C. Galactéros : « Éloge de la réciprocité »

Tribune GEOPOLY du 23 avril 2019 dans Le Courrier de Russie, par Caroline Galactéros* 

Moscou commence à se lasser des leçons de démocratie dispensées par Paris ; notamment au regard de la gabegie « Gilets jaunes », de l’autorité de l’État bafouée et des sommets de démagogie que notre démocratie pontifiante et irréprochable déploie pour sortir de cette ornière et espérer laver aux yeux du monde cette humiliation.

Et puis, à force d’erreurs de jugement, de fautes morales et d’entêtement, nous comptons si peu désormais sur la scène du monde. Au Moyen-Orient comme en Afrique, où nous souffrons d’une telle schizophrénie sécuritaire et d’un suivisme atlantiste aggravé, nous commençons à susciter la pitié plus que la crainte ou l’espoir. A minima, on ne nous attend plus. On discute, on négocie, et on décide sans nous. Qui « On » ? Qui sont ces impudents ? Les États-Unis, la Russie, la Chine, la Turquie, Israël, l’Iran, et même, en Europe, l’Italie ou la Hongrie… Tous ceux qui ne se paient plus de mots depuis longtemps déjà, qui ont décidé de prendre leur avenir et leurs intérêts en main, et nous jugent sans aménité. La France parle toujours haut et fort, mais elle agit peu et mal. Les pays précités lui rappellent que le temps de la préséance occidentale est révolu, que l’Hexagone n’a plus vraiment de poids sur la scène du monde, que l’injonction universaliste ne passe plus et que notre prêchi-prêcha moralisateur est devenu inaudible et même complètement ridicule.

Pour la Russie – qui voit que Paris reste arcbouté sur ses postures malheureuses concernant l’Ukraine ou la Syrie – est venu le temps des réponses « du berger à la bergère » et de l’application du principe de réciprocité. Puisque les journalistes russes accrédités en France se voient interdits d’Élysée et que Spoutnik comme Russia Today (RT) sont diabolisés et réduits au statut de purs canaux de propagande poutiniens, Moscou envisage de rendre la pareille à Paris en interdisant certains médias français de couverture d’événements en Russie ou en suspendant leurs accréditations. Dans la même veine, il se dit que le Kremlin aurait eu l’audace de faire prévenir Paris que la France ne devait pas s’ingérer dans la situation inflammable en Algérie… L’alliance Moscou-Alger est ancienne, mais une telle audace exprime sans équivoque un nouveau rapport de force régional clairement en notre défaveur. Cela nous apprendra à boire la « repentance » comme du petit lait.

Quoi qu’il en soit, nous affirmons lutter vaillamment contre la propagande et les fake news, pardon « l’infox ». Mais qui décide de ce qui est vrai ou faux, lisible ou devant faire l’objet d’autodafés ? De quelle légitimité supérieure peut-on se revendiquer ? Quand on voit les conclusions du rapport Mueller et le « pschitt » retentissant du Russia Gate ouvrant une phase de représailles vengeresses du président Trump, bien décidé à « enquêter sur les enquêteurs » ; quand on se remémore l’unanimisme médiatique délirant et l’hystérie russophobe qui, pendant deux ans, ont nourri la farce d’un président américain agent du Kremlin pour expliquer l’inexplicable, l’insupportable défaite de l’immaculée Hillary Clinton, on se demande qui, finalement, relaie le mieux l’intox, la manipulation et le complot ?

LE PROCUREUR SPÉCIAL ROBERT MUELLER APRÈS AVOIR REMIS SON RAPPORT SUR L’INGÉRENCE RUSSE DANS L’ÉLECTION AMÉRICAINE DE 2016. CRÉDIT : NEW YORK TIMES

Au-delà du tragicomique de nos errances, nous devons prendre garde à cette décrédibilisation massive des médias occidentaux, car elle porte celle des politiques éponymes et sert les desseins de leurs rivaux chinois, russes ou turcs. Le chantage d’Erdoğan envers Washington à propos des Kurdes syriens, envers Paris avec l’affaire du génocide arménien ou envers l’Allemagne avec les migrants n’a plus de limites. Mais nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous-mêmes, victimes de nos inconséquences. On ne peut exiger de la Turquie qu’elle intervienne en Syrie contre le gouvernement de Bachar el-Assad soutenu par Moscou, qu’elle achète des armes américaines plutôt que russes, qu’elle conserve les centaines de milliers de réfugiés syriens sur son territoire et, « en même temps », lui interdire de consolider son influence locale, de rivaliser avec Ryad via Doha, moins encore de réduire l’abcès kurde à ses frontières alors que c’est sa préoccupation sécuritaire et politique n° 1.

Le néo-sultan mégalomane n’a que faire de nos problèmes et de la dévalorisation stratégique de nos proxys. Il se livre à notre égard, et depuis des années, à un chantage permanent. Nous l’avons laissé faire en toute connaissance de cause, sans jamais l’arrêter, persuadés ainsi de gêner Moscou et impatients de faire tomber la malheureuse Syrie dans l’escarcelle américano-israélo-saoudienne. Nous payons aujourd’hui cette complaisance insensée, cette indulgence a minima envers l’engeance islamiste, envers Daech même, envers Al-Qaïda et ses succédanés, ainsi qu’envers leurs sponsors saoudiens, irakiens, qataris et turcs. Il est un moment où les masques tombent. Ni Washington ni l’Otan ne font plus peur à Ankara qui sait bien que jamais les États-Unis ne l’expulseront de l’Alliance. Quant à nous, Français, nous n’aurions jamais dû en rejoindre le Commandement militaire intégré ni nous soumettre à ses oukases pour quelques étoiles et postes ronflants ; un marché de dupes évident que pourtant, à Paris comme au Quai d’Orsay, on jugea logique et souhaitable puisque l’Amérique a toujours raison, nous protège et ne veut que notre bien… Nous en sommes donc à payer sans délai ni crédit le prix de nos accommodements immoraux, exposés à l’effet boomerang de notre moralisme à géométrie variable.

