociée du gouvernement syrien et dominée par le PKK amènerait inéluctablement à une intervention turque ;
  • Les puissances occidentales n’auraient pas réellement les moyens de s’opposer à une telle intervention menée par un membre de l’OTAN ;
  • Plus largement, la création d’un Kurdistan syrien viable représenterait un projet économique et politique excédant les capacités des puissances occidentales, d’autant que le modèle économiquement collectiviste et politiquement autoritaire du PKK empêcherait tout développement harmonieux.

Etant donné cela, associer les Kurdes à la lutte contre Daech était une nécessité à la condition que cette association se fasse dans le cadre d’une coordination minimale avec le gouvernement syrien et avec ses alliés russe et iranien. Au début du conflit, un accord tacite a d’ailleurs été passé entre les Kurdes syriens et le gouvernement de Damas : il s’agissait d’une sorte de pacte de non-agression, l’armée syrienne et les milices chiites laissant le champ libre aux Kurdes pour s’occuper d’eux-mêmes.

 

 

L’utilisation des Kurdes par les Américains dans une logique de containment à courte vue

 

Mais cet accord tacite est progressivement tombé avec la création des Forces démocratiques syriennes sous l’égide des Américains : les objectifs de la coalition arabo-kurde, mais dominée par les Kurdes, était d’une part de lutter contre Daech, mais d’autre part d’endiguer la reconquête par Damas des zones djihadistes, notamment à l’Est de l’Euphrate. Si le premier objectif était évidemment des plus louables, ce second objectif, jamais clairement assumé, condamnait les Kurdes à devenir les supplétifs des Etats-Unis et à voir leur territoire servir de point d’appui depuis lequel Washington pouvait espérer continuer d’exercer une certaine pression sur l’ensemble des acteurs régionaux. L’espace conquis par les FDS descendant bien au sud des zones de peuplement kurdes pour couvrir tous les territoires syriens à l’est de l’Euphrate entrait dans une logique de « containment » pour empêcher la structuration d’un axe Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth.

La tragédie que les Kurdes vivent découle largement de cette situation. Ceci est d’autant plus cynique que les Etats-Unis savaient dès le début, qu’ils ne resteraient pas éternellement en Syrie, qu’ils ne mettraient pas les milliards nécessaires à la reconstruction du Kurdistan syrien et qu’en cas de conflit entre les Kurdes et la Turquie, ils choisiraient (certes en protestant) Ankara, membre de l’OTAN.

Nous y sommes, pour le plus grand malheur des Kurdes. La situation des Kurdes syriens est le fruit de l’irreal politik occidentale qui sévit, pour le cas de la France, depuis le tournant atlantiste de notre diplomatie et l’abandon des principes gaulliens qui, en matière de politique étrangère, ont été jusqu’en 2003 un socle commun partagé tant par la droite que par la gauche. Cette époque révolue nous manque. Elle manque aussi aux peuples du Moyen-Orient.

 

Que peut faire la France  pour les Kurdes?

 

Même si la résistance kurde apparaît réelle, il est probable que Recep Erdogan finisse par obtenir, peu à peu, le corridor d’une trentaine de kilomètres de large qu’il souhaite établir le long de la frontière syro-turque pour installer les centaines de milliers de migrants syriens, dont la population turque ne veut plus. Cette dimension migratoire n’est pas sans représenter, pour nos pays occidentaux, une menace mortelle en matière de risque terroriste. Le Kurdistan syrien ne peut demeurer ce qu’il a été trop longtemps, pour le malheur des Kurdes eux-mêmes, une enclave occidentale visant à endiguer le trio Damas-Téhéran-Moscou.

La seule option qui permettrait d’éviter ce scénario du pire et qui préserverait la sécurité  des Kurdes est une solution à l’irakienne :  une région kurde disposant d’une large autonomie au sein d’une Syrie unitaire mais fédéralisée. Mais ceci exige d’abandonner la politique irréaliste de suivisme des Etats-Unis conduite depuis 2012, de favoriser un dialogue entre le gouvernement syrien et les représentants kurdes de Syrie. 

