A. Feertchak : « Europe : de la stratégie du cabri à celle du castor »

Le Billet du Lundi du 20/05/2019, par Alexis Feertchak*

Il fut une époque pas si lointaine où, pour paraphraser de Gaulle, l’on sautait sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe, l’Europe, l’Europe ! Du temps de sa superbe, Emmanuel Macron s’est lui-même frotté à l’exercice. Il cabriola ainsi à la Sorbonne, puis à Athènes et enfin à Aix-la-Chapelle lors de ses trois discours sur l’Europe. Mais, « en même temps » oblige, il ajouta à ses appels le mot de « souveraineté ». Trouvaille rhétorique habile qui consistait à piquer le mot de ses adversaires pour le retourner contre eux. Certes, la formule n’était pas définie, mais elle était du plus bel effet. La Chine et les Etats-Unis pouvaient trembler devant tant d’audace. Les Européens allaient retrouver le chemin du « rêve carolingien » – à vous de deviner qui devait jouer le rôle de Charlemagne… – pour tourner la page de la « division lotharingienne ». Là encore, belle trouvaille stylistique. Que notre Constitution considérât que la souveraineté appartient en bloc à la nation et que l’on retrouvât une telle idée dans chaque Etat-nation qui compose l’Union européenne n’était qu’un argument de souverainiste grognon, tout recroquevillé sur lui-même. Autant laisser de telles pensées constitutionnelles mais nauséabondes aux héritiers de l’arrière-petit-fils de Charlemagne, Lothaire 1er.

Et pourtant, la jolie description que De Gaulle fit des défenseurs béats de « l’Europe, l’Europe, l’Europe » a vieilli. Ceux qui sautent réellement sur leur chaise comme un cabri se font rares depuis le soir du 29 mai 2005. Ce jour-là, le référendum imperdable fut perdu. Il fallait de toute urgence trouver une nouvelle stratégie. Ce fut celle du castor. Dire « l’Europe, l’Europe, l’Europe » n’avait visiblement pas suffi à créer un « peuple européen ». Au contraire, désormais, ceux qui crient « l’Europe, l’Europe, l’Europe » le font avec un brin d’agressivité dans la voix. Ils appartiennent à la catégorie des « europhobes », exprimant dans la répétition du mot magique leur rejet radical de la « commission européenne » qui décide de la taille, de la couleur, et de la texture de nos fruits et légumes, mais qui n’empêche pas les plus fortunés des citoyens européens de jouer à fond la carte de la concurrence fiscale pour payer moins d’impôts. Il fallait donc se faire plus discret, construire de hauts barrages pour empêcher la vague souverainiste de tout emporter et attendre discrètement que la tempête passe. 

Le castor européen ne rêve pas. Il n’est plus question de promouvoir l’idéal européen, en tout cas en direction de l’avenir. En direction du passé en revanche – avec le fameux « L’Europe, c’est la paix » – le cabri fait de la résistance. C’est l’argument ultime quand la digue du castor menace de tomber. Mais, hormis cette arme de dernier recours, ne parlons pas trop d’Europe. C’est tabou. Ce fut globalement, déjà, la stratégie de François Hollande qui n’a pas brillé par sa stratégie européenne, même s’il eut l’audace, candidat, d’annoncer qu’il renégocierait le Pacte budgétaire européen. Mais il ne le fit pas. Une stratégie qui convint à la chancelière allemande, Angela Merkel, qui préfère laisser les sauts de cabri aux Français pendant qu’elle gouverne avec la prudence d’un castor.      

Justement, Angela Merkel vit venir Emmanuel Macron avec inquiétude. Il suffisait de l’entendre s’époumoner en criant « C’est notre projet » pour comprendre que le président français n’allait pas tarder à cabrioler. Ce qui ne manqua pas. Emmanuel Macron partit au combat pour la refondation de l’Europe. Un, deux, trois discours et puis ce fut tout. Les dirigeants européens virent le président français se prendre les pieds dans le tapis face à « Jojo le gilet jaune ». La France est ingouvernable et il voudrait s’occuper de l’Europe ?, maugréent aujourd’hui ses acolytes du Conseil européen. Plus encore, il fallait d’urgence passer la stratégie du castor à son niveau maximal en raison de ces félons d’Anglais. Un Etat membre avait franchi le pas de trop en juin 2016 en ouvrant la longue liste des mots en «exit». Le meilleur des castors, Michel Barnier, fut envoyé monter la digue. Durant la Guerre froide, on aurait parlé de politique de « containment » pour éviter un effet domino. Theresa May s’y casse encore les dents.