RENCONTRE ENTRE VLADIMIR POUTINE ET XI JINPING EN MARGE DU SOMMET DES BRICS À BENAULIM EN OCTOBRE 2016. CRÉDIT : KREMLIN

Et la Russie dans tout cela ? Contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, elle ne se frotte pas les mains face au champ de ruines de son rapprochement (mort-né ?) avec l’Union européenne. Son dépit amoureux face à cette part d’elle-même, qui la relie à l’âme et à l’histoire du Vieux Continent, est toujours là, tout comme son complexe obsidional que nous nous obstinons à nourrir par nos incessantes provocations. Alors, peut-être voit-elle avec une satisfaction amère le village Potemkine européen s’écrouler ; non parce qu’elle l’attaque (en cette matière, l’action d’un Steve Banon est bien plus efficace que celle des pires « idiots utiles » de Moscou), mais parce que ses fondations se révèlent chaque jour plus friables. Une sorte de victoire posthume et triste sur l’adversité. Les avanies, les humiliations, les anathèmes dont elle fait l’objet depuis bientôt vingt ans, depuis qu’elle a repris, contre toute attente, son destin en main, ne sont certes pas réparés. Et la mutation mentale des Européens vis à vis de Moscou n’est pas pour demain. L’Europe ne veut décidément pas de la Russie. Fort bien. Celle-ci s’en passera donc, et se consolera dans une bascule forcée vers l’Asie et Pékin dont nous ferons les frais lorsque la Chine et l’Amérique se disputeront nos reliefs ou s’entendront à nos dépens. Mais cette ostracisation ne portera pas chance aux États européens qui, pour complaire au suzerain américain, tiennent la dragée haute à Moscou sans comprendre l’évidente nécessité et la logique géopolitique d’un rapprochement sur des domaines d’intérêt commun (sécuritaire, migratoire, énergétique, culturel…)

Sans se penser de façon autonome et sans la Russie, l’Europe n’est pas en mesure de faire masse critique entre les deux nouveaux môles stratégiques mondiaux. La Chine comme l’Amérique appuient sur ses plaies avec une commisération jubilatoire. Ni l’une ni l’autre ne l’aideront jamais pour rien. Les inquiétudes des peuples européens face à la menace migratoire, à l’insécurité culturelle et identitaire, au libre-échange érigé en idole, aux inégalités fiscales entre États et à la béance sociale, sont telles que la mascarade de l’unanimité et de la convergence ne tient plus. Il devient urgentissime de réformer de fond en comble tous les attendus et postulats européens, de même que les mécanismes institutionnels. Les « éléments de langage » d’une technocratie hors sol et autres postures ne suffisent plus. Il faut une évaluation froide et sans concessions de nos intérêts communs véritables et une définition chirurgicale, et non « attrape-tout », des domaines de coopération souhaitables et accessibles. Il faut arrêter de se mentir, de croire aux éléphants roses que sont « le couple franco-allemand », « l’ogre russe » et le gentil génie américain. Il faut cesser aussi de faire comme si une somme de renoncements ou de faiblesses faisait une force collective. Il faut passer aux coopérations renforcées, aux coalitions de projet, au lieu de chercher une unanimité qui produit inertie et paralysie. Il faut qu’à l’intérieur de l’Europe, chacun se mesure pour imposer ses vues et entraîner. La rivalité n’est pas la guerre ! On nous mène, en revanche, une guerre sans merci depuis l’extérieur de l’Union en jouant de notre phobie collective du conflit. Chercher chacun notre place dans la construction européenne provoquera non une guerre, mais un échange infiniment plus sain que ce mensonge permanent de chacun envers tous qui postule l’harmonie et l’identité d’intérêts.

En conséquence, au lieu de pleurer son couple mythifié avec Berlin, qui n’a jamais vraiment existé que dans son regard embué, Paris doit se lier avec les puissances du sud et de l’est de l’Union (pour chasser sur les plates-bandes allemandes), telle l’Italie, l’Autriche ou la Hongrie, au lieu de les insulter et d’en faire des pestiférés rétrogrades. Il faut enfin oser et non plus procrastiner. Décider par exemple, que l’Europe n’est pas là pour fixer le gabarit de nos fromages de chèvre ou la taille de nos fenêtres, mais pour tenir nos frontières, instaurer une réciprocité commerciale stricte vis à vis de ceux qui prétendent atteindre notre grand marché, faire de l’euro et de la Banque centrale européenne les outils d’une croissance et d’une protection monétaire véritables qui ne se réduisent pas à la lutte contre l’inflation, faire grandir sans états d’âme des champions industriels, technologiques et numériques européens, assumer un « patriotisme économique» sourcilleux, au lieu de laisser des loups entrer dans une bergerie pour la détruire.

CONFÉRENCE DE PRESSE ENTRE ANGELA MERKEL ET VIKTOR ORBAN À BERLIN EN JUILLET 2018. CRÉDIT : DAILYNEWS

Il faut enfin cesser de rêver à une « armée européenne » ou à un siège européen de membre permanent au Conseil de sécurité des Nations unies ‒ ce qui revient simplement à donner le nôtre à l’Allemagne et à ses affidés, en espérant que Berlin nous en saura gré. Outre le fait que l’on brade avec une désinvolture inouïe l’un de nos derniers avantages relatifs en termes d’influence, c’est parfaitement irresponsable envers la nation comme envers notre Histoire.

Pour finir ‒ ou pour commencer ‒ il faut dire que la souveraineté n’est pas un gros mot, qu’à l’instar du « populisme » violent, l’européisme béat est une impasse, une imposture de la « modernité », une fuite en avant suicidaire et infantile. Nous ne parviendrons pas longtemps encore à bâillonner les peuples européens qui refusent leur perdition et la négation dogmatique de leur substrat culturel chrétien et humaniste. Pour survivre face aux ambitions dévorantes des autres, l’Europe doit réarmer tous azimuts, au sens mental, culturel et symbolique du terme. Qu’elle commence par s’affirmer en éliminant les sanctions contre la Russie et en réengageant ses projets d’échanges commerciaux avec l’Iran ! Qu’elle accepte de grandir et de s’affirmer !

*Caroline Galactéros, présidente de Geopragma 

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2019/04/eloge-de-la-reciprocite/

G. Chesnel « Irak : la menace fantôme »

Le Billet du Lundi, le 22 avril 2019 , par Gérard Chesnel* 

Ne croyez pas ceux qui disent – officiels ou médias – que la situation est normalisée en Irak et que le pays va maintenant pouvoir reprendre le cours de son développement. Rien n’est moins vrai. Il subsiste, tant sur le plan politique que dans le domaine sécuritaire, de nombreux facteurs d’instabilité et de nombreuses interrogations.