Nous en sommes très loin tant, dans chaque camp, les positions sont aujourd’hui opposées… Seuls contre tous et forts de notre seul soutien moral, les Kurdes ne survivront pas longtemps. Il existe néanmoins aujourd’hui un dialogue régional entre les principales puissances (Turquie, Iran, Irak, Syrie) coordonné par la Russie. La France ne peut retrouver une influence dans cette région qu’en s’inscrivant dans ce contexte. Nier l’existence de cet espace de discussion serait une aberration, même s’il nous énerve naturellement car il symbolise l’ampleur de l’affaiblissement de notre influence au Levant. En tenant compte des équilibres locaux et régionaux plutôt qu’en privilégiant  une internationalisation du conflit, la France pourrait à la fois être fidèle à ses alliés kurdes contre l’islamisme radical, restaurer une présence en Syrie et retrouver petit à petit le rôle de médiateur qu’elle a abandonné pour un suivisme contraire à ses intérêts et à son rôle dans le monde.

 

Désastre pour l’Europe, le rapprochement militaire entre Moscou et Pékin s’accélère

Le Billet du Lundi du 7 octobre 2019, par Alexis Feertchak* : Vladimir Poutine a annoncé que la Russie allait aider la Chine à construire un système de détection avancée, qui permet de suivre le tir et la trajectoire de missiles balistiques.

Le président Emmanuel Macron a indéniablement raison de marteler la nécessité d’un dialogue ambitieux avec la Russie. Pour l’heure, il ne s’agit cependant que de mots et d’images fortes, qui ont certes le mérite d’énerver les « néoconservateurs » de « l’Etat profond » – pour reprendre une formule désormais présidentielle – mais qui n’apportent pas le moindre début de commencement de réponse concrète à la question naguère lancée par Mitterrand et Gorbatchev : comment construire une « maison commune » européenne qui contienne Moscou ? Autrement dit, comment faire rentrer politiquement la Russie en Europe alors même que l’Europe demeure dans un état de soumission envers les Etats-Unis qui, eux, continuent follement de définir la Russie comme leur ennemi éternel ? Peut-on imaginer voir cohabiter, sous le toit d’une même maison, deux adversaires aussi résolus ? Certes, on peut attendre de ce rapprochement une avancée sur le dossier ukrainien, mais celle-ci serait plus conjoncturelle que structurelle. Le format Normandie pourrait bien aboutir à une percée diplomatique (tous les acteurs y ont aujourd’hui intérêt), mais les raisons anciennes et profondes de la défiance qui ont conduit à la crise ukrainienne demeureraient intactes.

Le temps presse pourtant car, entre Moscou et Pékin, les signes d’une relation de plus en plus rapprochée se font sentir. Il ne s’agit certes pas encore d’une alliance, mais, dans un contexte d’antagonisme croissant entre la Chine et les Etats-Unis, plus ce partenariat sino-russe sera solide, moins Moscou disposera de latitude pour faire, le jour venu, un pas vers l’Europe, quand bien même celle-ci le souhaiterait. Autrement dit, si une rebipolarisation du monde (quoiqu’incomplète) se dessine dans les prochaines années et que la Russie s’ancre dans le bloc mené par Pékin, le mur de l’Est, dont la logique aurait voulu qu’il tombât réellement en 1991 pour raccrocher la Russie au continent européen, se reformera pour de bon. Ironie de l’histoire : les Etats-Unis, à force de considérer à tort que le mur n’était pas réellement tombé, pourraient finir par avoir raison. C’est le propre des prophéties de malheur auto-réalisatrices, dont les Etats-Unis se sont fait une spécialité. Comme l’avait prédit John Keenan, pourtant père du concept de containment, l’avancée de l’OTAN dans les années 1990 allait nécessairement pousser les Russes à réagir… L’histoire ukrainienne a montré la justesse de ce raisonnement décrit dès 1998 dans Foreign Policy.   

Si demain, le mur de l’Est était réellement reconstitué, son tracé serait peu ou prou le même que pendant la Guerre froide, mais le bloc qu’il délimiterait serait différent, puisque son centre ne serait plus à Moscou, mais à Pékin. Raison pour laquelle, à moyen terme, la Russie n’a aucun intérêt à voir se reconstituer de tels blocs. Les Européens sauront-ils le voir ? Mais, même s’ils le voient, sauront-ils quoi faire ?

Le dernier signal faible de ce rapprochement sino-russe touche – et c’est l’une des premières fois – à un domaine par nature stratégique puisqu’il a trait, indirectement, à la dissuasion nucléaire. La Russie a en effet annoncé cette semaine qu’elle va aider la Chine à développer un « système d’alerte avancée », technologie dont seuls Washington et Moscou disposent depuis les années 1970 et qui permet de détecter et de suivre le tir d’un missile balistique (notamment intercontinental) afin d’avoir le plus de temps possible pour l’intercepter. En pratique, ce système repose à la fois sur des radars particulièrement puissants et sur des satellites d’alerte qui, au moyen de détecteurs infrarouges, peuvent détecter la chaleur dégagée par un missile lors de sa phase propulsée.

