Fondamentaux Stratégiques Français – Rapports d’étape

 

 

 

 

 

 

 

➡️ Rapports d’étape des groupes de travail 2018

[Public Sénat] Caroline Galactéros sur le Venezuela

Caroline Galactéros, présidente de Geopragma, était sur le plateau de Public Sénat, hier soir, dans l’émission « On va plus loin ». Il était question du Venezuela, du passage d’Emmanuel Macron en Egypte et de l’Italie. Vous retrouverez son intervention sur ce lien :

https://www.publicsenat.fr/emission/on-va-plus-loin/le-grand-rendez-vous-politique-decryptant-l-actualite-136734

Geopragma : « Venezuela, un coup d’Etat dans les cartons depuis 20 ans ? »

BILLET DU LUNDI du 28/01/2019 par l’ensemble des membres du Conseil d’administration de Geopragma* 

Après la reprise en main du Brésil et tandis que l’hémisphère ouest et l’Europe, avec plus ou moins de vigueur, emboitent le pas des Etats-Unis  pour en finir avec le chavisme chez ce grand concurrent pétrolier en pleine déroute économique et sociale, GEOPRAGMA regrette un débat dangereusement faussé en France sur les événements au Venezuela. En effet, encouragés par le Front de gauche qui encense sans discernement le mouvement chaviste, ses opposants prennent parti, en miroir, pour le chef de l’opposition, Juan Guaido, qui s’est autoproclamé président par intérim, alors même que Nicolas Maduro a été réélu en 2018 et a prêté serment le 10 janvier dernier. 

Ce coup d’Etat se prépare en fait depuis 20 ans, depuis l’arrivée au pouvoir de l’insolent Hugo Chavez en 1999 et le refus absolu des Etats-Unis de voir se consolider un nouveau Cuba dans leur pré carré latino-américain. Dès l’origine, la politique de Chavez, visant à constituer avec l’Iran, la Russie, la Chine et bien sûr Cuba un axe dissident par rapport à Washington, a toujours été vécue comme une provocation ne pouvant rester sans réponse. Un premier coup d’Etat avorté en avril 2002, puis un second en février 2015, une tentative d’assassinat de Nicolas Maduro en 2018 et une volée de sanctions depuis 2014 puis en 2017 et 2018 : tout a été fait pour déstabiliser ce régime, concurrent pétrolier de premier ordre. Le Venezuela dispose en effet d’un potentiel énergétique colossal (premières réserves mondiales de pétrole prouvées au monde devant l’Arabie saoudite, avec plus de 300 milliards de barils selon un rapport de l’OPEP de 2011).

Pétrole et sanctions

La terrifiante crise économique et sociale qui frappe la population vénézuélienne et provoque une hémorragie humaine depuis des mois n’est évidemment pas le fait du Saint-Esprit ni même celui de l’incurie et de la corruption gouvernementales évidentes ou encore du sous-investissement dans le secteur pétrolier. Nul ne saurait nier que le Venezuela dispose d’un modèle économique particulièrement inefficace qui fait dangereusement reposer l’omniprésence et l’omnipotence de l’Etat sur les seules rentes pétrolières. La chute libre de la production pétrolière (moins d’1 million de barils par jour en novembre dernier contre plus de 2 millions en 2016) manifeste à elle seule le poids d’une gestion démagogique et catastrophique de cette manne pétrolière, multipliée par l’effet corrupteur de la rente.

Mais il faut aussi mentionner l’impact dirimant de l’effondrement du prix du baril, passé de plus de 100 dollars en juin 2014 à 30 fin 2016. Couplé à la baisse consécutive de la demande chinoise, cela a provoqué une baisse vertigineuse des revenus pétroliers du pays (30% du PIB). L’industrie est par ailleurs presque inexistante et l’agriculture sous-développée, ce qui n’est pas sans rapport avec la crise alimentaire qui frappe les Vénézuéliens, le contrôle des prix par l’Etat ne venant pas à bout de l’hyperinflation, mais alimentant un marché noir parallèle.

Le coup de grâce est venu de l’interdiction faite par Washington aux sociétés et banques américaines de travailler ou de prêter de l’argent au pays de plus en plus surendetté. Ces sanctions américaines, qui empêchent le financement de l’économie vénézuélienne sur les marchés internationaux, ont très fortement contribué à la paupérisation exponentielle de la population et à l’exaspération des clivages sociaux et politiques. Le pire, qui se produit aujourd’hui a été voulu et attisé au risque de voire s’opérer une convergence nationaliste entre tout ou partie du peuple qui en souffre directement et le régime politique qui en est la cible, tant on sait depuis longtemps que les sanctions internationales sont généralement de moins en moins efficaces avec le temps, voire contre-productives.

Soutien russe et chinois

Plus largement, le gouvernement des Etats-Unis révèle ici l’application de la doctrine Monroe de 1823 dans son interprétation la plus offensive : non seulement l’interdiction de toute ingérence de la part d’Etats non-américains sur le continent américain devenue chasse gardée du cœur de l’Empire, mais la promotion de l’ingérence des Etats-Unis sur le continent américain au nom de la protection de leurs intérêts vitaux. En 1912, le secrétaire d’Etat Elihu Root déclarait déjà sans ambiguïté : «Notre destinée manifeste comme contrôleur du destin de toute l’Amérique est un fait inévitable et logique. Personne ne doute de notre mission et de notre intention de l’accomplir, ou, ce qui revient au même, de notre pouvoir de la réaliser».

Si des raisons très politiques motivent donc les Etats-Unis pour souhaiter un changement de régime dans ce pays qui persiste insolemment dans la voie du marxisme, selon GEOPRAGMA, la grille de lecture énergétique et géostratégique demeure la plus pertinente pour comprendre l’ire washingtonienne. Le pétrole vénézuélien suscite naturellement la convoitise de nombreuses sociétés américaines, et l’Amérique, devenue 1er producteur mondial de pétrole a le contrôle de la fourniture de la Chine en ligne de mire. En conséquence, tout est bon pour neutraliser un à un ses concurrents les plus sérieux via des sanctions voire du «regime change». D’autant que le soutien «légaliste» de la Russie et de la Chine à Caracas est aussi une raison d’inquiétude pour Washington. Rappelons que Rosneft a payé 1 milliard de dollars à PDVSA en avril 2017 en anticipation d’approvisionnement pétrolier ; que PDVSA (la compagnie d’Etat) est le plus gros fournisseur de Rosneft en dehors de la Russie ; qu’en octobre 2017, les présidents Maduro et Poutine ont signé un accord pour la restructuration de la dette du Venezuela ; que la Chine achète massivement du pétrole vénézuélien ; qu’en 2017, Pékin et Caracas ont signé 22 accords pour 2,7 milliards dollars ; que le Venezuela a abandonné le pétrodollar en septembre 2017 pour libeller son brut en… yuans (reconnu par le FMI comme monnaie de réserve internationale depuis novembre 2015).

Par cette dernière décision, Caracas n’avait pas hésité à déclarer la guerre à Washington, en représailles aux innombrables et douloureuses pressions américaines.

Dangereuse montée aux extrêmes

L’ire de Washington est donc fort compréhensible, mais elle doit être remise dans le contexte d’une lutte globale (des monnaies, des influences, des normes, des alliances) pour la disposition et la fourniture d’énergies fossiles… qui n’ont pas encore tout a fait cédé la place aux sources «renouvelables» entre les Etats-Unis et la Chine. Et, pour être tout à fait lucides, il convient de remarquer que Washington ne se formalise pas autant, loin s’en faut, lorsque l’OTAN s’approche au plus près des frontières russes. Déjà en Ukraine, en 2014, la «communauté internationale» – autrement dit les Etats occidentaux – a commis une faute impardonnable en ne respectant pas l’accord conclu entre le président Ianoukovitch et ses opposants. Cette erreur fondamentale, dont le ministre français des Affaires étrangères de l’époque est en partie responsable, a engendré une guerre civile meurtrière dans l’Est de l’Ukraine et a déclenché une dangereuse montée aux extrêmes entre les deux anciens géants de la Guerre froide.    