Sur le plan politique tout d’abord, la question de l’équilibre entre le nord, kurde et sunnite, et le sud, arabe et majoritairement chiite, ne peut être considérée comme définitivement résolue. Le blocus imposé par Bagdad à la suite du vote kurde en faveur de l’indépendance le 25 septembre 2017 (92,7% de oui) a laissé des traces. Pendant six mois les principaux aéroports du Kurdistan et les terminaux frontaliers avec l’Iran et la Turquie ont été fermés, occasionnant des pertes économiques considérables. Un accord a pu, certes, être conclu, sur intervention des Etats-Unis, et Bagdad verse de nouveau à Erbil sa part du budget fédéral soit 1 milliard de dollars par mois mais cela reste insuffisant et le Kurdistan continue de s’endetter. L’Irak, au surplus, a profité de l’affaiblissement du Kurdistan pour reprendre le contrôle des « territoires disputés » comme Kirkouk.

Le Kurdistan est, de plus, divisé comme jamais entre les deux principaux partis, le PDK (Parti Démocratique du Kurdistan) dirigé par la famille Barzani, et l’UPK (Union Patriotique du Kurdistan). Comme de coutume c’est le candidat de l’UPK, Barham Saleh, qui a été élu Président de la république d’Irak mais le PDK a essayé jusqu’au bout d’imposer son candidat. Actuellement un équilibre fragile a été trouvé entre Bagdad et Erbil : à côté du Président de la république (kurde), le nouveau Président du Parlement est le sunnite Mohammed al-Halbussi et c’est un chiite, Adel Abdel-Mahdi, qui a été nommé Premier ministre.

Les puissants voisins du pays, notamment la Turquie et l’Iran, ne manquent pas d’intervenir dans ce micmac politique, en soutenant tel ou tel candidat, qui leur sera naturellement redevable. Il est donc difficile de dire si l’équilibre ainsi atteint sera durable. En attendant, la rivalité Bagdad-Erbil oblige à des tractations multiples et complique encore la tâche des responsables locaux (qui craignent de voir leurs requêtes se perdre dans le dédale de l’administration centrale) comme des ONG qui, pour pouvoir intervenir, par exemple, au Kurdistan, ont besoin d’une double accréditation.

 

Pneu signalant une mine dans un village d’Irak

Pour compliquer encore cette situation, rôde sur le pays une menace diffuse, invisible mais bien réelle : celle que représentent les milliers (on parle de 6 à 7 000) de combattants de Daech qui ont pu quitter leurs dernières places fortes de Mossoul, Rakka ou encore Baghuz, en emportant armes et bagages. Il s’agit, selon les dires de certains de nos agents, des plus expérimentés et des mieux armés des troupes de l’Etat Islamique, qui ont eu largement le temps de s’exfiltrer et se sont disséminés on ne sait où. Ils ont pris le temps de laisser derrière eux des dizaines ou peut-être des centaines de milliers de mines et surtout d’engins explosifs improvisés (IED) qui retardent considérablement le retour des réfugiés chez eux. Les IED, en particulier, posent un terrible défi à nos démineurs puisqu’ils peuvent prendre des formes multiples et sont particulièrement difficiles à détecter. Or cette situation est porteuse de nouveaux dangers. Les responsables irakiens n’ont de cesse de souligner l’urgence qu’il y a à remettre leurs maisons ou leurs terres à la disposition des réfugiés car dans les camps la propagande de Daech peut faire des ravages, notamment auprès des jeunes, qui sont tous sans emploi. L’Etat Islamique a, en effet, beau jeu de dire que la Coalition est incapable de les aider et que c’était quand même mieux de son temps. Le déminage constitue ainsi un enjeu majeur et prioritaire puisqu’il se trouve en amont et qu’il est la condition préalable et indispensable à tout retour des réfugiés et donc à tout redémarrage économique dans les zones affectées.

Face à ces défis multiples, la communauté internationale doit se mobiliser. La France, quant à elle, participe activement à la lutte armée contre Daech : l’opération Chammal (vent du nord, en arabe) apporte un appui aérien souvent crucial aux forces de sécurité irakiennes. Il est clair que, tant que persistera cette menace fantôme, cet effort devra être poursuivi, même si les Américains décidaient vraiment de se retirer.

Dans le domaine du déminage, l’effort de la France (quelque 5 millions d’euros en 2018) est loin d’être suffisant, surtout si on le compare à celui d’autres pays européens comme le Royaume Uni, l’Allemagne ou la Norvège. Il est cependant bien ciblé : les démineurs irakiens ont déjà acquis une compétence certaine pour l’élimination des IED mais nous pouvons leur apporter une aide précieuse en ce qui concerne le déminage sub-aquatique, par exemple. Il est prévu que notre contribution au déminage augmente en 2019 et que nos livraisons de matériels spécialisées s’accroissent. Malgré tout, la tâche reste immense et il est à souhaiter que de nouveaux combats ne viennent pas recontaminer les terres déjà dépolluées et prêtes à être rendues à leurs propriétaires.

Soutien militaire, déminage, aide aux victimes, toutes ces actions sont liées et participent au sauvetage d’un pays clé pour la sécurité du Moyen-Orient et pour la nôtre.

*Gérard Chesnel, membre fondateur et trésorier de Geopragma

J.-P. Duranthon : « Mais où donc est passé le « conflit israélo-arabe » ? »

Le Billet du Lundi du 15/04/2019, par Jean-Philippe Duranthon*

Mardi dernier, des élections se sont déroulées en Israël. L’objet de ce billet n’est pas de comparer les mérites respectifs de Benyamin Netanyahu et de Benny Gantz. Il n’est pas non plus de se demander, à l’aune de notre IVème République, comment un pays qui cumule un éparpillement partisan (47 listes s’affrontaient mardi) et un système électoral fondé sur la proportionnelle intégrale peut connaître une stabilité politique peu courante : le pays n’a connu que 12 chefs de gouvernement depuis sa création en 1948.

L’objet de ce billet est de noter, à l’occasion de cet évènement, que désormais plus personne ne parle de ce qui a longtemps figuré sur les manchettes des journaux sous l’appellation de « conflit israélo-arabe », lequel constituait alors l’un des éléments qui structuraient les relations internationales. Plusieurs faits auraient pourtant pu, durant la campagne électorale israélienne, provoquer des débats laissant penser que le dossier était toujours ouvert. Or, la déclaration de Benyamin Netanyahu en faveur de l’annexion des colonies juives de Cisjordanie et la reconnaissance par Donald Trump de l’annexion du Golan par Israël n’ont donné lieu qu’à quelques dépêches aussi vite oubliées qu’écrites. Les affrontements, parfois meurtriers, à la frontière séparant Israël et la Bande de Gaza suscitent peu d’émotion ou d’inquiétude, comme s’ils étaient « normaux » et faisaient partie du bruit de fond.

Ce constat de la « disparition » du « conflit israélo-arabe » dans l’actualité internationale n’est pas en lui-même surprenant puisqu’il peut être dressé depuis de nombreux mois, voire de nombreuses années.