« Nous sommes en train d’aider nos collègues chinois à créer un système d’alerte d’attaque par missile. C’est quelque chose de très sérieux, ce qui va fondamentalement, drastiquement muscler la défense de la République populaire. Parce qu’aujourd’hui, il n’y a que les États-Unis et la Russie qui disposent de ce type de système », a déclaré Vladimir Poutine. S’exprimant lors de la seizième édition du Club Valdaï, à Sochi, le président de la Fédération de Russie n’a pas donné davantage de précisions techniques sur l’objet de cette collaboration.

En 1972, l’URSS avait signé avec les Etats-Unis un traité bilatéral encadrant très fortement le développement de systèmes d’interception d’engins balistiques. Poussée trop loin, la création d’un bouclier antimissiles peut en effet affaiblir la dissuasion nucléaire si la « destruction mutuelle assurée » n’est plus garantie ou seulement plus ressentie par tous les acteurs. Le Traité ABM offrait le choix aux deux signataires entre deux protections possibles : la protection d’un site de lancement de missiles (solution choisie par les Américains) ; la protection de leur capitale (solution choisie par Moscou). 

En pratique, le Système d’alerte d’attaque de missile (SPRN) russe se compose de radars d’alerte précoce de nouvelle génération dite «Voronezh» (actuellement installés sur huit sites) qui sont en train de remplacer les radars plus anciens «Dnper» (toujours en service) et «Daryal» (retirés du service en 2011). En matière de satellite d’alerte précoce, la Russie disposerait d’au moins deux « Toundras » lancés en 2015 et 2017, nouvelle génération de satellites de cette catégorie chargés de remplacer les anciens «Oko», dont le dernier exemplaire lancé est hors service depuis 2014.  

Pour l’interception, la Russie possède aujourd’hui un système anti-balistique A-135 qui remplace depuis 1995 l’A-35 mis en service en 1971. Ce système relativement récent, qui fonctionne en tandem avec le système d’alerte avancée, repose sur un radar de gestion de combat « Don-2N » et sur deux types de missiles. Le premier, le 53T6 (ou Gazelle), est un missile à courte portée (80 km) chargé d’intercepter des missiles balistiques une fois que ceux-ci sont rentrés dans l’atmosphère (autrement dit dans la dernière phase de vol). Le second, le 51T6 (ou Gorgon), est un missile à plus longue portée (350 km) capable d’intercepter des missiles balistiques en dehors de l’atmosphère. Particularité : ces deux types de missiles disposent tous les deux de têtes nucléaires… En matière d’ABM russe, le nucléaire arrête en quelque sorte le nucléaire ou, comme il est écrit dans la Bible, « Satan expulse Satan ». Il y a actuellement cinq sites mettant en œuvre un total de 68 53T6 qui assurent la protection de Moscou. Le 51T6, lui, a été retiré du service, mais les Russes travaillent sur un nouveau système, l’A-235 (ou «Samolet-M»).

Pour les Russes, le maintien de leur capacité de détection avancée et d’interception est une nécessité stratégique alors que les Etats-Unis se sont retirés du traité ABM (désormais caduque) en 2003, qu’ils déploient progressivement leur propre bouclier anti-missiles aussi bien en Europe de l’Est qu’en Asie et que leurs capacités de frappes stratégiques s’améliorent (systèmes de plus en plus sophistiqués de mirvage des missiles intercontinentaux à têtes nucléaires) et se diversifient avec le développement d’une dissuasion également conventionnelle (planeurs hypersoniques et autres engins à très haute vélocité). Les Chinois eux-mêmes sont en pointe en la matière, comme l’a montré le défilé militaire de la semaine dernière pour l’anniversaire des 70 ans de la République populaire de Chine, avec la mise en avant de missiles balistiques à portée intermédiaire (y compris anti-navires, ce qui représente une menace mortelle pour les porte-avions américains) et le dévoilement d’un planeur hypersonique, le DF-17. Il faut maintenant aux Chinois exceller aussi en matière de détection avancée, ce qu’une coopération avec les Russes leur permettra de faire plus rapidement. Déjà, contrairement aux années 1990, en matière d’exportations, Moscou n’hésite plus à livrer en premier à Pékin ses armements les plus sophistiqués : chasseurs Su-35 et systèmes anti-aériens S-400. Jeté dans les bras des Chinois par Washington, Vladimir Poutine pousse désormais son amitié avec Xi Jinping sur des terrains qui ont trait indirectement à la dissuasion nucléaire. La maison commune européenne, qui aurait pu être construite dans les années 1990, a fait long feu. En la matière, aucun système de détection avancée ne permet d’observer de mise à feu sérieuse, sinon le filet de mots prononcés par le président Macron, qui ne permettent pas, à eux seuls, de calculer une trajectoire réellement ambitieuse. 

