Alexis Feertchak : « Quand la Chine pousse les Etats-Unis à s’armer toujours davantage : un pied de nez à Reagan »

BILLET DU LUNDI du 21/01/2019 par Alexis Feertchak*

Faudra-t-il à l’avenir se méfier des cargos américains ? L’United States Naval Institute, un think tank proche de l’US Navy, a proposé dans un récent rapport de mettre en œuvre au sein de la marine américaine des cargos militarisés emportant des missiles de croisière déployés dans ce que les anglo-saxons nomment des Vertical Launch System (VLS), soit des silos de lancement verticaux. Une stratégie «low cost» qui pourrait permettre à Washington de gonfler ses capacités de frappe et de répondre d’une manière économiquement viable à la course aux armements qui l’oppose aux Chinois. Tout un symbole de la situation géostratégique dans laquelle nous nous trouvons : vu le niveau des dépenses militaires comparées aux PIB (3,5% pour Washington, 2% pour Pékin), les Etats-Unis ne vont avoir d’autre choix à l’avenir que se tourner vers des solutions moins coûteuses pour soutenir la pression. Dans cette affaire, la Chine d’aujourd’hui n’est pas l’URSS d’hier !

Les Etats-Unis n’ont plus le monopole du Tomahawk

L’idée de transformer un cargo civil en plate-forme lance-missiles n’est pas sans rappeler le concept américain d’«arsenal ship» à la fin des années 1990, alors que les missiles de croisière Tomahawk avaient été utilisés avec succès lors de la Guerre du Golfe et des guerres en ex-Yougoslavie. Il s’agissait déjà de concevoir une plateforme de fort tonnage permettant d’empaqueter le plus grand nombre possible de missiles pour augmenter la capacité de frappe de la marine.

Rappelons que le traité INF sur les armes intermédiaires (aujourd’hui remis en cause par Trump) liant Moscou et Washington, mais pas Pékin, empêche les Etats-Unis de frapper d’éventuels adversaires depuis la terre pour des portées allant de 500 km à 5500 km (qu’il s’agisse ou non d’une frappe nucléaire). Mais cette limitation ne concerne pas les missiles tirés depuis la mer. Les Etats-Unis ont donc pallié celle-là grâce à leur flotte : en quelques heures, la soixantaine de sous-nucléaires d’attaque, les 22 croiseurs Ticonderoga et les 66 destroyers Arleigh Burke répartis dans les six flottes de l’US Navy sont capables de tirer plusieurs centaines de missiles de croisière Tomahawk sur une large partie du globe. Cette capacité de frappe conventionnelle à haute précision est l’une des meilleures illustrations de la sur-puissance américaine en matière militaire. Après 1996, le projet d’«Arsenal ship» visant à renforcer encore davantage la flotte de destroyers et de croiseurs est néanmoins mis au placard, faute de financement, mais surtout parce que l’US Navy ne connaissait pas à l’époque de concurrents sérieux. L’Union soviétique n’avait jamais réussi à mettre en service un équivalent du Tomahawk et la flotte russe durant les années 1990 connut une déréliction rapide tandis que la Chine ne disposait alors que d’une marine côtière, pourvue de vieux navires soviétiques ou d’équipements indigènes très peu modernes.

Pourquoi le concept d’«arsenal ship» revient-il à l’ordre du jour ? Le sujet peut paraître anecdotique, mais il ne l’est pas tant que ça si l’on songe à ce qu’il symbolise. Jusqu’à il y a quelques années, les Etats-Unis disposaient d’un quasi-monopole en matière de frappes mer-sol. Or, premièrement, ce monopole n’existe plus. Avec son missile Kalibr, la Russie dispose d’un équivalent du Tomahawk qui a fait ses preuves en Syrie à de nombreuses reprises. Particularité russe : le Kalibr n’est pas réservé aux navires hauturiers, mais équipe de petites corvettes de moins de 1000 tonnes, ce qui permet à la Russie de posséder une force de frappe de plusieurs centaines de missiles pour un coût réduit. Du côté de Pékin, les destroyers les plus modernes de Type 052D (7500 t) et 055 (plus de 10.000 t) sortent en nombre des chantiers navals chinois. Equipés de plusieurs dizaines de silos pouvant emporter des missiles de croisière, ces navires constituent l’épine dorsale de la flotte hauturière chinoise. Notons au passage que d’autres pays se sont récemment équipés de missiles de croisière tirés depuis la mer : le Vietnam (et peut-être l’Algérie) possèdent le Kilo russe, la France (avec le MdCn emportée sur les FREMM), la Corée du Sud ou Israël disposent de leur propre missile tandis que le Royaume-Uni utilise le Tomahawk américain.