Une autre raison nécessitait que la stratégie du castor reprît son cours. Les élections européennes arrivaient ! Or, paradoxe étonnant : on parle tout le temps d’Europe, sauf pendant les élections européennes. Les fédéralistes ont fait long feu depuis longtemps. Ceux qui souhaitent pousser plus loin l’intégration européenne ont compris qu’il ne fallait pas trop s’en vanter. D’autant que le prochain stade de cette intégration passe logiquement par la création, au moins au niveau de la zone euro, d’un budget européen digne de ce nom. Pour les Allemands, c’est une impossibilité catégorique. Qu’une part du PIB germanique renfloue la Grèce n’est pas envisageable. L’intégration ne peut donc se faire que par la rigueur budgétaire, qui ne fait guère rêver par temps d’élections. Nathalie Loiseau, tout à son «blitzkrieg» électoral, s’attèle donc à l’autre versant de la stratégie du « castor ». Comme il ne faut pas parler d’Europe mais qu’il faut bien dire quelque chose, on crie au nationalisme. Et si le point Godwin n’est plus très à la mode, on a heureusement trouvé une méthode beaucoup plus efficace, car d’actualité. Il s’agit en plus de la seule théorie du complot qui passe en dessous des radars de la loi anti-Fake News. C’est bien sûr le complot russe. Vladimir Poutine est partout. Avec cette stratégie, la digue devrait résister. Les « nationalistes » ne prendront pas le contrôle du Parlement.

Dans un retournement ironique de l’histoire, les « nationalistes », qui ont compris dans les années 1990 que la stratégie souverainiste du castor ne fonctionnait pas pour empêcher les Etats-nations d’être grignotés par l’Union européenne, ont décidé de tenter, à fronts renversés, celle du cabri. Voici Salvini et Le Pen qui crient « Europe, Europe, Europe » pour vendre leur projet d’Europe des nations. Les éléments rhétoriques s’enchaînent. On parle d’Europe des coopérations à la carte. On vante le modèle intergouvernemental d’Airbus. On vante la souveraineté retrouvée. On assure que l’on peut désormais changer l’Europe de l’intérieur puisque Salvini et consorts ont pris le pouvoir.

Cette stratégie inversée du cabri n’est qu’un leurre. De même que l’on répétait comme un mantra le mot d’Europe dans les années 1990 en rêvant d’un continent Erasmus, le camp nationaliste parle beaucoup d’Europe, mais ne précise jamais comment ils veulent réformer l’Union européenne. Nous aurons suffisamment de députés pour faire bouger les lignes au Parlement européen, annonce fièrement la tête de liste RN, Jordan Bardella. Mais quand on lui réplique que les orientations stratégiques (dont la révision des traités) se décident au niveau du Conseil européen (réunion des chefs d’Etat et de gouvernement) à l’unanimité, le jeune frontiste se tait et passe à un autre sujet.

Cabris et castors se regardent en chiens de faïence. Dans le débat des élections européennes, aucun des deux camps mis en avant – « progressistes » et « nationalistes » pour les uns, « mondialistes » et « patriotes » pour les autres – n’a de solution à la réforme de la gouvernance européenne. Comme à chaque élection, les citoyens ne sont pas dupes. Et, plus qu’à toute élection, ce sera le camp de l’abstention qui l’emportera largement. L’Europe a avancé trop longtemps sans le dire. A force de creuser l’écart entre le registre de l’action et celui de sa légitimation, elle se retrouve bloquée. Ce seront de nouveau des élections qui ne serviront à rien, sauf à confirmer une fois de plus qu’au clivage entre la gauche et la droite s’ajoute un nouveau clivage entre les heureux de la mondialisation, qui ne jurent que par l’ouverture, et les malheureux, qui voudraient des digues pour les protéger de la pauvreté, du chômage, de l’insécurité et des grandes menaces politiques, idéologiques et climatiques qui pèsent sur notre continent. Mais plutôt que de construire de tels murs et faire à cet égard une Europe réaliste, nos castors préfèrent construire de tels murs à l’intérieur même de nos pays en montant les citoyens les uns contre les autres.