*Alexis Feertchak, membre fondateur de Geopragma 

Élections indonésiennes

Le Billet du Lundi du 30 septembre 2019, par Gérard Chesnel*

 

Le nouveau mandat du Président Widodo débutera le 20 octobre prochain. A cette occasion, Gérard Chesnel évoque les divers rebondissements des dernières élections indonésiennes. 

 

Le 17 avril dernier ont eu lieu simultanément les élections présidentielles et les élections législatives indonésiennes. L’évènement n’a guère intéressé la presse française. Il est vrai que l’Indonésie n’est que la quatrième puissance démographique mondiale (derrière la Chine, l’Inde et les États-Unis) et le premier pays musulman de la planète. Accessoirement, c’est également la deuxième démocratie d’Asie (après l’Inde).

To be Muslim or not to be. That is, in Indonesia today, a very important question. Il y a tout juste deux ans, le Gouverneur de Jakarta, le très talentueux Basuki Tjahaja Purnama (communément appelé Ahok), un Chinois chrétien, a été condamné à deux ans de prison pour « blasphème contre le Coran ». Il avait osé dire, alors qu’il faisait campagne pour sa réélection comme gouverneur, que ses opposants utilisaient à tort la sourate « Al Maidah » pour dissuader les électeurs de voter pour lui. Selon certains « croyants », cette sourate signifierait que les Musulmans ne peuvent pas être gouvernés par un incroyant. Malgré l’amitié que lui témoignait le Président Joko Widodo, Ahok n’a pas échappé à la condamnation et, dans la foulée, a perdu les élections !

Cette mésaventure aura sans doute servi de leçon au Président, en quête lui aussi de réélection. Laissant tomber son ancien vice-Président, Muhammad Jusuf Kalla (qui, il est vrai s’était illustré en suggérant que les touristes moyen-orientaux pourraient épouser des veuves indonésiennes pendant la durée de leur séjour en Indonésie), il a choisi cette fois le candidat à la vice-présidence le moins susceptible de déplaire aux Musulmans : Ma’ruf Amin, Président du Conseil des Ulémas d’Indonésie et Président du principal parti musulman, le Nahdlatul Ulama. En face de lui, un ancien militaire reconverti dans les affaires, ancien gendre de Suharto, Prabowo Subianto, qu’on dit proche d’une organisation extrémiste, le Front des Défenseurs de l’Islam. Pendant sa période militaire, ce sympathique personnage s’était illustré en assassinant le Premier Ministre de Timor oriental puis en commettant des exactions contre des civils en Papouasie occidentale (maquillant un hélicoptère militaire avec le drapeau de la Croix Rouge).

Les deux candidats avaient axé leur campagne l’un (Joko Widodo) sur la lutte contre la corruption, l’autre (Prabowo) sur l’idée d’une « grande Indonésie » (qui n’est pas sans rappeler « America great again »). Les électeurs ont préféré la continuité en réélisant Joko avec 55,50% des voix (soit 17 millions de voix de plus que son adversaire). Il s’agit d’un vrai succès personnel, mais il est évident que Joko ne gouvernera pas seul et qu’il devra accorder la plus grande attention aux conseils de son co-listier. 

L’Islam est la religion de 87% des Indonésiens (quatre autres religions officielles, le protestantisme, le catholicisme, l’hindouisme et le bouddhisme se partageant les 13% restants). Sa position dominante lui a longtemps permis de conserver une attitude d’ouverture et de tolérance. Mais les progrès constants du wahhabisme sont en train d’en changer radicalement le visage. Le pays se couvre de mosquées financées par les Arabes, les femmes se voilent, ce qui n’est guère conforme aux divers costumes traditionnels (certaines se cachent même entièrement le visage sur le modèle yéménite !). Les troubles consécutifs à la chute du régime de Suharto ont vu, chose nouvelle, des affrontements meurtriers entre musulmans et chrétiens, notamment aux Moluques en 1999, où plus de 4000 personnes ont trouvé la mort. A Jakarta même, la cathédrale a fait l’objet d’un attentat à la bombe à la veille de Noël 2000. Depuis, la situation sécuritaire s’est stabilisée mais non point les idées d’intolérance qui semblent, elles, progresser lentement mais sûrement. 