Que vient donc faire la France dans cette lutte de Titans ? Pour GEOPRAGMA, nous n’avons aucun intérêt et aucune légitimité à suivre les Etats-Unis dans cette stratégie de montée aux extrêmes qui n’est certainement pas le meilleur moyen d’amener, pas à pas, le Venezuela vers la prospérité économique et l’équilibre politique. Pas plus qu’en Ukraine, en Syrie ou en Libye, la France ne gagne quoi que ce soit à encourager les coups de force institutionnels. Rien ne nous permet de donner des leçons de démocratie à quiconque ni de nous prononcer sur la nature du chavisme ou sur la tête de l’Etat vénézuélien. Le paysage international vit une phase de déconstruction violente et de mépris croissant pour tous les mécanismes multilatéraux qui semble à GEOPRAGMA extrêmement dangereuse. Pourquoi y prendre part ? Sauf à admettre que demain, peut-être, ce sera notre tour de voir contester un chef d’Etat déplaisant à l’un ou l’autre des nouveaux maîtres du monde ?

Répondre à la crise

En revanche, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, il est de notre devoir d’appeler au respect des principes fondamentaux du droit international, à commencer par celui de la souveraineté des Etats telle que garantie par la Charte des Nations unies. Si droit d’ingérence il doit y avoir, c’est seulement dans des circonstances exceptionnelles et avec l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU ou à la demande et avec l’autorisation de l’Etat concerné (dans le cas, par exemple, d’une guerre civile). Le Venezuela – pour l’instant – n’en est heureusement pas encore arrivé à cette extrémité. Contrairement à ce qu’ont dit les Etats-Unis, le Venezuela n’est pas un «Etat failli» comme l’est la Libye depuis l’intervention occidentale de 2011. Le romantisme révolutionnaire agité confortablement depuis des capitales occidentales s’avère déstabilisateur pour les pays concernés et ruine auprès du reste du monde le crédit moral d’un Occident accusé non sans raison de poussée de fièvre néocoloniale devant la résistance croissante d’une vaste part du monde à ses injonctions diverses.

Alors, pourquoi nous engouffrer imprudemment dans cette bronca anti-chaviste, au lieu de suivre la tradition qui fut longtemps celle de la diplomatie gaulliste en Amérique latine, celle de la promotion de l’indépendance des Etats souverains ? En rappelant la souveraineté du Venezuela, Paris pourrait ensuite engager un dialogue discret mais plus efficace avec le pouvoir en place à Caracas. Nous croyons cette solution beaucoup plus à même de répondre à la crise politique et humanitaire qui frappe le pays.

* Le Conseil d’administration de Geopragma est composé de Caroline Galactéros (présidente), Patricia Lalonde (vice-présidente), Général (2S) Jean-Bernard Pinatel (vice-président), Christopher Th. Coonen (secrétaire général), Gérard Chesnel (trésorier), Pierre de Lauzun, Ghislain de Castelbajac et Alexis Feertchak. 

[Figaro Vox] « Il faut sauver le soldat Occident! » par Caroline Galactéros

Publié

Mais on s’y prend mal. Très. Ce n’est en effet pas en provoquant ouvertement le monde musulman qui la déteste déjà quasi unanimement (hors Arabie saoudite qui fait de nécessité vertu) par un discours tonitruant comme celui que vient de tenir le secrétaire d’État américain Mike Pompeo au Caire, que l’Amérique va s’affirmer autrement que comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Un éléphant aveugle et sourd qui pratique avec entêtement une méthode Coué qui a fait la preuve de ses limites partout depuis bientôt trente ans.

Expliquer tout de go, invité du président Sissi, devant une audience musulmane de haut rang, que l’on vit la main sur la Bible, que l’Amérique incarne la Vérité et est «une force pour le Bien au Moyen-Orient» ne dénote qu’une arrogance néo-coloniale. Cela manifeste aussi la fébrilité d’un empire dysfonctionnel, qui ne sait plus comment retrouver son autorité morale et son hégémonie normative en lambeaux autrement que par la violence de l’anathème et la manifestation d’un cynisme radical.

L’empire tremble, mais au lieu de se poser quelques questions de base sur les conditions d’une rémission morale qui supposerait celle de ses pêchés, il en remet une couche d’impérialisme brutal et arrogant. Ça passe ou ça casse?

Je ne crois pas qu’il faille partir ainsi en croisade pour la sauvegarde d’une Chrétienté effectivement en grand danger. Mais pas (seulement) du fait de l’Islam. Celui-ci, dans sa frange combattante et maléfique, ne fait que s’engouffrer dans les failles béantes ouvertes par notre hybris post-moderne, qui nous fait déconstruire avec jubilation comme si c’était là un progrès humain, tous les repères sociétaux, familiaux, éducatifs, culturels qui structuraient nos nations. Ces frontières mentales et symboliques imprégnaient et justifiaient l’appartenance des ensembles européen et américain à une civilisation dite occidentale, pleine de défauts et souvent arrogante certes, mais aussi héritière d’un humanisme précieux, entraînant et protecteur. Leur effacement provoque la dissolution lente des peuples européens dans le communautarisme ou leur crispation dans ce que l’on appelle un peu vite le populisme. Les limites, les tabous qui parcouraient nos existences n’étaient pas qu’inutiles et rétrogrades. Ils servaient aussi de phares à notre jeunesse désormais complètement déboussolée, égarée entre théorie du genre militante et régressions racialistes. L’utopie transhumaniste n’irrigue pas que les GAFAS. Elle brade sans vergogne tous ces multiséculaires garde-fous. L’homme occidental sait tout, peut tout, croit n’importe quoi et presque n’importe qui. Il a oublié l’histoire, méprise tout ce qui n’est pas lui, confond le progrès et la nouveauté, l’information et la connaissance. Il nie les différences et dispense sa «moraline» désespérante comme un voile de lumière sur la terre ensauvagée. Son idéalisme moralisateur fait des tombereaux de cadavres. Mais c’est pour le bien du monde, nous dit-il.

Ce discours a vécu. Il nous perd aux yeux du monde et de plus en plus aux yeux de nos propres peuples. Il est grand temps d’en finir avec ce fuel pour la guerre et la terreur. L’Occident, s’il veut rebondir, retrouver son crédit, convaincre et entraîner, doit prendre conscience de lui-même sur un mode autre qu’agressif. Il doit se rassembler, redevenir tout ce qu’il est. Or, qu’est-ce que l’Occident? C’est un trépied stratégique et culturel composé de trois pôles: l’Amérique, l’Europe… et, n’en déplaise à quasiment tout l’establishment politico-militaire américain et aux réseaux néoconservateurs européens, la Russie. Ce sont là-aussi les trois piliers de la Chrétienté. Une Russie qui n’est plus l’URSS, et dont il est chaque jour plus indispensable d’empêcher la bascule vers l’Est et la Chine. Peut-être que ce shift towards east de Moscou, qui choisirait à contrecœur sa part orientale contre son âme européenne, ne gênera pas l’Amérique, qui croira ainsi fragiliser encore davantage l’Europe et prendre pied en Eurasie. À voir néanmoins… Il est en revanche certain que pour l’Europe, ce serait la disparition de l’ultime et traditionnelle protection naturelle contre la Chine.

