[FigaroVox] «Le retrait des Américains en Syrie est l’ultime chance pour la France de peser de nouveau» par Caroline Galactéros

FIGAROVOX/TRIBUNE – Caroline Galactéros analyse les motifs du retrait des forces américaines en Syrie et le réalisme de Donald Trump. Elle y voit également l’occasion, pour la France, d’ancrer davantage son influence dans la région – à condition d’accepter de traiter avec Moscou et Damas.

Encore une fois, l’homme a pris (presque) tout le monde à contre-pied. En premier lieu nous, l’allié français. Nos salves d’autorité ne changent rien à la donne de fond du conflit syrien: un accord est en train de se nouer entre Washington, Moscou et Ankara, et nous n’en sommes pas. Parlant de Yalta, les Polonais disaient avec amertume que «si l’on n’est pas à la table (des négociations), c’est que l’on est au menu». Pour la France, c’est pire: nous ne sommes même plus dans la carte mentale de notre Grand allié…Que le Général Mattis n’ait pas été d’accord avec le Président ne change rien à l’avanie insigne que nous subissons. L’Empire ignore superbement ses limes. Car l’essentiel pour lui est ailleurs: les forces spéciales américaines quittent la Syrie car Trump est un vrai réaliste. Il a compris qu’il était urgent d’enfoncer un coin dans l’alliance tactique mais bien réelle entre Moscou, Téhéran et Ankara, avant que celle-ci ne se consolide trop. Il s’agissait donc de faire plaisir à la Turquie, d’où le lâchage kurde, la «réflexion» sur l’éventuelle livraison de Gulen, etc. et d’interrompre le raidissement du néo-sultan Erdogan dont le flot de menaces désormais retombe… sur nous, qui aimons trop les Kurdes.

La Turquie est donc la grande gagnante de la décision américaine de retrait. Une fois encore, elle joue là remarquablement son positionnement «in and out» par rapport à l’OTAN. Le lâchage des valeureux Kurdes par les Américains va les contraindre à tirer leur épingle du jeu en se rapprochant de Moscou – qui mène toujours la danse régionale mais se méfie de ses «alliés» tactiques iranien et turc -, et de Damas qui doit aussi composer avec la présence turque, son soutien aux islamistes et son influence durable dans le pays et la région. Les Kurdes tireront sans doute au mieux parti de ce nœud de vipères mais leur rêve fou d’État a vécu.

L’Iran en revanche doit s’inquiéter, car le sort que semble lui réserver Washington (via Tel Aviv) ne semble en rien modifié. «Mad dog» (surnom donné au général Mattis) a fait son œuvre et Téhéran est plus que jamais dans le collimateur du Pentagone… et dans la ligne de mire d’Israël, dont Téhéran est de fait le seul véritable concurrent régional à moyen terme (bien plus qu’un adversaire militaire crédible): un rival non arabe, de haut niveau culturel, intellectuel, technologique, industriel et bien sûr potentiellement économiquement supérieur du fait de ses immenses richesses fossiles.

L’Iran est donc en grand danger. D’autant que John Bolton, le Conseiller à la sécurité nationale, est lui bel et bien toujours là. Il est «augmenté» de ses nombreux avatars et relais néoconservateurs, enivrés de leur propre discours antédiluvien de diabolisation aujourd’hui anti-iranienne et antirusse comme hier anti-irakienne ou antisoviétique. Le départ des Généraux Mattis, Mac Master et Kelly est un affaiblissement temporaire qui renforce sans doute sa détermination.

Mais ne nous trompons pas encore une fois de diagnostic. On sous-estime gravement Donald Trump depuis son irruption dans le jeu politique américain et son arrivée à la Maison blanche. Il a mis à mal tant de promesses, de plans de carrières et de prébendes qu’il a déclenché une phobie éruptive, des torrents de haine et d’injures parfaitement inqualifiables. Car il gêne. Il est instinctif, impulsif, bravache et surtout, il n’est pas manœuvrable, travers impardonnable dans un système politique et militaro industriel américain qui fait depuis toujours marcher l’occupant de la Maison blanche sinon à la baguette, du moins «au profit général» du peuple américain, mais surtout du gros business… de la guerre notamment.

On veut donc l’isoler, et accréditer l’idée qu’il a un besoin impératif de tuteur car il ne saurait pas ce qu’il fait. Un être quasi irresponsable en somme, pour lequel d’ailleurs une procédure d’impeachement s’imposerait au nom du salut même de l’Amérique… Mais Donald Trump résiste et il n’est pas «seul». Plutôt un peu isolé mais sans doute très soulagé de s’être débarrassé d’hommes hostiles qu’il n’avait une fois encore pas choisis, et qui prétendaient lui dicter sa conduite en politique étrangère. Allégé de quelques ennemis donc, mais toujours en butte à une invraisemblable curée de l’establishment qui a juré sa perte. Le printemps augure d’un harcèlement redoublé de la part des démocrates notamment. Mais il est convaincu que son agenda est le bon, qu’il doit tenir ses promesses de campagne pour être réélu, que la bourse tangue dangereusement, qu’il lui faut conjurer une nouvelle crise financière qui gronde et tenir la Chine en respect (donc ne pas s’aliéner totalement la Russie) et qu’à tout prendre, mieux vaut combattre une chambre démocrate que républicaine, tant il est vrai que cela porta chance à Clinton puis à Obama. Pour lui en somme, la menace est bien plus intérieure qu’extérieure.

