Une coopération européenne industrielle de défense? Oui, mais pas à n’importe quel prix !

Par Arthur de Castelnau*

À l’ouverture du Salon du Bourget, la Ministre des armées, Madame Florence Parly, a annoncé en grandes pompes la signature du contrat cadre du programme SCAF : système de combat aérien du futur. Derrière ce nom savant se cache en fait un programme de coopération avancée, voire d’intégration, entre les industries d’aéronautique militaire française et allemande pour mettre au point tout un système de combat aérien (avec des avions de chasse, des drones…) appelé à remplacer les chasseurs de cinquième génération. Ce programme s’inscrit dans une politique plus large de rapprochement des industries militaires française et germanique appelées à former le socle de la Base industrielle et technologique de défense européenne tant souhaitée par les adeptes de l’Europe de la Défense. 

Ces coopérations, présentées comme la solution à tous les maux capacitaires et au manque de coopération en matière de défense à l’échelle européenne, ont certes des atouts non négligeables mais comportent aussi de nombreux risques d’atteinte à notre souveraineté auxquels il convient d’être très attentif. 

La coopération européenne en matière d’armement, une contrainte devenue une nécessité. 

L’industrie d’armement est historiquement un domaine stratégique et sensible, que les Etats rechignent à partager avec des entités étrangères. Cependant, le contexte récent dans lequel s’inscrivent les pays européens ne leur laisse pas vraiment d’autre choix. En effet la France et ses partenaires européens ne disposent plus des moyens d’avoir une BITD indépendante et crédible compte tenu d’un marché mondial de l’armement en pleine expansion et d’une accélération technologique constante. Tout d’abord les budgets sont largement insuffisants par rapport à nos concurrents : entre 1985 et 1989, les Etats d’Europe occidentale dépensaient en moyenne 3,1% du PIB pour leur budget de défense. En 2008 ce chiffre était tombé à 1,7%, loin derrière les budgets américain, russe voire chinois. De plus la commande publique intérieure est devenue très insuffisante pour amortir les coûts de développement, amplifiant par la même des coûts d’échelle. L’Etat français n’a en fait plus les moyens de remplir les carnets de commandes de sa BITD et doit donc trouver une solution par maintenir son niveau d’excellence. La baisse drastique des budgets militaires a entrainé l’arrêt de plusieurs programmes d’armement (comme le remplacement des blindés de l’Armée de Terre), et le non renouvellement de matériels vétustes. Ces carences se sont révélées catastrophiques lorsque face à la remontée des menaces il a fallu engager l’armée et donc utiliser ces armes. Comme le dit le Général Jean-Paul Thonier : « l’Europe découvre qu’elle est dans la situation d’un nain militaire dans un monde qui se réarme.» Face au paradoxe d’une baisse des moyens militaires et d’une nécessaire remontée en puissance des armées européennes, la mutualisation des moyens et connaissances en matière d’armement au niveau européen est apparue comme la solution optimale. Pourtant celle-ci n’a pas toujours été une réussite comme le montre le fiasco de l’A400M.

Des enjeux importants de souveraineté et de d’indépendance militaire à préserver contre vents et marées

Les programmes SCAF et MGCS (Main Ground Combat System : le système de combat terrestre futur) avec l’Allemagne prennent en compte des enjeux cruciaux : rien de moins que la supériorité aérienne et blindée française sur tous les théâtres de guerre futurs. Comme l’a justement dit Madame Parly, la coopération doit absolument se faire de façon égalitaire entre les deux partenaires. Aujourd’hui, malgré la bonne entente affichée, c’est loin d’être le cas, la France étant pour l’instant la grande perdante de l’affaire. 

Sur le programme SCAF tout d’abord. La France possède dans le domaine aéronautique une véritable industrie de pointe mondialement reconnue avec ses groupes internationaux comme Thales, Safran ou Dassault. L’Allemagne, elle, ne dispose pas de toutes ces technologies et bénéficiera donc d’importants transferts technologiques sans aucune contrepartie pour la France. Pire, le Bundestag a rechigné à débloquer le financement du programme et a exigé pour le faire des garanties pour l’industrie allemande notamment en termes de supply chain. Ainsi, en plus de fournir des avantages technologiques, la France et son industrie vont probablement perdre une part de la production et donc la gestion de tout un pan de la production industrielle militaire. Dans le programme MGSC la situation est encore plus alarmante. Tout d’abord, si l’Allemagne dispose d’une industrie puissante en la matière avec KMW et Rheinmetall, la France n’est pas en reste avec notamment Nexter ou Arquus. Mais nous ne gagnons aucun avantage comparatif dans cette coopération qui doit donc être à ce titre parfaitement égalitaire. Or, ce n’est pas le cas, mais alors pas du tout ! Par diverses manœuvres, l’Allemagne prend une position dominante dans le projet et la France risque de perdre beaucoup. En effet, une entreprise commune, KDNS, a été créée entre Nexter et KMW, et appartient en principe à 50/50 à chacun. Cependant, la famille Bode-Wegmann qui détient des parts de Nexter et est propriétaire de Rheinmetall, a annoncé son intention de racheter KMW. Le projet ne serait évidemment plus du tout égalitaire mais largement contrôlé par les Allemands. De plus le prototype présenté par Eurosatory est essentiellement germanique, ce qui ne laisse rien présager de bon pour la place des Français dans le projet. Enfin, les Allemands ne veulent pas du programme Scorpion (programme de modernisation des blindés français mis en œuvre actuellement), ce qui veut dire que la prochaine génération de blindés français serait, du fait de la coopération, moins performante que ceux en train d’être fournis à nos armées. Dans le programme MGSC, la France risque de perdre tout contrôle sur l’affaire ainsi que son savoir-faire pour construire ces blindés du futur, ce qui serait évidemment catastrophique. Enfin, de façon globale, une coopération avec l’Allemagne va poser problème en matière d’exportation de ces armes futures, les entreprises françaises étant d’ores et déjà obligées de se plier à la politique du German free, qui n’est autre qu’une restriction allemande sur les exportations d’armement,  notamment sur les blindés vendus à l’Arabie Saoudite.

En conclusion, les coopérations en matière d’armement peuvent être intéressantes pour pallier un manque de moyens des armées, mais ils comportent de nombreux risques d’atteinte à notre souveraineté. Dès lors, la solution ne serait-elle pas d’augmenter sensiblement le budget des armées pour enfin avoir un appareil militaire à la hauteur de nos ambitions stratégiques ?

*Arthur de Castelnau 

Jeune contributeur pour Geopragma.

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