Et ce n’est pas l’oubli dans les bras allemands qui nous sauvera de la double dévoration qui s’annonce. De ce point de vue, certains éléments du Traité d’Aix-la-Chapelle signé par la France et l’Allemagne ne laissent pas d’inquiéter. Notre siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations-Unies semble sur le point d’être discrètement «pré» offert en partage à Berlin, pour remplir la corbeille de la mariée, concession présidentielle à un rapprochement politique. Cela rappelle furieusement le tragique calcul mitterrandien après la réunification allemande, qui finit par sacrifier la préservation de l’unité yougoslave et le traitement de la question minoritaire au sein de la RSFY à la nécessité d’une «Union économique et monétaire» avec Berlin (antichambre de l’Euro), voulue naïvement comme un barrage, alors déjà, à l’expression de la puissance allemande soudainement retrouvée. On sait ce qu’il est advenu. Si la relation franco-allemande (Berlin, elle, ne parle jamais de «couple») demeure centrale pour l’équilibre continental, nous devons aussi, comme l’Allemagne le fait larga manu en Europe centrale et orientale, restaurer et développer nos liens naturels avec les États du sud de l’Europe au lieu de les morigéner doctement…

Le siège permanent de la France au Conseil de Sécurité ne se partage pas. Il est lié à l’Histoire comme à notre statut de puissance nucléaire. Il emporte un droit de véto insécable lui aussi. Si l’Europe devait et pouvait un jour en disposer d’un, pourquoi pas? Et l’Inde aussi. Et une puissance africaine? Mais un fauteuil pour deux serait pure folie. Un tel renoncement sonnerait le glas de notre singularité stratégique et de notre influence résiduelle déjà mises à mal par une politique étrangère chaque jour moins lisible. L’amour du geste et de la posture ne saurait aller si loin.

Source : http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2019/01/22/31002-20190122ARTFIG00250-notre-puissance-est-en-declin-et-se-rapprocher-de-l-allemagne-n-y-changera-rien.php

[iPhilo] Face aux «fake news», réhabilitons l’usage du conditionnel

Membre fondateur de Geopragma et journaliste au Figaro, Alexis Feertchak a publié dans le journal iPhilo un article sur le journalisme et les fakenews. La recherche de l’objectivité est un piège si l’on simplifie à outrance le réel, par nature complexe. Au contraire, ne faut-il pas donner toute sa place à l’incertitude, garante d’un meilleur pluralisme ?

« Journaliste dans l’un de nos quotidiens nationaux, je préparais il y a quelques jours un article sur le référendum d’initiative citoyenne et, plus particulièrement, sur une question assez pointue, celle du rôle que pourrait jouer le Conseil constitutionnel si ce dispositif venait à voir le jour.

A l’aide des maigres souvenirs de mes cours de droit constitutionnel, je m’attelais à la lecture d’articles juridiques, mais rien n’y faisait : je ne parvenais pas à comprendre un point technique – le contrôle de constitutionnalité du référendum d’initiative partagée, petit frère du RIC introduit en 2008 – qui, pourtant, était au cœur de mon sujet. J’appelais un éminent professeur de droit, mais celui-ci m’avoua avoir lui-même quelques doutes et me conseilla de demander son avis à un haut magistrat, fin connaisseur du dossier. Celui-ci m’expliqua que ces doutes étaient parfaitement fondés puisque, cette forme de référendum n’ayant jamais été appliquée, il n’était pas possible de savoir de quelle façon le Conseil constitutionnel interpréterait, le jour venu, les dispositions en question. J’étais passé en quelques minutes d’une incertitude subjective à une incertitude objective, ce qui était nettement plus rassurant. Il me suffisait dans mon article de conjuguer les verbes au conditionnel et d’expliquer à mon lecteur que, non, on ne savait pas tout.

Le conditionnel, cet absent

Et pourtant, faites l’exercice, vous verrez : le conditionnel est fort rare dans les médias. La reconnaissance d’une forme d’incertitude l’est tout autant. Une information, il faut que ce soit du béton ! De l’indicatif, vous dis-je, de l’indicatif. Cette tendance va s’accélérant au fur et à mesure que se développent les désormais célèbres «fake news» – ou tout simplement «fausses nouvelles» en français. Devant cette menace grandissante, pullulent aujourd’hui dans la sphère médiatique des «décrypteurs» chargés contre vents et marées de rétablir la vérité. Les anglo-saxons parlent à cet égard de «fact-checking». Fact : fait. Albert a mangé une pomme. C’est un fait simple. Le vérifier n’est guère compliqué. Mais prenons un autre proposition qui est aussi un fait en ce sens qu’elle est entonnée partout et a donc une influence sur le réel : «Si un Brexit dur sans accord passe, l’économie britannique s’effondrera». Courage pour le «fact-checkeur» chargé de déterminer le vrai du faux… Il faudrait en réalité que celui-ci commence en préambule par exprimer la propre incertitude voire les profonds dissensus des acteurs de la science économique en la matière, ce qui cadre mal avec l’esprit même du «fact-checking», qui veut des réponses. A l’inverse, la répétition de ce qui n’est dès lors qu’une doxa – «un Brexit sans accord sera une catastrophe» – alimentera la colère de ceux qui pensent cette proposition invalide. Parmi ces derniers, si certains pourront défendre des raisonnements censés – «pour le Royaume-Uni, les perspectives de croissance ne se trouvent pas en zone euro, mais davantage en Asie ; une indépendance commerciale retrouvée est donc une bonne chose» -, d’autres, certains d’être seuls contre tous dans la manifestation de la vérité, tomberont mécaniquement dans l’univers des «fake news».

Pour passer mes journées au téléphone avec des chercheurs – en ce qui me concerne sur des sujets le plus souvent géopolitiques – je me rends compte à quel point les certitudes sont rares face à l’actualité, le conditionnel et les adverbes de modération étant presque toujours de rigueur. Et souvent, cette incertitude fondamentale, omniprésente lors de la préparation de l’article, disparaît lors de sa rédaction. Prenons un exemple passé paradigmatique : l’élection de Donald Trump. Je me souviens des sondeurs sérieux qui répétaient à raison que les études d’opinion se situaient dans la marge d’erreur et que leur prévisibilité était encore grevée par le système complexe de l’élection présidentielle américaine. Mais rien n’y a fait : le soir de l’élection, à minuit, la plupart des chaînes de télévision annonçaient la victoire d’Hillary Clinton. La raison aurait voulu, non pas d’annoncer la victoire de Trump, mais de dire humblement : «nous ne savons pas». Ne faut-il pas parler d’une forme de «fake news» collective (…) ?

Lire la suite sur le site d’iPhilo

Alexis Feertchak : « Quand la Chine pousse les Etats-Unis à s’armer toujours davantage : un pied de nez à Reagan »

BILLET DU LUNDI du 21/01/2019 par Alexis Feertchak*

Faudra-t-il à l’avenir se méfier des cargos américains ? L’United States Naval Institute, un think tank proche de l’US Navy, a proposé dans un récent rapport de mettre en œuvre au sein de la marine américaine des cargos militarisés emportant des missiles de croisière déployés dans ce que les anglo-saxons nomment des Vertical Launch System (VLS), soit des silos de lancement verticaux. Une stratégie «low cost» qui pourrait permettre à Washington de gonfler ses capacités de frappe et de répondre d’une manière économiquement viable à la course aux armements qui l’oppose aux Chinois. Tout un symbole de la situation géostratégique dans laquelle nous nous trouvons : vu le niveau des dépenses militaires comparées aux PIB (3,5% pour Washington, 2% pour Pékin), les Etats-Unis ne vont avoir d’autre choix à l’avenir que se tourner vers des solutions moins coûteuses pour soutenir la pression. Dans cette affaire, la Chine d’aujourd’hui n’est pas l’URSS d’hier !

