S-400 contre F-35 : la Turquie et la question du monde multipolaire

S-400 arrivant en Turquie

ANALYSE : Après le début de la livraison des S-400 russes à la Turquie, les Etats-Unis ont décidé d’exclure Ankara du programme de chasseur F-35. Ces deux événements consécutifs sont loin d’être anecdotiques, selon Alexis Feertchak, membre fondateur de Geopragma*.    

L’affaire des S-400 et des F-35 n’est pas qu’une affaire de gros sous, ni d’armements. Très symboliquement, les premiers éléments du système défensif russe à longue portée sont arrivés sur le sol turc le 12 juillet, soit 72 heures avant la date anniversaire de la tentative de putsch contre Recep Erdogan (15-16 juillet 2016). Pour de nombreux experts, le président turc et ses proches considèrent, sans le dire formellement, que la tentative de coup d’Etat a au moins été avalisée par les Etats-Unis (ce qui a été le cas pour tous les coups d’Etat en Turquie depuis 1945).

F-35A

Que ces rumeurs soient véridiques ou non, cette lecture du mystérieux putsch manqué produit une réelle cassure dans la relation entre Ankara et Washington. Nous assistons depuis lors à un rapprochement accéléré de la Turquie avec la Russie, dont l’ampleur a peut-être été sous-estimée. Ce sont visiblement des renseignements russes (et iraniens) transmis rapidement à Erdogan qui lui ont permis d’échapper au putsch alors qu’il se trouvait le 15 juillet 2016 dans un hôtel à Marmaris, où le commando putschiste est arrivé trop tard. L’avion dans lequel le président turc a quitté en urgence son lieu de villégiature aurait aussi été « verrouillé » par des F-16 putschistes, illustration de la place particulière qu’a occupée l’Armée de l’air turque dans la tentative de coup d’Etat. Le message turc envoyé aux Etats-Unis en déployant des S-400 est donc clair puisque, selon toute vraisemblance, ces missiles seront déployés autour du palais présidentiel.

Et ensuite, des chasseurs russes pour la Turquie ?

La décision des Etats-Unis, le 22 juillet 2019, d’exclure la Turquie du programme F-35 prend un sens très particulier dans ce contexte car Ankara pourrait décider de se tourner vers la Russie pour équiper son aviation de chasse. Ce scénario est, à l’heure actuelle, possible si la pression américaine se maintient (avec des sanctions financières attendues). Depuis plusieurs mois, les Turcs feraient d’ores et déjà le plein de pièces détachées pour leurs F-16, le chasseur américain de 4ème génération [1] constituant aujourd’hui le principal appareil de l’Armée de l’air turque (entre 200 et 250 appareils). Il leur faudra tenir le temps de trouver une alternative au F-35, chasseur américain de 5ème génération qui devait remplacer les vieux F-4 puis les F-16.

Su-35S

Le jour de la décision américaine d’exclure la Turquie du programme F-35, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, a tenu ce propos, beaucoup plus précis qu’il n’en a l’air à première vue : «Si les F-35 ne sont pas livrés, la Turquie peut répondre à ses besoins par d’autres sources en attendant de produire ses propres avions». Ces mots renvoient à la proposition russe de fournir à la Turquie des Su-35. Il s’agit de l’ultime évolution du Su-27, chasseur russe de 4ème génération (qui a fait son premier vol en 1977, trois ans après le F-16 américain). En service dans les forces russes depuis 2012, le Su-35 est un point d’étape entre les chasseurs de la fin de la Guerre froide et l’avion de 5ème génération, le Su-57, encore en phase d’essai, mais qui devrait entrer en service au sein des forces russes cette année (dans une version provisoire équipée du système propulsif du Su-35 dans la mesure où le nouveau moteur nommé « Izd. 30 » n’est pas encore au point). La Russie a par ailleurs présenté fin mars le Su-57E, version destinée à l’export, ce qui n’est pas anodin vu le contexte (même si, comme le rappelle l’excellent blogueur Red Samovar, le nouveau chasseur russe n’est pas encore ouvert officiellement à l’exportation).

La Turquie dans l’OTAN, jusqu’où ?

C’est donc assez logiquement que d’aucuns s’interrogent sur la possibilité pour la Turquie de se doter du Su-57 ou d’un chasseur dérivé de celui-ci. En réalité, la Turquie aura peu d’alternatives si son exclusion du programme F-35 se confirme à l’avenir. Dans son propos, Mevlüt Çavuşoğlu n’évoque pas seulement le Su-35 mais aussi le programme turc d’avion de 5ème génération dit TF-X qu’Ankara mène de façon indigène, en l’occurrence à travers Turkish Aerospace. Soyons néanmoins clair sur ce point : la Turquie n’est pas en mesure de concevoir et produire un tel chasseur de A à Z sans une aide étrangère. Après la solution transitoire des Su-35, on peut donc envisager, encore une fois comme hypothèse, que Moscou et Ankara s’associent pour développer conjointement un nouveau projet de chasseur pour la Turquie en partant du Su-57 russe. Mais ce scénario est en revanche militairement et politiquement très lourd car il implique qu’un pays membre de l’OTAN – stratégique puisque verrouillant le flanc sud de l’Alliance – se dote d’avions non compatibles avec les standards otaniens. L’interopérabilité avec les autres forces armées de l’Alliance et même avec les matériels turcs d’origine occidentale s’en trouverait réduite drastiquement, d’autant que les Russes n’accepteraient jamais une telle porosité entre leur matériel et ceux de l’OTAN. Un tel scénario pourrait correspondre au souhait d’Erdogan de gagner en autonomie (un peu comme les Egyptiens qui se dotent de MiG-29 et de Su-35 pour ne pas dépendre uniquement des F-16 américains), mais les conséquences stratégiques pour un membre de l’Alliance seraient bien plus grandes que dans le cas égyptien.

Su-57

Le scénario du Su-35 puis d’un projet conjoint partant du Su-57 n’est pas sans rappeler non plus les relations entre la Russie et l’Inde, autre pays à cheval entre Moscou et Washington du point de vue de ses armements. Au début des années 2000, la Russie a autorisé l’Inde à produire localement sous licence une version modernisée du Su-27, le Su-30, devenu pour l’occasion le Su-30MKI. C’est aujourd’hui le principal appareil de l’aviation indienne (272 exemplaires commandés au total). En 2009, Moscou et New Delhi se sont associés dans le projet FGFA destiné à produire en Inde et pour l’Inde un chasseur de 5e génération ayant pour base le Su-57 russe, mais avec certaines technologies indiennes. En 2018, New Delhi a décidé de se retirer du projet, de nombreux désaccords existant entre les deux pays (sur le coût, les retards du côté russe, les insuffisances industrielles du côté indien, etc.). Mais, ce mois-ci, le chef de l’Armée de l’air indienne, B.S. Dhanoa, a expliqué que l’Inde pourrait finalement décider de se doter d’une version indienne du Su-57 une fois que celui-ci serait entré en service au sein des forces russes. Ce possible retour du projet FGFA se double d’une éventuelle modernisation des Su-30MKI annoncée ce lundi par l’Armée de l’air indienne dans un média russe. En l’état actuel des choses, le plus probable pour les vingt prochaines années est que l’Inde dispose de Su-30MKI modernisés dans un standard qui les rendrait très proches des Su-35, puis qu’elle opte pour une version indienne du Su-57 (sans compter l’achat de Rafale et d’autres appareils, qui ne constitueraient pas l’épine dorsale de l’aviation indienne, mais qui viendraient la renforcer). Une solution qui ressemble trait pour trait au scénario de plus en plus ouvertement évoqué aujourd’hui à Moscou et Ankara pour les forces aériennes turques.

Turquie-Russie : un rapprochement durable ?

Le Juan Carlos

Reste à savoir si cette évolution est viable pour la Turquie. Ankara possède en effet une puissante industrie d’armements, intimement liée aux technologies occidentales, que ce soit avec les Etats-Unis ou l’Allemagne. Une redirection industrielle vers la Russie aurait un coût économique certain, au moins transitoire et peut-être même durable. Par exemple, la Turquie souhaitait ces dernières années devenir la première puissance musulmane dotée d’un porte-avions (d’un porte-aéronefs pour être plus précis). Son exclusion du projet F-35 devrait enterrer ce rêve. La Turquie construit en effet sur son sol un navire amphibie d’assaut, le TCG Anadolu, dérivé des navires espagnols de classe Juan Carlos. Ces navires multirôles, sorte de gros Mistral (26.000 t de déplacement contre 20.000), disposent en plus d’un tremplin qui leur permet de déployer le chasseur F-35B prévu pour des décollages courts et des atterrissages verticaux (type d’avions que les anglo-saxons nomment STOVL). Avec ce chasseur, l’Anadolu serait ainsi devenu une sorte de petit «porte-avions».