Les causes de cette situation sont diverses et se cumulent. Israël a intérêt au maintien du statu quo ; les autorités et organisations palestiniennes sont largement décrédibilisées ; les pays arabes voisins d’Israël sont, soit en proie à des conflits internes (Syrie, Irak, Libye), soit soucieux d’éviter tout ce qui est susceptible de menacer leur stabilité toujours fragile dans un contexte régional explosif (Jordanie, Egypte) ; la rivalité entre l’Iran et l’Arabie Saoudite est désormais trop forte pour pouvoir être masquée ou tempérée par la reconnaissance d’un ennemi commun, d’autant plus que le rôle régional croissant de la Turquie vient compliquer les choses ; les « grandes puissances » sont préoccupées avant tout par la nécessité d’endiguer un islamisme conquérant ou terroriste qui les menace directement, et par la volonté de retirer leurs troupes de la région en conservant quelques bienfaits de leur engagement ou sans perdre la face, selon les cas. Seul le Liban pourrait être las de servir de théâtre de l’ombre pour les affrontements entre les uns et les autres, puis les autres et les uns, mais il a désormais l’habitude de ce rôle et a perdu moyens d’action et autonomie politique, voire identité.

Ce constat suscite quelques remarques.

À l’heure où il est de bon ton de reprocher au méchant Vladimir Poutine et au méchant Donald Trump de critiquer le multilatéralisme et de ne pas se plier aux desiderata des organisations internationales, n’oublions pas, tout d’abord, que le conflit israélo-arable a donné lieu à de fort nombreuses résolutions de l’ONU qui sont restées lettres mortes. N’imaginons donc pas les décennies passées comme un modèle de gouvernance mondiale dans lequel aucun pays n’osait résister au consensus global. Remarquons au passage que le modèle onusien, à l’œuvre au Moyen-Orient, reconnaît et légitime la prééminence des grands Etats disposant de responsabilités spécifiques au sein du Conseil de Sécurité, et est donc bien différent de celui de l’OMC ou des COP environnementales dans lesquelles tous les Etats ont juridiquement le même poids, modèle que certains voudraient aujourd’hui voir reconnaître comme le parangon unique et absolu du mode de gouvernance mondiale.

Constatons aussi que l’Europe et, en particulier, la France sont totalement absentes du débat. Lorsque Benyamin Netanyahu a voulu, pour grappiller quelques voix supplémentaires, montrer qu’il côtoyait les « grands de ce monde », il est allé à Moscou et à Washington mais pas à Bruxelles, Berlin ou Paris. Voilà qui confirme à la fois que l’Europe institutionnelle ne joue aucun rôle diplomatique et que les choix régionaux de la France ne lui rapportent rien : le rôle de « gardien de la moralité » que nous avons voulu jouer, en le confortant par un engagement dans les combats en Syrie, ne nous aura pas permis de gagner de la crédibilité et du poids dans les relations internationales, bien au contraire. Faut-il s’en étonner ?

Reste la question fondamentale : l’« effacement » du « conflit israélo-arabe » est-il transitoire ou pérenne ? Le problème est-il réglé ou bien le conflit refera-t-il surface lorsque le contexte régional aura évolué, lorsque certaines des causes de son effacement, précédemment relevées, auront disparu ?

Si les motifs du conflit sont inchangés, le temps qui passe modifie les réalités et les mentalités. Il sera de plus en plus difficile, pour ceux qui le souhaiteraient, de faire évoluer ou de supprimer les situations de fait, particulièrement en Cisjordanie ; l’écart de richesse entre Israël et ses voisins s’accroît chaque année du fait des écarts de croissance économique, ce qui a des conséquences directes sur le potentiel militaire et technologique des deux camps ; inversement, l’évolution du rapport démographique entre les différentes populations ne peut pas ne pas avoir de conséquences à terme.

Observons aussi que, si la « communauté internationale » a depuis longtemps considéré qu’un règlement durable nécessitait la reconnaissance de deux Etats, la solution a été clairement écartée par Benyamin Netanyahu lors de la campagne électorale et n’a pas été défendue par son concurrent. Un règlement diplomatique futur suppose donc, soit un changement de pied du chef du gouvernement israélien très probablement reconduit, ce qui ne correspond ni à ses habitudes ni à l’interprétation logique du scrutin, soit l’abandon, par la communauté internationale, du schéma sur lequel elle fondait ses espérances. Au profit de quoi ?

Mais le principal facteur d’évolution est sans doute le renouvellement récent et futur de la problématique régionale, sur laquelle il faut revenir : les pays voisins d’Israël (l’Egypte, la Syrie, la Jordanie), ceux qui ont jusqu’ici porté le « conflit israélo-arabe », sont affaiblis et seraient incapables, si jamais ils le souhaitaient, de prendre la moindre initiative, diplomatique ou militaire, vis-à-vis d’Israël. Ce sont aujourd’hui les pays « de l’arrière », l’Arabie saoudite, l’Iran, la Turquie désormaissans doute, qui détiennent les clefs des relations avec Israël. Leurs objectifs géopolitiques sont beaucoup plus vastes que la seule relation avec Israël, qui n’est désormais qu’un dossier parmi d’autres et sans doute pas le plus important à leurs yeux : c’est le contrôle de la communauté musulmane et de l’ensemble de la région qui, pour eux, est l’enjeu majeur. D’ores et déjà ces pays ne traitent plus Israël comme un ennemi mais cherchent chacun à faire de lui, au moins implicitement, un allié potentiel dans cette confrontation à trois de moins en moins feutrée ; de même les jeux politiciens et les affrontements physiques n’opposent plus, au Liban, partisans et adversaires des liens avec Israël, ni même pro et anti Syriens, mais ceux qui sont proches de l’Iran et ceux qui le sont de l’Arabie Saoudite.

Les grandes puissances, bien sûr, ne se contentent pas de regarder ces trois puissances régionales agir. Les Etats-Unis ont clairement choisi de conforter leurs positions traditionnelles en Arabie Saoudite, ils cherchent à affaiblir l’Iran par tous les moyens et à contenir les incartades d’une Turquie remuante mais jugée nécessaire au sein de l’OTAN ; la Russie, après avoir réussi, grâce à son pragmatisme et à sa détermination (et aux maladresses stratégiques et tactiques des occidentaux), à reprendre pied dans une région dont elle avait été écartée, veut consolider ce nouvel avantage et rendre durable sa présence ; la Chine, qui a désormais des intérêts économiques notables en Afrique et dans le Golfe, surprendrait si elle demeurait longtemps totalement muette. Et l’Europe, que veut-elle ? La paix, oui, bien sûr, mais comment et grâce à quelles alliances ?