Les Etats-Unis n’ont plus le monopole du Tomahawk

L’idée de transformer un cargo civil en plate-forme lance-missiles n’est pas sans rappeler le concept américain d’«arsenal ship» à la fin des années 1990, alors que les missiles de croisière Tomahawk avaient été utilisés avec succès lors de la Guerre du Golfe et des guerres en ex-Yougoslavie. Il s’agissait déjà de concevoir une plateforme de fort tonnage permettant d’empaqueter le plus grand nombre possible de missiles pour augmenter la capacité de frappe de la marine.

Rappelons que le traité INF sur les armes intermédiaires (aujourd’hui remis en cause par Trump) liant Moscou et Washington, mais pas Pékin, empêche les Etats-Unis de frapper d’éventuels adversaires depuis la terre pour des portées allant de 500 km à 5500 km (qu’il s’agisse ou non d’une frappe nucléaire). Mais cette limitation ne concerne pas les missiles tirés depuis la mer. Les Etats-Unis ont donc pallié celle-là grâce à leur flotte : en quelques heures, la soixantaine de sous-nucléaires d’attaque, les 22 croiseurs Ticonderoga et les 66 destroyers Arleigh Burke répartis dans les six flottes de l’US Navy sont capables de tirer plusieurs centaines de missiles de croisière Tomahawk sur une large partie du globe. Cette capacité de frappe conventionnelle à haute précision est l’une des meilleures illustrations de la sur-puissance américaine en matière militaire. Après 1996, le projet d’«Arsenal ship» visant à renforcer encore davantage la flotte de destroyers et de croiseurs est néanmoins mis au placard, faute de financement, mais surtout parce que l’US Navy ne connaissait pas à l’époque de concurrents sérieux. L’Union soviétique n’avait jamais réussi à mettre en service un équivalent du Tomahawk et la flotte russe durant les années 1990 connut une déréliction rapide tandis que la Chine ne disposait alors que d’une marine côtière, pourvue de vieux navires soviétiques ou d’équipements indigènes très peu modernes.

Pourquoi le concept d’«arsenal ship» revient-il à l’ordre du jour ? Le sujet peut paraître anecdotique, mais il ne l’est pas tant que ça si l’on songe à ce qu’il symbolise. Jusqu’à il y a quelques années, les Etats-Unis disposaient d’un quasi-monopole en matière de frappes mer-sol. Or, premièrement, ce monopole n’existe plus. Avec son missile Kalibr, la Russie dispose d’un équivalent du Tomahawk qui a fait ses preuves en Syrie à de nombreuses reprises. Particularité russe : le Kalibr n’est pas réservé aux navires hauturiers, mais équipe de petites corvettes de moins de 1000 tonnes, ce qui permet à la Russie de posséder une force de frappe de plusieurs centaines de missiles pour un coût réduit. Du côté de Pékin, les destroyers les plus modernes de Type 052D (7500 t) et 055 (plus de 10.000 t) sortent en nombre des chantiers navals chinois. Equipés de plusieurs dizaines de silos pouvant emporter des missiles de croisière, ces navires constituent l’épine dorsale de la flotte hauturière chinoise. Notons au passage que d’autres pays se sont récemment équipés de missiles de croisière tirés depuis la mer : le Vietnam (et peut-être l’Algérie) possèdent le Kilo russe, la France (avec le MdCn emportée sur les FREMM), la Corée du Sud ou Israël disposent de leur propre missile tandis que le Royaume-Uni utilise le Tomahawk américain.

Deuxièmement, les diverses stratégies de déni d’accès, de mieux en mieux maîtrisées par la Chine ou la Russie, affaiblissent de facto les capacités de frappe américaines. Moscou et Pékin disposent de systèmes d’armement qui, combinés entre eux, réduisent l’efficacité de celles-ci, voire même la possibilité même de les effectuer dans certains cas. Citons :

  • des systèmes antiaériens/anti-missiles couvrant un spectre de plus en plus large : les S-400 (jusqu’à 400 km de portée) sont ainsi déployés en Syrie par la Russie mais n’ont cependant jamais été utilisés ;
  • des batteries côtières équipées de missiles anti-navires de plus en plus sophistiqués : les missiles balistiques chinois DF-21D sont un exemple paradigmatique ;
  • des radars de plus en plus perfectionnés : les Chinois ont déclaré en 2015 avoir suivi le vol d’un chasseur furtif américain F-22 en mer de Chine méridionale ;
  • des moyens de guerre électronique de plus en plus poussés : les Russes auraient utilisé en Ukraine et en Syrie plusieurs de ces systèmes, notamment le Krashoukha, dont les caractéristiques sont évidemment gardées secrètes, mais qui pourraient affecter plus ou moins efficacement la trajectoire des missiles.

Il ne faut pas exagérer l’invulnérabilité de ces bulles A2AD (Air Access Air Denial), qui donnent lieu à bien des fantasmes sur l’affaiblissement supposé des Etats-Unis, mais force est de constater que des contraintes grandissantes pèsent bel et bien sur la puissance militaire américaine. Nous en avons nous-mêmes fait les frais en 2016 lors des frappes occidentales contre la Syrie. Plusieurs semaines après, certains médias se sont fait l’écho de l’échec du lancement des MdCN depuis nos FREMM stationnées en Méditerranée orientale. En cause : le déploiement de la frégate russe Amiral Grigorovitch qui aurait actionné un système de brouillage électronique visiblement efficace.

L’US Navy face à une croissance impossible

Le concept d’un porte-conteneurs militarisé transformé en lance-missiles prend son sens dans ce contexte d’un affaiblissement relatif de la marine américaine. Si la marine russe restera une puissance principalement littorale (hormis en matière de sous-marins nucléaires où ses prétentions sont supérieures), la marine chinoise devrait occuper toujours plus les océans : elle pourra compter d’ici 2020 sur une soixantaine de destroyers modernes et sur autant de frégates. D’ici 2025, 4 porte-avions (2 STOBAR et 2 CATOBAR, dont un à propulsion nucléaire comme les Américains et le Français) viendront augmenter considérablement ses capacités aéronavales.

Conscient de ce risque, Donald Trump a annoncé sa volonté de voir le format de l’US Navy passer à 355 navires, contre 270 aujourd’hui. Mais l’administration autant que les Think Tank américains sont unanimes : les Etats-Unis ne disposent pas des capacités financières et industrielles pour réaliser un tel bond avant trente ans. «Le coût de la construction et de l’exploitation de la flotte proposée s’élèverait en moyenne à 109 milliards de dollars par an (2018 dollars) jusqu’en 2047, au moins un tiers de plus que le montant affecté à l’exercice 2016 pour la flotte actuelle de 275 navires», explique le think tank, citant le Congressional Budget Office (CBO). Difficile en effet d’augmenter le format de la flotte alors que les programmes les plus récents – porte-avions nucléaires Gerald Ford, destroyers Zumwalt, littoral combat ships Freedom et Independence – accusent tous des retards, des surcoûts et des problèmes techniques considérables. En d’autres termes, la croissance de la marine américaine, si elle repose sur le renforcement des programmes actuels et la poursuite de programmes plus anciens (notamment le destroyer Arleigh Burke qui devrait frôler les 100 exemplaires construits), n’est pas soutenable, même pour la première économie du monde.

