J.-Ph. Duranthon : « Davos 2019, ou quand la montagne n’est plus magique »

BILLET DU LUNDI du 04/02/2019 par Jean-Philippe Duranthon*

En 1924 Thomas Mann a publié La montagne magique, qui se déroule pour l’essentiel à Davos, ville de cure réputée où le héros du roman rencontre différents personnages incarnant chacun une composante de la société d’alors. Depuis 1971 se tient chaque année dans le même Davos le Forum économique mondial (ou World economic forum – WEF) que Wikipedia définit comme la « réunion des dirigeants de la planète et des élites économiques » : une sorte de café du commerce à l’échelle mondiale donc, mais dont la porte ne peut pas être poussée par n’importe qui puisqu’il faut y être invité par la fondation organisatrice. Les promoteurs du Forum convient les participants à communier autour d’une conviction commune selon laquelle la démocratie politique, le libéralisme économique et le dialogue multilatéral assureront à tous paix, prospérité et bonheur. Une nouvelle forme de magie peut-être, permettant de gommer les différences de cultures et d’aspirations et de résoudre l’ensemble des problèmes rencontrés sur la planète.

Mais en 2019, la magie semble ne plus fonctionner.

Bien sûr le WEF a joué son rôle de reconnaissance sociale, pour les dirigeants des pays qui comptent peu (venus en cravate) et pour les membres sélectionnés de la « société civile » des pays dominants (venus sans cravate) : être invité à Davos et pouvoir en faire état lors des dîners en ville est, encore mieux que l’achat d’une Rolex, la preuve qu’on n’a pas raté sa vie. Utiliser son jet (1500 mouvements de jets auraient été comptabilisés sur l’aéroport voisin) pour expliquer comment on lutte contre les émissions de CO2 procure sans doute quelques agréables picotements dans la nuque ou ailleurs.

Bien sûr on a parlé des grands sujets du moment. Le WEF publie désormais à l’ouverture de ses travaux un rapport, dit Global Risks Report, recensant les problèmes que les grands de ce monde devront résoudre durant les quatre jours de la session annuelle : un menu, ou plutôt une carte des réjouissances dans laquelle chacun peut piocher. Et l’édition 2019 tient ses promesses : rivalités entre Etats, recul du multilatéralisme et tensions commerciales, risques environnementaux, inégalités entre pays et au sein des pays, vulnérabilités technologiques et cyberattaques, menaces biologiques, fake news… les intervenants n’ont que l’embarras du choix. Nul doute que leurs discours et les débats qui les ont suivis ont permis d’améliorer la compréhension de ces phénomènes, de leurs conséquences futures et des moyens de les combattre.

Mais, si l’on en croit les gazettes, c’est le désenchantement qui dominait en 2019.

Tout d’abord, alors que les relations entre les Etats-Unis et la Chine étaient au cœur de toutes les conversations, les dirigeants de ces deux pays n’ont pas cru devoir se rendre à Davos : Donald Trump avait demandé à son secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, de le représenter mais celui-ci est intervenu par video depuis Washington, le shutdown, qui présente décidément bien des avantages, l’empêchant, paraît-il, de faire le voyage. Quant à la Chine, elle était représentée par son vice-président Wang Qishan c’est-à-dire, compte tenu de la concentration des pouvoirs entre les mains de Xi Jinping, non par le fils du Ciel mais au mieux par un lointain neveu. Le Président de la République française n’a pas non plus fait d’apparition, contrairement à ses intentions initiales, car il a considéré que les gilets jaunes méritaient de sa part une attention plus soutenue que les doudounes matelassées qu’il aurait croisées dans les frimas suisses.

Doit-on en déduire que certains pensent pouvoir se passer du WEF, que les problématiques qui y sont discutées ne sont pas, ou plus, au centre des préoccupations des dirigeants et de ceux au nom de qui ils s’expriment ? Désenchantement vous dis-je.

Et puis, alors que le la triade magique démocratie politique-libéralisme économique-dialogue multilatéral a bénéficié jusqu’ici de conversions en nombre croissant, le doute s’installe. Certains dirigeants récusent officiellement un ou plusieurs de ces fondamentaux, non seulement dans les pays qui ne s’y sont pas encore ralliés, mais aussi parmi ceux qui, au cœur du monde occidental, les vivent depuis plus ou moins longtemps selon les cas. Les menaces sur la croissance économique se précisent (qu’on se rassure, les intervenants ont estimé que la crise n’est pas pour 2019 et que cela va pouvoir tenir encore quelque temps). Plus généralement, le monde est de plus en plus incertain et le credo trinitaire est impuissant à redonner aux dirigeants un peu d’assurance, sans parler de clairvoyance.