Le « conflit israélo-arabe » n’a pas disparu, mais il est désormais un élément parmi d’autres d’une problématique géopolitique régionale beaucoup plus complexe. Reste à savoir si cette complexité est un facteur de stabilité ou accroît les risques de déséquilibre.

Quelle vision stratégique la France et l’Europe ont-elles de ce contexte régional, Ô combien fondamental pour l’équilibre géopolitique et la prospérité économique du monde ? À l’évidence, une réflexion s’impose, pour laquelle elles auraient tout intérêt à conjuguer leurs efforts.

*Jean-Philippe Duranthon, membre fondateur de Geopragma 

G. de Castelbajac : « 70 ans, pour quoi faire ? »

Le Billet du Lundi, par Ghislain de Castelbajac* 

« Il faut détruire l’OTAN ». Ces mots prononcés par un grand ambassadeur, chef de la délégation française d’une organisation internationale à son jeune stagiaire en 1995, résonnèrent pour votre serviteur comme une interrogation : provocation cabotine, si caractéristique de certaines élites du Quai d’Orsay, ou ordre de mission de stage ?

Le stagiaire n’ayant pu détruire l’Alliance signée le 4 avril 1949 pour maintenir en Europe « Germany down, the Soviet out and the USA in », il noie son -relatif- échec dans cette courte analyse des 70 autres années que l’OTAN nous réserve peut-être, malgré la volonté de certains diplomates français.

Depuis la dissolution du Pacte de Varsovie en 1991, l’OTAN a su non pas se transformer pour s’adapter aux nouveaux enjeux géopolitiques, mais engager une mutation de « technostructure » qui lui permit de survivre et servir opportunément aux intérêts de certains de ses membres.

Les bombardements de la Yougoslavie et de sa province du Kosovo en 1998-1999 furent l’apogée d’une utilisation des instruments de l’Alliance par des Etats membres en pleine crise d’adolescence néo-conservatrice. Sorte de « sur-moi » ludique, l’OTAN fut déviée de sa finalité défensive et intervint en violation de ses articles 5 et 6, ainsi qu’en violation de la résolution 1199 du Conseil de sécurité de l’ONU.

En soixante-dix ans d’existence, la seule activation légitime de l’article 5 de l’Alliance le fut à la suite du 11 septembre 2001 en réponse à l’attaque des Etats-Unis par une organisation terroriste.

Le bilan de l’Alliance est donc mitigé dans ses actions militaires et diplomatiques, mais c’est en fait la marque du succès de ses missions défensives, légitimées par la menace soviétique de l’époque.

La mutation techno-structurelle de l’Alliance depuis 1991 répond-elle en revanche aux menaces réelles auxquelles font face les Etats membres ?

Tout le dilemme otanien aujourd’hui est de concilier des menaces, ou leurs perceptions, très différentes selon les membres : les Etats baltes et la Pologne perçoivent la Russie comme héritière de la menace soviétique. Les Etats du Sud les voient dans le terrorisme et les migrations incontrôlées. Les Etats-Unis estiment que la Chine est la menace principale et souhaite y tourner les regards de l’Alliance, en contradiction avec la zone de défense de l’Alliance (Europe et Atlantique Nord).

Certains Etats membres jouent un jeu trouble : l’Allemagne rechigne à augmenter son budget de défense et donc sa contribution à l’OTAN, la Turquie marchande sa base d’Incirlik et danse avec Moscou dans sa commande de missiles S-400, l’administration américaine remet en question l’Alliance sur des bases comptables et prend à témoin son électorat sur la folie d’engager des troupes américaines pour « sauver la Macédoine ». 

Si les tweets du président Trump sont moins élégants que ceux du président J.F. Kennedy, ce dernier ne critiquait pas moins l’utilité de l’Alliance et la nécessité pour l’Europe de prendre son destin militaire en mains, malgré le contexte peu amical des troupes soviétiques présentes à quelques centaines de kilomètres de Strasbourg.

Mises en perspective, il nous semble donc que ces vicissitudes et pertes de repères des Etats membres de l’OTAN ne sont pas de nature à remettre en question l’existence de l’Alliance à court ni à moyen termes. L’Organisation pouvant apparaître aujourd’hui comme une centrale d’achats d’armements, les intérêts techniques et financiers génèrent une force centrifuge suffisante à l’auto-entretien du système.

PHOTO : Checkpoint Charlie

La force incontestable des principes de son article 5 attirent encore plusieurs candidats dont la Géorgie et l’Ukraine, malgré les obstacles géopolitiques majeurs de cette perspective provocatrice pour Moscou.

Cette crise des 70 ans pourrait donc être l’occasion de reconstruire une Alliance enfin centrée sur les intérêts des Européens, avec une France motrice : une plus grande participation budgétaire de certains Etats européens, dont l’Allemagne et les Pays-Bas, une implication plus affinée de la France dans les choix de ses interventions militaires en contrepartie d’un rôle de leader sur certaines opérations, et des positions de nature à pacifier profondément et sur le long terme la relation avec la Russie. Les Etats-Unis ayant vocation à devenir « membre d’honneur » avec une démission du commandement intégré qui serait laissé aux seuls européens.

Il s’agirait donc de maintenir « Europe up, Russia quiet, USA involved».

*Ghislain de Castelbajac, membre fondateur de Geopragma 

C. Galactéros sur RFI : « Le G7 a de moins en moins de sens avec un problème de représentativité »

Caroline Galactéros, présidente de Geopragma, était l’invitée de RFI le 6 avril, au sujet de la réunion préparatoire du G7. Vous trouverez son intervention ici :

http://www.rfi.fr/emission/20190406-caroline-galacteros-le-g7-moins-moins-sens-probleme-representativite

C. Galactéros sur RT France : « Vente d’armes : un outil politique? »

 

 

Caroline Galactéros, présidente de Geopragma, était invitée dans l’émission « L’échiquier Mondial » sur RT France, le 29 mars. Le thème abordé était la vente d’armes. Vous trouverez son intervention sur ce lien :  https://francais.rt.com/magazines/echiquier-mondial/60634-vente-armes-outil-politique

H. Desuin : « Vers une nouvelle Groß Koalition au Parlement européen? »

Une note d’analyse signée Hadrien Desuin*

 

À l’issue des élections européennes, où chaque camp est parti en ordre dispersé, une recomposition aura lieu pour former une majorité parlementaire. Face à l’essor des partis populistes et souverainistes, la majorité du parlement européen devrait resserrer ses rangs autour du groupe libéral.