*Alexis Feertchak, membre fondateur de Geopragma 

C. Coonen : « Atomes crochus avec le nucléaire : le socle de la souveraineté française »

Par Christopher Th. Coonen*

Le sujet du nucléaire abreuve nos discours électoraux, nos préoccupations, nos médias et les actualités géopolitiques du moment. En France, le nucléaire civil – nos centrales – est le plus contesté par certains segments de notre population et certains corps intermédiaires qui en oublient notre génie nucléaire militaire. Souvenons-nous qu’au sortir de la deuxième Guerre Mondiale, la France a d’abord rejoint le Conseil de sécurité des Nations Unies avec un droit de veto que seuls les Etats-Unis, l’Union Soviétique, Taiwan et ensuite la Chine Populaire et le Royaume-Uni détenaient également. Puis, forts de notre nouvelle projection mondiale, nous fûmes seulement la troisième puissance à maîtriser l’arme nucléaire suite à la détonation de la « Gerboise bleue » en février 1960. Le Général de Gaulle avait bien compris alors que la France, certes alliée des Etats-Unis et bénéficiaire de son « parapluie de protection », devait être maîtresse de sa destinée. Or, posséder en propre une force de dissuasion la protégeait de la menace alors perçue à l’Est mais lui permettait surtout d’assoir sa souveraineté au niveau mondial.

Aujourd’hui, le sujet du nucléaire civil et militaire cristallise des prises de positions et des crises au plan géographique, de la Corée du Nord à Israël, en passant par l’Iran, le Pakistan et l’Arabie Saoudite. Certaines inquiétudes sont fondées car la technologie nucléaire, selon ses applications, demeure potentiellement mortelle à grande échelle pour l’humanité. Il reste que c’est un atout technologique majeur que peu de pays possèdent et il représente toujours un enjeu aussi fondamental pour la souveraineté française et la place de notre nation dans le concert géopolitique planétaire en pleine reconfiguration alors que l’on assiste à une projection généralisée des intérêts de puissance nationaux.

Penchons-nous sur le parc nucléaire civil français qui nous fournit 72% de notre énergie.

À l’invitation amicale, dynamique et chaleureuse du maire de Culey, Lydéric Enchery, véritable Astérix de la Gaule moderne, et de l’ANDRA (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) dans la Meuse et en Haute-Marne, quelques membres de Geopragma ont eu la chance de visiter il y a quelques jours le site de Bure / Cigeo la semaine dernière. Bure est un projet de laboratoire enfoui à 500 mètres de profondeur, entamé il y a une quinzaine d’années afin d’évaluer la sécurité du stockage de déchets radioactifs civils en fonction de technologies de stockage variées, de la porosité des couches d’argile et de la sismologie/mouvement permanent des plaques tectoniques. Outre Bure, l’ANDRA développe et gère plusieurs sites opérationnels en France : les Centre de Stockage de la Manche et de l’Aube (CRA et Cires). Notons qu’il n’y a pas eu d’incident nucléaire à caractère menaçant pour les populations depuis plus de quarante ans. Certes, « le risque zéro n’existe pas », mais le nucléaire est un savoir-faire français à très forte valeur ajoutée, un vecteur de souveraineté énergétique sans pareille dont les émissions carbones sont nulles et le coût très compétitif. Pour rappel, le coût comparatif du mille-watts-heure s’établit de manière suivante : nucléaire €49, thermique au gaz €70-100, photovoltaïque €143, éolien €82, hydraulique €15-20, (sources CRE et Cour des Comptes). Ce qui en passant ne déplait pas à nos concitoyens en ces temps d’inquiétude pour leur pouvoir d’achat.

