[Figaro Vox] « Il faut sauver le soldat Occident! » par Caroline Galactéros

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Mais on s’y prend mal. Très. Ce n’est en effet pas en provoquant ouvertement le monde musulman qui la déteste déjà quasi unanimement (hors Arabie saoudite qui fait de nécessité vertu) par un discours tonitruant comme celui que vient de tenir le secrétaire d’État américain Mike Pompeo au Caire, que l’Amérique va s’affirmer autrement que comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Un éléphant aveugle et sourd qui pratique avec entêtement une méthode Coué qui a fait la preuve de ses limites partout depuis bientôt trente ans.

Expliquer tout de go, invité du président Sissi, devant une audience musulmane de haut rang, que l’on vit la main sur la Bible, que l’Amérique incarne la Vérité et est «une force pour le Bien au Moyen-Orient» ne dénote qu’une arrogance néo-coloniale. Cela manifeste aussi la fébrilité d’un empire dysfonctionnel, qui ne sait plus comment retrouver son autorité morale et son hégémonie normative en lambeaux autrement que par la violence de l’anathème et la manifestation d’un cynisme radical.

L’empire tremble, mais au lieu de se poser quelques questions de base sur les conditions d’une rémission morale qui supposerait celle de ses pêchés, il en remet une couche d’impérialisme brutal et arrogant. Ça passe ou ça casse?

Je ne crois pas qu’il faille partir ainsi en croisade pour la sauvegarde d’une Chrétienté effectivement en grand danger. Mais pas (seulement) du fait de l’Islam. Celui-ci, dans sa frange combattante et maléfique, ne fait que s’engouffrer dans les failles béantes ouvertes par notre hybris post-moderne, qui nous fait déconstruire avec jubilation comme si c’était là un progrès humain, tous les repères sociétaux, familiaux, éducatifs, culturels qui structuraient nos nations. Ces frontières mentales et symboliques imprégnaient et justifiaient l’appartenance des ensembles européen et américain à une civilisation dite occidentale, pleine de défauts et souvent arrogante certes, mais aussi héritière d’un humanisme précieux, entraînant et protecteur. Leur effacement provoque la dissolution lente des peuples européens dans le communautarisme ou leur crispation dans ce que l’on appelle un peu vite le populisme. Les limites, les tabous qui parcouraient nos existences n’étaient pas qu’inutiles et rétrogrades. Ils servaient aussi de phares à notre jeunesse désormais complètement déboussolée, égarée entre théorie du genre militante et régressions racialistes. L’utopie transhumaniste n’irrigue pas que les GAFAS. Elle brade sans vergogne tous ces multiséculaires garde-fous. L’homme occidental sait tout, peut tout, croit n’importe quoi et presque n’importe qui. Il a oublié l’histoire, méprise tout ce qui n’est pas lui, confond le progrès et la nouveauté, l’information et la connaissance. Il nie les différences et dispense sa «moraline» désespérante comme un voile de lumière sur la terre ensauvagée. Son idéalisme moralisateur fait des tombereaux de cadavres. Mais c’est pour le bien du monde, nous dit-il.

Ce discours a vécu. Il nous perd aux yeux du monde et de plus en plus aux yeux de nos propres peuples. Il est grand temps d’en finir avec ce fuel pour la guerre et la terreur. L’Occident, s’il veut rebondir, retrouver son crédit, convaincre et entraîner, doit prendre conscience de lui-même sur un mode autre qu’agressif. Il doit se rassembler, redevenir tout ce qu’il est. Or, qu’est-ce que l’Occident? C’est un trépied stratégique et culturel composé de trois pôles: l’Amérique, l’Europe… et, n’en déplaise à quasiment tout l’establishment politico-militaire américain et aux réseaux néoconservateurs européens, la Russie. Ce sont là-aussi les trois piliers de la Chrétienté. Une Russie qui n’est plus l’URSS, et dont il est chaque jour plus indispensable d’empêcher la bascule vers l’Est et la Chine. Peut-être que ce shift towards east de Moscou, qui choisirait à contrecœur sa part orientale contre son âme européenne, ne gênera pas l’Amérique, qui croira ainsi fragiliser encore davantage l’Europe et prendre pied en Eurasie. À voir néanmoins… Il est en revanche certain que pour l’Europe, ce serait la disparition de l’ultime et traditionnelle protection naturelle contre la Chine.

Et ce n’est pas l’oubli dans les bras allemands qui nous sauvera de la double dévoration qui s’annonce. De ce point de vue, certains éléments du Traité d’Aix-la-Chapelle signé par la France et l’Allemagne ne laissent pas d’inquiéter. Notre siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations-Unies semble sur le point d’être discrètement «pré» offert en partage à Berlin, pour remplir la corbeille de la mariée, concession présidentielle à un rapprochement politique. Cela rappelle furieusement le tragique calcul mitterrandien après la réunification allemande, qui finit par sacrifier la préservation de l’unité yougoslave et le traitement de la question minoritaire au sein de la RSFY à la nécessité d’une «Union économique et monétaire» avec Berlin (antichambre de l’Euro), voulue naïvement comme un barrage, alors déjà, à l’expression de la puissance allemande soudainement retrouvée. On sait ce qu’il est advenu. Si la relation franco-allemande (Berlin, elle, ne parle jamais de «couple») demeure centrale pour l’équilibre continental, nous devons aussi, comme l’Allemagne le fait larga manu en Europe centrale et orientale, restaurer et développer nos liens naturels avec les États du sud de l’Europe au lieu de les morigéner doctement…

Le siège permanent de la France au Conseil de Sécurité ne se partage pas. Il est lié à l’Histoire comme à notre statut de puissance nucléaire. Il emporte un droit de véto insécable lui aussi. Si l’Europe devait et pouvait un jour en disposer d’un, pourquoi pas? Et l’Inde aussi. Et une puissance africaine? Mais un fauteuil pour deux serait pure folie. Un tel renoncement sonnerait le glas de notre singularité stratégique et de notre influence résiduelle déjà mises à mal par une politique étrangère chaque jour moins lisible. L’amour du geste et de la posture ne saurait aller si loin.

Source : http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2019/01/22/31002-20190122ARTFIG00250-notre-puissance-est-en-declin-et-se-rapprocher-de-l-allemagne-n-y-changera-rien.php

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