 

C’était un vœu d’Emmanuel Macron qu’il avait prononcé à la Sorbonne dès septembre 2017 à la faveur du Brexit. A l’aide de listes transnationales, le Parlement européen devait s’ériger en Constituante en 2019 et se mettre en marche vers une Europe fédérale. Pour les Jeux Olympiques de Paris en 2024, le président français voyait déjà ses athlètes courir sous les couleurs de l’Union Européenne…

Toute l’Europe applaudit l’enthousiasme du président français. On lui remet le prix Charlemagne à Aix-la-Chapelle en compagnie d’Angela Merkel. Mais toutes ces envolées visionnaires sont progressivement archivées pour mémoire. Les Allemands refusent de partager leurs économies et se contentent de mettre à jour le traité de l’Élysée de 1963. De fait, il n’y a ni liste transnationale, ni circonscription unique et encore moins de constituante.

Le découpage électoral, laissé à la discrétion des États-membres, fait de chacune des 27 campagnes nationales des événements politiques isolés. À part quelques personnalités venues symboliser l’unité européenne lors des grandes réunions publiques, on voit bien que le PPE (Parti Populaire Européen) ou le PSE (Parti Socialiste Européen) ont des rôles réduits. Ce sont des plateformes où cohabitent des partis aussi divers que Les Républicains de Laurent Wauquiez et le Fidesz de Victor Orban et qui, sans discipline de groupe, votent en fonction de leurs intérêts propres et parfois les uns contre les autres. De même, peu d’électeurs soupçonnent l’existence de l’ENL (Europe des Nations et des Libertés) et de l’ECR (Conservateurs et réformistes européens), les groupes qui représentent respectivement les populistes de droite et les conservateurs. Si le Parlement européen est très peu connu de ses électeurs, ceci peut aisément s’expliquer. En dehors de la confiance accordée à la Commission en début de mandature, cette assemblée de 750 membres n’a pas de réels pouvoirs législatifs. L’abstention bat donc tous les records.

Bien des rédactions ont d’ailleurs renoncé à décrire les méandres de la petite politique européenne à Strasbourg et Bruxelles, alors que les péripéties parisiennes, berlinoises ou romaines couvrent quotidiennement les journaux nationaux les plus respectés. Pour une campagne strictement européenne, il faudrait des médias européens. Or le seul quotidien dont la diffusion est proprement européenne est The New-York Times… Le journal a repris le nom de sa maison mère puisque le titre International Herald Tribune peinait à faire vendre. Ses pages en anglais traitent d’ailleurs plus souvent des différentes actualités nationales plutôt que de la machine Bruxelloise. Les chaînes de télévision comme Euronews n’ont pas non plus d’énormes succès d’audience. Le multilinguisme, comme le globish, a ses limites culturelles.

 

Coalition « roumaine »?

 

A la veille de ces élections du 26 au 29 mai 2019, les 750 députés sortants sont répartis en huit groupes. La majorité est composée des 218 députés du centre-droit PPE emmené par le bavarois Manfred Weber (CSU), alliés aux 186 députés sociaux-démocrates du PSE (dont les populistes du SMER slovaque et du PSD roumain). Ces derniers ont choisit le hollandais Frans Timmermans comme candidat à la tête de la commission. Avec un total de 404 parlementaires, ils peuvent se passer de leurs alliés libéraux d’ADLE (Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe). Le groupe dirigé par le belge Guy Verhofstadt a  68 députés (dont quatre de l’ANO du tchèque Andrej Babis.)

Après le 29 mai, la grosse coalition ne pourra plus se passer des libéraux pour atteindre la nouvelle majorité absolue fixée avec le Brexit à 353 députés. Ces derniers pourraient passer la barre des 100 députés avec Ciudadanos et LREM mais aussi les libéraux allemands et polonais. Le parti du président Macron voulait dynamiter les anciens partis du parlement et fédérer autour de lui un nouveau groupe central opposé aux populistes. Là encore ses ambitions se sont fracassées sur la résistance de la bipolarité allemande. Il est très probable que les successeurs et alliés idéologique

s du Modem reviennent de là où ils viennent: le groupe euro-libéral ALDE. Un renfort qui comblerait la baisse de la majorité actuelle du PPE sous la barre des 200 députés et du PSE sous les 150 représentants. La CDU en Allemagne, LR en France ou le PP en Espagne prévoient une érosion de leur socle électoral. De même pour le PS, le PD italien et le SPD allemands qui anticipent des scores plus faibles qu’en 2014. On se retrouverait alors dans une grosse coalition à trois qu’on pourrait qualifier de « coalition roumaine » (aux couleurs du drapeau de la Roumanie) : centre droit en bleu; centre libéral en jaune et centre-gauche en rouge. Cet attelage pourrait encore se passer des écologistes du groupe ALE, aujourd’hui au nombre de 52 mais dont le positionnement dans l’opposition est très ambiguë, partagé qu’il est entre les factions gestionnaires et contestataires. En revanche les libéraux ne devraient pas être assez nombreux pour former à eux seuls une coalition avec le centre-droit ou le centre-gauche. De même le centre droit ne serait pas assez fort pour se coaliser avec les libéraux et les conservateurs. Leur vision de l’Europe sont de toutes les façons trop divergentes.

 

Big bang souverainiste?

 

L’opposition, quant à elle, est scindée en quatre petits groupes répartis à droite et à gauche. Le principal, ECR (Conservateurs et Réformistes Européens) compte 74 députés dont 19 polonais principalement du PiS, et 19 conservateurs britanniques. Ce groupe va souffrir du Brexit et cherche à s’élargir. Il a déjà rallié Nicolas Dupont-Aignan qui selon les sondages pourrait obtenir une poignée de députés ainsi que les démocrates suédois. La rencontre entre Salvini et Kascinsky a été très commentée puisqu’elle pourrait entamer un « big bang » chez les souverainistes de droite si les italiens de la Lega ou les autrichiens du FPO passaient chez les conservateurs. Par ailleurs, le groupe EFDD (Europe de la liberté et de la démocratie directe) dont 19 élus sur 43 viennent du UKIP britannique cherche aussi à s’élargir (il faut 7 nationalités différentes au sein de chaque groupe et les moyens procurés par la formation d’un groupe ne sont pas négligeables). La composante M5S du groupe est très volatile idéologiquement et constitue une inconnue importante de l’équation. Ses relations avec la Lega sont compliquées et ne devraient pas faciliter l’union des souverainistes de droite dans un seul groupe au lieu de trois. Le groupe ENL (Europe des Nations et des Libertés) regroupe quant à lui 15 élus du RN français, 4 du FPÖ autrichien, 4 du PVV néerlandais et 6 de la Lega italienne. Le départ du député britannique devrait être compensé par l’arrivée de Vox, un mouvement national espagnol qui a le vent en poupe.