En amont de ce retrait militaire annoncé, les termes du «deal» (implicite ou explicite?) entre Washington et Moscou pourraient donc bien avoir été: «je quitte peu ou prou la Syrie, et te laisse dominer ce pays, où de toute façon nous avons perdu notre pari de déstabilisation et n’avons plus grand-chose à prendre ou à gagner. Nous reprenons langue sur les sanctions et l’Ukraine, tu retrouves la superbe d’un dialogue entre anciens «Grands», antichambre d’un triumvirat Washington-Moscou-Pékin où tu auras ta place et pourras servir. En échange, tu lâches progressivement l’Iran diplomatiquement et militairement…»

Il est peu probable que Vladimir Poutine donne dans ce marchandage sans garanties fortes. D’autant qu’à l’inverse des États-Unis, la Russie base son retour diplomatique tonitruant sur la scène mondiale sur sa fiabilité et son respect des engagements pris dans le cadre de ses alliances, qu’elles soient tactiques ou stratégiques. La rivalité russo-américaine est par ailleurs toujours très vivace sur un grand nombre de terrains et de dossiers. Simplement, «la méthode Trump» pour traiter l’ogre russe tranche d’avec l’hostilité fossilisée de l’appareil militaro-politique américain, qui n’a d’ailleurs jusqu’ici abouti qu’à un rapprochement accéléré et dangereux de Moscou avec Pékin (dont l’Europe fera in fine les frais) et à la bascule de «clientèles» africaines et orientales que l’Amérique croyait pouvoir conserver à sa botte ad vitam aeternam.

Sans parler du retour du Qatar dans le jeu, adossé à l’axe Moscou-Téhéran-Ankara, qui ruine les efforts saoudiens pour l’ostraciser, et force Washington à ménager la chèvre et le chou pour faire pression et tenter de contrôler son pion à Ryad, le jeune prince MBS, qui se croit tout permis, et contrer le vieux mais toujours puissant Roi Salman qui, lui, ne met pas tous ses œufs dans le même panier et lorgne vers Moscou pour sa sécurité.

Et puis il y a la Libye, autre théâtre tragique de l’inconséquence occidentale, où Washington ne veut pas se laisser tailler de nouvelles croupières par Moscou, où se replient avec une facilité déconcertante, les djihadistes de Daech, comme Afghanistan. L’Afghanistan où les négociations directes avec les Talibans vont bon train et vont permettre l’allégement du contingent américain… Sans que l’on puisse pour autant parler d’un retrait du Moyen-Orient, où les États-Unis gardent tout de même près de 50 000 hommes.

Alors, pour la France, fini de jouer. Jouer aux apprentis sorciers face à un islamisme radical que l’on croit lointain et indolore, mais qui inspire chez nous une fraction de la jeunesse en rupture de ban, éclabousse nos rues du sang de nos concitoyens et écartèle la chair malheureuse de notre nation en voie de communautarisation accélérée. C’est la fin de partie et le moment ou jamais de remettre quelques atouts dans notre jeu. Notre choix est simple: soit nous nous réveillons, soit nous disparaissons vraiment du Moyen-Orient et notre plat de lentilles – gagné au mépris de nos convictions, de toute cohérence politique et de notre sécurité intérieure – aura un goût bien amer et peu nourrissant.

Avec cette décision américaine pourtant, nous avons une belle occasion de «révolution» au sens propre et figuré, de notre stratégie au Levant mais aussi, par onde de choc bénéfique, en Europe. Donald Trump, en effet, nous faisant subitement défaut et montrant le peu de cas qu’il fait de ses alliés, ne peut aucunement nous reprocher de vouloir rester en Syrie. Ce serait le comble, et notre président a raison de lui rappeler tristement la valeur de la fiabilité entre alliés, même si c’est sans doute de l’ironie, quand on songe au nombre de lâchages et renversements d’alliances tactiques opérés par Washington dans l’histoire contemporaine…

Rester peut-être, sans doute, mais pour quoi faire? Pas pour s’enferrer dans l’erreur, demeurer crânement aveugles et entêtés dans une vision du conflit syrien que tout discrédite. Nous devons donc profiter du changement de pied américain pour parler immédiatement et sérieusement avec Moscou, engager une coopération sécuritaire concrète avec la Russie dans la région, et revenir dans le processus diplomatique avant qu’on ne nous ferme définitivement la porte au nez. Nous en serions alors réduits, toute honte bue, à passer les plats dans une quelconque Conférence de la Paix à Paris, comme lors des «vrais faux» Accords de Rambouillet il y a plus de 20 ans à propos du Kosovo. La France doit absolument être partie prenante de la phase de négociation politico-militaire et diplomatique qui va s’ouvrir et qui sera très délicate, toujours à la merci d’une décision intempestive ou d’une provocation, mais où nous pouvons faire valoir quelques atouts utiles (nos liens avec la Jordanie et le Liban notamment).

Nous n’existerons pas «en nuisant», comme par exemple en contrant stérilement le processus d’Astana quand celui de Genève patine depuis des années par défaut de représentativité. Nous existerons en manifestant un état d’esprit résolument innovant, désidéologisé, et une volonté de conciliation pragmatique sur la base de la situation de terrain. Nous devons cesser pour cela d’être comme des enfants qui voient tout en noir et blanc et ne veulent pas se résoudre aux «50 nuances de gris» du monde.