Deuxièmement, les diverses stratégies de déni d’accès, de mieux en mieux maîtrisées par la Chine ou la Russie, affaiblissent de facto les capacités de frappe américaines. Moscou et Pékin disposent de systèmes d’armement qui, combinés entre eux, réduisent l’efficacité de celles-ci, voire même la possibilité même de les effectuer dans certains cas. Citons :

  • des systèmes antiaériens/anti-missiles couvrant un spectre de plus en plus large : les S-400 (jusqu’à 400 km de portée) sont ainsi déployés en Syrie par la Russie mais n’ont cependant jamais été utilisés ;
  • des batteries côtières équipées de missiles anti-navires de plus en plus sophistiqués : les missiles balistiques chinois DF-21D sont un exemple paradigmatique ;
  • des radars de plus en plus perfectionnés : les Chinois ont déclaré en 2015 avoir suivi le vol d’un chasseur furtif américain F-22 en mer de Chine méridionale ;
  • des moyens de guerre électronique de plus en plus poussés : les Russes auraient utilisé en Ukraine et en Syrie plusieurs de ces systèmes, notamment le Krashoukha, dont les caractéristiques sont évidemment gardées secrètes, mais qui pourraient affecter plus ou moins efficacement la trajectoire des missiles.

Il ne faut pas exagérer l’invulnérabilité de ces bulles A2AD (Air Access Air Denial), qui donnent lieu à bien des fantasmes sur l’affaiblissement supposé des Etats-Unis, mais force est de constater que des contraintes grandissantes pèsent bel et bien sur la puissance militaire américaine. Nous en avons nous-mêmes fait les frais en 2016 lors des frappes occidentales contre la Syrie. Plusieurs semaines après, certains médias se sont fait l’écho de l’échec du lancement des MdCN depuis nos FREMM stationnées en Méditerranée orientale. En cause : le déploiement de la frégate russe Amiral Grigorovitch qui aurait actionné un système de brouillage électronique visiblement efficace.

L’US Navy face à une croissance impossible

Le concept d’un porte-conteneurs militarisé transformé en lance-missiles prend son sens dans ce contexte d’un affaiblissement relatif de la marine américaine. Si la marine russe restera une puissance principalement littorale (hormis en matière de sous-marins nucléaires où ses prétentions sont supérieures), la marine chinoise devrait occuper toujours plus les océans : elle pourra compter d’ici 2020 sur une soixantaine de destroyers modernes et sur autant de frégates. D’ici 2025, 4 porte-avions (2 STOBAR et 2 CATOBAR, dont un à propulsion nucléaire comme les Américains et le Français) viendront augmenter considérablement ses capacités aéronavales.

Conscient de ce risque, Donald Trump a annoncé sa volonté de voir le format de l’US Navy passer à 355 navires, contre 270 aujourd’hui. Mais l’administration autant que les Think Tank américains sont unanimes : les Etats-Unis ne disposent pas des capacités financières et industrielles pour réaliser un tel bond avant trente ans. «Le coût de la construction et de l’exploitation de la flotte proposée s’élèverait en moyenne à 109 milliards de dollars par an (2018 dollars) jusqu’en 2047, au moins un tiers de plus que le montant affecté à l’exercice 2016 pour la flotte actuelle de 275 navires», explique le think tank, citant le Congressional Budget Office (CBO). Difficile en effet d’augmenter le format de la flotte alors que les programmes les plus récents – porte-avions nucléaires Gerald Ford, destroyers Zumwalt, littoral combat ships Freedom et Independence – accusent tous des retards, des surcoûts et des problèmes techniques considérables. En d’autres termes, la croissance de la marine américaine, si elle repose sur le renforcement des programmes actuels et la poursuite de programmes plus anciens (notamment le destroyer Arleigh Burke qui devrait frôler les 100 exemplaires construits), n’est pas soutenable, même pour la première économie du monde.

Une solution «discount»

Missiles Kalibr en conteneurs

Dans ce cadre, la proposition de l’US Naval Institute apparaît comme une solution «discount» ou «low cost». Utiliser des porte-conteneurs civils peu chers à l’achat (25 à 50 millions de dollars par coque) et les doter de systèmes modulaires de lancement de missiles de type «plug-and-play». Concrètement, il pourrait s’agir de conteneurs amovibles similaires à ceux utilisés dans le civil, mais équipés de missiles et d’un poste de commandement intégré. Ce système de missiles conteneurisés est déjà développé en Russie : certaines corvettes russes (Bikov et Derzkiy) devraient en être équipées dans les prochaines années. Pour un coût relativement modique, ces cargos civils seraient facilement transformables en navires lance-missiles. Déployés au sein d’une Task Force, ils utiliseraient pour réaliser leurs frappes les coûteux capteurs des destroyers et croiseurs qui les accompagneraient.

