[Le Point] – Iran, Syrie, Ukraine… et si Paris jouait gagnant ?

Par Caroline Galactéros Le Point.fr – 27 avril 2018

POINT DE VUE. La France pourrait réussir un coup de maître diplomatique en réunissant trois solitudes : celles de Trump, Poutine et Rohani.

Et si le pire n’était pas sûr ? Et si, pendant que se donne la mascarade dangereuse d’un monde sorti de ses gonds et pris de vertige belliqueux, pendant que l’on assiste dépités à la mise en scène infantile d’un mauvais scénario (accord sur le nucléaire iranien mis en danger, braises de guerre savamment ranimées en Syrie, Ukraine menaçant de s’embraser de nouveau), on était en fait à la veille d’un chef-d’œuvre… de production française ? Et si les frappes en Syrie n’étaient qu’une très dommageable farce tragi-comique et que, tandis que tout le monde a le nez en l’air, comme dans un festival mondial des cerfs-volants, l’essentiel se jouait en coulisses ?

L’essentiel ? En matière de diplomatie, c’est le cœur, généralement secret et invisible, d’un projet audacieux. Cela requiert une vision, une ambition, une opportunité, un « alignement des planètes », une approche intégrative, du tempérament, de l’entregent, du sang-froid et d’autres choses encore, mais surtout une « idée de manœuvre » générale… Celle-là pourrait s’apparenter à une triangulation géniale. Et si le génie l’emportait, alors, la France, sa crédibilité, sa voix, son aura et une part de son avenir sur la carte du monde seraient sauvées. Bref, un coup de maître. Qui ferait paraître bien ridicules et anachroniques les combats d’arrière-garde de nos statutaires domestiques enfiévrés…

Évidemment, les positions de chacun des acteurs de cette pièce d’auteur, toujours à la merci d’un happening violent, ne sont pas aussi radicales que je les présente ici. Il y a des nuances, des ambivalences dans leur jeu, et l’on peut trouver moult faits et paroles qui semblent contredire ce tableau brossé à grands traits. Néanmoins, le « Kairos à l’envers » est bien là, sous nos yeux. C’est parce que tout va mal que c’est le moment d’agir pour un mieux.

Trois solitudes

Le président américain est un homme puissant mais très seul, cerné de toutes parts par des faucons qui le menacent du pire s’il n’obéit pas, qui jugent son pragmatisme de businessman trop constructif et surtout nuisible à leur volonté d’en découdre tous azimuts pour nourrir un complexe militaro-industriel plus vorace que jamais et le mythe de « la nation indispensable ». Comment ? Tout d’abord en déstabilisant Téhéran au profit d’Israël qui craint une Perse renaissante… et concurrente, dont, au-delà de l’ambition nucléaire, la modernité sociale, le niveau culturel et technologique et l’envergure démographique menacent son monopole régional. En éloignant définitivement la Russie de l’Union européenne et de la perspective cataclysmique, pour l’Otan et son maître, d’un continent sortant de l’enfance stratégique. En cherchant enfin à faire basculer la Syrie sous influence saoudo-turque, cette protégée de Moscou qui a survécu à toutes les manigances et manifeste la résilience d’un peuple et d’un État de façon humiliante pour une Amérique en déroute morale et politique depuis l’aventure irakienne. Trump doit donc survivre à l’intérieur et reprendre la main à l’extérieur.

Le président Rohani, lui aussi, est isolé, fragilisé et en mauvaise posture interne. Il a péniblement convaincu les plus durs du régime de conclure un accord douloureux pour la souveraineté iranienne, qui limitait considérablement leur capacité de sanctuarisation par l’acquisition de la capacité nucléaire militaire. Tout cela contre la promesse d’une levée des sanctions… très partielle et qui n’a pas vraiment eu lieu. Gros investissement donc et petit rapport. L’extraterritorialité du droit américain s’exerce plus que jamais pour figer, geler le marché iranien. En faisant peser le chantage à la sortie unilatérale de l’accord nucléaire prévue… le 12 mai prochain, l’Amérique cherche probablement à négocier en position de force avec Téhéran un avantage concurrentiel initial décisif par rapport au reste du monde qui rêve tout haut du marché iranien. Les industriels européens trépignent, mais se laissent faire, Bruxelles ne les soutient pas, qui plie docilement sous le joug normatif proprement scandaleux de Washington. L’ouverture de l’Iran au monde est en panne, le développement économique impossible, la jeunesse iranienne s’impatiente, les manifestations se préparent… Les enchères montent, les déclarations peu amènes s’entrechoquent et Israël n’attend pour frapper qu’un faux pas du régime, i.e. la reprise de son programme d’enrichissement militaire en cas de rupture de l’accord de 2015.

