P. Lalonde : « Moscou, indispensable faiseur de paix ? »

Le Billet du Lundi du 3 juin 2019, par Patricia Lalonde*

Le monde est actuellement confronté à l’une des plus graves crises depuis la Seconde Guerre Mondiale et le spectre d’une prochaine guerre entre les Etats- Unis, Israël et certains pays arabes sunnites d’un côté et l’Iran chiite et ses soutiens de l’autre se rapproche.
En s’étant alignée systématiquement derrière les États-Unis dans tous les conflits de ces dernières années, pendant les Printemps Arabes (Tunisie, Egypte, Libye, Syrie et Yémen), l’Europe semble déjà avoir choisi son camp…

Elle a choisi de soutenir le renversement de régimes laïcs au Moyen-Orient, prenant le risque d’y installer des islamistes, pour ne pas nommer les Frères Musulmans. 

Seule la Tunisie a résisté, un semblant de démocratie s’y est installé mais au prix d’une grave crise économique que le chaos et la récente reprise de la guerre civile en Libye risquent d’envenimer.

Alors que dans le Golfe des bruits de bottes se font entendre, que le destroyer Abraham Lincoln a franchi le Canal de Suez, que les États-Unis viennent d’y envoyer 1 500 hommes de troupe supplémentaires, que l’Arabie Saoudite ne rêve que d’un scénario d’invasion de l’Iran et n’hésite pas à diffuser une vidéo fiction montrant des chars saoudiens sur la place principale de Téhéran et les Iraniens brandissant le fanion saoudien, il semble que le seul acteur capable de calmer le jeu et de parler et avec Téhéran et avec les Saoudiens pour empêcher le pire soit la Russie.

Elle a en effet toujours entretenu des liens diplomatiques avec toutes les puissances engagées dans ces guerres et s’abrite derrière le respect du droit international et de la souveraineté des Etats et non derrière l’obsession d’imposer la démocratie par la force.

Que ce soit avec l’Iran, l’Arabie Saoudite, Israël, la Palestine, la Syrie, l’Irak, l’Egypte, le Yémen, la Libye, Moscou a toujours privilégié la discussion, redorant ainsi le blason de la diplomatie, et su se mettre au centre de l’échiquier. La Russie a toujours refusé de s’enfermer dans un camp… bien qu’elle fut longtemps accusée d’être l’alliée des Iraniens en Syrie et en Irak. Ce ne fut pourtant pas le cas pour le  Yémen : quand le leader Abdelmalek al Houthi a demandé en 2015 l’aide de la Russie dans sa lutte contre la Coalition dirigée par l’Arabie Saoudite, celle-ci a refusé.

En Syrie, la Russie s’est alliée avec les Iraniens dans le cadre de la lutte contre le terrorisme pour préserver l’intégrité de la Syrie… Elle n’y est intervenue qu’à la demande du gouvernement syrien. Mais cela ne l’a pas empêchée de conserver le lien avec Ankara, et même, plus ténu, avec les Kurdes.

Cette alliance de circonstance avec les Iraniens en Syrie n’arrête d’ailleurs pas Moscou pour continuer à parler avec Israël et l’Arabie Saoudite, se réservant ainsi un rôle dans un règlement de la crise israélo-palestinienne. Si Trump veut réussir son « deal du siècle », il a besoin d’obtenir des concessions des Iraniens, en Syrie et en Irak afin de rassurer Israël, concessions que seule la capitale moscovite pourrait obtenir.

C’est pourquoi les derniers développements dans le Golfe mettent Moscou au centre du jeu. 

Après une étape à Bruxelles pour exiger des Européens plus de fermeté contre l’Iran, Mike Pompeo a effectué un voyage précipité à Sochi pour rencontrer Vladimir Poutine et Serguei Lavrov. La nouvelle fournée de sanctions contre l’Iran prise à la suite de leur sortie de l’accord nucléaire, suivant celle des États-Unis et la menace du destroyer américain dans le canal de Suez ont tendu la situation. Le rêve de Washington d’un «  regime change » en Iran s’éloigne. Le peuple iranien se serre les coudes avec ses dirigeants.