L’US Naval Institute met l’accent sur un autre point particulièrement pragmatique. Le think tank estime en effet que la marine américaine ne doit pas répéter l’erreur des «Arsenal ships» pensés dans les années 1990. Ceux-ci devaient emporter plusieurs centaines de missiles, ce qui est certes possible en théorie, mais dangereux car cela reviendrait à «mettre tous ses œufs dans le même panier». Le problème déjà soulevé par certains stratèges pour les porte-avions surgirait là aussi : ces navires sur-armés et coûteux risqueraient de devenir une cible de choix pour les flottes ennemies, un peu comme les cuirassés durant la Seconde Guerre mondiale. Certains parlent d’ailleurs aujourd’hui de plateformes de lancement pour drones qui pourraient s’avérer beaucoup plus légères et beaucoup moins coûteuses que les «super carrier» américains de 100.000 t. De même, d’où l’idée de l’US Naval Institute de se limiter à des cargos pouvant emporter seulement 30 à 50 missiles (soit environ le nombre déployé sur un destroyer léger). Le think tank américain estime qu’une quinzaine de ces navires permettrait d’augmenter le nombre de VLS de 600 au sein de la flotte. Par comparaison, la France, avec 6 FREMM, déploie 96 MdCn – les deux dernières FREMM sont destinées à la lutte aérienne.

Pied de nez à Reagan

Dans la mesure où il ne s’agit que d’une proposition d’un think tank, n’en disons pas plus, mais demandons-nous en revanche ce que pourrait symboliser cette idée d’un «arsenal ship low cost». Depuis quand les think tank américains ont-ils l’idée de faire du «discount» ? N’est-ce pas étonnant pour la première armée du monde qui prévoyait, il y a encore quelques années, de construire 32 (contre 3 aujourd’hui) destroyers Zumwalt, assez semblables dans leur dessin aux croiseurs intergalactiques de Star Wars et qui coûtent la bagatelle de 4,2 milliards de dollars l’unité (sans les coûts de recherche et de développement…) ? En réalité, c’est tout un modèle militaro-industriel post-Guerre froide qui semble menacer de s’écrouler, faute de moyens suffisants. Et c’est un sacré pied de nez à la stratégie de Ronald Reagan dans les années 1980 qui consista à accélérer la course aux armements avec l’URSS pour la pousser financièrement dans ses derniers retranchements. On estime que les dépenses militaires de l’URSS au début des années 1970 représentaient entre 5 et 10% du PIB soviétique, contre près de 30% vers 1989. Pendant ce temps-là, les Etats-Unis qui étaient tombés à 4,7% en 1978 ne sont remontés qu’à 6,6% en 1982, avant de redescendre progressivement jusqu’à 2,9% en 2001. La vraie-fausse «Guerre des étoiles» de Reagan a parfaitement porté ses fruits.

Mais la situation aujourd’hui n’est plus la même et peut même paraître inversée : le budget militaire américain (610 milliards de dollars en 2017) représente plus de 3,2% du PIB des Etats-Unis. La Chine ne dépense qu’1,9% de son PIB en matière de défense (228 milliards de dollars). Autre différence, celle du taux d’endettement public entre les deux pays (48% du PIB pour la Chine en 2017 ; 105% pour les Etats-Unis en 2017). On le voit : les Etats-Unis ne pourront pas jouer avec la Chine le même jeu qu’avec l’Union soviétique. En réalité, c’est plutôt Pékin qui, en augmentant régulièrement ses capacités militaires sans se mettre pour autant en danger financièrement, pousse les Etats-Unis à en faire encore plus alors qu’ils se situent déjà à un niveau très haut de dépenses militaires. Si la Chine double par exemple ses dépenses militaires, elle ne serait toujours qu’à 4% de son PIB en dépenses militaires. Les Chinois ont donc encore une très importante marge de manœuvre : le pivot militaire des Américains vers l’Est qui paraît aujourd’hui déjà difficilement engagé pourrait l’être bien davantage demain. Par exemple, Pékin, qui continue aujourd’hui à connaître un retard certain en matière de sous-marins nucléaires (SNA & SNLE), investit massivement dans ce domaine. Comment les Américains, qui en possèdent plus d’une soixantaine, réagiront-ils lorsque la Chine en alignera ne serait-ce que moitié moins ?

La stratégie de Pékin est double : en matière militaire, devenir un peer-competitor des Etats-Unis au moins dans la région Asie-Pacifique ; en matière politique, pousser les Etats-Unis dans une course aux armements qui dégradera les indicateurs macroéconomiques américains et dans laquelle les Chinois sont décidés à ne pas jouer le rôle des Soviétiques.

* Membre fondateur de Geopragma, Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et créateur du site iPhilo.

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