Le site de Bure et le travail de l’ANDRA reflètent une expertise hors pair, un niveau de recherche opérationnelle formidable pour notre pays : nous testons in situ et en toutes sortes de technologies de creusement de tunnels et de stockage innovantes qui placent la France au sommet de ce savoir-faire. Cet essai a pour mission d’assurer au maximum notre sécurité à venir et de pouvoir gérer tous nos déchets d’ici 2125, y compris ceux liés à la fermeture de l’ensemble de nos centrales nucléaires. Ce laboratoire sera le socle d’un projet industriel… sous condition d’un décret ou d’un vote à l’assemblée nationale, et ce projet est tellement prévoyant et intelligent qu’il intègre la possibilité de le modifier ou de l’arrêter dans les décennies à venir pour le bénéfice des générations futures.

La maîtrise de la fission de l’atome sera de plus en plus stratégique dans les siècles à venir, pour motoriser les vaisseaux et les engins qui seront les véhicules de la découverte et de la colonisation par l’homme de l’Espace.

Pourtant, aucun de nos présidents de la République en fonction n’a à ce jour visité le site de Bure. Ne serait-il pas temps de réparer cette faute, de sortir des polémiques inutiles sur le nucléaire français, d’en reconnaitre les atouts, et de renforcer une industrie source considérable en termes d’emplois, de création de richesses et de développements commerciaux à l’échelle internationale? Cela ne signifie pas négliger les questions climatiques ou environnementales, mais bien au contraire soutenir notre souveraineté, c’est-à-dire notre indépendance énergétique, à l’heure où l’on nous en conteste les derniers pans sans vergogne et sous les prétextes les plus divers.

*Christopher Th. Coonen, Secrétaire général de Geopragma

C. Galactéros sur Sud Radio : « Fallait-il exposer nos troupes pour secourir des touristes ? »

Caroline Galactéros, présidente de Geopragma, était l’invitée de Sud Radio lundi matin, au sujet de la libération des otages. Vous retrouverez son intervention sur ce lien :

https://www.sudradio.fr/linfo-verite-le-debat-2019-05-13

P. de Lauzun : Des conflits de civilisations, ou des idéologies de combat ?

Le Billet du Lundi, le 13/05/2019, par Pierre de Lauzun* 

On connaît la thèse de S. Huntington fondée sur la dominante future des « conflits de civilisation ». Elle suppose non seulement que plusieurs grandes civilisations garderont une forte spécificité, une forme d’unité ou de solidarité, mais surtout que c’est leur différence qui sera le facteur structurel principal pour déterminer à l’avenir les rapports de puissances et la logique des conflits. La réflexion montre que cela ne va pas de soi, mais qu’il y a derrière une intuition intéressante. La formule trouve d’ailleurs actuellement une seconde vie, certains critiquant Chine et Russie comme développant un tel concept d’ « Etat-civilisation ».

Le fait est que la spécificité des nations et civilisations se maintiendra voire se renforcera plus qu’on tend à le penser. Mais d’un autre côté, ce qui structurera les rapports de force entre pays, loin d’être cette spécificité des civilisations, sera comme de temps immémorial, la rivalité des puissances. Et si la dimension culturelle contribuera certainement à ces conflits, ce sera sous une autre forme que la civilisation : celle de l’idéologie.

Conflits de civilisation ? La leçon des faits

Regardons déjà l’histoire : il n’y a pas beaucoup d’exemples de conflit qu’on puisse décrire comme conflit de civilisation. On a eu évidemment de nombreux cas de différences culturelles profondes entre puissances en conflit, et cela a pu contribuer à renforcer les antagonismes et à les radicaliser. Ainsi dans l’Antiquité entre les Grecs puis les Romains d’un côté, les empires perses divers de l’autre. Mais ces conflits étaient vécus comme des conflits de pouvoirs plus que comme des chocs entre civilisations, chacune voulant éliminer l’autre. Le seul cas suggestif est celui de l’opposition entre Islam et Chrétienté, ou Islam et monde hindou. En effet, même si la réalité était loin d’être schématique, on avait alors souvent des deux côtés un sentiment d’opposition irréductible entre deux mondes, ce qui n’excluait d’ailleurs pas les échanges. Mais était-ce d’abord une opposition entre civilisations, ou entre deux mondes idéologiquement opposés ? Les emprunts culturels ont été massifs entre ces pôles, et cela n’a pas empêché l’opposition de persister. Il est vrai que l’Islam offre une exemple exceptionnel de lien indissoluble entre religion et politique, orienté vers la conquête.