Les victoires obtenues par Ansarullah et son allié du GPC au Yémen fragilisent l’allié saoudien et émirati.  Le «  sabotage » non revendiqué des pétroliers dans le port de Fujayrah aux Émirats Arabes Unis ainsi que le drone lancé sur les installations pétrolière d’ARAMCO, revendiqué lui par les Houthis, ont encore fait monter la tension d’un cran. Chaque dérapage risque d’être un prétexte tout trouvé pour l’Arabie Saoudite et les Émirats d’obtenir des États-Unis une intervention militaire contre l’Iran.

Le voyage de Pompeo à Sochi montre à quel point les Américains ont peur que la situation leur échappe et démontre, s’il en était encore besoin, la position de force dans laquelle se trouve la Russie…

Vladimir Poutine et son Ministre des Affaires étrangères, Serguei Lavrov, se retrouvent donc en position de médiateurs entre les Américains et leurs alliés sunnites, les Emirats et l’Arabie Saoudite d’un côté, l’Iran chiite et ses relais de l’autre.

Partout, Moscou est à la manoeuvre.

Comme l’Iran refuse de négocier le fusil sur la tempe, Donald Trump est contraint d’appeler Moscou à l’aide avant que la région ne s’enflamme, alors même qu’un haut-diplomate iranien cherchant à enfoncer un coin entre les Américains et l’Arabie Saoudite vient de déclarer qu’il préférait négocier avec les pays du Golfe plutôt qu’avec les États-Unis.

Il est probable que les Américains essaieront de négocier avec la Russie un désengagement des Iraniens de Syrie, voire d’Irak. La contrepartie à cette négociation pourrait être d’accepter de reconnaitre Bachar-el-Assad et l’intégrité de la Syrie, ou l’abandon de l’intervention impopulaire des États-Unis dans la guerre du Yémen.

Mais il est peu probable que les Russes lâchent les Iraniens en Syrie au moment où la bataille d’Idleb vient de s’engager.

De même, en Libye, les Russes vont avoir un rôle déterminant : ils devront persuader Erdogan avec qui ils entretiennent de bonnes relations de lâcher des milices islamistes de Misrata, sans quoi aucun des deux camps ni celui du Maréchal Khalifa Haftar, ni celui du Fayez el-Sarraj, le président du Conseil du Gouvernement d’Union nationale à Tripoli, reconnu par la communauté internationale, ne pourront réussir à stopper la guerre civile entre milices et à réunifier le pays. Là encore la contrepartie pourrait se faire sur le terrain syrien et au détriment des Kurdes.

Sans compter le dernières rumeurs propagées par le journal américain «  The Hill » qui suggère que Donald Trump pourrait échanger un lâchage de Nicolas Maduro au Venezuela par Poutine, contre un désengagement américain en Ukraine !

Ce rôle central de la Russie, l’Europe ne l’a pas vu, toujours arcboutée sur sa  théorie du complot russe largement inspirée par les Etats-Unis, et fortement relayée dans l’Union Européenne, notamment depuis 2004, et l’entrée dans l’Union Européenne de pays de l’Europe de l’Est, encore traumatisés par le souvenir du joug soviétique. Ce n’est pas un hasard si le passe-temps favori du Parlement européen consiste à faire voter des sanctions … particulièrement contre les Russes, se drapant ainsi dans une bonne conscience aveugle qui bloque toute initiative diplomatique.

En prenant le leadership dans la résolution des conflits au Proche et Moyen-Orient,  en refusant de soutenir les milices djihadistes en Syrie, au Yémen, en Libye, et en défendant partout le respect du droit international et la souveraineté des États, la Russie occupe le rôle que l’Europe aurait dû jouer. Mais l’Europe a préféré obéir à l’allié historique américain. Elle a donc perdu cette place centrale. Angela Merkel elle-même le reconnaît : seule une Europe forte est capable de prendre en main son destin.

Que de temps perdu !

*Patricia Lalonde, Vice-présidente de Geopragma 

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