Aujourd’hui règne une agitation persistante, notamment dans les milieux étudiants, qui disent ne plus avoir confiance dans la législation anti-corruption ni même dans la démocratie. A l’image de nos gilets jaunes, ils ont refusé l’offre de dialogue du Président Widodo. Faut-il voir là une manipulation de l’opposition qui conteste le résultat des dernières présidentielles ? Ce n’est pas clair.

Et pourtant, l’Indonésie a besoin de stabilité politique pour soutenir sa reprise économique. Vingt ans après la grave crise qui l’a affectée davantage encore que ses voisins d’Asie du Sud-Est, elle apparaît de nouveau comme la puissance majeure de l’ASEAN (dont le secrétariat est d’ailleurs installé à Jakarta). Il lui aura fallu du temps pour s’en sortir. Entre 1999 et 2003, la croissance annuelle moyenne du PIB n’a atteint que 3,3% contre 4,8% pour la Malaisie, 4,7% pour la Thaïlande et 4% pour les Philippines. Mais dès l’arrivée à la présidence de Susilo Bambang Yudhoyono, dont l’autorité rassurait, la croissance reprenait (5,1% en 2004). Et douze ans plus tard, avec un Président jeune et dynamique comme « Jokowi », la progression du PIB s’est établie à 9% de 2016 à 2017, pour atteindre 1074 milliards de dollars en 2018, soit 40% du PIB de l’ASEAN.

Tout n’est pas parfait pour autant. L’économie indonésienne, qui s’est longtemps reposée sur les hydrocarbures, s’est diversifiée. Ceux-ci, qui représentaient 80% des exportations en 1980, sont descendus à 15%. Ce sont les produits manufacturés qui ont pris le relais. Et aussi l’huile de palme qui, à son tour, pose problème en raison des déforestations qu’entraîne la culture du palmier, au mépris de la protection de l’environnement (la corruption, grâce à laquelle des permis indus sont accordés, aggravant la situation). Il reste évidemment le tourisme, mais celui-ci a été frappé à la fois par la crise économique de la fin du siècle dernier, par les attentats de Bali (2002) et de Jakarta (2003), sans parler des catastrophes naturelles (tsunami de 2004 et séismes à répétition en 2018). 

Si l’ASEAN peut fournir un cadre favorable aux échanges régionaux, les autres grandes associations comme l’APEC ou l’ASEM, dont l’Indonésie fait évidemment partie, sont d’un intérêt moins évident. Jakarta y rencontre ses principaux partenaires (le Japon, les États-Unis, l’Union Européenne, l’Australie, liée à l’Indonésie par un partenariat stratégique depuis 2010), mais aussi la Chine, qui est son premier partenaire commercial avec 58 Milliards de dollars, et en même temps un concurrent redoutable pour les exportations de textiles et vêtements.

L’environnement politique régional est actuellement satisfaisant. L’Indonésie n’entretient que de bonnes relations avec l’ensemble de ses voisins. L’affaire de l’indépendance de Timor Est, qui remonte à 2002, est passée par pertes et profits.  Certes le mouvement indépendantiste de Papouasie Occidentale est à l’origine d’un regain de violences (les bâtiments publics de la capitale, Wamena, ont récemment été complètement ravagés), mais il ne semble pas (du moins officiellement) bénéficier du soutien de Port-Moresby. Il est à noter, enfin, que de tous les pays riverains de la Mer de Chine Méridionale, seule l’Indonésie n’est pas en conflit avec la Chine, les îles qu’elle contrôle dans cette mer (Natuna et Anambas) étant trop éloignées de la zone de conflit et ayant été héritées directement du colonisateur néerlandais.

Le Président Joko Widodo, dont le nouveau mandat de cinq ans doit commencer le 20 octobre 2019, n’aura pas trop de son expérience et de son habileté pour faire face à tous ces problèmes. La clé de la réussite repose en grande partie sur le succès de la lutte contre la corruption, comme le rappellent régulièrement le FMI, la Banque Mondiale et la Banque Asiatique de Développement.

 

*Gérard Chesnel, Trésorier de Geopragma