Si on ne saisit pas cette ultime chance, nous serons durablement excommuniés du Levant. Les politiciens qui, après le désastre libyen, ont de nouveau entraîné la France dans un soutien à la déstabilisation du pays et un appui à l’engeance islamiste qui s’est jetée sur lui après une révolte populaire initiale, portent une lourde responsabilité dans le martyre vécu par le peuple syrien depuis bientôt huit ans. Il faut sortir enfin de ce cynisme (dont le réalisme est l’exact opposé certes paradoxal) pour travailler sur le réel, avec l’humain au cœur. Cela nous honorerait et nous sauverait.

Source : http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2018/12/28/31002-20181228ARTFIG00191-le-retrait-des-americains-en-syrie-est-l-ultime-chance-pour-la-france-de-peser-de-nouveau.php

« Gilets jaunes : Guerre et Paix » par Caroline Galactéros

Au départ, une revendication précise et limitée de provinciaux, majoritairement issus de la « France des territoires » pour ne pas dire de « la France périphérique » chère à Christophe Guilluy. Des citoyens appauvris par la mondialisation qui les déracine sans leur consentement, et pour lesquels la voiture n’est ni un luxe, ni un sport, mais le sésame impératif de leur contribution laborieuse à la survie économique de leur famille et à ce qui reste de notre nation. « La mobilité » est LA condition sine qua non de l’emploi hors des villes. Refusée par une « jeunesse » trop gâtée en rupture de ban avec notre pays, cette frange de Français modestes et travailleurs l’accepte… tant qu’elle ne grève pas dramatiquement leur budget déjà trop serré.

Alors, à l’orée de l’hiver (désastreux timing gouvernemental), ils entendent coûte que coûte, pouvoir garder leur vieille « charrette » qui roule à vil prix, ainsi qu’on le leur avait promis, pour leur faire acheter des véhicules diesel coûteux mais jusque-là rapidement amortis. Ils refusent tout net de financer une hypothétique « transition écologique », par ailleurs peu « fléchée » budgétairement. Ils voudraient bien, comme les « bobos », manger bio et faire du bien à la planète. Mais leur souci principal reste d’améliorer leur ordinaire et désormais, de savoir où part leur maigre argent si péniblement gagné, qu’exigent des gouvernants hors sol « pour leur bien » et celui de la planète, en n’hésitant pas, en plus, à les culpabiliser.

Puis, la revendication se structure rapidement par le bas, cristallisant d’autres frustrations jusque-là diffuses mais bien réelles, longue exaspération fruit d’un creusement des disparités de plus en plus radical et sans issue. L’Etat y oppose une sous-estimation sidérante du potentiel de « convergence des luttes », c’est-à-dire du « mix » bouillonnant de revendications sociales et politiques variées. Un mélange lui-même noyauté par des membres des ultras gauche et droite et par des casseurs méthodiques, équipés, structurés, fourriers furieux d’un anarchisme primal et dangereux pour la stabilité même de nos institutions. Sans parler de l’engeance voyoute, sans foi ni loi, qui a juste la haine de la France au cœur. Une mauvaise graine en rupture croissante d’avec notre pays, d’accueil ou de naissance, auquel elle doit tant pourtant. Une engeance perdue, qui casse et détruit avec jubilation et bonne conscience, comme si sa rage était légitime et l’autorisait à bruler les voitures, éventrer les magasins, attaquer à la lâche les forces de l’ordre et à nous ridiculiser aux yeux du monde. A creuser aussi, sans une minute de réflexion ni le moindre scrupule, le déficit budgétaire (qui passe de 2, 8 à 3,2 % avec un pays toujours endetté à hauteur de 100% de notre PIB). Un affaiblissement que demain paieront les autres… et précisément d’ailleurs les « gilets jaunes » qui sont ici les « boucliers humains » d’un nouveau genre de ces voyous indéfendables. Violence narcissique, irresponsabilité et infantilisme aggravés. L’Etat doit être sans pitié pour ceux-là. Car si la France est le pays des droits de l’homme, c’est aussi celui des droits du citoyen. Sans parler de ses devoirs…

Face à ce maelström explosif donc, l’amateurisme initial du pouvoir, qui a confondu manifestation dure et « fan zone » et son incurie laissent pantois. Les dégâts symboliques mais aussi matériels sont là. Un contrôle des foules défaillant et une posture défensive du dispositif de sécurité ont laissé le 1er décembre l’’Arc de Triomphe défiguré, Marianne souillée, des images humiliantes de forces de l’ordre en débandade – non par incompétence mais par défaut d’ordres adéquats, de nombres suffisants, et d’un travail de filtrage préventif négligé aux portes de la capitale -. Sans parler des ravages à Bordeaux ou à Saint-Etienne comme dans nombre de villes de province, déjà fragilisées par la désindustrialisation galopante du pays.