Dans la période récente (depuis deux siècles), il est très difficile de discerner quoi que ce soit qui ressemble à un conflit de civilisation. Les conflits entre puissances dominent largement, sans compter de nombreuses guerres civiles. Et quand un élément d’ordre culturel au sens large intervient, c’est une opposition idéologique, souvent à l’intérieur d’une même civilisation. Ainsi entre les révolutionnaires français et le reste de l’Europe, ou entre Occidentaux et Soviétiques. Si on est tenté de trouver des exceptions, ce sera entre Indiens et Pakistanais, mais là encore, plus même qu’ailleurs, la civilisation est au départ la même ; c’est le facteur religieux qui radicalise l’opposition. On pourrait aussi être tenté de regarder les guerres israélo-arabes comme des guerres de civilisation, en tout cas certains le font. Elles ont certainement été vues par une partie appréciable du monde arabo-musulman comme un épisode majeur des rapports difficiles entre eux et l’Occident. Mais cette lecture est erronée : à nouveau, Américains mis à part, le cas d’Israël est en général vu comme spécifique, par les intéressés en premier lieu. Guerre de civilisation encore, les différentes menées terroristes, type Al Qaida ou Daech ? Mais à nouveau plutôt guerre idéologique. Cela dit, notons un fait : chaque fois qu’on perçoit un élément qui fait penser à un conflit de civilisation, à nouveau l’Islam est présent, au moins un certain Islam ; mais ce faisant nous retrouvons le côté idéologique.

Samuel Huntington le note ; il dit qu’il y a une résistance croissante des civilisations chinoise et islamique par rapport à l’Occident. Mais ce sont deux situations différentes. Les Chinois ne fédèrent absolument pas leur zone de civilisation, qui inclut Corée, Vietnam et Japon. Ils ne mettent d’ailleurs pas ce facteur en avant, tout au plus la différence nationale chinoise et la résistance à l’emprise occidentale. Leur rivalité avec les Etats-Unis, potentiellement ou déjà aujourd’hui avec nombre de leurs voisins, est une rivalité entre puissances. Supposons même que la Chine veuille utiliser un jour des facteurs culturels dans sa volonté de puissance. Sera-ce sur la base de la culture chinoise comme telle ? Ne sera-ce pas plutôt sur un modèle politique alternatif ? Soit un modèle interne, soit un modèle de relations internationales (réel ou non), ou les deux. Quant à présenter la Russie de Poutine comme Etat-civilisation, c’est se tromper de cible : la Russie met en avant son droit à une voie propre, essentiellement par résistance à l’emprise occidentale, ressentie comme à la fois idéologique et militaire. Le thème eurasien qui y affleure de plus en plus (en réaction d’ailleurs à l’idéologisation occidentale) est plus un positionnement international que la mise en évidence d’un message civilisationnel propre.

En fait, ce qui apparaît est que pour qu’il y ait conflit opposant des pays de civilisation différentes, perçu comme opposant deux visions du monde, il faut un support idéologique à cette opposition, et le facteur décisif sera alors cette idéologie. Et donc, plus que des chocs de civilisations il y a des relations de puissance à puissance qui peuvent être à l’occasion fortement colorées ou motivées par des idéologies. Puissance qui peuvent être selon les cas nationales, impériales ou les deux ; idéologies qui peuvent être selon les cas défensives ou conquérantes.  Y compris une idéologie du conflit des civilisations.

Idéologie islamiste, idéologie occidentale, nouvelles idéologies ?