Si les Soviétiques étaient en pointe en matière d’avions STOVL (le projet de Yak-141, dont les plans ont été transmis aux Américains en 1991, a même servi au développement du F-35B), les Russes n’en produisent plus et sont loin d’en mettre de nouveau en service. Des rumeurs persistantes font état d’un projet chinois en cours de conception, mais si celui-ci s’avère bien réel, il faudra des années avant de pouvoir observer un tel chasseur déployé sur les porte-hélicoptères de Type 75, actuellement en construction en Chine. D’ici la prochaine décennie, l’Anadolu devrait donc se satisfaire d’hélicoptère et de drones, mais ne pourra pas déployer d’aéronefs à voilure fixe.

Pour Moscou, offrir ses meilleures technologies à un pays membre de l’OTAN représente aussi un risque qui nécessite des garanties quant à la pérennité de son rapprochement avec Ankara. Pour cela, Recep Erdogan doit pouvoir se maintenir fermement au pouvoir. Rien n’indique que son autorité soit suffisamment étendue, son horizon suffisamment dégagé, comme l’ont montré les élections municipales à Istanbul et à Ankara. La profonde crise économique qui secoue la Turquie ne devrait rien arranger et devrait même empirer si des sanctions américaines sévères étaient votées.

Les armes russes et le monde multipolaire

S-400

Reste que, pour l’instant, la Turquie semble ne pas hésiter dans son bras de fer avec Washington et son flirt avec Moscou. Ce jeu de billard à trois bandes permet aussi de mesurer la dimension stratégique et politique des exportations d’armements pour Moscou. Pour l’Inde et la Turquie, pourtant alliés des Etats-Unis, l’achat de telles armes leur permet à la fois de marquer leur indépendance vis-à-vis de Washington et d’améliorer leur propre industrie (les Russes étant plus enclins aux transferts de technologie que les Américains). Le combo S400 comme système de défense aérienne stratégique et Soukhoï Su-35 voire demain Su-57 (ou dérivés) comme chasseur multirôles apparaît comme un idéal-type de ce positionnement géopolitique, qui n’est pas non plus étranger à la Chine, encore légèrement dépendant de Moscou pour certaines technologies militaires.

Pékin est ainsi doté du S-400 et du Su-35, mais a revanche choisi de développer son propre chasseur de 5ème génération (non sans « emprunts » technologiques à la Russie et aux Etats-Unis…), le J-20, qui dispose encore, pour l’instant, d’un moteur russe (celui du Su-35). Quant à l’Iran, qui ne dispose pas vraiment d’une réelle aviation (à part les reliquats de F-4, F-5 et F-14 américains datant d’avant 1979), il a en revanche reçu de la Russie le système S-300PMU2 (version la plus moderne du système antérieur au S-400) en 2018. Des similitudes qui disent beaucoup de l’état du monde multipolaire, où certains Etats s’appuient sur la Russie, puissance de taille intermédiaire, pour jouer les médiateurs entre les deux géants américain et chinois. Pour notre plus grand malheur, ce rôle de médiation, les Etats européens ne le jouent que très marginalement dans la mesure où ils ne réagissent que faiblement aux débordements de Washington et sont en l’occurrence incapables de répondre à l’extraterritorialité du droit américain. La crise américano-iranienne reflète plus que tout cette perte d’influence européenne, Téhéran formant aujourd’hui un véritable trio régional avec la Russie et la Turquie sous l’œil bienveillant de la Chine. Il fait peu de doute que les prochains contrats d’armements avec Téhéran seront signés à Moscou et à Pékin.

[1] Les avions de chasse font l’objet d’une classification en générations, qui vaut ce qu’elle vaut. Comme toute classification, elle a quelque chose de réducteur, mais permet de s’y retrouver simplement. La quatrième génération recouvre les chasseurs supersoniques apparus à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Les principaux représentants sont, du côté américain, les F-15 et les F-16, du côté soviétique, les Su-27 et MiG-29. Les chasseurs dits de cinquième génération, qui font actuellement l’objet d’une course entre les Etats-Unis, la Russie et la Chine, réunissent plusieurs critères supplémentaires : furtivité, hypermaniabilité, multirôles, fusion des données, etc. Les deux plus connus aux Etats-Unis sont les F-22 et F-35. Les Chinois ont mis en service en 2018 le Chengdu J-20 et les Russes devraient mettre en service cette année le Su-57. De même que le F-35 américain, le russe et le chinois sont néanmoins loin d’être pleinement opérationnels. Entre ces deux générations, certains avions sont à mi-chemin, empruntant seulement certaines caractéristiques à la 5ème génération, à l’image du Dassault Rafale français ou des Su-35 et MiG-35 russes, qui ne sont pas furtifs. On parle parfois de génération 4+, 4++ ou 4.5 pour les caractériser. Il faut garder à l’esprit que tout ceci reste théorique. Par exemple, le F-35 est souvent critiqué pour son manque de maniabilité, qui s’explique en partie par sa grande furtivité. Avec leur Su-57, les Russes privilégient eux la première variable et moins la seconde. Bref, il est toujours difficile d’installer les voyageurs sur le lit de Procuste.

* Diplômé de Sciences Po Paris, Alexis Feertchak est membre fondateur de Geopragma, journaliste au Figaro et rédacteur en chef d’iPhilo.

Compte-rendu de voyage : « Dix jours dans une Algérie en plein éveil »

Par Roman Hebbadj*

Le visiteur n’échappe pas à l’ébullition des lieux qu’il rencontre. Néanmoins, en tant que spectateur, il perd en information ce qu’il gagne en circonspection. 

Le vendredi en Algérie, le temps est à la politique. Le peuple ne cède rien et manifeste sans relâche. Au cours de mes échanges avec des manifestants, plusieurs éléments sont ressortis.

Il y a d’abord un contexte général qui laisse apparaître des divergences générationnelles. D’une part, des parents, des grands-parents, qui ont connu la guerre d’Algérie, le printemps berbère et la décennie noire. Ceux-là voient leur pays se déliter économiquement et socialement. Inquiets pour la jeune génération, ils les encouragent à poursuivre des études ou à s’investir dans un travail. D’autre part, il y a une jeunesse, consciente de l’état de l’Algérie, qui affronte la crise avec un certain désarroi. Beaucoup de jeunes algériens sont dans une profonde léthargie et quelques-uns cherchent des moyens non conventionnels pour en sortir. Lucides, mais parfois indolents, à propos de l’absence de débouchés, ils nourrissent des attentes louables, mais qui ne semblent pas atteignables.

L’Algérie connaît un grave problème, celui du marché de l’emploi, qui touche particulièrement les jeunes. Si le taux de chômage est évalué autour des 12 % par l’ONS (Office national des statistiques), la réalité semble bien différente. Une partie de la population s’adonne à l’emploi informel. Beaucoup de diplômés n’obtiennent pas d’emploi suffisamment gratifiant au vu de l’effort investi. 

Ainsi, pour consolider son pouvoir interne et maintenir une paix sociale, l’Algérie dispose d’un système de subventions, fortement amoindri depuis 2014. Les Algériens sont maintenus dans l’expectative, en ayant le minimum pour vivre, mais avec très peu de possibilités d’évolution sociale ou économique. En conséquence, beaucoup de jeunes, désabusés face à un système bloqué, ne voient pas l’intérêt d’étudier ou même de travailler.

Cet engourdissement général a finalement été perturbé par le pouvoir algérien, habituellement fin limier, à l’annonce d’un cinquième mandat présidentiel. C’est ainsi que le 22 février 2019, avec l’appui des réseaux sociaux, le pessimisme et l’espoir ont convergé vers la cristallisation d’un mouvement, d’un « hirak ». Par une énième mascarade présidentielle, le pouvoir a déclenché le soulèvement de tout un pan de la population algérienne.

Ce mouvement social de grande ampleur ne faiblit pas. Femmes, hommes, enfants, parents se mobilisent dans une civilité exemplaire. L’énergie du mouvement est bien dirigée, les manifestants débattent entre eux, sont organisés, distribuent de l’eau et ramassent les déchets.

Cependant, la longévité de ces manifestations inédites interroge sur leur évolution. 

Si les manifestants avec lesquels j’ai échangé sont toujours aussi déterminés, certains font part de leurs inquiétudes sur les réactions à venir. Beaucoup croient en la proximité du peuple et de l’armée, mais d’autres craignent une réponse violente. Ce sentiment de proximité s’explique par l’omniprésence de l’armée dans la structuration du pouvoir et par le fait qu’un bon nombre de jeunes militaires sont partisans d’une évolution du système.

Cependant, les déclarations du 18 juin du général Gaïd Salah, chef d’Etat-Major, à l’encontre de ceux qui chercheraient des alternatives au processus constitutionnel, confirment certaines inquiétudes. La ligne politique du gouvernement est en opposition avec la revendication principale du mouvement : le renouveau du système. Il y a un souhait de changement, ce qui concrètement doit se traduire par le renouvellement de la classe dirigeante, mais aussi des institutions. 