Le communiqué final du WEF met en exergue « the tremendous outcomes of the meeting this year – from global initiatives to tackle plastic waste and mental-health drives to facilitate peace in countries besieged by conflict ». Les avancées plastiques peinent cependant à masquer le fait que le Forum n’a pas atteint son objectif, dont l’extrême immodestie ne favorisait d’ailleurs pas la réalisation, en quatre jours de surcroît : « concevoir une nouvelle architecture mondiale à l’âge de la quatrième révolution industrielle ». Qui ne tente rien n’a rien.

Plus de magie en 2019, plus d’enchantement, mais quelques évènements étranges.

Le premier est qu’à Davos, c’est là le principal résultat de la session 2019, « on » s’est mis d’accord pour élaborer au sein de l’organisation mondiale du commerce (OMC) une réglementation du commerce électronique visant à favoriser les échanges électroniques en harmonisant le droit et les normes et en limitant les risques de perturbations administratives ou techniques. L’enjeu est bien sûr important s’il est vrai que, comme l’a déclaré Shinzo Abe, le premier ministre japonais, très en pointe sur ce dossier, « le moteur de la croissance n’est plus le pétrole mais les données numériques ». On peut cependant s’étonner que l’on prenne de telles décisions au café du commerce ; on peut se demander pourquoi la Chine, qui n’a guère, jusqu’ici, favorisé l’internationale des accros de la toile, veut soudain lui faciliter la vie et ne craint plus qu’une réglementation mondiale limite l’accès de l’Etat aux données détenues par les entreprises ou les particuliers ; on peut être surpris que les Etats-Unis acceptent de favoriser l’OMC alors qu’ils paralysent l’organe de règlement des différends de cette institution, sans l’action duquel l’OMC est privée de tout pouvoir juridique : ils bloquent en effet le processus de nomination des nouveaux juges choisis pour remplacer ceux dont le mandat s’achève. Gageons que ces discussions sur le commerce électronique, si elles s’engagent effectivement, nous permettront d’assister à d’artistiques pas de deux entre la Chine et les Etats-Unis.

Mais le plus étrange est sans doute que les participants au Forum aient constaté la désaffection à l’égard des principes qu’ils soutiennent sans s’interroger sur les raisons de cette désaffection. Se contentent-ils d‘imaginer que le QI des peuples et de leurs dirigeants a soudain chuté ?

La démocratie à la mode de chez nous, le libéralisme économique et le développement du commerce international ont assuré de longues années de prospérité et amélioré le bien-être de la plupart des habitants de la planète. Les nombreuses rencontres, à Davos ou ailleurs, entre dirigeants des entités publiques ou privées ont grandement contribué à ce résultat en facilitant la compréhension mutuelle des objectifs et des façons de raisonner de chacun. Mais peut-on se contenter de présenter ces bienfaits comme des évidences ? Peut-on continuer de penser que l’échelle de valeurs, donc de jugement, est la même pour tous sur la planète ? Constatons au contraire que certains craignent que les nouvelles technologies n’offrent à des dirigeants d’entités publiques ou privées des possibilités d’intrusion dont il serait encore plus malaisé de se protéger dans un cadre juridique supra-étatique ; que d’autres – parfois les mêmes –  estiment que le vocabulaire mondialiste cache la volonté d’entreprises ou d’Etats de développer leur domination sur les marchés, sur les esprits, sur les lieux de pouvoir ; que d’autres encore n’ont pas pour seule ambition de s’offrir la dernière version de l’iPhone ou le dernier sac Vuitton et ne veulent pas d’une mondialisation qui ne préserverait pas leur culture, leurs valeurs, leur mode d’organisation de la société.

Ne faudrait-il pas, si l’on veut que le processus de développement économique et d’accroissement des liens entre Etats continue, prendre en compte ces aspirations, c’est-à-dire reconnaître leur légitimité, les intégrer dans les débats, à Davos ou ailleurs, et chercher à y répondre de manière positive ?

Rassurez-vous : il y aura un Davos en 2020 (du 21 au 24 janvier : il est recommandé de réserver sa chambre sans trop attendre). Mais n’oublions pas que, lorsqu’il quitte Davos, Hans Castorp, le héros de La montagne magique, se trouve plongé dans les combats de la première guerre mondiale. Que trouveront les intervenants de l’édition 2020 du WEF lorsqu’ils quitteront Davos ?

* Jean-Philippe Duranthon est membre fondateur de Geopragma.

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