Une solution «discount»

Missiles Kalibr en conteneurs

Dans ce cadre, la proposition de l’US Naval Institute apparaît comme une solution «discount» ou «low cost». Utiliser des porte-conteneurs civils peu chers à l’achat (25 à 50 millions de dollars par coque) et les doter de systèmes modulaires de lancement de missiles de type «plug-and-play». Concrètement, il pourrait s’agir de conteneurs amovibles similaires à ceux utilisés dans le civil, mais équipés de missiles et d’un poste de commandement intégré. Ce système de missiles conteneurisés est déjà développé en Russie : certaines corvettes russes (Bikov et Derzkiy) devraient en être équipées dans les prochaines années. Pour un coût relativement modique, ces cargos civils seraient facilement transformables en navires lance-missiles. Déployés au sein d’une Task Force, ils utiliseraient pour réaliser leurs frappes les coûteux capteurs des destroyers et croiseurs qui les accompagneraient.

L’US Naval Institute met l’accent sur un autre point particulièrement pragmatique. Le think tank estime en effet que la marine américaine ne doit pas répéter l’erreur des «Arsenal ships» pensés dans les années 1990. Ceux-ci devaient emporter plusieurs centaines de missiles, ce qui est certes possible en théorie, mais dangereux car cela reviendrait à «mettre tous ses œufs dans le même panier». Le problème déjà soulevé par certains stratèges pour les porte-avions surgirait là aussi : ces navires sur-armés et coûteux risqueraient de devenir une cible de choix pour les flottes ennemies, un peu comme les cuirassés durant la Seconde Guerre mondiale. Certains parlent d’ailleurs aujourd’hui de plateformes de lancement pour drones qui pourraient s’avérer beaucoup plus légères et beaucoup moins coûteuses que les «super carrier» américains de 100.000 t. De même, d’où l’idée de l’US Naval Institute de se limiter à des cargos pouvant emporter seulement 30 à 50 missiles (soit environ le nombre déployé sur un destroyer léger). Le think tank américain estime qu’une quinzaine de ces navires permettrait d’augmenter le nombre de VLS de 600 au sein de la flotte. Par comparaison, la France, avec 6 FREMM, déploie 96 MdCn – les deux dernières FREMM sont destinées à la lutte aérienne.

Pied de nez à Reagan

Dans la mesure où il ne s’agit que d’une proposition d’un think tank, n’en disons pas plus, mais demandons-nous en revanche ce que pourrait symboliser cette idée d’un «arsenal ship low cost». Depuis quand les think tank américains ont-ils l’idée de faire du «discount» ? N’est-ce pas étonnant pour la première armée du monde qui prévoyait, il y a encore quelques années, de construire 32 (contre 3 aujourd’hui) destroyers Zumwalt, assez semblables dans leur dessin aux croiseurs intergalactiques de Star Wars et qui coûtent la bagatelle de 4,2 milliards de dollars l’unité (sans les coûts de recherche et de développement…) ? En réalité, c’est tout un modèle militaro-industriel post-Guerre froide qui semble menacer de s’écrouler, faute de moyens suffisants. Et c’est un sacré pied de nez à la stratégie de Ronald Reagan dans les années 1980 qui consista à accélérer la course aux armements avec l’URSS pour la pousser financièrement dans ses derniers retranchements. On estime que les dépenses militaires de l’URSS au début des années 1970 représentaient entre 5 et 10% du PIB soviétique, contre près de 30% vers 1989. Pendant ce temps-là, les Etats-Unis qui étaient tombés à 4,7% en 1978 ne sont remontés qu’à 6,6% en 1982, avant de redescendre progressivement jusqu’à 2,9% en 2001. La vraie-fausse «Guerre des étoiles» de Reagan a parfaitement porté ses fruits.

Mais la situation aujourd’hui n’est plus la même et peut même paraître inversée : le budget militaire américain (610 milliards de dollars en 2017) représente plus de 3,2% du PIB des Etats-Unis. La Chine ne dépense qu’1,9% de son PIB en matière de défense (228 milliards de dollars). Autre différence, celle du taux d’endettement public entre les deux pays (48% du PIB pour la Chine en 2017 ; 105% pour les Etats-Unis en 2017). On le voit : les Etats-Unis ne pourront pas jouer avec la Chine le même jeu qu’avec l’Union soviétique. En réalité, c’est plutôt Pékin qui, en augmentant régulièrement ses capacités militaires sans se mettre pour autant en danger financièrement, pousse les Etats-Unis à en faire encore plus alors qu’ils se situent déjà à un niveau très haut de dépenses militaires. Si la Chine double par exemple ses dépenses militaires, elle ne serait toujours qu’à 4% de son PIB en dépenses militaires. Les Chinois ont donc encore une très importante marge de manœuvre : le pivot militaire des Américains vers l’Est qui paraît aujourd’hui déjà difficilement engagé pourrait l’être bien davantage demain. Par exemple, Pékin, qui continue aujourd’hui à connaître un retard certain en matière de sous-marins nucléaires (SNA & SNLE), investit massivement dans ce domaine. Comment les Américains, qui en possèdent plus d’une soixantaine, réagiront-ils lorsque la Chine en alignera ne serait-ce que moitié moins ?

La stratégie de Pékin est double : en matière militaire, devenir un peer-competitor des Etats-Unis au moins dans la région Asie-Pacifique ; en matière politique, pousser les Etats-Unis dans une course aux armements qui dégradera les indicateurs macroéconomiques américains et dans laquelle les Chinois sont décidés à ne pas jouer le rôle des Soviétiques.

* Membre fondateur de Geopragma, Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et créateur du site iPhilo.

[Geopoly/LCDR] «Engagement français en Syrie : Le coup de sifflet américain» par Caroline Galactéros

On est loin d’un renoncement de Washington à compter au Moyen-Orient, où stationnent tout de même encore plusieurs dizaines de milliers de soldats américains. Toutefois, le retrait partiel récemment annoncé des forces américaines présentes en Syrie, qu’il se concrétise ou non, place la France en grande difficulté politique et militaire. Il est vrai que ce n’est pas notre action militaire qui pourra ‒ demain plus qu’hier ‒ faire militairement bouger les lignes en défaveur d’un pouvoir syrien travaillant à consolider la reprise de contrôle d’une frange croissante de son territoire. Il est vrai aussi que l’intrication opérationnelle de notre dispositif militaire avec celui de notre Grand Allié rend notre maintien en Syrie d’autant plus difficile, sans son appui logistique, qu’on ne nous y a nullement invités et que nous y sommes parfaitement hors la loi, en contravention ouverte à la Charte des Nations unies, au sein d’une « coalition internationale » sui generis intervenant, hormis pour réduire l’emprise de Daech, pour des motivations discutables et discutées.

« En même temps », partir au coup de sifflet américain manifesterait encore plus clairement notre position d’exécutant devenu accessoire d’une volonté américaine fluctuante, qui a si peu de considération pour ses supplétifs qu’elle n’a pas même pris la peine de prévenir Paris de cette désolidarisation soudaine. L’humiliation serait définitive et double, infligée par nos alliés et face à ceux que nous considérons, dans un mimétisme inquiétant, comme nos adversaires, presque comme des ennemis.

C’est face à ce piège que les sommets d’inanité et d’incohérence d’une politique étrangère française inaudible et incompréhensible s’imposent tel un totem diabolique à déconstruire d’urgence en retrouvant le sens des responsabilités et de l’intérêt national.