Les citoyens ne sauraient se satisfaire d’une élection organisée par un pouvoir inchangé. Ils ne sauraient pas non plus accepter un nouveau président élu démocratiquement, mais qui évoluerait dans un environnement similaire. Ils veulent s’assurer de la mise en place d’un processus purement démocratique. C’est-à-dire « réunir les conditions adéquates pour l’organisation de cette élection dans la transparence et la neutralité ».

Aussitôt, un problème apparaît, celui du manque d’expertise politique. Face à la volonté étatique d’acculturer la population et conjointement d’empêcher l’émergence de mouvement contestataire, l’Algérie manque de structures de contre-pouvoir. Beaucoup de personnalités providentielles sont liées au système qu’elles disent combattre. La volonté du peuple peine à exister dans des institutions gangrenées par la corruption.

Bien que le mouvement fasse preuve d’une belle uniformité et que le slogan pilier « Algérie, libre et démocratique » montre la volonté commune d’instaurer un état de droit, il existe certaines dissensions.

Un élément notable, dans l’océan de drapeaux verts, témoin de la force identitaire des Algériens, est la présence de drapeaux jaunes qui révèle l’instabilité du triptyque : Arabe, Islam et Tamazight. En effet, la Constitution prévoit l’Islam comme religion de l’État, l’Arabe comme langue nationale, officielle et d’État, et le Tamazight comme langue nationale et officielle depuis 2016. Cependant, les récentes interdictions à l’encontre des drapeaux n’arborant pas l’emblème national mettent en évidence de profonds clivages culturels. En effet, depuis son indépendance, et même bien avant, l’Algérie a toujours connu de fortes contestations populaires, réprimées militairement, notamment de la part de populations se réclamant d’identité ou de sol amazigh. Ainsi, les récentes interventions policières et judiciaires à l’égard de ces drapeaux visent à créer des divisions au sein du mouvement. Elles sont aussi révélatrices de la fragilité de l’identité arabo-islamique au Maghreb. 

  

La société algérienne qui souhaite voir le système changer s’entend sur la nécessité d’un état de droit, mais bien moins sur la question de son identité. Là encore, le renouveau du système et le rejet de l’armée, clé de voûte de l’ancien, feraient possiblement des dégâts sur l’unité nationale. La lutte contre la corruption, l’application du processus démocratique passe aussi par une paix sociale et culturelle qui semble fragile au sein de la population.

Il y a là un deuxième combat à mener, mais qui ne sera possible que lorsque le premier sera résolu.

Cette histoire mouvementée explique en partie la teneur pacifique des manifestations et l’absence de printemps arabo-algérien. En effet, les répressions militaires à l’égard des différents soulèvements populaires et surtout la guerre civile algérienne de 1991 ont profondément marqué les générations actuelles. Aussi, face à la crainte d’un scénario syrien et d’une nouvelle guerre civile, encore plus meurtrière, le gouvernement a su créer une peur du changement.

Finalement, bien que l’idée ne soit pas développée de la même façon par tous les Algériens, il y a, dans cette volonté de réformation totale, un apparat d’Assemblée constituante, véritablement populaire. L’attachement ferme du général Gaïd Salah au cadre constitutionnel actuel semble empêcher de voir des solutions se dessiner. Un attachement qui connaît néanmoins des contradictions puisque les délais fixés par l’article 102 de la Constitution devaient arriver à leurs termes le 9 juillet. Cet article prévoit un délai de 45 jours d’intérim, en fonction de la durée de l’empêchement du Président, qui peut être prolongé à 90 jours. Hélas, le Conseil constitutionnel a décidé d’étendre l’intérim d’Abdelkader Bensalah jusqu’à l’organisation d’élections sans tenir compte de la Constitution ou des revendications populaires.   

Les Algériens ne sont pas crédules. Ni les mises au banc au sein du pouvoir, ni la tolérance à l’égard des mouvements sociaux ne sont orientées vers le bien-être du peuple. Il existe des intérêts considérables au sein des structures de pouvoir. Ainsi, la crainte de l’utilisation de ce mouvement, à des fins individuelles par les cercles militaires ou les cercles salafistes, est présente. C’est pourquoi, les manifestants font preuve d’une grande prudence.

Le peuple algérien réclame la liberté. Il n’est pas tant question d’amazighité, d’arabité ou d’islamité. Cela viendra plus tard. L’Algérie vit son présent qui génère une obligation d’immédiateté, celle d’un changement qui soit avant tout politique. 

*Roman Hebbadj, jeune contributeur chez Geopragma 

J.-P. Duranthon : Pas de « défense économique » sans « attaque économique »

Le Billet du Lundi du 8 juillet 2019, par Jean-Philippe Duranthon*

De façon assez discrète, le gouvernement réorganise ses services chargés d’œuvrer de manière non militaire à la défense du pays. Après les différentes structures de renseignement c’est au tour des structures économiques d’être repositionnées. Alors qu’une rivalité entre les services d’intelligence économique de Bercy et de Matignon (auquel le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale – SGDSN – est rattaché) créait depuis longtemps des tensions néfastes, une clarification des rôles de chacun est intervenue récemment. Le schéma retenu, si l’on en croit la presse, pour coordonner l’action de tous les intervenants n’est pas vraiment caractérisé par une grande simplicité : c’est le service de sécurité économique (SISSE) du ministère des Finances qui coordonne le dispositif, donc l’action du comité de liaison entre les ministères concernés par les dossiers traités par le Conseil national de défense (le « COLISE ») ainsi que le volet économique de l’action des différents services de renseignement ; mais, pour mener à bien cette mission, le SISSE agit sous la présidence du directeur du SGDSN. Il faut donc faire preuve d’optimisme pour imaginer que l’enchevêtrement des compétences respectives des différentes entités concernées sera toujours harmonieux. Mais cette volonté d’organiser l’action des différentes structures doit être saluée, de même que le choix du vocable utilisé : il y a peu, parler d’ « intelligence » (au sens anglo-saxon du terme, celui de « renseignement ») économique était jugé provocateur dans certains milieux, assumer aujourd’hui la nécessité d’une « défense économique » montre que le réalisme fait parfois des progrès.

De cette initiative peut être rapprochée la publication, le 26 juin, du rapport élaboré, à la demande du Premier Ministre, par le député Raphaël Gauvain, dont le titre est à lui seul révélateur d’un nouvel état d’esprit (« Rétablir la souveraineté de la France et de l’Europe et protéger nos entreprises des lois et mesures à portée extraterritoriale ») et dont certaines affirmations témoignent d’une volonté de ne pas se voiler la face : « Les Etats-Unis ont entraîné le monde dans l’ère du protectionnisme judiciaire… Les entreprises françaises ne disposent pas aujourd’hui des outils juridiques efficaces pour se défendre contre les actions judiciaires extraterritoriales engagées à leur encontre… Les actions engagées (par les Etats-Unis) semblent motivées économiquement et les cibles choisies à dessein ». Même si, sur le fond, il n’y a là rien de nouveau, l’affirmer de manière aussi claire et quasi-officielle est loin d’être neutre.

Réjouissons-nous donc de ces évolutions. Reste à savoir quelles en seront les conséquences pratiques. Car poser les problèmes et mieux se coordonner pour les traiter ne sont que des préalables à l’action. A cet égard quatre principales questions se posent.

La première interrogation porte sur ce que l’on veut protéger. La volonté de Bercy est surtout d’éviter que des entreprises françaises qui constituent un enjeu technologique, industriel ou économique passent sous le contrôle d’entreprises étrangères, une attention particulière étant portée aux PME et aux start-up, nécessairement plus fragiles et qui ont régulièrement besoin de ressources supplémentaires qu’elles peinent souvent à trouver en France, où les investisseurs n’aiment pas beaucoup le risque et sont découragés à l’aimer. Mais de quelles entreprises parle-t-on ? Celles dont le siège social, ou le principal centre de recherche, est implanté en France ? Celles dont la majorité des actionnaires, ou ceux qui contrôlent ses instances dirigeantes (quand ils existent), sont français ? Celles dont le gouvernement a considéré qu’elles interviennent dans un secteur jugé par lui stratégique, ou qu’elles sont indispensables à l’équilibre du tissu industriel local ? Celles qui ont en France la plus grande part de leur chiffre d’affaires ou de leur effectif, ou le syndicat le plus remuant, etc. ? Ou bien, plus simplement, une entreprise a-t-elle autant de nationalités que d’implantations, auquel cas le concept est vidé de son sens et l’on n’a guère avancé pour définir les enjeux de la défense économique ? 

Une autre approche pour répondre à cette première interrogation consiste à prendre en compte les menaces que recèlent les nouvelles technologies, en particulier les technologies numériques : Thierry Breton, le PDG d’Atos, estime qu’après avoir réussi à maîtriser les trois espaces territorial, maritime et aérien, les hommes doivent aujourd’hui apprendre à dominer l’ « espace informationnel », pour éviter de passer sous la domination d’entreprises ou d’Etats qui utiliseraient les données qu’elles recueillent pour remettre en cause la souveraineté de tiers ; il plaide donc — c’est bien sûr son intérêt mais cela ne disqualifie pas pour autant son propos — pour la constitution dans ce domaine de champions mondiaux et pour un soutien accru à l’intelligence artificielle, seule capable d’exploiter des quantités énormes de données. L’image des quatre espaces est belle mais la problématique n’est-elle pas plus large ? Doit-on protéger le potentiel économique d’un pays ou les conditions qui permettent à ce pays d’acquérir ce potentiel, d’en profiter et de le développer ? Auquel cas il est difficile de donner des limites à ce qui relève de la seule « économie » : la « défense économique » n’est jamais qu’un aspect de la défense tout court.