Vladimir Poutine aussi est seul. Réélu triomphalement, presque seul maître à bord en Syrie, il est l’organisateur de la Coupe du monde de football qui, bien plus que les Jeux olympiques, va permettre d’ici quelques semaines à des millions de personnes, au grand dam de l’Occident, de découvrir enfin que la Russie n’est pas le pays des ogres maléfiques ni un vaste goulag à ciel ouvert. Alors, on teste son sang-froid, on veut le forcer à réagir, on le soumet à un enchaînement de provocations inédit : fournées successives de sanctions visant son premier cercle et cherchant à le déstabiliser économiquement, affaire Skripal, attaque chimique de la Ghouta, contournement humiliant du veto russe au Conseil de sécurité pour lancer des frappes, soutien militaire aux groupuscules ukrainiens qui veulent en découdre avec les indépendantistes de l’ouest du pays, etc. Mais il a compris. Il fait répondre, pied à pied, ses lieutenants éminents qui déroulent un argumentaire qu’il faut bien dire assez embarrassant pour nous. Il en appelle au respect du droit international et à la promotion d’un multilatéralisme tempéré. Il cherche ainsi à faire survivre son pays (comme d’ailleurs devrait le faire l’UE qui n’a rien compris au piège) face à la nouvelle bipolarité stratégique américano-chinoise qui se structure et prend l’ensemble du Vieux Continent en tenailles.

Une manœuvre en triptyque

La France peut réunir ces trois solitudes, qui sont le fruit d’égarements profonds et d’entêtements stériles. Point d’angélisme dans une telle espérance, c’est tout l’inverse ! C’est PRAG-MA-TIQUE, c’est la remise en équation stabilisatrice d’une situation qui est en train d’échapper à ses apprentis sorciers et peut menacer la paix mondiale. C’est précisément dans ce genre de configuration que Paris est à son affaire, puissance singulière et inégalable quand elle le veut, dans le rôle de médiateur créatif et constructif, dans la proposition d’un chemin d’intelligence et d’apaisement en rupture franche avec le dogmatisme, l’alignement et la partialité qui trahissent tant nos valeurs que nos intérêts.

Il s’agirait donc pour Paris de déployer une manœuvre en triptyque consistant à :

– Aider Donald Trump à raison garder sur l’Iran, même si le jusqu’au-boutisme de ses grands subordonnés trouve écho dans sa propre perception négative de l’accord, toutefois essentiellement liée à la personne de son initiateur, Barack Obama. Il faut néanmoins l’aider à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, et parallèlement le convaincre d’empêcher son entourage de ranimer les braises ukrainiennes en lui proposant, contre un soutien russe réitéré et concret au respect des accords de Minsk et à la mise en place d’un dispositif international de contrôle frontalier, d’en finir clairement avec la menace d’une intégration de Kiev dans l’Otan, ligne rouge russe. Cet accord de « swap diplomatique » permettrait par ricochet à Paris et à Washington, toujours avec, et non plus contre Moscou, de mettre en chantier le troisième pilier d’une « déconfliction » globale qui pourrait enfin faire espérer au peuple syrien la fin d’un trop long martyre. Les trois capitales devraient pour cela s’entendre, n’en déplaise à madame Mogherini, qui croit apparemment qu’il suffit de dire que « la Syrie n’est pas un échiquier ni un jeu géopolitique » pour que ce soit le cas, afin de réduire de conserve l’engeance djihadiste d’Idlib et sélectionner quelques interlocuteurs supportables et représentatifs pour participer à un processus politique enfin efficace et crédible de sortie de crise sous l’égide de l’ONU. L’Amérique pourrait rester officiellement en Syrie, mais cette fois-ci de façon constructive, et prendre part à la réduction des dernières poches terroristes comme au relèvement du pays. Une façon peut-être de redorer un blason terni par une « empreinte » irakienne très douloureusement ressentie.