Enfin la gauche radicale regroupée au sein du groupe GUE (Gauche Unitaire Européenne) peine à faire campagne en restant unie. Les 52 députés sortant qui regroupent des communistes et des populistes de LFI ou de Podemos repousseront au lendemain du scrutin la négociation pour la formation du groupe. Leur score ne devrait pas baisser.

Sur le papier, la grande coalition majoritaire semble assurée de se voir reconduite. Avec la bonne tenue du groupe ALDE et en dépit de l’affaiblissement annoncée du PPE et du PSE, le parlement gravitera autour de son centre libéral. Ce sera un parlement à l’image du Bundestag dont le système représentatif proportionnel est assez proche. On devrait donc avoir une nouvelle commission centriste et libérale, dont la majorité sera seule face à une opposition eurosceptique et populiste. Si Manfred Weber a peu de chance d’obtenir la présidence de la commission, l’Europe à l’allemande a encore quelques années devant elle.

*Hadrien Desuin, chercheur associé chez Geopragma 

C. Coonen : « Le reset Etats-Unis – Russie, c’est maintenant ! »

Billet du Lundi du 1er avril 2019, par Christopher Th. Coonen*

L’investigation byzantine du Procureur spécial et ancien directeur du F.B.I. Robert S. Mueller III a accouché d’une souris. Des dizaines de millions de dollars dépensés dans son investigation de six cent soixante-quatorze jours, dix-neuf avocats, quarante agents du F.B.I. et des analystes de renseignement salariés, cinq cents témoins interviewés et treize gouvernements sommés de verser des documents au dossier. Tout cela pour conclure qu’il n’y a pas eu d’interférence avérée de la Russie dans l’élection présidentielle de 2016 ni aucun lien illégal entre les équipes du candidat Trump et les autorités russes. Pour prouver une conspiration, l’équipe de Mueller devait démontrer que M. Trump et ses associés avaient donné leur feu vert à la Russie pour interférer dans l’élection au travers d’espionnage électronique, numérique et à l’utilisation illégale de médias sociaux ou d’autres moyens criminels afin de nuire au camp adverse de Hillary Clinton.

Que de temps gâché pour l’intérêt national américain, russe et de ce monde! Un reset des relations entre les Etats-Unis et la Russie n’a jamais été aussi nécessaire qu’aujourd’hui. En 2008 Barack Obama avait déjà fait campagne en mettant l’accent sur cette nécessité. A la fin de son second mandat en janvier 2017, rien n’avait été fait. Tant de sujets géopolitiques bénéficieraient pourtant d’une telle refondation de la relation Washington-Moscou : l’Iran, la Syrie, les relations avec l’Europe et la Chine, le désarmement, la lutte anti-terroriste a minima.  Le nouveau président américain a été empêché pendant les deux premières années de son mandat de mettre en œuvre ce reset, par l’establishment washingtonien et l’appareil d’Etat. Le Pschitt magistral de l’enquête Muller va lui permettre enfin de pouvoir s’attaquer à cet objectif et souhaitons-le, de rebattre les cartes avec son homologue, le président Poutine.

Pour mesurer l’envergure d’une telle manœuvre en politique étrangère, il est important de reprendre le contexte historique de la relation entre les deux premières puissances nucléaires, riche d’étapes depuis le 19ème siècle. L’histoire commence en 1867, lorsque les Etats-Unis achètent l’Alaska à la Russie pour $7.2 millions de dollars. Le moyen pour la jeune République d’incarner sa « Manifest Destiny », celle d’une expansion toujours plus gourmande vers l’Ouest. Les Russes eux occupaient l’Alaska depuis 1725, quand Vitus Bering, dépêché par le Tsar Pierre le Grand, avait planté le drapeau russe sur des terres qui se révélèrent bien trop lointaines de Saint-Petersbourg. Le paiement tomba à pic pour renflouer les caisses de l’Etat. Etats-unis et Russie devinrent des voisins séparés d’une distance de 82 kilomètres par ce détroit éponyme.

Il s’ensuivit une collaboration étroite pendant la deuxième Guerre mondiale, depuis le programme de ravitaillement américain Lend-Lease dès l’invasion de l’URSS en juin 1941 par les Nazis, jusqu’à la défaite du Troisième Reich à Berlin. Même pendant la Guerre Froide, les deux adversaires se concertèrent régulièrement et négocièrent des traités de désarmement nucléaire importants : SALT I & II, le traité ABM (missiles anti-balistiques) abandonné par Washington récemment comme une provocation supplémentaire à l’égard de Moscou, le traité de Non-prolifération… Malgré leurs crises les plus graves (Berlin, Cuba, guerres du Vietnam et d’Afghanistan), les deux titans se parlèrent et cherchèrent des aménagements à leur rivalité leur permettant aussi d’affirmer leur domination conjointe aux dépens des rivaux potentiels Chinois et européen.

Depuis la dislocation de l’Empire soviétique en 1991, les Etats-Unis ont eu tout d’abord une attitude arrogante, suivie d’une volonté d’affaiblir la Russie et l’Europe via l’élargissement de l’OTAN jusqu’aux frontières russes, allant même jusqu’à vouloir faire basculer dans le double giron atlantique et communautaire l’Ukraine, berceau historique de la Russie même, un état tampon qui n’aurait jamais dû cesser de l’être. Puis le président Obama initia la mise en place de sanctions économiques de concert avec l’Europe au prétexte du rattachement de la Crimée à la Russie. A ce jour, tout cela est un échec patent qui ne fait que cristalliser la rancœur russe et nourrir la popularité de celui qui résiste à ce « containment ». A croire que Washington cherche à pousser la Russie dans les bras de Pékin et surtout loin de ceux d’Europe…Ça marche. A nos dépens ultimes évidemment, même si nous persistons à ne rien comprendre à l’intérêt stratégique de notre Vieux Continent. La Russie s’affirme en outre de plus en plus sur des théâtres lointains comme le Venezuela et la Syrie. Nos deux grands chiens de faïence auraient plutôt intérêt à se transformer en chair et en os pour collaborer.