La deuxième interrogation concerne le fait de savoir contre quoi, ou qui, l’on doit se « défendre ». Le problème ici vient de ce que les alliances militaires ne recouvrent pas nécessairement les communautés d’intérêt économique, ce qui vient en contradiction avec la conclusion du point précédent. Même s’il faudrait être bien naïf pour s’imaginer que les alliances militaires sont fondées sur le précepte cher aux mousquetaires de d’Artagnan et que les Etats y oublient leurs intérêts pour ne penser qu’au bien du groupe, les porosités sont plus fortes dans le domaine économique, qui est de plus régi par des horizons temporels différents de ceux des alliances militaires. Les entreprises, plus que les Etats, ignorent les frontières. Si la ligne Maginot s’est révélée être une illusion militaire, les murs sont encore plus facilement contournables dans le domaine économique ; seuls les financiers font semblant de croire aux chinese walls. 

L’efficacité économique d’un pays repose aujourd’hui sur une conjonction de grosses entreprises qui sont les leaders de leur secteur d’activité et de start up agiles : les premières doivent avoir une taille mondiale, ce qui passe nécessairement par des alliances, de formes diverses, avec des entreprises étrangères, alliances qui les obligent à concilier les intérêts de plusieurs nations, voire à acquérir une double ou triple nationalité, comme Renault-Nissan et Air-France-KLM se relaient pour nous le rappeler ; les secondes doivent pouvoir séduire chercheurs, innovateurs et investisseurs là où ils se trouvent et pas seulement dans leur pays d’origine, à supposer que celui-ci ait pu les conserver. Seuls les pays-continents peuvent envisager de se développer de manière à peu près autonome mais les nouvelles Routes de la Soie montrent que vient un temps où cela ne suffit plus et où il faut sortir de ses frontières. Dans ces conditions, il n’est pas facile d’agir autrement qu’au cas par cas et de définir a priori une stratégie, ce qui serait pourtant nécessaire pour être efficace. Ne poussons pas, toutefois, le raisonnement trop loin : certains pays et certaines entreprises ont une stratégie de conquête quasiment affichée et leurs projets nécessitent d’être examinés sans qu’il soit nécessaire de tergiverser longtemps.

La troisième interrogation concerne les moyens pouvant être utilisés au titre de la défense économique. Certains relèvent de problématiques juridiques, la puissance publique devant autoriser, ou pouvant s’opposer, à la prise de contrôle d’une entreprise française par une entreprise étrangère : le « décret Montebourg » de 2014, qui renforce un texte de 2005, en est un exemple. Le problème est que ces dispositifs, s’ils traitent de manière indifférenciée toutes les entreprises étrangères, peuvent entrer en conflit avec des directives européennes (voir les débats relatifs aux golden shares), voire avec les normes de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). D’autres moyens d’intervention supposent l’existence de ressources publiques pouvant être investies dans l’entreprise qui demande à être défendue ou qui veut financer un programme de recherche ou de développement stratégique (les aides à la production étant prohibées, sauf exceptions) : la France s’est, avec la Banque Publique d’Investissement (BPI) d’une part, les programmes d’investissement d’avenir (PIA) financés par des emprunts comptabilisés de manière spécifique, d’autre part, dotée d’outils financiers adéquats mais ceux-ci font pâle figure par rapport aux fonds d’investissement des grands pays, ou de pays qui, tels les pays pétroliers – y compris la Norvège -, ont accumulé des réserves financières importantes. La nationalisation peut constituer une arme de défense ultime mais elle ne saurait être plus qu’une situation d’attente donnant le temps de trouver une solution plus durable.

Mais la problématique traditionnelle atteint vite ses limites. En premier lieu, une entreprise a peu de chance de se développer dans un pays qui s’affaiblit et dont la situation économique se dégrade : les entreprises dont l’essor est constaté sur les seuls marchés étrangers quittent rapidement leur pays d’origine pour transférer leurs actifs stratégiques dans la région où leur chiffre d’affaires est le plus important et où elles trouvent le plus facilement les financements qui leur sont nécessaires. La défense économique d’un pays passe d’abord par la prospérité économique de ce pays. En second lieu, les moyens d’intervention traditionnels sont impuissants devant certaines méthodes ou technologies nouvelles : d’une part, l’importance des technologies numériques et les pouvoirs qu’elles confèrent aux entités qui les maîtrisent donnent à celles-ci une puissance qui contourne les pouvoirs juridiques et financiers ; d’autre part, l’extraterritorialité du droit américain, à laquelle personne n’a, jusqu’ici, trouvé la possibilité de s’opposer, l’Iran n’est plus payé pour le savoir, fait voler en éclat les règles du jeu traditionnelles et crée de fait une dépendance qu’aucun traité, aucune norme ne prévoit mais devant laquelle les outils traditionnels de la défense économique sont impuissants.

Reste la dernière interrogation, classique désormais, celle consistant à savoir quelle est la bonne échelle géopolitique pour mener cette politique : nationale ou européenne. Ceux qui réfléchissent à ces sujets considèrent très généralement que rien d’efficace ne peut être fait autrement qu’au niveau européen, mais les faits sont parfois têtus, comme l’a par exemple montré la nationalisation, à l’été 2018, des chantiers navals de STX pour éviter qu’ils ne passent sous le contrôle absolu de Fincantieri, l’Italie pouvant pourtant difficilement être accusée d’impérialisme planétaire. Le réalisme oblige à reconnaître qu’à part le Royaume Uni – mais celui-ci veut encore croire qu’il n’est pas qu’européen – les autres pays européens ne raisonnent pas en termes de défense économique et, s’ils défendent bien sûr leurs intérêts économiques nationaux, considèrent que cette défense n’est pas antinomique avec une prise de contrôle étrangère. La Commission, pour sa part, estime que le concept de défense économique est trop proche de celui, honni, de politique industrielle et ne saurait agir autrement qu’au nom de la concurrence ou de l’urgence climatique. Le gouvernement français a pour ambition de faire partager ses analyses et ses dispositifs juridiques par ses partenaires, espérons que cette ambition sera couronnée de succès.

Il y a par conséquent encore beaucoup de travail à faire pour que les responsables de la défense économique aient à leur disposition une doctrine et des moyens d’action efficaces. Mais n’oublions pas que, comme l’affirment les Clauzewitz des cafés du commerce, « la meilleure défense, c’est l’attaque » : la façon la plus efficace de préserver et de pérenniser le potentiel économique d’un pays, c’est de faire en sorte qu’il dispose d’entreprises performantes, capables d’affronter la concurrence internationale, d’investir dans les technologies d’avenir et de conquérir des marchés à l’export. Le rôle de l’Etat est de le leur permettre, et aussi, parfois, de passer lui-même à l’attaque, ainsi qu’il lui est arrivé de le faire, par exemple lorsqu’il a fait condamner en 1999 par l’OMC le dispositif américain du Foreign Sales Corporation (FSC). Ne nous contentons pas de la seule défense économique.

*Jean-Philippe Duranthon, membre fondateur de Geopragma 

Une coopération européenne industrielle de défense? Oui, mais pas à n’importe quel prix !

Par Arthur de Castelnau*

À l’ouverture du Salon du Bourget, la Ministre des armées, Madame Florence Parly, a annoncé en grandes pompes la signature du contrat cadre du programme SCAF : système de combat aérien du futur. Derrière ce nom savant se cache en fait un programme de coopération avancée, voire d’intégration, entre les industries d’aéronautique militaire française et allemande pour mettre au point tout un système de combat aérien (avec des avions de chasse, des drones…) appelé à remplacer les chasseurs de cinquième génération. Ce programme s’inscrit dans une politique plus large de rapprochement des industries militaires française et germanique appelées à former le socle de la Base industrielle et technologique de défense européenne tant souhaitée par les adeptes de l’Europe de la Défense. 

Ces coopérations, présentées comme la solution à tous les maux capacitaires et au manque de coopération en matière de défense à l’échelle européenne, ont certes des atouts non négligeables mais comportent aussi de nombreux risques d’atteinte à notre souveraineté auxquels il convient d’être très attentif. 

La coopération européenne en matière d’armement, une contrainte devenue une nécessité. 