Et cela reste vrai même dans le cas de l’Islam. D’une part, il est loin d’être homogène et est susceptible de lectures assez diverses. Les fractures entre musulmans, sont importantes et irréductibles. Ajoutons que factuellement il n’y a pas d’Etat musulman dominant : à vue humaine, aucun pays n’a ou n’aura la puissance ou l’autorité lui permettant de diriger les conflits qui peuvent opposer une partie du monde musulman à l’extérieur. Il n’y a pas de vrai califat en gestation. D’autre part, voir le monde comme réduit à un antagonisme global entre Islam et Occident fait courir le risque précisément de pousser le monde musulman dans la mauvaise direction. Mais cela ne doit pas conduire à ignorer le très puissant ressort idéologique, présent dans l’Islam dès les origines, qui en fait un facteur de radicalisation des conflits sous forme de guerre sainte ou en tout cas de conquête ; ainsi que la solidarité qui naît assez naturellement dans les foules musulmanes lorsqu’elles perçoivent une attaque contre « l’Ummah« . Ces ressorts ne sont pas automatiques, mais ils sont récurrents et puissants. 

Ceci nous met sur la piste d’un autre risque, celui de l’idéologisation de l’autre camp, le camp dit occidental, notamment sous hégémonie américaine, quelle que soit d’ailleurs la dominante idéologique en question, dans la mesure où elle se veut à vocation universelle et apte à discerner seule le camp du Bien du camp du Mal, tout en instrumentalisant ces ressorts. Certes, la tendance dominante n’est pas à l’occidentalisation de la planète, contrairement à une idée reçue : les emprunts massifs à la civilisation occidentale sont partout utilisés, de plus en plus, pour affirmer une forme de spécificité locale. Mais justement là n’est pas la question. Elle est dans la tentation récurrente et accrue depuis 40 ans de cet « Occident » à s’identifier avec un corpus idéologique particulier. Tendance que Huntington dénonce d’ailleurs avec lucidité, car il en voit les dangers. Les risques résultant du prosélytisme idéologique occidental, « démocratique’ » et postmoderne, sont bien réels. D’autant qu’il y de moins en moins de chances que les autres pays reconnaissent la légitimité d’un magistère supposé moral des pays occidentaux, des Etats-Unis notamment, mais pas plus de l’Europe. Dans la pratique, les tentatives en ce sens y sont interprétées et de plus en plus en termes d’impérialisme plus que d’autorité morale. À nouveau ce sont les risques que fait courir une idéologie messianique, surtout quand elle a pour support une grande puissance. Défendre des principes ou valeurs est en soi plutôt un bien ; les confondre avec une affirmation de puissance est généralement dévastateur.

Bien sûr, la réalité pratique est plus nuancée. Le rôle de cette dimension idéologique n’est pas si net dans les conflits réels, où ce facteur n’intervient pas de façon automatique, loin de là. Il est en fait plutôt rare que les Occidentaux aient réellement fait la guerre par pur prosélytisme démocratique. Et il y a de très nombreux cas de vraie problématique ‘démocratique’, sans qu’il y ait intervention ‘occidentale’. En revanche, il est assez fréquent que la motivation idéologique soit présentée comme majeure, même si ce n’était pas le facteur déclencheur réel de l’intervention ni son motif réel. L’exemple de l’Iraq en est un cas évident. Par ailleurs, la mise en avant de la démocratie ou des Droits de l’Homme même prétextée, n’est pas sans incidence, car elle colore fortement la lecture qui est faite de bien des événements. On peut rappeler ici l’accueil délirant fait aux supposés printemps arabes dans tous les pays occidentaux, et la catastrophique intervention en Libye qui en a résulté, sans parler de la Syrie. Cette insistance idéologique donne en effet l’idée d’une opposition radicale entre deux visions du monde, ou un bien et un mal, colorant des conflits dont la nature véritable est assez différente et bien plus complexe. Ce qui peut d’une part les radicaliser, et d’autre part susciter des réactions hostiles, également idéologiques. Le cas de Daech, né en Iraq, nous le confirme.