A l’étranger, l’image de cette gabegie impunie et de la déliquescence de l’autorité de l’Etat est ravageuse pour notre prétention au leadership, ne serait-ce qu’européen… Car si les « actes » II, III, IV, V Et VI ont vu s’essouffler quelque peu le mouvement, le pouvoir croyant acheter la paix sociale à un prix exorbitant pour le budget de l’Etat, la Boite de Pandore a été ouverte. La hargne et la détermination demeurent entières et la rentrée pourrait sonner le glas de l’amorce des réformes indispensables entamée en 2017. Ce serait dramatique pour l’économie mais aussi pour le statut de la France dans le monde déjà écorné par une incompréhension globale de l’évolution des équilibres de puissance et des conditions impératives de la sauvegarde de nos intérêts nationaux

Et puis le risque de contagion est là. Après « les Printemps arabes », les « Printemps européens » menacent de faire tache d’huile, et le « jaunissement » des contestations sociétales qui couvent ici ou là est un inespéré vecteur d’infiltration et d’influence pour les courants islamistes radicaux et, plus insidieux mais non moins dangereux, pour ceux qui, tels les Frères musulmans, visent la conquête du pouvoir politique « par le bas » dans nombre de démocraties européennes comme en Orient. En France comme au Levant, le défi lancé à l’Etat et à son autorité est sans équivoque. En Egypte, on ne s’y est pas longtemps trompé. Les gilets jaunes qui commençaient à être distribués dans la population ont été rapidement confisqués et le mouvement interdit. Ses « boutures » en Belgique, aux Pays-Bas, en Croatie ou en Israël témoignent d’un « décrochage » généralisé dans les pays développés, de ces couches de populations trop « pauvres » pour s’exiler et échapper à la nasse fiscale, trop « riches » pour bénéficier de la charité collective du système.  Ce qui gronde est un « dégagisme » à la française, nourri par une classe dirigeante qui n’ose plus dire la dure réalité du monde à ses mandants et pratique depuis des décennies la « politique du chien crevé au fil de l’eau » et celle du « Après moi le déluge ». Or la démagogie, et l’impunité ne produisent ni apaisement ni satisfaction. Elles incitent juste à tester chaque fois d’avantage les limites de l’autorité de l’Etat.

Par-delà des revendications poujadistes que le pouvoir ferait bien de cesser de satisfaire, et d’une dévalorisation radicale du travail et de l’effort par la frange « casseuse » agglomérée au mouvement, il semble que cette gauloise jacquerie traduise, chez nous comme en Europe, un besoin populaire profond de protection, et une forme de sursaut patriotique aussi qu’il ne faudrait pas mépriser. Cet appel, souvent inconscient de lui-même, à la renationalisation des politiques publiques et à la souveraineté, tourne autour d’une revendication  en revanche explicite : que l’Etat s’occupe de ses citoyens, non toujours des plus pauvres ou des étrangers, mais des classes moyennes, « inférieures » comme « supérieures », désormais prises dans la spirale accélérée d’un déclassement vertigineux, qui travaillent et paient l’impôt, mais n’ont droit qu’à une part minime de la manne sociale française de plus en plus réservée à des « ayants droits » lointains.

Mais, en dépit des cadeaux insensés du pouvoir, traites futures à tirer sur le dos des Français, cette guerre des classes va-t-elle aider ces soldats perdus ? Ou les enfoncer un peu plus dans leur précarité virulente et pathétique ? Car le monde sans eux accélère, les équilibres de force qui nous marginalisent se consolident et notre village gaulois expose ici de bien indécentes et anachroniques querelles, quand on sait la prodigalité de notre modèle social qui, même en état de mort clinique, demeure le plus généreux au monde. Chacun voit malheureusement midi à sa porte. Nos concitoyens sont devenus si brutaux, si narcissiques, si égoïstes, qu’ils ne comprennent plus qu’au-delà d’eux, c’est la France qui se meurt de travailler trop peu, de vivre à crédit et de persister à prétendre devoir et pouvoir accueillir toute la misère du monde. A leur décharge, on ne les écoute plus depuis trop longtemps. On méprise et réinterprète leur vote, on les traite de populistes ou même de fascistes quand ils expriment leur insécurité culturelle et économique. On leur dit en fait : « travaille (pas trop), mais tais-toi. Tu ne comprends rien aux canons de la modernité, de la mondialisation et de la solidarité. L’Europe sait ce qui est bon pour toi et tu dois t’en satisfaire. »

Pourtant, la vraie guerre se joue ailleurs. Elle n’oppose pas des enfants gâtés qui refusent de regarder hors de leur cage dorée. Elle se déroule au cœur même de notre société, quand les soldats d’Allah, sous l’empire d’un appel politico-céleste, utilisent l’incurie sécuritaire et la gabegie tolérée du peuple en colère pour semer la mort comme à Strasbourg. Voilà une « convergence des luttes » dont les gilets jaunes comme leurs avatars futurs feraient bien de se distinguer et qui fait paraitre leur entêtement irresponsable. La guerre véritable est aussi à l’extérieur, dans la brutalité d’un monde dont les puissants s’écharpent pour savoir qui dominera le futur des autres. Pas pour obtenir du beurre dans leurs épinards, pour déterminer si on pourra ne serait-ce qu’en planter.

Il est en conséquence plus que temps d’en finir avec nos enfantillages domestiques, de faire la paix entre Français de toutes classes sociales, d’oublier notre revanchisme social diviseur et stérile, et de nous mettre enfin au travail, afin de nous préparer collectivement au véritable affrontement planétaire. Car c’est sur ce champ de forces-là que se décidera la survie de la France et de notre peuple, dans un marigot dont les crocodiles nous observent goguenards, mais ne nous attendent plus depuis longtemps déjà. Joyeux Noël !