L’industrie d’armement est historiquement un domaine stratégique et sensible, que les Etats rechignent à partager avec des entités étrangères. Cependant, le contexte récent dans lequel s’inscrivent les pays européens ne leur laisse pas vraiment d’autre choix. En effet la France et ses partenaires européens ne disposent plus des moyens d’avoir une BITD indépendante et crédible compte tenu d’un marché mondial de l’armement en pleine expansion et d’une accélération technologique constante. Tout d’abord les budgets sont largement insuffisants par rapport à nos concurrents : entre 1985 et 1989, les Etats d’Europe occidentale dépensaient en moyenne 3,1% du PIB pour leur budget de défense. En 2008 ce chiffre était tombé à 1,7%, loin derrière les budgets américain, russe voire chinois. De plus la commande publique intérieure est devenue très insuffisante pour amortir les coûts de développement, amplifiant par la même des coûts d’échelle. L’Etat français n’a en fait plus les moyens de remplir les carnets de commandes de sa BITD et doit donc trouver une solution par maintenir son niveau d’excellence. La baisse drastique des budgets militaires a entrainé l’arrêt de plusieurs programmes d’armement (comme le remplacement des blindés de l’Armée de Terre), et le non renouvellement de matériels vétustes. Ces carences se sont révélées catastrophiques lorsque face à la remontée des menaces il a fallu engager l’armée et donc utiliser ces armes. Comme le dit le Général Jean-Paul Thonier : « l’Europe découvre qu’elle est dans la situation d’un nain militaire dans un monde qui se réarme.» Face au paradoxe d’une baisse des moyens militaires et d’une nécessaire remontée en puissance des armées européennes, la mutualisation des moyens et connaissances en matière d’armement au niveau européen est apparue comme la solution optimale. Pourtant celle-ci n’a pas toujours été une réussite comme le montre le fiasco de l’A400M.

Des enjeux importants de souveraineté et de d’indépendance militaire à préserver contre vents et marées

Les programmes SCAF et MGCS (Main Ground Combat System : le système de combat terrestre futur) avec l’Allemagne prennent en compte des enjeux cruciaux : rien de moins que la supériorité aérienne et blindée française sur tous les théâtres de guerre futurs. Comme l’a justement dit Madame Parly, la coopération doit absolument se faire de façon égalitaire entre les deux partenaires. Aujourd’hui, malgré la bonne entente affichée, c’est loin d’être le cas, la France étant pour l’instant la grande perdante de l’affaire. 

Sur le programme SCAF tout d’abord. La France possède dans le domaine aéronautique une véritable industrie de pointe mondialement reconnue avec ses groupes internationaux comme Thales, Safran ou Dassault. L’Allemagne, elle, ne dispose pas de toutes ces technologies et bénéficiera donc d’importants transferts technologiques sans aucune contrepartie pour la France. Pire, le Bundestag a rechigné à débloquer le financement du programme et a exigé pour le faire des garanties pour l’industrie allemande notamment en termes de supply chain. Ainsi, en plus de fournir des avantages technologiques, la France et son industrie vont probablement perdre une part de la production et donc la gestion de tout un pan de la production industrielle militaire. Dans le programme MGSC la situation est encore plus alarmante. Tout d’abord, si l’Allemagne dispose d’une industrie puissante en la matière avec KMW et Rheinmetall, la France n’est pas en reste avec notamment Nexter ou Arquus. Mais nous ne gagnons aucun avantage comparatif dans cette coopération qui doit donc être à ce titre parfaitement égalitaire. Or, ce n’est pas le cas, mais alors pas du tout ! Par diverses manœuvres, l’Allemagne prend une position dominante dans le projet et la France risque de perdre beaucoup. En effet, une entreprise commune, KDNS, a été créée entre Nexter et KMW, et appartient en principe à 50/50 à chacun. Cependant, la famille Bode-Wegmann qui détient des parts de Nexter et est propriétaire de Rheinmetall, a annoncé son intention de racheter KMW. Le projet ne serait évidemment plus du tout égalitaire mais largement contrôlé par les Allemands. De plus le prototype présenté par Eurosatory est essentiellement germanique, ce qui ne laisse rien présager de bon pour la place des Français dans le projet. Enfin, les Allemands ne veulent pas du programme Scorpion (programme de modernisation des blindés français mis en œuvre actuellement), ce qui veut dire que la prochaine génération de blindés français serait, du fait de la coopération, moins performante que ceux en train d’être fournis à nos armées. Dans le programme MGSC, la France risque de perdre tout contrôle sur l’affaire ainsi que son savoir-faire pour construire ces blindés du futur, ce qui serait évidemment catastrophique. Enfin, de façon globale, une coopération avec l’Allemagne va poser problème en matière d’exportation de ces armes futures, les entreprises françaises étant d’ores et déjà obligées de se plier à la politique du German free, qui n’est autre qu’une restriction allemande sur les exportations d’armement,  notamment sur les blindés vendus à l’Arabie Saoudite.

En conclusion, les coopérations en matière d’armement peuvent être intéressantes pour pallier un manque de moyens des armées, mais ils comportent de nombreux risques d’atteinte à notre souveraineté. Dès lors, la solution ne serait-elle pas d’augmenter sensiblement le budget des armées pour enfin avoir un appareil militaire à la hauteur de nos ambitions stratégiques ?

*Arthur de Castelnau 

Jeune contributeur pour Geopragma.

« Venezuela, Chronique d’une déstabilisation », Maurice Lemoine, éd. Le Temps des cerises, 2019.

 

Note de lecture par Léo Ruffieux*, publiée le 3 juillet 2019

« Tout ce que je sais, c’est que je ne connais rien : l’adage socratique que recommande Maurice Lemoine à destination des éditocrates. »

 

Ancien rédacteur en chef du Monde Diplomatique et de la Chronique d’Amnesty International (1993-1997), c’est armé de sa connaissance encyclopédique de l’Amérique latine – région qu’il a sillonnée pendant plus de quarante ans –, que Maurice Lemoine, nous lègue un compte-rendu complet sur la situation vénézuélienne intitulé Venezuela, Chronique d’une déstabilisation paru en mars 2019 aux éditions Le Temps des cerises. Spécialiste reconnu du continent latino-américain, après la publication des ouvrages « Enfants cachés du général Pinochet » (2015) et « Chávez Presidente ! » (2005)[1], il allie ici exemples documentés, souci d’objectivité mais aussi engagement politique, qu’il conçoit comme gage d’honnêteté. Critiquant les éléments de langage – « crise humanitaire », « pénuries », « dictature » –, ressassés ad nauseam à l’encontre des mandats du Président Hugo Chávez (1999-2012) et de son successeur Nicolás Maduro, l’auteur dénonce tant la couverture politicienne du conflit que les nombreux mensonges par omission, visant à marginaliser les secteurs populaires de la société vénézuélienne traditionnellement acquis au processus révolutionnaire bolivarien. Qui connait l’Amérique latine, son histoire tumultueuse traversée par des antagonismes sociaux et idéologiques, et « dont les veines ont été ouvertes »[2] par des siècles d’impérialisme hispanique et nord-américain, ne peut naïvement ignorer les multiples offensives dirigées contre le pays de Simon Bolivar. Néanmoins Maurice Lemoine ne verse pas pour autant dans un panégyrique dogmatique du chavisme mais bien dans la démonstration d’une thèse : une réflexion lucide sur les erreurs et les réussites du gouvernement est nécessaire à condition de ne pas nier le contexte extrêmement hostile, national, trans- et international, dans lequel le pays se trouve. La réalité des rapports de forces, inhérents à toute analyse politique, sociale et économique du conflit vénézuélien est ici soulignée. Selon l’auteur, la déstabilisation du gouvernement par des secteurs radicaux de l’opposition tant à l’interne qu’à l’étranger devient plus active à la mort de Chávez en 2013. Or il s’agit d’empêcher son successeur Nicolás Maduro, élu démocratiquement, de consolider son pouvoir. La chronique met donc en lumière les ressorts de la déstabilisation depuis la prise de fonction de Chávez jusqu’à l’entrée sur scène de Juan Guaidó en janvier 2019. Dans cette note de lecture, nous exposons dans un premier temps l’héritage qu’a laissé Chávez, ce qui nous permettra d’exposer trois « objets polémiques » qui rythment l’ouvrage : la guerre économique, la déstabilisation politique, et enfin la pression médiatique.

 

Maurice Lemoine, journaliste et globe-trotter :

« je suis en colère contre ma profession ». Source : Sputnik News.

 

L’héritage d’Hugo Chávez.