A court terme cette idéologie occidentale a peu de rivale, même si elle irrite et que les zones de résistance sont substantielles et croissantes. En fait ce qu’on observe ici ou là, en Russie comme en Chine, est plus une affirmation d’autonomie, puis de puissance, à dominante politique, économique et militaire, couplée avec un refus de l’hégémonie idéologique occidentale, qu’une affirmation propre à vocation prosélyte. Mais on peut supposer qu’à terme plus long le jeu idéologique se diversifiera, en plus de l’Islam déjà présent. Il serait en effet surprenant que ne se développent pas des modèles ou des conceptions politiques plus originales et capables de prétendre à un rayonnement large, notamment dans les grandes zones de civilisation non occidentale. Cela pourra nourrir des oppositions, qui pourront être vécues comme un conflit entre deux visions irréductibles du monde, si une lecture idéologique en est faite d’un côté ou de l’autre – même si le soubassement dominant restera celui de relations entre puissances. Mais plus que les civilisations elles-mêmes, qui gagnent plutôt à cohabiter et à échanger, c’est le mélange de la puissance et de l’idéologie qui est détonant. 

* Pierre de Lauzun, membre fondateur de Geopragma 

Caroline Galactéros sur BFMTV : Otages et élections européennes

Retrouvez l’intervention de Madame Caroline Galactéros, présidente de Geopragma, sur BFMTV au sujet de la libération des otages au Burkina Faso ainsi que sur les élections européennes :

https://www.bfmtv.com/mediaplayer/replay/7-jours-bfm/

Patricia Lalonde : « Yémen : Un accord est possible »

Le Billet du Lundi du 06/05/2019, par Patricia Lalonde*

Le Congrès américain a voté une résolution le 25 avril demandant l’arrêt du soutien des Etats-Unis à la guerre du Yémen. Le président Trump y a immédiatement mis son veto.

Le candidat favori démocrate Joe Biden vient à son tour de demander l’arrêt du soutien à cette guerre. Ce sont les derniers développements d’un conflit qui a provoqué la plus grave crise humanitaire de ces vingt dernières années.

Récemment la République du Yémen avait salué la décision du Conseil de l’Union Européenne, affirmant que la solution politique était la seule option possible pour mettre fin au conflit qui déchire le pays. C’est dans cette optique qu’une délégation du Parlement européen doit se rendre à Sanaa, si les deux parties l’acceptent.

Il aura fallu trois années d’une guerre qui a provoqué cette grave crise humanitaire pour obtenir une prise de position de l’Union Européenne.

Trois années où de nombreuses voix se sont élevées pour demander l’arrêt des ventes d’armes à l’Arabie Saoudite et aux Emirats Arabes Unis.

Trois années au cours desquelles chaque initiative de parlementaires pour mettre autour d’une table de négociation les différents protagonistes du conflit aura été étouffée.

Trois années où la seule voix qui a pu se faire entendre a été celle de la « Coalition » menée par l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis.

Trois années pendant lesquelles on nous a vendu un conflit entre « l’occupant Saoudien » et les « rebelles Houthis ».

Il s’agit en réalité d’un conflit entre Yéménites opposant le parti de l’ex-président Ali Abdallah Saleh, allié aux Houthis, contre le gouvernement de Mansour Hadi, soutenu par l’Arabie Saoudite et réfugié à Riyad. Tous sont donc Yéménites et la résolution du conflit devrait en premier lieu se faire entre Yéménites… Vouloir réduire cette guerre en affrontement entre Sunnites et Zaidistes-Chiites reste réducteur et dangereux.

Les Nations-Unies ont réuni à Stockholm en décembre dernier les principaux protagonistes du conflit, le gouvernement légitime du Yémen actuellement retranché à Aden et le gouvernement de facto des Houthis et du General People’s Congress, le parti de l’ancien président Ali Abdallah Saleh, représenté par son ministre des Affaires étrangères, Hisham Sharaf Abdullah. Les deux parties ont réussi à se mettre d’accord sur l’application d’une trêve dans les combats, suscitant un immense espoir.

Les négociations se feraient en 3 phases : la première concernant les ports d’Hodeida, de Salif et de Ras Issa, la deuxième concernerait le futur de Taez, l’une des régions les plus touchées par le conflit, et la troisième concernerait l’échange de prisonniers.

Faisant fi des nombreuses pressions qui s’exerçaient contre eux, des parlementaires européens représentant la plupart des groupes politiques ont pris l’initiative d’inviter les négociateurs du gouvernement de Sanaa, Mohammed Abdul Salam et Abdul Malik Al Ijri pour faire un état des lieux des négociations et de l’application des décisions sur le terrain.