Le problème est qu’à Paris, après pourtant plus de trois ans de démenti cinglant de nos prémisses iniques, on ne veut toujours pas regarder la réalité en face. On préfère toujours la guerre à la paix, même si l’on prétend bruyamment le contraire. On ne voit pas l’intérêt de prendre acte de la victoire de la souveraineté syrienne sur les efforts ligués de l’Occident entier et de ses proxies arabes (à moins que ce ne soit l’inverse). Ni comprendre qu’il est de notre intérêt, toute honte bue et dans un éclair d’éthique et de lucidité, pour la sauvegarde du peuple syrien précisément ‒ dont nous prétendons avoir le souci ‒ de protéger enfin le fragile équilibre ethnique et confessionnel abîmé par sept ans de conflit mais toujours en vie, et de faciliter une solution politique réaliste et non dogmatique ; même, et surtout, si l’on a voulu le mettre à bas avec une confondante légèreté dès 2011, en favorisant la déstabilisation du régime et l’infestation du territoire syrien par une engeance islamiste qui est pourtant le terreau symbolique et concret d’une terreur domestique toujours en embuscade.

Un membre des forces antiterroristes irakiennes dans la partie ouest de Mossoul, le 15 mai 2017. REUTERS / Danish Siddiqui
UN MEMBRE DES FORCES ANTITERRORISTES IRAKIENNES DANS LA PARTIE OUEST DE MOSSOUL, LE 15 MAI 2017. REUTERS / DANISH SIDDIQUI

Pourquoi, alors, persistons-nous à vouer aux gémonies un pouvoir syrien certes poussé à une résistance violente, quand, désormais, certaines puissances arabes sunnites elles-mêmes, tels les Émirats arabes unis, l’Égypte, le Soudan ou la Jordanie (sans parler du Qatar) prennent le chemin de Damas comme on va à Canossa, dans un tournant réaliste assumé, préférant glaner quelques retombées dans un règlement politique qui leur sera probablement globalement défavorable plutôt que de s’enferrer dans une marginalisation régionale dangereuse ? Pour ne pas nous dédire ? L’entêtement dans l’erreur est bien pire que l’aveu. Et l’ignorance doublée d’une vanité indécrottable devient impardonnable. Perseverare diabolicum est.

Encore quelques mois de ce sur-place diplomatique incompréhensible et nous aurons définitivement raté une dernière opportunité ‒ précisément parce que nous sommes encore militairement en Syrie, à tort ou à raison, parce que nous en sommes l’ex-puissance mandataire, parce que nos relations avec le Liban et la Jordanie sont encore bonnes ‒ de raccrocher les wagons d’un processus de règlement politique très délicat et dangereux, où nous pourrions, certes à la marge, avoir un rôle d’apaisement et de médiation précieux… non pas entre Syriens et Américains, mais entre Moscou et Washington.

On me rétorquera que je rêve éveillée, que c’est fini pour nous, que nous avons méthodiquement gâché toutes nos cartes, que Damas ne veut plus entendre parler de ces Français qui donnent des leçons de morale et soutiennent l’ennemi, que Moscou n’a aucunement besoin de nous pour parler à Washington, même avec John Bolton pour savonner la planche du président Trump, lequel, une fois encore, vient d’être contredit de l’intérieur alors qu’il prenait une décision pourtant pragmatique et réaliste.

Les dernières déclarations du chef du conseil de sécurité nationale (NSC) et du secrétaire d’État Mike Pompeo sont, en effet, tout sauf rassurantes pour la paix de la région. L’un et l’autre désavouent publiquement, sans vergogne, le président. Leur duo ultraviolent sur les thèmes de l’Iran, bientôt bouté hors de Syrie, et d’une Amérique ayant réduit l’abcès Daech et dont le départ signifierait le chaos, peut paraître délirant tant il est hors-sol. Il traduit néanmoins une dangereuse obsession et incarne la capacité de nuisance à la paix de l’État profond américain ‒ plus mobilisé que jamais pour faire vivre ses juteuses utopies conspirationnistes ‒ et la puissance des réseaux néoconservateurs qui environnent fermement le président trublion et feront tout pour que rien ne change jamais dans la politique américaine.

Donald Trump a pourtant bien compris que les jeux étaient faits en Syrie et que Moscou avait remporté la partie. Le président estime en conséquence possible de se retirer du théâtre syrien pour éviter que ne se consolide l’axe Moscou-Téhéran-Ankara-Doha. Les Kurdes en seront pour leurs frais et leurs espoirs, il les abandonne en effet à la fureur d’Ankara après s’en être amplement servi. C’est le sort des proxies quand la roue tourne. Mutatis mutandis, c’est d’ailleurs un peu le nôtre… Les malheureux Kurdes demandent désormais de l’aide à Damas et Moscou. Au-delà de ces péripéties montées en épingle, ce que l’on refuse de voir, au Moyen-Orient comme face à la Chine, c’est que la Russie est encore (depuis toujours en fait) un rempart sécuritaire et culturel pour l’Occident ; car Pékin aussi, à sa manière discrète mais déterminée, place des hommes, des conseilleurs, des facilitateurs dans cette zone, dans la perspective d’un immense et permanent marchandage de zones d’influence et d’une confrontation tous azimuts avec l’autre empire en déclin.

Les Européens sont furieux de devoir admettre ce rôle protecteur multiséculaire de la Russie et refusent d’en tirer les conséquences. Ils préfèrent consentir à la division interne, au suicide collectif et au double dépècement qui les attend à coup sûr, lorsque Américains et Chinois se partageront leurs dépouilles. Ils ferment courageusement les yeux pour ne pas voir la bascule du monde qui s’accélère et dont le rêve européen, malmené par l’irénisme de ses dirigeants, sera le principal dommage collatéral. Rien n’est encore perdu, pourtant ! L’on vient d’apprendre que Moscou avait acheté, il y a six mois, le quart des réserves mondiales de yuans, en déplaçant plus de cent milliards de dollars vers cette monnaie mais aussi vers le yen et…l’euro ! La Russie traduit en actes sonnants et trébuchants sa double nature européenne et asiatique, et prend ses paris sur l’évolution des rapports de force mondiaux. Qu’attendons-nous pour lever les sanctions qui la frappent et pénalisent durement l’économie européenne sous le prétexte d’une hostilité entretenue artificiellement et nourrie par le discours américain ? Se tromper d’ennemi peut s’expliquer pour Washington. Mais pour l’Europe, et plus encore pour la France dans sa quête d’une préséance continentale, c’est une faute politique, stratégique et culturelle grave.

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2019/01/engagement-francais-en-syrie-le-coup-de-sifflet-americain/

Ch. Coonen : « L’Hyperpuissance versus l’Empire du Milieu ou ‘OK Corral à Las Vegas’»

BILLET DU LUNDI du 14/01/2019 par Christopher Th. Coonen*

La galaxie des entreprises vendant des produits et services électroniques, des voitures, des services de santé, de la domotique, des drones, de l’économie numérique et toutes sortes d’objets connectés a quitté ses bureaux habituels pour prendre ses quartiers au « Consumer Electronics Show » (CES) à Las Vegas le 7 janvier 2019 pour quatre jours. Certains disent même que ce qui n’était à l’origine (en 1967) qu’un salon destiné à vanter les téléviseurs et leurs accessoires est devenu le plus grand salon automobile de la planète.

Cette grand-messe annuelle est l’occasion pour les start-ups et les grands groupes de dévoiler leurs produits dernier-cri. La France y était très bien représentée cette année avec plus de 381 « jeunes pousses » – en plus grand nombre que celles des Etats-Unis. L’autre nation qui a fait parler d’elle, mais en sens inverse, était la Chine. Car ses entreprises ont été 25% moins nombreuses à y assister qu’en 2018, leurs dirigeants ayant décidé de bouder le « show » et les USA, dans le maelstrom de la guerre commerciale entre ces deux empires rivaux. Et certains d’entre eux ont aussi eu peur de se faire arrêter comme l’a été la Directrice Administrative et Financière de Huawei, Meng Wanzhou, détenue au Canada depuis décembre sous mandat d’arrêt international américain pour de possibles violations de sanctions américaines envers l’Iran. Ou encore le directeur commercial de Huawei arrêté lui en Pologne en janvier. Deux alliés proches et dociles de Washington.

