J.-B. Pinatel : « La fin de Daech ? »

BILLET DU LUNDI du 11/03/2019 par Jean-Bernard Pinatel*

Le temps du Califat, le quatrième califat wahhabite proclamé en juillet 2015 à Mossoul et qui s’étendait sur une partie de la Syrie et de l’Irak est révolu. Mais le wahhabisme qui sous-tend l’Etat islamique a-t-il pour autant disparu ?

Son chef Abou Bakr al-Baghdadi al-Husseini al-Quraychi, « calife Ibrahim » pour ses partisans1, chef de l’État islamique, annoncé à de multiples reprises mort, serait finalement toujours en vie. C’est le général Stephen Townsend, commandant de la coalition contre Daech en Irak et en Syrie qui a déclaré le 1er septembre 2018 lors d’un interview : « Abou Bakr al-Baghdadi, nous le cherchons tous les jours. Je ne pense pas qu’il soit mort ». Al-Baghdadi est un homme qui vit dans la clandestinité depuis plus de 15 ans, qui n’utilise aucun moyen électronique et qui est protégé par la population sunnite des déserts irakien et syrien. Il est donc très difficile à éliminer. Mais il est probable que sa traque aboutira un jour ou l’autre et mettra fin au quatrième Califat wahhabite. La doctrine wahhabite et le terrorisme islamique disparaitront-ils pour autant ?

La disparition de Ben Laden n’a pas fait disparaitre Al Qaïda dont les fondements doctrinaux sont proches de la branche radicale des Frères Musulmans qui prône l’unité de l’Islam pour chasser l’Occident et les Juifs du Moyen-Orient avant d’islamiser le monde entier. Le 23 août 1996, depuis les montagnes de l’Hindou Kouch, Khorassan en Afghanistan, Ben Laden adressa un fax à plusieurs journaux arabes daté du vendredi 9 avril 1417 et signé « message d’Oussama Ben Laden à ses frères musulmans du monde entier et de la Péninsule arabique en particulier ». Il portait le titre : « Expulsez les Juifs et les Chrétiens de la Péninsule arabique »2.

De même, la disparition probable d’Al-Baghdadi ne fera pas disparaitre la doctrine wahhabite qui a inspiré son action et qui vise à faire reconnaitre l’unicité de Dieu et la radicalité de son enseignement aux polythéistes que sont les Chiites, aux déviants du sunnisme et aux apostats. Elle continuera d’être enseignée dans de nombreuses écoles coraniques et mosquées dans le monde. Tant que nous ne voudrons pas admettre que nous avons à faire à une « guerre sainte », nous nous bercerons d’illusions en croyant mettre fin à l’Islamisme radical en détruisant Mossoul ou Raqqa.

En effet le wahhabisme, auquel Al-Baghdadi se réfère dans son enseignement, est un courant intégriste de l’Islam. C’est une déviance du courant le plus traditionnel de l’Islam sunnite, le courant hanbalite3. Le wahhabisme provient du nom de Muhammad Ibn Abdul-Wahhâb Muhammad 4 . On peut résumer son enseignement en une phrase : « Il n’y a d’autre Dieu que Le Dieu »5. Cette déclaration de Foi explique dans sa simplicité et sa complexité la doctrine du « Tawhid » que l’on peut définir comme la théorie de « l’unicité de Dieu ». Le converti au wahhabisme se doit au « Djihad »6. Les djihadistes sont des convertis qui se voient comme des « soldats de Dieu ». Ils sont les bras armés de cette guerre sainte qui se sacrifient dans l’acte terroriste.

Les trois premiers Califats wahhabites ont été vaincus mais l’idéologie religieuse qui les sous-tendait a perduré et continue de s’étendre dans le monde musulman.

L’origine du premier Califat wahhabite est situé en 1744, date de la rencontre entre Muhammad Ibn Sa’ud (Saoud), un émir puissant et ambitieux, avec Muhammad ibn Abdul-Wahhâb . Cette double nature du wahhabisme, religieuse et guerrière, s’étendit sur presque toute la péninsule arabique entre cette date et 1818. Les expéditions menées par les Wahhabites causèrent des ravages aux sanctuaires chiites d’Irak. Le premier Califat wahhabite des Saoud fut anéanti par les armées égyptiennes de Mehmet Ali appuyées par des conseillers français, anciens officiers de Napoléon. Son chef spirituel fut massacré sur place, l’émir Abdallah fut fait prisonnier, conduit à Istanbul et exécuté. Mais les imans wahhabites se dispersèrent dans le Nedj et continuèrent leur œuvre de prédication subversive.