Concernant la première phase de ces négociations, ils se sont plaints que la Coalition refusait de se conformer à l’accord  : il avait en effet été décidé que les forces du gouvernement de facto se retirent à 5 km du port d’Hodeida tandis que celles de la Coalition prendraient le contrôle du huitième kilomètre à partir des bords de la Mer Rouge. Cette étape constituait une priorité qui avait été actée par les Nations unies. La Coalition s’arc-boutait sur la revendication du contrôle du port d’Hodeida.

Les deux parties se sont toutefois mises d’accord pour que l’aide humanitaire puisse passer par les ports de Hodeida, Salif et Ras Issa. 

Même s’ils avouent avoir eux-mêmes leur part de responsabilité, ils se sont plaints que le cessez-le-feu ne soit pas respecté. Ils ont pris comme une vraie déclaration de guerre les bombardements de la Coalition, en violation totale des accords de Stockholm. Des pêcheurs en avaient été la cible : huit d’entre eux avaient été tués.

Les négociateurs ont rappelé que les Saoudiens s’étaient aussi attaqués aux bâtiments de la Croix-Rouge et de Médecins sans Frontières. Ils ne comprenaient pas le silence de la Communauté Internationale alors que l’Arabie Saoudite ne respectait pas les conventions internationales… Ils ont également condamné les privations d’eau et de gaz infligées à la population.

Concernant la deuxième phase des accords de Stockholm sur Taez, il avait été convenu qu’un comité de coordination conjoint soit établi afin d’ouvrir un corridor humanitaire et de permettre le passage des personnes et des biens commerciaux dans et autour de la ville.

Mais là encore, la Coalition aurait refusé de bouger estimant qu’il devait d’abord y avoir un accord sur Hodeida.

Concernant l’échange des prisonniers, troisième volet de ces négociations, ils ont expliqué qu’ils se heurtaient à un manque de confiance des deux côtés : la liste de la Coalition contiendrait 9000 noms dont 110 seraient des membres d’Al-Qaida, qui pour certains ont combattu aux côtés de Daesh en Syrie. Celle du gouvernement de Sanaa 7500 dont 750 seulement ont été reconnus par la Coalition . (La Croix Rouge et les Nations Unies détiendraient une copie de ces listes).

Le négociateur a enfin tenu à insister sur la présence de prisons tenues par les Emirats Arabes Unis où des actes de torture étaient infligés aux prisonniers.

UN envoy Martin Griffith, left, talks to Houthi representatives during a meeting in Sanaa, Yemen, on June 16, 2018. Yahra Arhab / EPA

Les négociateurs ont précisé pour conclure qu’une solution politique privilégiant le fédéralisme devait être retenue. Le Yémen devait avoir une Chambre des représentants qui tienne compte de la densité et de la géographie du pays. Ils ont précisé que des élections devraient pouvoir se tenir prochainement afin de remplacer les nombreux députés morts pendant le conflit.

Ils se sont par ailleurs plaints de ne pas avoir de reconnaissance officielle hormis celle des Nations Unies. 

Ils martelaient que sans respect de l’accord sur Hodeida, aucun progrès ne pourra être fait.

Ils espéraient que la récente venue à Aden de Jeremy Hunt, secrétaire d’Etat des Affaires étrangères britannique, n’allait pas renforcer la position intransigeante de la Coalition sur Hodeida, prenant le risque d’enterrer les accords de Stockholm.

La réouverture de l’aéroport de Sanaa aux vols commerciaux serait par ailleurs un signe important pour aider les négociateurs de Sanaa.

Le Parlement européen doit entendre une autre musique que celle des puissants lobbys Saoudiens ou Emiratis afin de montrer qu’il est capable d’appuyer les efforts de l’Envoyé Spécial des Nations Unies, Martin Griffith, et d’apporter sa pierre à la résolution d’un conflit dont la crise humanitaire est sans précédent et pour laquelle beaucoup seront accusés de crimes de guerre.

*Patricia Lalonde, Vice-présidente de Geopragma