 

Le livre commence avec les funérailles de Chávez, l’occasion pour l’auteur de revenir sur ce « Cassius Clay de la politique »[3], architecte de la révolution bolivarienne. L’auteur démontre comment Chávez incarnait « la contestation de l’ordre international post-guerre froide et du capitalisme néolibéral, le porte-drapeau d’un monde multipolaire »[4], prêt à en découdre une bonne fois pour toute avec le FMI, la Banque mondiale, Wall Street et le Consensus de Washington. Il s’agit de transformer en profondeur l’héritage de ses prédécesseurs socio-démocrates après des années de népotisme, de répression et d’inégalités abyssales. Sur le plan politique, un an après son élection, une nouvelle Constitution est ratifiée par référendum entend mettre en place une démocratie participative. Sur le plan économique et social, il démocratise l’accès à la rente pétrolière (PDVSA) et acte une pléthore de missions sociales : des programmes d’alphabétisation et d’éducation populaire, de construction de logements, de programmes de santé appuyée sur 15’000 médecins cubains, de subvention sur les produits de premières nécessités, etc.[5] sont mis en place. En 2001, de vastes programmes de redistribution sont mis en oeuvre, appuyés par plusieurs dizaines de décrets, notamment la loi sur les terres[6] et la loi sur les hydrocarbures[7]. Sur le plan géopolitique et régional enfin, il promeut à l’échelle continentale la création d’institutions multilatérales permettant de s’émanciper de l’influence des États-Unis. Parmi celles-ci, on retrouvera notamment, l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) en 2004, qui permettra entre autres, la guérison gratuite en 10 ans de 3,5 millions de personnes atteintes de graves pathologies ou l’alphabétisation de 3,8 millions d’âmes. Petrocaribe en 2005 permettra à 14 pays de bénéficier du pétrole vénézuélien à des prix préférentiels. L’Union des Nations sud-américaines (UNASUR) en 2008, espace d’intégration et d’union entre les peuples dans les domaines culturel, social, économique et politique ou encore la Communauté des États latino-américains (CELAC) en juillet 2011 dont le but est de concurrencer l’Organisation des États américains (OEA), courroie d’influence de Washington. Au plan international, Caracas se rapproche des pays non alignés, met en avant une politique africaine ambitieuse, et renforce ses liens bilatéraux avec la Libye, Syrie et l’Iran.

 

Quid de la déstabilisation ? Maurice Lemoine l’enracine dans les antagonismes sociaux hérités de l’ancien régime. Grille de lecture sociologique à l’appui, il analyse la divergence des « consciences de classes » : actrice de son propre destin, la majorité du peuple autrefois paupérisée qui bénéficie des réformes sociales mises en place et une oligarchie qui défend bec et ongles ses privilèges. On retiendra les profils « caricaturaux » des principaux auteurs nationaux de la déstabilisation comme ceux de l’opposant Leopoldo Lopez, et de Henrique Capriles Radonski, qui proviennent de richissimes familles de l’oligarchie, – liée aux conglomérats industriels, entreprises de services, médias –, ayant bénéficié d’une éducation de « gendre idéal » dans les grandes universités américaines avant de se lancer en politique[8].. Appuyés par Washington, ces derniers participent activement avec le secteur patronal, la classe moyenne-supérieure, les médias et le haut-clergé, à la tentative de coup d’État d’avril 2002. Après l’échec du référendum révocatoire (2004) gagné par Chávez, l’opposition va changer de stratégie : il s’agit désormais soit de boycotter les élections, soit de refuser leurs résultats, pour discréditer le gouvernement et préparer le terrain à une intervention étrangère. Au motif de « fraudes », « manipulations » et « absence de garanties suffisantes pour garantir la transparence du scrutin », les principaux partis d’opposition regroupés à partir de 2010 derrière la MUD[9] remettent en cause les scrutins des législatives (2005, 2010) et présidentielles (2006, 2012). Pourtant, rappelle Lemoine, les résultats sont systématiquement validés par les observateurs internationaux mandatés par le Centre Jimmy Carter ou l’UNASUR. Sur le plan économique, le chavisme peine à conjurer la « malédiction des ressources pétrolières » dont il dépend, pour se diversifier efficacement.

 

A court terme, le gouvernement tire sa popularité des importations à prix subventionnés qu’il fournit via les entreprises privées à la population. Malgré un contrôle des capitaux et la fixation de taux de change différentiés, les problèmes de corruption, le sabotage économique des secteurs importateurs privés, la fuite de capitaux et une terrible sécheresse (2010) fragilisent l’économie nationale. Dès 2012, alors que l’état de santé de Chávez décline, la société vénézuélienne se polarise de plus en plus. Le chavisme entend approfondir ses revendications socialistes ; le candidat de l’opposition promet dans son programme un paquet néolibéral sapant les acquis sociaux de la Révolution. Victorieux de l’élection de 2012, Chávez invite son ministre des Affaires étrangères, Nicolás Maduro, à assumer la fonction présidentielle s’il devait être emporté par la maladie.

 

C’est ici que l’analyse de l’écrivain est particulièrement cinglante. Dès l’arrivée au pouvoir de Maduro, l’auteur dénonce la paresse intellectuelle propre au discours dominant. Ce discours, que déconstruit l’auteur dans son ouvrage est le suivant : « plongé dans une crise économique, politique et institutionnelle sans précédent, le Venezuela, pourtant détenteur des plus grosses réserves pétrolières de la planète, s’effondre, gangrené par la corruption, au point de ne plus pouvoir apporter ni nourriture, ni médicaments, ni produits de première nécessité à sa population. Alors que l’opposition a été complètement muselée, la « société civile », « affamée », lorsqu’elle se révolte et manifeste « spontanément », est réprimée à feu et à sang. Ce qui a permis à Maduro, contrôlant désormais toutes les institutions de l’État, de se faire réélire, dans des conditions fortement contestées, le 20 mai dernier [ndlr. 20 mai 2018]. Pour la « communauté internationale » – c’est-à-dire les États-Unis, l’Union européenne et certains pays d’Amérique latine –, le Venezuela s’enfonce petit à petit dans la dictature. ».[10] D’où l’intérêt de lire cet ouvrage qui s’inscrit en faux contre cette thèse-doxa.

 

Manifestation de soutien au gouvernement légal à Caracas.

Sources : Amérique Latine Résistances.

 

Premier « objet-polémique » : la guerre économique 

 

En se basant sur des expériences similaires au Chili de Salvador Allende, à Cuba et au Nicaragua sandiniste, Lemoine précise que le marasme économique ne s’explique pas uniquement par la dépendance au pétrole et la baisse de son prix sur le marché mondial, mais aussi par la guerre économique, visant à provoquer mécontentement et découragement populaires. En dépit des dollars alloués régulièrement à un taux préférentiel par l’État, le secteur privé chargé de fournir des importations au marché intérieur, orchestre sciemment un sabotage des réseaux de distribution, créant artificiellement des pénuries donc de l’inflation. Il note : « de 2003, année où a été instauré un contrôle des changes pour éviter la fuite des capitaux, à 2017, les entreprises privées ont reçu de l’État 338,341 milliards de dollars pour l’importation de biens et services. En 2004, alors qu’elles ont disposé à cette fin de 15,75 milliards de dollars, on n’a constaté aucune pénurie. En 2013, la somme attribuée ayant quasiment doublé pour atteindre 30,859 milliards de dollars, les principaux biens essentiels avaient disparu. Doit-on parler de magie ? Peut-être. Mais de magie noire, dans ce cas précis »[11]. Il énumère la quantité de nourritures et biens de premières nécessités trouvés dans des hangars par les forces de l’ordre. Selon l’auteur, le motif des importations, outre les bénéfices de leur surfacturation, n’est donc qu’un prétexte pour s’approprier des dollars qui permettent au secteur privé soit d’organiser la fuite des capitaux à l’étranger, soit de les revendre sur le marché parallèle, via le site Web DólarToday situé à Miami et indexé sur les taux de change pratiqués côté colombien. Le taux du dollar parallèle sur le marché illégal explose et alimente la contrebande et ses métastases de pénétration mafieuse (paramilitaires, narcotrafiquants). Ce qui expliquerait la disparition brutale de l’argent liquide et l’inflation au Venezuela. Sur des faits abondamment chiffrés, l’auteur conclut : « ce n’est tout de même pas un hasard si les phases de désapprovisionnement interviennent dans des moments précis, à la veille de rendez-vous électoraux »[12] ou « les variations importantes [des taux de change] ont été enregistrées en octobre 2012 (présidentielle de Chávez), décembre de la même année (élection des gouverneurs des 24 États du pays), avril 2013 (nouvelle présidentielle) et décembre 2013 (élections municipales) (…) »[13]. L’écrivain n’oublie évidemment pas d’évoquer l’impact dévastateur des sanctions commerciales et financières des Départements américains du Trésor et de la Justice et par effet domino, d’autres institutions internationales financières du fait de l’extraterritorialité.