Le second Califat a implosé du fait des rivalités qui opposaient les fils de Faysal. Ce qui permit à leurs ennemis traditionnels, les Al-Rahid alliés des Turcs, d’écraser ce deuxième califat en 1891. Là encore, les imans et théologiens descendant du cheikh Ibn Abdul Wahab se réfugièrent dans toute la péninsule arabique et continuèrent d’y répandre leur Foi.

La fin du troisième Califat fut la conséquence d’une lutte interne opposant Abdelaziz Al Saoud, qui avait été reconnu en 1914 par les Turcs7 comme le suzerain du Nejd et d’Al-Hassa, et les Ikhwans qui étaient ses guerriers, « soldats de Dieu » et gardiens de la révolution wahhabite. Ces derniers reprochaient à Abdelaziz de s’éloigner du wahhabisme originel. Les Ikhwans étaient devenus une armée quasi autonome avec leurs propres Imans qui professaient le wahhabisme le plus intransigeant. Abdelaziz, équipé par les Anglais et avec l’appui d’avions pilotés par des Anglais, mit fin à leur rébellion lors de la bataille de Sabilla en mars 1929. Après cette victoire et après avoir réduit les derniers ilots de résistance, Abdelaziz Al Saoud proclama en 1932 le Royaume d’Arabie saoudite et se déclara salafiste, mettant ainsi fin au troisième Califat wahhabite.

Mais la survie du royaume d’Arabie Saoudite est loin d’être un long fleuve tranquille ; il fut ébranlé à plusieurs périodes par des révoltes radicales. Le 20 novembre 1979, 200 hommes armés se revendiquant du wahhabisme et de l’Ikhwan s’emparèrent de la grande Mosquée de la Mecque.8

En 1990, la présence des « troupes impies » américaines sur le « sol sacré » entraina la révolte de Ben Laden. Il ne fut pas seul à considérer que le Roi d’Arabie Saoudite devenait un « Takfir » en faisant appel aux troupes américaines. A l’extérieur comme à l’intérieur du Royaume, les protestations s’élevaient. Toute la mouvance radicale de Gulbuddin Hekmatyar, les « Ikhwans al-Musilimin » et notamment Ustad Abdul Rab Rasul Sayyaf, un afghan religieux qui avait obtenu une licence en religion à l’Université de Kaboul et une maîtrise à la fameuse Université Al-Azhar du Caire et qui était proche des Frères Musulmans égyptiens, condamnèrent violemment cette décision. Pour faire taire cette colère, comme Abdelaziz Saoud l’avait fait en son temps lors de la révolte des Ikhwans, la famille royale s’attacha à répondre à une partie leurs demandes et annonça que 850 millions de dollars saoudiens seraient consacrés à la construction de mosquées dans le monde, à l’emploi de 53 000 religieux et de 7 300 imans ainsi qu’à fournir gratuitement des millions de Corans pour exporter le wahhabisme. L’accélération de la diffusion de cet Islam radical dans le monde est l’invité inattendu de la première Guerre du Golfe. Cela aurait dû nous faire réfléchir….

C’est cette évaluation erronée de la menace qui condamne aujourd’hui encore les dirigeants politiques à bâtir une stratégie d’action inefficace à long terme. Ils focalisent leurs actions sur les manifestations visibles de la « radicalisation ». Ils créent des centres de « déradicalisation » qu’ils inondent de subventions d’Etat. Lorsqu’on en fera un premier bilan honnête, on constatera qu’il est aussi affligeant que le bilan qu’ont fait les Américains de leurs centres d’entrainement des « rebelles modérés » syriens en Turquie. En refusant de considérer les djihadistes comme des convertis à une déviance radicale de l’islam, nous autorisons les imams wahhabites, salafistes et les Frères Musulmans à poursuivre leur endoctrinement … sous la seule condition qu’ils ne prononcent pas dans les médias des paroles de haine à consonance politique ou racial, contre les Juifs ou contre l’égalité homme femme.

Ce fait religieux qui sous-tend le terrorisme islamique est nié par la gauche laïque qui ne peut pas comprendre que des femmes et des hommes au XXIème siècle se fassent exploser en masse par croyance religieuse9 . Prisonniers d’une évaluation erronée et idéologique de la menace, considérant souvent que c’est notre société qui est criminogène, nombre d’hommes politiques conçoivent une stratégie qui accroit la menace au lieu de la réduire. Ils mènent une guerre destructrice à l’extérieur avec son lot de dégâts collatéraux qui renforce la haine de l’Occident chez les Musulmans. A l’intérieur du territoire, ils se contentent d’instaurer un état d’exception policier et judiciaire, d’organiser de grandes manifestations compassionnelles pour les victimes des attentats, de grands défilés pour rappeler les valeurs républicaines, et de créer des centres de déradicalisation.