– Aider Vladimir Poutine à trouver sa place dans le nouvel épisode du grand jeu qui se déploie au Moyen-Orient et d’abord en Syrie… S’il mène la danse sur le plan militaire et dispose d’une considérable capacité d’entraînement ou de nuisance, Idlib, province syrienne de 2,5 millions d’habitants et concentration ultime d’islamistes de tous bords succédanés de Daech et d’Al-Qaïda, pourrait devenir, si l’Occident s’en mêlait encore, le tombeau de l’influence russe après les tentatives avortées d’Alep et de la Ghouta. Ce serait là le comble du cynisme occidental, et la démonstration que la paix n’intéresse décidément personne. Moscou trouverait à son tour des terrains de représailles en Europe ou ailleurs. Car la fiction a pris le pas sur le réel récalcitrant. La manipulation est désormais pratiquée larga manu pour renverser les tables trop stables et l’on préfère accuser sans trêve Damas, Moscou et Téhéran (en oubliant opportunément Ankara et Riyad…) que de reconnaître que ces malheureux civils sont les boucliers humains des djihadistes que nous avons follement soutenus et que le régime et ses alliés veulent réduire à juste raison. La toute récente Conférence des donateurs sur la Syrie, qui vise pour « l’Occident » à reprendre pied via l’ONU face au processus d’Astana-Sotchi torpillé cyniquement, vient peut-être d’être mise à profit pour initier une possible convergence tactique russo-européenne au bénéfice général de l’apaisement. En contrepartie, le président russe pourrait plaider auprès de Damas pour que Paris, qui croit qu’on l’attend encore en Syrie alors que son président inflige démenti sur démenti à cette étrange présomption, soit réinséré autrement que formellement dans un dispositif de négociation et associé au relèvement du pays. C’est à Moscou que bien des choses se jouent.

– Aider enfin l’Iran et son président (modéré parmi les conservateurs) à prévenir une nouvelle tentative de déstabilisation politique et sociale et une agression israélienne, en convainquant Trump de ne pas dénoncer l’accord nucléaire. C’est la ligne rouge pour les durs du régime qui se figeront dès lors dans une posture vengeresse et reprendront l’enrichissement de l’uranium. C’en est une autre, ou plutôt un chiffon rouge pour Tel-Aviv qui n’attend que cela pour frapper. Il faut donc conduire Téhéran à juger de son intérêt global d’amender légèrement l’accord contre une véritable ouverture commerciale et financière du pays, et surtout l’assurance d’une signature américaine digne de ce nom. Ne nous leurrons point cependant. Ce qui vient de se passer en Corée du Nord ne peut constituer un précédent applicable à l’Iran. De fait, Donald Trump a fait de nécessité vertu et a reconnu le passage de Pyongyang au statut de puissance nucléaire, donc sanctuarisée désormais contre une attaque américaine. C’est cela seulement qui a permis d’annoncer l’arrêt des essais et de faire retomber la tension avec Pékin.

Un pont entre l’Est et l’Ouest

Une manœuvre de cette envergure est dans les cordes présidentielles. Il faut de la vision, de l’audace et l’intelligence relationnelle indispensable pour faire apparaître le possible et faire ressentir à chacun tout l’intérêt de participer à quelque chose d’inédit et de bon. Paris doit aussi faire agir des émissaires de haute volée, patients, discrets, tenaces, qui voient loin, aient le cœur chaud et la tête froide, des hommes d’expérience et de culture. Espèce rare… Nous en avons quelques-uns. Un, en tout cas, qui œuvre très utilement, en profondeur, dans le temps… et au bon endroit. Au cœur du dispositif. C’est une vraie joie et c’est rassurant. Il faut prier pour que les mauvais génies, les carriéristes inconscients si peu soucieux de l’intérêt national et de la volatilité de la paix du monde, les envieux, les frustrés, les torpilleurs professionnels de tout ce qui marche, les stratèges en chambre et au petit pied le laissent donner sa mesure et ne gâchent pas ses succès pour des gloriettes stériles.

Que gagnerait la France à cette acrobatie magistrale ?

Le plaisir du bel ouvrage, la perspective de revenir dans un jeu d’où nos fautes lourdes passées nous ont expulsés, le sentiment aussi de faire quelque chose de bien pour les peuples syrien, ukrainien, iranien. N’est-ce point là précisément l’un des objectifs affichés de notre politique étrangère ?