 

Deuxième « objet-polémique » : la déstabilisation politique

 

A en croire la majorité des médias, depuis l’élection de Nicolás Maduro, la contestation des autorités et des institutions vénézuéliennes serait une réponse à l’autoritarisme grandissant du pouvoir. En s’appuyant sur des articles de la Constitution et le contexte juridico-institutionnel, l’auteur offre un autre son de cloche. Quelques exemples. L’Assemblée constituante élue en 2017 est présentée comme une tentative du pouvoir de museler l’Assemblée nationale aux mains de l’opposition. Selon l’auteur, elle n’est qu’une solution apportée par le gouvernement à laquelle l’opposition aurait pu participer pour sortir de l’impasse politique dans laquelle se trouvait le pays depuis 2016. L’écrivain rappelle en effet que depuis cette date, l’Assemblée nationale est en situation d’outrage pour avoir fait prêter serment à trois membres de l’opposition non-élus.[14] De plus, la Constitution donnait effectivement la possibilité au Président de convoquer une Constituante, écornant ainsi au passage, le crédo du Venezuela « État de non-droit ».[15] L’opposition, sous pression des secteurs radicaux et des États-Unis, a rejeté les accords des négociations de Saint-Domingue (République dominicaine)  en 2015-2016 et 2017-2018 sous médiation de l’UNASUR et du Vatican.[16] En 2018, certains partis d’opposition devaient se réenregistrer auprès du Conseil National électoral (CNE) pour pouvoir se représenter aux élections présidentielles. En effet, la loi dispose que tout parti n’ayant pas participé aux élections précédentes, ce qui est le cas, doit obtenir 0,5% du registre électoral dans la moitié des États. Voluntad Popular et Primero Justicia n’atteindront pas cet objectif et ne manqueront pas de « crier à la dictature ».[17] Certains secteurs de l’opposition refusent de se limiter au calendrier électoral ou à son boycott. C’est avec une rare précision que l’auteur restitue la violence politique dans son contexte : celle d’une radicalisation de l’opposition[18]. De 2014 à 2017, la violence insurrectionnelle enflamme le pays. Bilan : 170 morts. Tentative de coup d’État (Opérations richo en 2015, Genesis en 2017) et d’assassinat de Maduro (août 2018), appel public à sa destitution (Opération La Salida en 2014), manifestations de rue, assassinats, violentes émeutes, attaques d’infrastructures publiques et privées… L’auteur décrit notamment le phénomène des guarimbas, un mode opératoire anarchique visant à hisser des barricades dans l’objectif de prendre en tenailles les forces de l’ordre et de les confronter à des groupes de choc mobiles. Ces opérations, maquillées en « manifestations étudiantes », seraient d’emblée marquées du sceau de l’ingérence. Maurice Lemoine décrit notamment comment ces différents groupuscules sont abondamment financés par des officines étrangères (NED, USAID), entraînées et formés par OTPOR ! et Canvas, bénéficiant de relais à l’interne (ambassade américaine) et à l’externe (le lobbying d’opposants auprès de gouvernements étrangers, l’organisation de conférences, etc.) ainsi que le contenu de plusieurs courriels, enregistrement audio, et déclarations publiques des principaux fers de lance de la dissidence anti-gouvernementale qui prouverait  le caractère extralégal de leur implication.

 

Troisième « objet-polémique » : la pression médiatique.

 

Enfin, le caractère indispensable de cette chronique tient surtout aux contributions de l’auteur sur la guerre psychologique dirigée contre Caracas. S’inscrivant dans le concept de « guerre de 4ème génération », la déstabilisation du Venezuela est aussi médiatique. L’auteur démontre en effet la partialité de la plupart des médias occidentaux et les multiples canaux de communication d’ONGs (Amnesty International, Human Rights Watch), d’institutions transnationales et d’officines gouvernementales qui chercheraient à discréditer l’État vénézuélien. Quelques illustrations : En 2013, Maduro est élu avec une différence de plus de 200’000 voix contre son adversaire. L’Organisation des États américains (OEA) est vent debout contre ce résultat, mais ne trouvait étrangement rien à redire concernant l’élection mexicaine frauduleuse de Felipe Calderon en 2006 ou lors de la victoire de Rafael Caldera au Venezuela en 1968 (avec seulement 32’000 voix d’avance)[19]. En 2015, une déclaration à Panama destinée à alerter la « communauté internationale » est signée par plus de 20 ex-chefs d’État, loin d’être de grands démocrates[20]. L’auteur recense la couverture médiatique francophone accusant le « régime » d’être responsable, en 2014, de 125 morts et blessés, oubliant que la moitié de ces victimes ne serait imputable à la « répression » mais bien à l’opposition. Enfin, on apprend les dérives d’Amnesty International, Human Rights Watch et d’autres « défenseurs des droits de l’homme ». Lemoine dévoile par exemple l’impartialité d’Amnesty International, dont les sources proviendraient d’ONGs locales d’opposition[21] et de la succursale vénézuélienne d’Amnesty.  On apprend que cette dernière louait sans ambages la « démocratie » et la situation socio-économique des années 70 et 80… sans piper mots du massacre du Caracazo en 1989 ayant fait plus de 3000 morts…[22] On pourrait multiplier les exemples qui trahissent un très clair alignement (géo-)politique anti-gouvernemental.

 

Pour conclure, pour quiconque s’intéresse au Venezuela, cet ouvrage constitue un incontournable livre de chevet. Entre les analyses politiques fouillées, anecdotes sociologiques, retours historiques, le lecteur ne se lasse pas d’en apprendre davantage sur la terrible déstabilisation que vit la « petite Venise » d’Amérique latine. A la manière d’un thriller à suspens, Maurice Lemoine a su admirablement associer essai politique et enquête journalistique. L’importance cruciale de la contextualisation. A chaque futur lecteur désormais d’analyser la brutalité des pénuries à l’aune de la violence de la guerre économique, le qui-vive des forces de l’ordre à l’aune de la violence insurrectionnelle. Je terminerai cette note de lecture par ces quelques mots de Bertold Brecht : « On dit souvent d’un fleuve emportant tout qu’il est violent, mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l’enserrent »[23].

 

Léo Ruffieux*

Jeune contributeur pour Geopragma.

***

 

Notes de bas de page:

[1] LEMOINE Maurice, Les enfants cachés du général Pinochet, Précis de coups d’État modernes et autres tentatives de déstabilisation, éd. Don Quichotte éditions, avril 2015, 704 p., LEMOINE Maurice, Chavez Presidente ! éd. Flammarion, 2005, 862 p.

[2] Pour reprendre le titre du célèbre chef-d’œuvre d’Eduardo Galeano. Voir GALEANO Eduardo, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, l’histoire implacable d’un pillage d’un continent, éd. Plon, 1981, 435 p. (Terre Humaine).

[3] Selon les propres aveux de son opposant Henrique Capriles.

[4] LEMOINE Maurice, Venezuela, Chronique d’une déstabilisation, éd. Le Temps des cerises, 2019, p. 32.

[5] Ibidem., pp. 25-26.

[6] Permettant de limiter le latifundio et d’augmenter les surfaces agricoles.

[7] PDVSA devient le principal acteur de l’exploration, production et transport pétrolier, les multinationales doivent accepter la création d’entreprises mixtes avec l’État comme actionnaire majoritaire.

[8] Leopoldo Lopez au sein de Primero Justicia, parti néolibéral fondé par lui-même, dont la création, rappelle l’auteur, est entachée par détournements de fonds publics. Henrique Capriles au sein de COPEI, parti démocrate-chrétien et néolibéral. LEMOINE Maurice, op. cit., pp. 66-67, p. 79.

[9] Acronyme pour « Table d’unité démocratique », qui rassemble la majorité des partis d’opposition.

[10] Propos exacts de Maurice Lemoine, voir « Venezuela, Chronique d’une déstabilisation. Interview de Maurice Lemoine par Thierry Deronne » in Venezuela Infos, Le Blog de Thierry Deronne, https://venezuelainfos.wordpress.com/2019/04/01/venezuela-chronique-dune-destabilisation-interview-de-maurice-lemoine-par-thierry-deronne/

[11] LEMOINE Maurice, op. cit., p. 315.

[12] Ibidem., p. 343.

[13] Ibidem., pp. 328-329.

[14] Ibidem., pp. 259-260.

[15] Ibidem., p. 351.

[16] L’auteur rappelle également comment l’attitude de l’opposition a profondément consternée l’ex-dirigeant espagnol José Luis Zapatero, alors médiateur des négociations de 2018.

[17] Ibidem., pp. 477-478.

[18] En particulier, les figures de Antonio Ledezma (maire du Grand Caracas), Leopoldo Lopez (Voluntad popular) et Maria Corina Machado.

[19] Ibidem., pp. 128-129.

[20] Ibidem., pp. 230-231. Álvaro Uribe, président colombien (2002-2010), épinglé pour ses liens avec l’organisation criminelle et paramilitaire d’extrême-droite Autodéfenses Unies de Colombie (AUC), des scandales de corruption et d’espionnage ; José Maria Aznar 1er ministre espagnol (1996-2004) à l’origine de la position commune de l’Union européenne contre Cuba en 1996 ; Alfredo Cristiani président salvadorien (1989-1994) dont le parti Arena était associé aux « escadrons de la mort » fondés par Roberto D’Aubuisson.

[21] On retiendra par exemple : l’ONG libertaire/anarchiste Provea financé par USAID, la NED, L’Union européenne, la fondation Ford, Open Society, Northrop Grumman, Walt Disney, Freedom House etc. et (entre autres) la femme de John Negroponte… Ex-ministre des Affaires étrangères de George W. Bush ! Ibidem., p. 395.