Cette stratégie est condamnée à l’échec. Avec elle, nous ne pourrons pas venir bout de cette menace. Tout au plus pourrons-nous la rendre socialement acceptable encore quelque temps. Ne voulant pas reconnaitre que nous sommes confrontés à des convertis, à des « soldats de Dieu » et non pas à des « radicalisés », nos dirigeants sous-estiment le pouvoir religieux et laissent se propager cet Islam radical dans la communauté musulmane. En leur temps, les vizirs ottomans avaient nié pendant près d’un demi-siècle tout caractère religieux aux « révoltés » du Nedj. Ils considéraient le wahhabisme comme un discours justificatif de leurs razzias et de leurs conquêtes.

Non, nous n’en avons pas fini avec l’Islam radical et nous continuerons à pleurer nos morts si nous ne nous décidons pas à nous attaquer avec vigueur à la prédication wahhabite, salafiste et à celle des Frères Musulmans qui est le ferment religieux du djihadisme.

 

*Général (2S) Jean-Bernard Pinatel, membre fondateur et Vice-Président de Geopragma

Notes :

1. est un irakien de confession sunnite , né à Falloujah en Irak le 28 juillet 1971.
2. Ben Laden Oussama, Traductions de Milelli Jean-Pierre, « Extraits de  » Déclaration de jihad contre les Américains qui occupent le pays des deux lieux saints  » », Al-Qaida dans le texte, Paris, Presses Universitaires de France, « Quadrige », 2008, p. 50-57. Ce message a été par la suite retitré en : « Déclaration de jihad contre les américains qui occupent les deux lieux saints ». Par cette déclaration Oussama Ben Laden renouait explicitement avec le combat originel du fondateur des Frères Musulmans qui ciblait les Juifs et les Anglo-saxons, coupables d’œuvrer à l’implantation d’un foyer juif en Palestine : « nous endurons l’injustice de ne pouvoir nous adresser aux musulmans, nous avons été chassés du Pakistan, du Soudan, de l’Afghanistan. Mais, grâce à Dieu nous avons trouvé une base sure sur les sommets de l’Hindou Kouch, ces sommets sur lesquels s’est écrasée la puissance militaire athée du monde, et sur lesquels ont péri le mythe de la superpuissance sous les cris des moudjahidines Dieu est le plus grand ! Aujourd’hui, depuis ces sommets où nous œuvrons pour effacer l’injustice commise envers la nation musulmane par la coalition judéo-croisée, surtout après l’occupation de la voie du Prophète et la spoliation du pays des deux sanctuaires, nous espérons que Dieu nous accordera la victoire, car il en est le maître et le détenteur. »
3. Il doit son nom à Ahmad Ibn Handball né à Bagdad en 780 et mort en 855, deux siècles après Mohamed (570-632). C’était un théologien attaché au strict respect du Coran et de la tradition fondée sur les hadiths, nom donné aux témoignages qui rapportent les faits, gestes et jugements du prophète.
4. Dès 10 ans il se rendit d’une oasis proche de Ryad à la Mecque pour suivre l’enseignement du Cheikh Abdallah Ibn Ibrahim As-Sayf al Shammari. Puis, à l’âge de 20 ans, il poursuivit son éducation religieuse à Médine auprès du Cheikh Muhammad as-Sindi où il se forma à la science des Hadith et à celle de la critique des rapporteurs, ce qui lui permit d’obtenir les licences l’autorisant à enseigner certains hadiths. C’est à Médine auprès de son professeur qu’il prit conscience de la nécessité d’une réforme contre les innovations, comme le culte des Saints et des tombeaux, qui menaçaient selon lui la pureté de l’Islam. Il se rendit ensuite à Bassora où il commença à prêcher et écrivit son premier livre Le « Kitâb at-Tawhid »,  Le Livre de l’Unicité́ où il critiquait les pratiques et croyances populaires notamment celles des Chiites. 
5. « There is no God but The God »
6. L’islam compte quatre types de jihad : par le cœur, par la langue, par la main et par l’épée. 
7. Les Turcs étaient alors engagés dans la première Guerre mondiale contre l’empire Russe.
8. La prise d’otage durera 15 jours . Au soir du 4 décembre 1979, deux semaines après le début du siège, les forces saoudiennes appuyées techniquement par le GIGN reprirent le contrôle du lieu saint, après une bataille qui a fit selon le bilan officiel 304 morts (177 terroristes, 127 membres des forces de sécurité), dont Mohammed Ben Abdallah Al Qahtani, et 600 blessés ainsi qu’un très grand nombre de morts parmi les otages qui n’a jamais été précisé.
9. Plus de 1500 djihadistes se sont fait exploser avec des ceintures ou à bord de leur camion piégé durant la reprise de Mossoul.

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