Leur rivalité bien sûr revêt de nombreuses dimensions : économique, militaire, spatiale, géopolitique, et concerne l’extension de leurs zones d’influence terriennes et virtuelles respectives.

 

Ladite guerre commerciale à coup de droits de douane sur l’acier semble en effet non pas accessoire mais secondaire par rapport à la course à l’innovation qui porte sur les objets connectés – ces derniers ayant d’évidence des applications militaires très puissantes et à large portée. Et une course à la domination monétaire.

En effet, si le dollar est bien sûr toujours la devise de référence des échanges internationaux et le restera sans doute encore quelques années, le yuan prend de l’épaisseur, non seulement du fait de la taille grandissante de l’économie chinoise qui deviendra la première puissance économique mondiale d’ici 2030, mais aussi du fait de sa position chaque jour plus incontournable dans les échanges avec certains pays comme l’Iran, le Pakistan et d’autres… La Banque Centrale de Russie a annoncé la semaine dernière qu’en mai 2018, elle avait vendu un quart de ses réserves en devises, soit 101 milliards de dollars, pour les placer à hauteur de 44 milliards sur le yuan, autant en Euros et le solde… en Yen.

Le Yuan est donc non seulement devenu une valeur refuge mais aussi une valeur anticipatrice de la « bascule du monde » vers l’est et un témoin de l’émergence progressive d’un second empire face à l’américain.

Sur la concurrence à l’innovation des objets connectés, il y a essentiellement deux dimensions, « connectées » entre elles : les applications « business-to-consumer » et celles relevant de la collecte des « big data » à des fins d’enrichir l’intelligence des services de renseignement et structures militaires.

Comme le résume un article paru dans le journal numérique américain “Lifehacker” du 14 février 2018 :

“Si vous êtes sur le marché pour acheter un nouveau smartphone, six directeurs d’agences de renseignement des Etats-Unis vous recommandent de ne pas le faire auprès des constructeurs chinois Huawei et ZTE. Les témoignages de ces chefs de la CIA, du FBI, de la NSA, ainsi que celui du Directeur de la Sécurité Nationale soulignent les risques d’utiliser ces smartphones. En bref, ces sociétés sont suspectées d’utiliser ces téléphones mobiles et les réseaux de fibre afin d’espionner les individus, collecter illicitement des informations, et de créer des pannes d’utilisation. Verizon, la plus grande entreprise de téléphonie mobile aux USA, a ainsi cessé d’offrir les smartphones ZTE et Huawei à ses consommateurs américains ».

Tous les iPhones d’Apple et la majorité de ceux de Samsung sont également fabriqués en Chine… Même si tous ces smartphones étaient (ou sont) équipés lors de leur fabrication de logiciels espions profitant aux services de renseignement et militaires chinois, cela ne serait jamais qu’une « réponse du berger à la bergère » tant on sait, depuis les révélations d’Edward Snowden et de WikiLeaks que l’espionnage pratiqué par la NSA sur les téléphones, les SMS, les emails est d’envergure mondiale, jusqu’aux chefs d’Etat…

Une autre dimension de cette inimitié entre les deux empires concerne les ordinateurs personnels : en rachetant les activités PC d’IBM en décembre 2004, le chinois Lenovo est devenu le premier constructeur mondial en chiffre d’affaires. Encore un objet connecté leader tombé dans l’escarcelle de l’Empire du Milieu…

Et puis, il y a la dimension duale des objets connectés et en premier lieu des drones à des fins purement militaires et/ou renseignement. Les deux rivaux le savent et subventionnent la R&D civile leur permettant de développer des applications militaires notamment des drones « fantômes », indétectables par des radars et autres systèmes de défense, comme le furent naguère les avions US SR-71 et les hélicoptères Black Hawk, rendus célèbres dans transport de « Navy Seals » qui éliminèrent Oussama Ben Laden au Pakistan le 2 mai 2011. Et sur des drones à l’origine destinés au transport de personnes en ville qui pourraient devenir des transports de troupes et/ou de commandos.

En termes de contrôle social et politique, les possibilités de ces objets sont aussi nombreuses pour la surveillance de la population chinoise…ou américaine. Afin de mettre en œuvre par exemple le « crédit social » chinois si cher au Président Xi Jinping et à son Politburo, gage de survie du Parti Communiste chinois. Il faut dire que les cycles dynastiques de ces deux derniers millénaires ont marqué les esprits. L’idée étant de donner à chaque citoyen, à sa naissance, un certain nombre de points, qui augmentera ou baissera en fonction de de ses comportements plus ou moins « orthodoxes » avec la ligne du parti. Avec à la clé la punition ou la récompense de l’individu par rapport à ses concitoyens en termes de prestations de l’Etat, d’autorisation de quitter le territoire national, de faire éduquer ses enfants, d’obtenir certains types d’emploi, etc…

Les enjeux de cette rivalité sont donc considérables. Les deux empires s’affrontent en miroir sur ces questions éminemment stratégiques et sur le temps long. Les USA ont peut-être gagné le premier « round » de cet « OK Corral » à Las Vegas la semaine dernière. Mais ce n’est que le début de cet affrontement qui aura des ramifications tectoniques dans les décennies à venir. Et nous ne pouvons que déplorer une fois encore, le « silence radio » de la France et de l’Europe. C’est positif d’être très bien représenté ; encore faudrait-il qu’il y ait derrière cette présence une vraie volonté stratégique qui dépasse les montres connectées ou la possibilité de tirer les rideaux de son salon à distance.

* Christopher Th. Coonen est secrétaire général de Geopragma. 

A. Feertchak : «Les pays arabes sur la route de Damas : une leçon de réalisme à méditer»

BILLET DU LUNDI du 07/01/2019 par Alexis Feertchak *

Deux événements ont marqué le mois de décembre et un troisième marquera le mois de janvier : fin 2018, nous avons assisté à la réouverture de l’ambassade des Emirats arabes unis (EAU) à Damas ainsi qu’à la visite du président soudanais Omar al-Bachir. Début 2019, se tiendra à Beyrouth un sommet économique de la Ligue arabe : la Syrie, qui n’en est plus membre, n’est pas invitée, mais son retour au sein de cette instance arabe sera à l’agenda de cette réunion, au moins officieusement.

Ces trois événements sonnent comme la conclusion de l’acte II de la guerre en Syrie autant que comme les prémisses d’un acte III. Précisons : de 2011 à 2015, l’acte I couvre cette période de déstabilisation du gouvernement syrien par une rébellion dont la puissance découlait avant tout du soutien de puissances sunnites (Turquie, Arabie Saoudite, Qatar), d’Israël et des pays occidentaux, à commencer par le premier d’entre eux, les Etats-Unis. Mais suivant les lois de la guerre contre-insurrectionnelle, le gouvernement syrien décida de se retirer dans les zones urbaines qui lui étaient acquises, abandonnant aux rebelles les villes les plus hostiles ainsi que les campagnes, dont la sécurisation aurait nécessité de disperser les troupes d’une armée réduite en nombre car expurgée de ses éléments les moins fiables. Pendant ce premier acte, Damas comptait sur le pourrissement de la situation dans les zones rebelles.