[France Culture] «Désengagement américain : vers une géopolitique du chacun pour soi ?» par Caroline Galactéros

« Un grand marchandage est en train de se faire, à la fois politique et militaire, pour savoir quelles vont être les masses d’influences respectives de chacun des grands Etats intervenants dans la région. »

Caroline Galactéros vous livre son analyse sur le retrait des troupes américaines en Syrie sur France Culture. Vous retrouverez son intervention ici.

[Billet du Lundi] «Lueur d’espoir au Yémen ?»

Par Patricia Lalonde, vice-président de Geopragma

La guerre au Yémen restera dans l’histoire de ce siècle comme l’une des plus grosses crises humanitaires. Ces derniers mois, 85 000 enfants de moins de 5 ans seraient morts de faim.

L’éclosion d’épidémies, le retour d’une maladie pratiquement disparue, le choléra meurtrissent massivement ce peuple martyr. Tout le monde a en tête la photo de cette petite fille yéménite à la Une du New York Times…

Sans les révélations sur l’odieux meurtre de Jamal Khashoggi, cette guerre aurait continué « business as usual » dans un silence assourdissant des media, guerre par proxies entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. Depuis 2 ans, toutes les tentatives de paix ont échoué.
Celle de Genève en Septembre a été un échec, l’un de ses principaux protagonistes, le gouvernement de facto de Sanaa représenté par les Houthis, ayant décliné l’invitation.
Pourtant, jusqu’au dernier moment, Martin Griffith, l’envoyé spécial des Nations Unies n’a pas ménagé sa peine pour obtenir les garanties demandées par les Houthis à savoir l’assurance d’être sûrs de pouvoir retourner au Yémen… Ce qu’ils n’ont pas obtenu. Pire encore, la responsabilité de l’échec des pourparlers leurs a été attribuée… La réalité est que la Coalition, menée par l’Arabie Saoudite n’avait aucunement l’intention de négocier avec le gouvernement de Salut National au pouvoir à Sanaa.


Le but principal de cette guerre pour la Coalition est la reprise du port d’Hodeïda des mains des « rebelles »… Déjà en Juillet dernier, la Coalition avait repris ses bombardements sur ce port, pensant faire céder les Houthis avant les négociations prévues en Septembre. L’été a été sanglant, 40 enfants d’un bus sont morts sous les bombes américaines lancées par les avions saoudiens. Cependant les Houthis ont résisté, infligeant des pertes importantes aux mercenaires de la Coalition venus du Soudan, d’Erythrée, du Pakistan, de Somalie et même d’Australie… La guerre ayant repris de plus belle, les échecs de la Coalition se répétant, Martin Griffith a repris son bâton de pèlerin pour repartir à Sanaa, pour aller sur le terrain à Hodeïda constater les dégâts et évaluer le véritable rapport de forces.

Les Houthis proposent de laisser la gestion du port d’Hodeïda aux Nations Unies, voire même à un Etat membre de l’Union Européenne, et d’en partager les revenus avec un futur gouvernement d’Union nationale… « Le gouvernement légitime » réfugié à Ryad a refusé ces conditions qui semblaient pourtant acceptables, la Coalition prétextant que le détroit de Bab el Mandeb tomberait aux mains des Iraniens ! Martin Griffith est revenu à la charge, et a réuni les conditions nécessaires à la venue des Houthis aux négociations en Suède, allant même jusqu’à accepter de partir dans l’avion des Nations Unies avec l’équipe de négociateurs.

Il a également obtenu qu’une cinquantaine de blessés soit transférés à Oman pour être soignés.

Ces négociations en Suède sont une véritable lueur d’espoir…

Une trêve a été décidée à Hodeïda. Les Nations Unies assureront la surveillance du port.

Mais rien n’est encore joué… Les combats peuvent reprendre à tout moment et faire capoter les accords de Stockholm. Martin Griffith sait qu’il est la dernière chance pour sauver un accord de paix, et que la crédibilité des Nations Unies y est en jeu. L’Europe doit l’aider dans cette mission.

[Billet du Lundi] « Retour d’une semaine à Moscou »

Par le Général (2S) Jean-Bernard Pinatel, vice-président de Geopragma

Cet article ne fait pas pleinement consensus au sein de GEOPRAGMA. Néanmoins, sa publication a été jugée utile à l’enrichissement de notre compréhension de la complexité russe. Compte-rendu de voyage, il ne se veut point une analyse, mais la synthèse d’opinions dominantes recueillies auprès d’interlocuteurs russes, franco-russes ou de Français travaillant en Russie et qui tranchent avec la doxa véhiculée notamment en France.

Quand on rentre en France d’un voyage de plusieurs jours en Russie où l’on a rencontré plusieurs amis russes, on est obligé de se poser la question suivante : à l’orée de son quatrième et dernier mandat comment peut-on expliquer que, malgré les sanctions occidentales, la popularité de Vladimir Poutine reste aussi élevée alors qu’en France celle du Président Macron est aussi basse ?

Alors que le débat sur « l’exemplarité » du chef n’existe pas en Russie car c’est une évidence même, pêle-mêle et suivant mes interlocuteurs, russes, franco-russes ou français travaillant en Russie, les réponses diffèrent. Mais celle qui vient au premier rang est la suivante : il a redressé l’économie du pays et multiplié par quatre le pouvoir d’achat moyen des Russes. Et de me citer plusieurs chiffres que j’ai vérifiés (Statistiques OCDE, Banque Mondiale et FMI) :

– En 1998, quand Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir, le PIB par habitant était d’environ 6 000 dollars par an contre 24 000 en France. En 2017, il était d’environ 25 000 dollars, soit une multiplication par 4 alors que dans le même temps celui des Français n’était même pas multiplié par deux (1,7).