[22] Ibidem., p. 376.

[23] BRECHT Bertold, “Über die Gewalt” in Gedichte (1934-1941), Band V, p. 103.

ASAF « La surprenante directive de la DGA pour les PME »

Retrouvez ici un article publié par ASAF France au sujet de la directive de la DGA :

« M. Ladislas Poniatowski attire l’attention de Mme la ministre des armées sur la surprenante décision de la direction générale de l’armement (DGA) d’interdire, dorénavant, à toutes les petites et moyennes entreprises (PME) qui ont un chiffre d’affaires inférieur à 50 millions d’euros de répondre aux appels d’offres d’équipements d’armement du ministère de la défense. »

https://www.asafrance.fr/item/appel-d-offre-nouvelle-directive-de-la-dga-pour-les-pme.html

A. Feertchak « Téhéran, Pyongyang et Washington ou le cercle vicieux nucléaire »

Billet du Lundi par Alexis Feertchak*, publié le 1er juillet 2019

Quand Kim Jong-un regarde crânement Donald Trump dans la DMZ (zone démilitarisée), on ne peut que penser à la potion magique des irrésistibles Gaulois narguant les camps romains d’Aquarium, de Babaorum, de Laudanum et de Petibonum. Point de morale ici : il n’est pas question de comparer les grandes parades de la dernière société stalinienne avec les chaleureux banquets d’un petit village d’Armorique, mais bien de comprendre ce que le franchissement du seuil nucléaire représente pour un minuscule Etat qui ose défier la première des puissances. Quand le commander in chief des Etats-Unis d’Amérique, à la tête d’une armée dont le budget est plus de 16 fois supérieur au PIB nord-coréen, s’avance sur la ligne de front pour serrer la petite main de «Chairman Kim», il consacre par son geste la puissance égalisatrice de l’atome.

Il y a là un dilemme tragique en matière nucléaire et l’on a tort d’expliquer l’actuelle impasse par le seul caractère volcanique voire outrancier du président américain. Quoi qu’il fasse, Donald Trump, en allant négocier une dénucléarisation avec Kim Jong-un, démontre à ce dernier qu’il avait raison de nucléariser puisque son statut diplomatique – avant et après – a changé, non pas du simple au double, mais au centuple. Cela n’a pas de prix. En toute logique, il ne dénucléarisera donc pas. Mais Donald Trump pouvait-il ne pas commencer par acter ce changement de statut diplomatique de Kim et lui refuser cet effet de levier nucléaire dans le cadre des négociations de dénucléarisation ? Faire l’inverse serait revenu tout simplement à nier le réel – la Corée du Nord est une puissance nucléaire – au risque que Pyongyang poursuive l’escalade dans l’espoir que Donald Trump finisse enfin par admettre l’effet de la potion magique. La seule alternative, au fond, aurait été de faire l’autruche et d’attendre, mais cela aurait-il été réellement une solution viable ?

Personne ne croit à une dénucléarisation de Pyongyang. Pourquoi Kim abandonnerait-il cela même qui lui permet de discuter d’égal à égal avec le président américain ? Et puis, on ne désinvente pas l’atome. Même si un Etat nucléaire abandonnait ses arsenaux nucléaires voire ses capacités industrielles afférentes, il pourrait toujours, en quelques mois, les retrouver. Une puissance nucléaire qui aurait dénucléarisé resterait donc prise à l’intérieur de la logique de la dissuasion nucléaire dont on ne pourrait sortir, même si toutes les armes atomiques de la planète étaient détruites. C’est en quelque sorte un club que l’on ne peut pas quitter (à de rares exceptions près1). La marge de manoeuvre de Donald Trump est donc des plus étroites : il peut difficilement obtenir autre chose qu’un report sine die des essais nucléaires et des tirs de missiles intercontinentaux, auquel viendrait s’ajouter le démantèlement d’installations nucléaires nord-coréennes particulièrement symboliques mais non vitales pour Pyongyang, histoire de sauver la face de la Maison-Blanche. Autrement dit, Donald Trump ne négocie pas une dénucléarisation de la Corée du Nord, mais les conditions de sa nucléarisation, qui devra être la plus limitée et surtout la plus discrète possible.

Téhéran observe ce manège et sait bien que la Corée du Nord ne dénucléarisera pas. Les Mollah voit aussi la façon dont Donald Trump a accordé à Kim Jong-un, naguère premier paria de la planète, un statut international désormais ancré. C’est d’ailleurs le grand risque que font courir, par ricochet, les négociations entre Washington et Pyongyang au dossier iranien. Que face à l’implosion de l’accord international de 2015, la République islamique en arrive à une conclusion assez évidente : il est dans son intérêt de relancer son programme nucléaire avant d’envisager la moindre négociation avec Washington. Le souvenir de Saddam Hussein et de Mouammar Kadhafi (qui avaient accepté tous deux de démanteler leurs programmes d’armes chimiques avant de finir renversés) est également frais dans les mémoires (les Iraniens se souviennent par ailleurs très bien des attaques chimiques irakiennes…).

L’Iran pourrait décider, avec prudence, d’attendre 2020 une éventuelle réélection de Donald Trump à la Maison-Blanche pour se lancer dans une nouvelle aventure nucléaire. Après tout, si le Républicain est battu, les démocrates chercheront peut-être à revenir à l’esprit du JCPOA. Mais pour combien de temps ? C’est toute la difficulté de penser le temps géopolitique. Beaucoup de dirigeants non-occidentaux de la planète peuvent se permettre de raisonner à dix, quinze, vingt voire trente ans. Leurs homologues des démocraties libérales restent quatre ou cinq ans aux affaires, dix ans grand maximum. Même si les démocrates l’emportaient l’année prochaine et que les Iraniens voyaient renaître l’accord honni par Trump, le précédent nord-coréen resterait à jamais dans les esprits : face aux Etats-Unis, on négocie mieux seul avec la bombe qu’en groupe sans la bombe (même avec les autres grandes puissances de la planète comme parrains).

Depuis 1968 et la signature de TNP, quatre pays se sont dotés illégalement de la bombe : Israël, l’Inde, le Pakistan, la Corée du Nord. Si l’Iran s’ajoutait à cette liste, l’Arabie Saoudite suivrait immédiatement (sans compter en Asie la possibilité d’une nucléarisation de la Corée du Sud et du Japon). Dans un tel scénario, il y aurait davantage d’Etat illégalement dotés (au moins 6) que légalement dotés (5). Le TNP trépasserait définitivement, ouvrant la voie à d’autres candidatures atomiques, ce qui déclencherait une dangereuse prolifération horizontale (fonction du nombre de sujets nucléaires et non de la quantité d’armes), qui avait été contenue – certes difficilement – depuis plus de cinquante ans.

Il est impossible d’ôter à la bombe sa puissance politique égalisatrice (et ce même si on n’est pas certain de la réalité de cette puissance égalisatrice, de même que de la viabilité de la dissuasion, mais dans le doute…). La seule chose qui est possible, dès lors, est d’agir sur « la demande » en faisant en sorte que les Etats qui pourraient tenter le grand saut estiment d’eux-mêmes qu’ils n’ont finalement pas besoin de rejoindre le club des puissances nucléaires. A cet égard, l’unilatéralisme des Etats-Unis (en attendant celui de la Chine, mais l’heure n’est pas encore venue) est la première menace qui pèse sur le monde en matière de prolifération car c’est pour échapper à l’hégémonie américaine que des Etats non-occidentaux pourraient être tentés de suivre le chemin de Pyongyang. Pour la Corée du Nord, il est désormais trop tard. Pour qu’il n’en soit pas de même pour Téhéran, il est urgent que les Européens s’en prennent frontalement aux Etats-Unis, quitte à passer par Moscou et Pékin pour assurer leurs arrières sur le dossier iranien. Les Mollah vont certainement jouer la montre en attendant l’élection américaine de 2020 mais un accident est vite arrivé. Et, dans tous les cas, que feront les chancelleries du vieux continent si Donald Trump est réélu ? Le président américain a certaines vertus qu’on oublie trop souvent de lui attribuer (à commencer par celle de se méfier de l’interventionnisme néoconservateur), mais il y a dans son ADN politique un vice terrible qui est ancré dans l’inconscient collectif d’une partie de l’Amérique : pour les Etats-Unis, l’Iran serait depuis 1979 le Grand Satan à abattre. Plus que toutes les outrances verbales du président américain, ce problème iranien est le principal danger qui réside à la Maison-Blanche.

Note de bas de page :

1. L’Afrique du Sud a officiellement renoncé à l’arme nucléaire après des sanctions internationales qui ont été efficaces, preuve que celles-ci fonctionnement mieux lorsqu’elles visent des alliés que des adversaires ou des ennemis. Sinon, de facto, l’Ukraine, la Biélorussie et le Kazakhstan, en tant qu’anciennes républiques soviétiques, sont d’anciennes puissances nucléaires.

 

 

*Alexis Feertchak,

Membre fondateur de Geopragma.