L’investigation de M. Mueller a donc marqué un contre-temps très inopportun. Le rappel des faits :

  1. En mars 2016, des agents des services du GRU (le service de renseignement de l’armée russe) infiltrent le compte du directeur de campagne de Hillary Clinton, John Podesta, et celui du Comité national du Parti Démocrate, accompagné par une société privée de St Petersbourg, « Internet Research Company », afin de décrédibiliser la candidate qui au fil du temps faisait pâle figure face au candidat Trump qui lui exprimait clairement sa volonté de trouver un rapprochement avec la Russie.
  2. En juillet 2016 (quatre mois avant l’élection du président Trump), le F.B.I commence à examiner des liens possibles entre l’équipe de campagne du futur président et la Russie, à la suite de fuites via WikiLeaks concernant 20 000 emails du Comité national du Parti Démocrate. L’Agence ouvre une enquête nommée « Crossfire Hurricane » pour examiner les connections entre les associés de Trump et la Russie, se focalisant sur MM. Manafort, Flynn et Page.
  3. En décembre 2016, M. Flynn, le futur Conseiller national de la sécurité rencontre l’ambassadeur russe à Washington afin de discuter d’une levée des sanctions dans le contexte d’un « deal » portant sur les incursions russes en Ukraine. Certains membres de l’entourage d’Obama croyaient alors qu’une levée des sanctions aurait constitué la contrepartie d’un soi-disant soutien russe pendant l’élection.
  4. En janvier 2017, les directeurs des services de renseignement américains briefent le président élu sur l’interférence russe ; mais Trump n’est pas convaincu, allant jusqu’à douter d’eux et notamment du directeur du F.B.I d’alors, James B. Comey.
  5. En mai 2017, président Trump démet de ses fonctions M. Comey, ce qui entraîne la nomination de M. Mueller quelques jours plus tard. L’étendue de l’investigation de M. Mueller était la suivante : les dimensions de l’interférence russe dans l’élection américaine y compris avec la complicité d’associés du président Trump, l’obstruction faite par le Président à la justice (par l’élimination de Comey auquel il avait demandé de faire cesser l’enquête sur le Général Flynn) et l’évaluation de son statut -volontaire ou involontaire- d’agent russe … !
  6. En juin 2017, président Trump critique publiquement son ministre de la Justice, Jeff Sessions, et l’investigation de M. Mueller, qualifiant l’exercice de « chasse aux sorcières » et donnant l’impression qu’il avait l’intention de faire dérailler ou du moins d’interférer dans les travaux de M. Mueller.
  7. En octobre 2017, l’investigation de Mueller s’accélère en poursuivant des personnes clés de l’entourage de Trump : son directeur de campagne M. Manafort et son bras droit M. Gates, son premier conseiller de sécurité nationale M. Flynn et bien d’autres. 
  8. En février 2018, M. Mueller accuse treize citoyens ainsi que trois sociétés russes d’avoir monté une campagne frauduleuse via des réseaux sociaux. Il poursuit aussi certains agents du GRU pour le hameçonnage des ordinateurs du Comité national du Parti Démocrate. Ceci sape les assertions à répétition du président Trump selon lesquelles personne ne sait en fait vraiment si la Russie est responsable d’une interférence.
  9. En avril 2018, l’équipe de M. Mueller élargit son investigation au-delà de la « Russia Connection » à des soupçons de violation de règles de financement de campagne présidentielle, entraînant la révélation de paiements de l’ancien avocat de Trump, M. Cohen, à deux maîtresses pour leur silence. Entre temps, M. Manafort est jugé coupable dans un dossier séparé portant sur des fraudes financières et la transmission de données d’opinion publique liées à l’élection de la part de M. Kilimnik, l’un de ses proches associés, suspecté d’avoir des liens de longue date avec les services de renseignement russes.
  10. En décembre 2018, M. Cohen affirme que M. Trump avait poursuivi tout au long de la campagne des négociations en Russie pour y développer une « Trump Tower » contrairement à ses dires. Il est de nouveau entendu en février 2019 devant la Chambre des Représentants sur les paiements aux maîtresses et les dissimulations fiscales du président. Et l’un de ses proches confidents, M. Stone, est poursuivi pour avoir menti au Congrès sur ses contacts avec WikiLeaks pendant la campagne.
  11. En mars 2019, le verdict tombe : Il n’existe aucune preuve matérielle sur une interférence russe, ou sur une collusion entre les équipes de Trump et l’Etat Russe, pas plus que sur une obstruction de justice. M. Mueller annonce qu’il ne compte plus demander des poursuites dans cette investigation russe.

Quelle sera la suite de ce feuilleton?

Dimitri Peskov, porte-parole du Président Poutine, a réagi en répétant que le président russe maintenait un intérêt constant dans de bonnes relations avec les Etats-Unis mais qu’au vu des actions erratiques des Etats-Unis, la « balle était dans le camp de Washington ».

Le temps est venu pour ces deux grands pays de renouer avec un dialogue ouvert, rapproché et constructif afin de créer un nouveau paradigme géopolitique. Certes des obstacles sont en travers du chemin : l’activité de milices soutenues par les Russes en Ukraine, le retrait des USA de l’accord JCPOA iranien et du traité ABM, le soutien russe au gouvernement syrien de Bachar al-Assad, ou encore à celui du président Maduro à Caracas et la volonté d’ingérence des Etats-Unis au Venezuela.

Mais c’est précisément le rôle que doit jouer la diplomatie : trouver des solutions avec ses adversaires. Le président Trump détient une opportunité historique maintenant qu’il n’est plus sous cette chape pour proposer un agenda de discussions via un « sommet de Reykjavik à la Reagan-Gorbachev ». Peut-être s’y est-il déjà préparé lors de ses discussions avec le Nord-coréen Kim Jong Un : des discussions pourraient être entamées rapidement sur la levée des sanctions, l’expulsion mutuelle et récente de diplomates, la réouverture de consulats et déclarer ensuite que l’Ukraine et le Venezuela seront des états « tampon » sans plus d’ingérence d’aucun côté. Les deux leaders pourraient ensuite examiner ensemble et résoudre des sujets plus importants et stratégiques : le désarmement, y compris avec la Corée du Nord, un nouveau dessein au Moyen Orient qui inclurait l’Iran, la Syrie et l’Irak. Trouver un accord tripartite avec la Chine sur les Iles Spratlys et avec le Japon sur les Iles Kouriles pour un océan Pacifique … apaisé. Et intégrer économiquement de manière forte et durable la Russie européenne avec l’Unioneuropéenne.

Bref, un Reset qui créerait un « New Deal de Bering » diplomatique et géopolitique pragmatique. Un programme bien irénique nous dira-t-on. Mais, si l’on cherche vraiment le bien des peuples et des nations, c’est une feuille de route ambitieuse mais accessible. Il suffit d’être deux à le vouloir et de repousser fermement les fâcheux au large.

* Christopher Th. Coonen, Secrétaire général de Geopragma