– Mais au-delà de ce qui touche directement les ménages, mes interlocuteurs ont tous souligné d’autres chiffres, jamais présentés dans les médias occidentaux, et qui devraient faire pâlir d’envie les dirigeants français :

    • Un taux de chômage de l’ordre de 5%.
    • Une dette des ménages de 30% du revenu disponible (contre 115% en France).
    • Une balance commerciale invariablement positive depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir. Faiblement négative en 1998, elle restée en moyenne excédentaire de 50 Milliards de dollars avec un pic à 100 milliards en 2011 (elle est évidemment très liée au prix de l’énergie).
    • Des exportations de biens et services, de l’ordre de 200 milliards de dollars constants (base 2005) en 1998 qui seront de l’ordre de 540 milliards de dollars en 2018.

Les sanctions occidentales ont conduit à une réorientation de l’économie très rapide vers l’Asie. Que ce soit dans les grands hôtels, sur la Place Rouge, au Bolchoï ou dans les musées, les Chinois et les Asiatiques sont partout. L’exemple qui m’a été plusieurs fois cité est que l’embargo, décrété par l’Occident en 2014 sur plusieurs produits (fruits, légumes, produits laitiers, viandes) a plus nui à la France qu’à la Russie. Il a favorisé l’essor de l’agriculture russe. Pour mes interlocuteurs, la Russie bénéficie de surcroit du changement climatique : en quelques années, elle est redevenue un très grand producteur blé : elle a doublé sa production en cinq ans pour atteindre son record historique en 2017 avec 84 Millions de tonnes ; son ambition est d’atteindre en 2020 120 Mt. Par ailleurs, sa proximité politique avec des zones très importatrices comme le Moyen-Orient, l’Algérie ou l’Asie, est un facteur de compétitivité. Contrairement à beaucoup de pays dans le monde, ce secteur occupe une part plus importante dans l’économie du pays qu’il n’y a quinze ans. Pour la première fois, les exportations agricoles ont rapporté davantage… que les ventes d’armes, soit environ 15 milliards de dollars.

Un autre facteur soude le peuple russe autour de son président et est très souvent souligné par les commentateurs : Poutine a redonné sa fierté au peuple russe. La façon dont il gère la crise ukrainienne et a ramené la Crimée dans le giron russe en fait partie. Pour les Russes, la Crimée est russe depuis le XVIIIème siècle, suite au traité de Paix de « Küçük Kaynarca » avec l’empire ottoman. Devenue russe le 19 avril 1783, en droit international la Crimée est restée russe depuis. Son rattachement à la République soviétique d’Ukraine, par un simple décret de Nikita Khrouchtchev, lui-même ukrainien, n’a aucune valeur en droit international et est même en contradiction avec les accords de Yalta.

Un autre point d’étonnement, ce sont beaucoup plus les succès de la diplomatie russe au Moyen-Orient que sa réussite militaire en Syrie qui ont été mis en avant par mes interlocuteurs car ils sont pour eux un contrepoint saisissant de la diplomatie contreproductive des tweets du Président des Etats-Unis qui varient selon son humeur du moment. Ainsi l’accord Poutine – Salmane visant à limiter la production de pétrole et à faire remonter les cours du pétrole autour de 80$ le baril a été salué par tous mes interlocuteurs alors même que la Russie n’a fait aucune concession sur son soutien à la Syrie ou à l’Iran. L’aide à la Syrie et les succès opérationnels remarquables d’un faible contingent militaire russe (5 000 hommes et 40 avions) n’ont été mentionnés que lorsque j’ai posé la question. On est bien loin à Moscou de l’hystérie militariste russe décrite complaisamment par certains médias occidentaux et promue par l’OTAN. Citant aussi le risque islamique qui était l’objet de mon voyage, mes interlocuteurs m’ont répondu que si nos dirigeants politiques étaient moins complaisants et laxistes, les risques seraient limités. Et de me citer la politique d’immigration russe. Leur pays accueille chaque année plus de 400 000 étrangers qui n’ont qu’un seul choix : s’intégrer ou partir !

Enfin, quand on aborde le futur, on perçoit une inquiétude réelle pour l’après 2024. Tous mes interlocuteurs sont persuadés que Poutine se retirera et fera comme Eltsine : il mettra en place celui qu’il estime le plus apte pour diriger la Russie quelque temps avant la fin de son mandat. Quand on les presse de questions sur leur pronostic quant à son successeur, ils conviennent qu’il est trop tôt pour le dire, mais avancent trois critères qui conditionneront son choix : premièrement son successeur devra avoir l’aval des services de sécurité et de l’armée, indispensable pour sa capacité à assurer sa propre sécurité, ensuite il devra être apprécié des milieux avec lesquels Poutine gère et décide les orientations économiques du pays et, enfin, Poutine choisira  quelqu’un en mesure de poursuivre sa politique étrangère. Aujourd’hui mes interlocuteurs ne voient personne qui remplisse ces trois conditions alors que plusieurs remplissent deux d’entre elles.

En conclusion, un Président soutenu par les trois quarts des Russes (contre moins d’un quart en France), une économie plus forte et plus diversifiée qu’il n’y parait, un Président et une politique étrangère permettent à la Russie d’occuper une place sur la scène internationale sensiblement supérieure à la réalité de sa puissance économique et militaire.