L’intervention russe en septembre 2015 ouvrit l’acte II : avec ses puissants alliés russe et iranien, le régime passa à l’offensive et regagna les territoires les plus stratégiques du pays – Alep au Nord fin 2016, mais aussi Deir Ezzor à l’Est fin 2017 et Deraa au Sud en 2018 – même s’il lui manque encore la province d’Idleb sous domination turque et la zone à l’est de l’Euphrate dominée par la coalition internationale et les Kurdes syriens. Cet acte II ne fut pas seulement militaire, mais aussi diplomatique : les avancées sur le terrain servirent à la Russie d’effet de levier politique pour changer les rapports de force régionaux. Le point de bascule fut la Turquie, principal soutien de la rébellion depuis 2011, qui se rapprocha de Moscou autant que de Téhéran, au grand dam de Washington. Persuadé que les Américains avaient voulu sa peau à l’été 2016 lors du coup d’Etat manqué, Erdogan, qui rêve de grandeur ottomane, ne supporta guère que les Etats-Unis s’appuient sur les Kurdes syriens, base arrière du PKK, pour tenter de contrer l’Iran en Syrie. Par un effet boomerang, la stratégie syrienne de Washington se trouva être parfaitement contre-productive : au lieu d’isoler la République islamique et ses mollahs, elle leur permit de former un trio Ankara-Moscou-Téhéran, qui passe également par Doha, le Qatar, principal centre des Frères musulmans avec Ankara, cherchant ainsi à sortir du blocus que lui impose avec peu de succès l’Arabie Saoudite. La formation de cet axe a une particularité notable : il s’appuie sur les seuls vieux Etats de la région, cœur des anciens empires : l’Empire russe, l’Empire perse, l’Empire ottoman.

Pour les pays arabes de la région bien plus que pour nous qui avons peine à sortir de nos œillères idéologiques, il est apparu clairement au fur-et-à-mesure des scènes de cet acte II qu’il ne servait à rien de rejouer la partition de l’acte I. Quel intérêt la Jordanie avait-elle à soutenir les rebelles du Front du Sud, incapables de réellement mettre en danger Damas ? Quel intérêt le Liban avait-il à observer le chaos s’étendre à ses frontières ? Quel intérêt l’Egypte, confrontée au terrorisme islamique, avait-elle à appuyer la déstabilisation du régime politique syrien qui fut longtemps son plus fidèle allié et avec lequel elle partage une forme de nationalisme laïc autant qu’une forme de démocratie autoritaire ? Quel intérêt les pays du Golfe avaient-ils à jouer la surenchère verbale alors qu’ayant perdu sur le terrain militaire autant que politique, leur influence en Syrie risquait de se réduire à néant ? Questions rhétoriques. A Beyrouth, au Caire ou à Amman, la réponse est évidente : aucun pays arabe n’a intérêt à prolonger cette guerre. 

Le scénario d’un acte III semble donc écrit, au moins dans les grands traits : les pays arabes vont prendre le chemin de Damas pour que celui-ci ne devienne pas une autoroute irano-turque administrée par les Russes. Les prémisses sont déjà là : en octobre, la Jordanie a réouvert sa frontière avec la Syrie, le Liban travaillant par ailleurs au retour des réfugiés syriens. La réouverture de l’ambassade des EAU, fermée en 2012, est une nouvelle étape dans ce processus de retour des pays arabes sur le théâtre syrien. Le Bahreïn a d’ores-et-déjà annoncé qu’il allait suivre. La stratégie des Etats pétroliers du Golfe est la suivante : le seul moyen pour eux de regagner de l’influence à Damas est de participer au financement de la reconstruction de la Syrie. Les EAU, qui ont accueilli les fortunes de nombreux Syriens en exil, ouvrent la voie, mais d’autres suivront. Même l’Arabie Saoudite se rapproche aujourd’hui de Moscou, affaiblie par l’affaire Khashoggi dans laquelle la Turquie a joué d’une main de maître en forçant le Congrès américain à réprimander leur allié saoudien. Un coup terrible pour Riyad alors que les Etats-Unis doutent de plus en plus de leur alliance stratégique avec l’Arabie Saoudite. Du pétrole ? Les Américains en ont à profusion. Une puissance régionale capable de concurrencer l’Iran ? L’Etat saoudien est faible, son armée plus faible encore, comme le montre la guerre au Yémen. Seul Israël peut en réalité prétendre à ce statut au Levant. Le prince héritier, MBS, – et surtout son père qui ne lâche pas l’affaire malgré son grand âge et apprécie le contrepoids obligeamment fourni par Vladimir Poutine à l’envahissante amitié américaine – ont compris que la survie même de leur dynastie est en jeu : ils auront besoin de coopérer avec Moscou (et Pékin…) pour faire monter les enchères et pousser Washington à les soutenir davantage.

La visite d’Omar al-Bachir est aussi un signal important : historiquement, le Soudan était anti-saoudien et pro-iranien. Dans les années 1990, le président soudanais rêvait que Khartoum soit la rivale islamiste sunnite de Riyad et s’appuya pour cela sur Téhéran, mettant en application le vieux principe selon lequel « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Après les attentats du World Trade Center, craignant d’être la cible de Washington, le Soudan fit volte-face et se rapprocha de Washington, donc de l’Arabie Saoudite. Khartoum participa ainsi à la coalition saoudienne au Yémen contre les rebelles Houthis soutenus par Téhéran. Mais le tournant est seulement partiel car Omar al-Bachir se rapproche aujourd’hui de Moscou. Sous le coup d’un mandat d’arrêt international, le président soudanais voit la Russie comme la meilleure assurance-vie qu’il peut posséder pour se prémunir d’un éventuel changement de régime. D’où les rumeurs régulières concernant l’ouverture d’une base militaire russe au Soudan (alors que les puissances du monde entier se concentrent à Djibouti) ou la vente de matériels militaires comme des systèmes anti-aériens/anti-missiles S-300 ou des chasseurs Su-30SM. L’avenir le dira, mais une constatation : Moscou a tout intérêt à se servir de Khartoum comme point d’appui dans sa stratégie d’influence en Afrique, notamment en Centrafrique. La visite du président soudanais à Damas est un signe de ce tournant. Car la route de Moscou passe par Damas… 

Le scénario de cet acte III sera au cœur des discussions de la Ligue arabe, dont le sommet se tiendra à Beyrouth en janvier. Au Moyen-Orient, les raisonnements « droit-de-l’hommistes » ne convainquent plus personne depuis longtemps. On préfère des actions cohérentes sur le long terme, des objectifs réalistes, des moyens limités mais bien ciblés à de grandes déclarations de principe, à des retournements d’alliance prévisibles – les Kurdes en savent quelque chose – et à des moyens titanesques qui ne font que tomber dans un puits sans fond. Jusqu’au discours de Dominique de Villepin à l’ONU en 2003, le Quai d’Orsay a appliqué avec constance cette diplomatie réaliste que l’on résumait alors souvent par la formule « la politique arabe de la France ». Pour l’ancienne puissance mandataire en Syrie et au Liban, il fallait avec subtilité tenter d’amoindrir la balourdise américaine… Mais les trois derniers quinquennats – en comptant celui d’Emmanuel Macron – sont marqués par un atlantisme béat, un moralisme hors sol et une absence cruelle de réalisme. Ce scénario en trois actes n’était certes pas écrit à l’avance car l’histoire n’est jamais prédictible, mais certains éléments tenant de la géographie, de la culture, du politique pouvaient être pris en compte dès le début du conflit. Il n’en a rien été. Aujourd’hui, sur la route de Damas, les pays arabes auraient besoin du discours d’apaisement de la France, mais Paris a oublié son bâton de pèlerin. Se coulant dans le sillage des Etats-Unis depuis tant d’années, la France ne sait plus comment marcher, pétrifiée par un président américain qui prend sans états d’âme le contre-pied de ses prédécesseurs.

* Membre fondateur de Geopragma, Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et fondateur du journal iPhilo.fr