Général (2S) Jean-Bernard Pinatel

Secrétaire général de Geopragma

Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent »

[Billet du Lundi] « De Yalta à Astana : les années perdues »

Par Christopher Th. Coonen, secrétaire général de Geopragma

Le dernier sommet allié de la Seconde Guerre mondiale se tint à Yalta du 4 au 11 février 1945. Durant toute cette semaine, Staline, Churchill et Roosevelt décidèrent du futur du monde et de celui de l’Europe en particulier. Ils tracèrent leurs zones d’influence à venir sur le Vieux continent (non sans rappeler la Conférence de Berlin de 1884-1885 qui décida du partage impérialiste du continent africain). La fin du conflit sur le théâtre européen approchait enfin à grands pas, et les vainqueurs se partagèrent le butin de guerre.

Le « bon vouloir » de cet accord tripartite se délita au travers de la crise de Berlin, des soutiens en France, Italie, et Grèce apportés aux partis non-Communistes, et des élections truquées par les Soviétiques et leurs acolytes locaux en Tchécoslovaquie, Pologne et Hongrie. Même si les contours de l’accord et de la frontière est-ouest en Europe demeurèrent en vigueur jusqu’en 1989.

Par-delà l’importance de l’objet même de cette conférence, celle-ci symbolisait le leadership acéré et exemplaire des trois dirigeants. Ils avaient, parfois dans le plus grand doute et contre vents et marées, défini une stratégie et une feuille de route pour défaire les forces de l’Allemagne et du Japon. Churchill avait magnifiquement résumé cette approche en prononçant son illustre discours à la Chambre des Communes dès juin 1940 : «… Nous irons jusqu’au bout, nous nous battrons en France, nous nous battrons sur les mers et les océans, nous nous battrons avec toujours plus de confiance ainsi qu’une force grandissante dans les airs, nous défendrons notre Île, quel qu’en soit le coût, nous nous battrons sur les plages, nous nous battrons sur les terrains de débarquement, nous nous battrons dans les champs et dans les rues, nous nous battrons dans les collines; nous ne nous rendrons jamais… ». Winston Churchill voyait loin, à cinq ans au moins…

Leurs desseins (leurs agendas secrets respectifs) étaient naturellement opposés ou potentiellement conflictuels dans un monde post-défaite de l’Allemagne. Ils avaient toutefois la volonté de construire une stratégie globale et sur le temps long.

Force est de constater qu’aujourd’hui en 2018 par contraste, l’Occident (tel qu’il se définit lui-même, soit les USA et l’UE) manque cruellement de leadership dans la conduite des affaires des Etats comme sur les questions politiques internationales. Les exemples récents sont malheureusement nombreux : le « Reset » manqué du Président Obama avec le Président Poutine, l’aventurisme en Syrie, la diabolisation de l’Iran, l’aboulie inertielle de l’Union européenne.

Pour comprendre ce vide, ce gouffre même, nous pouvons considérer deux moteurs :  un, l’absence de vrais leaders, et deux, un transfert du pouvoir des Etats vers les milieux d’affaires, et en particulier vers la nouvelle économie numérique, soit du monde « réel » vers celui du « virtuel ». L’économie à travers les âges a toujours œuvré pour développer des richesses, ouvrir et conquérir de nouveaux marchés. Son seul frein a été les politiques décidées par les royaumes ou nations, qui parfois entravaient cet objectif. L’économie est donc historiquement et parfois encore aujourd’hui, otage des décisions politiques, mais elle commence à s’en émanciper très rapidement.

Sur les rendez-vous manqués, le « reset » russo – états-unien et l’Union européenne sont sans doute les plus parlants.

De l’avis de nombreux experts en géopolitique, des politiques eux-mêmes, et des décideurs d’affaires, les relations entre les Etats-Unis et la Russie/Union Soviétique n’ont jamais été aussi exécrables de part et d’autre du Détroit de Béring. Le seul bémol étant le combat « coordonné et concerté » contre le terrorisme au Moyen-Orient. En fait c’est une coopération de façade car ces deux puissances n’ont jamais pu s’entendre sur les priorités à mener, y compris sur les groupes djihadistes à absolument détruire.

Le Président Obama s’est vu décerner de manière prématurée le prix Nobel de la Paix en 2010. Il n’avait alors aucune expérience en politique étrangère et surtout aucun résultat concret permettant de justifier cette « récompense ».

Malgré sa promesse de campagne, il n’a jamais fait bouger les lignes sur le rapprochement pourtant évident à faire avec la Russie. Outre le combat contre le terrorisme, et dans la perspective d’un apaisement global de foyers de crise mais aussi de front commun contre Pékin, tant de sujets les liaient – et lient encore les Etats-Unis et la Russie – l’Iran, la Syrie, la Libye, l’Ukraine, …

Quelles que soient ses qualités intellectuelles et humaines, Il a tergiversé sur tous les fronts de défense des intérêts stratégiques américains, comme la recherche d’une paix entre Israéliens et Palestiniens, la préservation de l’Ukraine comme Etat tampon (à l’instar de la Finlande pendant la Guerre Froide), et bien sûr la Syrie. En ce qui concerne cette dernière, ses discours sur « les lignes rouges » extrêmement maladroits et contraignants pour lui, n’ont été que paroles qui ont entraîné dans leur sillage la posture impuissante et gênée de la France, troisième puissance nucléaire dans l’histoire et en termes de capacités, et toujours sixième économie du monde. Ces trois piliers auraient pu être des ordres de bataille et de marche pour démontrer une stratégie réfléchie et cohérente de l’Occident.

Ce qui manquait au Président Obama, c’était de très bons conseillers et secrétaires d’Etat dignes de ce nom, et plus encore une stratégie globale, une « Obama Doctrine » réaliste qui se serait traduite par une feuille de route pour le vingt-et-unième siècle. A tel point qu’à la fin de son deuxième mandat, il ne pouvait que constater la résurgence d’une Russie présente et engagée sur tous les « fronts » géopolitiques prioritaires au Moyen-Orient (et en Afrique), organisatrice par exemple de conférences pour une solution politique en Syrie, à Astana au Kazakhstan.

En ce qui concerne l’Union Européenne, nous constatons depuis une quinzaine d’années un dialogue de sourds entre les politiques et la vox populi, résultat de référendums ignorés de manière outrancière.

Plutôt que de prendre en compte, par exemple, les doléances des agriculteurs sur les directives paperassières et coûteuses qui les asphyxient, les bureaucrates de Bruxelles et les politiques dans les pays membres les ignorent, rajoutant toujours plus de règles destructrices par rapport à l’idéal d’une Europe forte et en paix. Il est temps que les « leaders » français et allemands énoncent une vision qui restreigne le champ de ces directives à l’essentiel, et abrogent les superflues qui embolisent le système et nourrissent une exaspération croissante des citoyens européens. Temps aussi que cette feuille de route ramène l’Union européenne à un groupe de plusieurs cercles de nations avec les six membres fondateurs au centre, pour rééquilibrer la zone Euro, et en finir avec des votes-véto irrationnels et stériles. Là encore, construire une stratégie efficace à long terme.

 

Le transfert du pouvoir et de la création de richesses des Etats vers les entreprises a lui débuté dans les années 1980, avec la création des « Junks bonds », et a culminé de manière désastreuse en retour de bâton lors de la crise financière de septembre 2008. Quelques banques ont failli alors précipiter des pays et des économies entiers dans les abysses. De fait, ce ne sont presque plus les Etats qui décident et infléchissent les politiques économiques, ce sont les entrepreneurs et les décideurs économiques.

Les projets étatiques visionnaires des « Trente glorieuses » qui se sont chiffrés à des centaines de milliards d’euros, ont construit des infrastructures de toutes sortes et donné aux ménages des conforts matériels. Derrière tous ces programmes, Il existait alors de véritables politiques industrielles, encadrées par le principe d’une économie de marché. Le transfert industriel a bien eu lieu vers les pays à bas coûts et bien sûr aux dépens de l’Occident. Un nouvel héritage d’un manque de volonté forte et de vision.

Le phénomène de ces transferts s’est accéléré de manière logarithmique à partir de 2000, avec l’émergence de l’économie numérique, d’abord sur internet, et depuis 2007 avec le lancement des premiers smartphones. Que nous les appelions « GAFA » ou « FAANG » (Facebook, Apple, Amazon, Netflix, Google), ou FAAMG (Facebook, Apple, Amazon, Microsoft, Google), ces dernières à elles seules ont aujourd’hui une capitalisation boursière de 3.5 mille milliards d’euros, soit à peu près une fois et demie le PIB de la France en 2017. Et ces sociétés à elles seules détenaient des réserves de « cash » de centaines de milliards d’euros à fin 2017. Elles créent les emplois, mais perturbent les économies du monde réel, financées dans le temps par les Etats et avec l’argent du contribuable. Désormais, elles financent massivement la recherche notamment sur les énergies renouvelables et l’intelligence artificielle. Bref, elles occupent le terrain jadis jalousement prisé par les gouvernements.

Comment y sont-elles parvenues ? En construisant des stratégies d’investissement et de domination à long terme, en profitant des faiblesses des accords entre Etats et de l’incapacité de ceux-ci à définir des plans d’action industriels. Elles ont aussi des boucles de décision courtes et une très forte réactivité. Nos Etats feraient bien de s’en inspirer.

Sur le leadership et la vision de long terme, revenons à Yalta. Ce fut l’aboutissement d’échanges portant sur quatre années courtes de guerre pour trouver la meilleure solution à l’ouverture d’un front ouest, c’est-à-dire au D Day en Normandie. Lors de leur première conférence tripartite à Téhéran en novembre 1943, Staline avait réitéré à Roosevelt et à Churchill son leitmotiv pour ce second front. Il ne savait pas que Roosevelt, Churchill et leurs généraux en avaient conçu le principe dès 1941, et qu’en découlèrent des débarquements « étau » afin d’asphyxier progressivement les Allemands et les Italiens sur le « Vieux Continent » à travers les débarquements et les campagnes au Maroc, en Afrique du Nord, en Sicile, en Italie, et en Provence.

Aujourd’hui, les chefs d’Etats et leurs conseillers feraient bien de s’inspirer de ces approches dans l’Histoire et dans le monde de l’entreprise afin d’en prendre les meilleures recettes pour construire de véritables stratégies au long terme qui tranchent de manière globale et cohérente. Nous avons perdu beaucoup de temps entre Yalta et Astana ; il est urgent d’agir pour les années à venir.

Christopher Th. Coonen