Mais ce serait surtout l’occasion de reprendre enfin notre place naturelle, singulière, utile, entre Est et Ouest, celle d’un pont, d’un chemin frayé entre des volontés de puissance et des vanités désespérantes dont tant d’innocents paient le prix. Enfin une vraie contribution au bien commun. Un succès présidentiel sans précédent depuis des lustres, un atout maître pour le rôle de la France en Europe, donc une bonne nouvelle pour celle-ci.

Source : http://www.lepoint.fr/invites-du-point/caroline-galacteros/galacteros-iran-syrie-ukraine-et-si-paris-jouait-gagnant-26-04-2018-2213821_2425.php#xtmc=caroline-galacteros&xtnp=1&xtcr=1

[Le Figaro] – «Caroline Galactéros: « Pourquoi la France ne doit pas s’associer aux frappes en Syrie »»

 

Par [Le Figaro] — [11 avril 2018]

 

FIGAROVOX/TRIBUNE – Alors que la France s’apprête vraisemblablement à frapper la Syrie, en représailles aux attaques chimiques supposées, Caroline Galactéros plaide pour un sursaut d’indépendance nationale. Selon elle, la France ne doit pas s’aventurer dans une nouvelle coalition.

La messe semble dite et une atmosphère de veillée d’armes plane sur Paris, tandis que le jeune prince d’Arabie Saoudite quitte la capitale et que notre président est en étroit dialogue avec son homologue américain. La France pourrait, en coordination avec Washington, frapper de manière imminente les forces du régime syrien en représailles d’une nouvelle attaque chimique imputée de manière «très probable» mais en amont de toute enquête, aux forces de l’abominable tyran Assad soutenu par les non moins affreux régimes russe et iranien.

Il faudrait agir vite, se montrer ferme, intraitable, juste! Il s’agirait là d’un «devoir moral»! On a bien entendu et lu. Le discours moralisateur sur la sauvegarde des civils innocents, pourtant inaudible après sept ans de guerre et de déstabilisation de la Syrie, est toujours le même. C’est là le comble du cynisme en relations internationales, que nous pratiquons pourtant sans états d’âme depuis des décennies. Pendant ce temps, la guerre silencieuse du Yémen continue. Ces civils-là n’existent pas, ne comptent pas.

Mais certaines images de guerre et de civils otages d’une sauvagerie généralisée irritent plus que d’autres nos consciences lasses d’Européens déshabitués de la violence et gonflés d’une prétention à connaître, dire et faire le Bien. Soit.

Mais agir contre qui? Qui faut-il punir? Le régime de «l’animal Assad», comme l’a appelé Trump? L’Iran? La Russie? Vraiment? Et si ce trio noir que l’on désigne exclusivement depuis des mois à la vindicte populaire internationale n’était qu’un leurre, proposé à notre indignation sélective pour ne pas réfléchir à nos propres incohérences?

Personne ne se demande pourquoi cette nouvelle attaque chimique arrive maintenant, au moment même où la Ghouta orientale repasse sous contrôle gouvernemental syrien et parachève sa reconquête territoriale, face à des groupuscules rebelles rivaux globalement en déroute et plus que jamais prêts à se vendre au plus offrant pour survivre et espérer compter? Personne ne s’autorise à douter un instant, quand le ministre russe des affaires étrangères rapporte que les observateurs du Croissant rouge syrien envoyés sur place n’ont rien vu ressemblant à une attaque? Serguei Lavrov ment-il carrément au Conseil de Sécurité des Nations unies ou bien faut-il penser que Moscou ne contrôle pas tout ce qui se fait au plan militaire sur le théâtre? Ou que des éléments de l’armée syrienne elle-même agiraient en électrons libres ou auraient été «retournés»? À qui profite le crime? C’est cette vieille question, mais toujours pertinente, qui paraît désormais indécente.

Quel serait pourtant l’intérêt de la Russie de laisser perpétrer une telle attaque, alors que, ne nous en déplaise, bien davantage que notre «Coalition internationale», elle cherche la paix, l’organise pragmatiquement, et est la seule depuis sept ans à engranger quelques résultats qui évidemment contreviennent à nos intérêts et à ceux de nos alliés régionaux?

On semble aussi avoir totalement oublié une donnée fondamentale du conflit: les malheureux civils de la Ghouta, comme ceux des ultimes portions du territoire syrien encore aux mains des «rebelles» djihadistes ou de Daech, sont des boucliers humains, peut-être même, en l’espèce, sacrifiés par ces mêmes apprentis démocrates suppôts d’al-Qaïda et consorts pour entraîner l’Occident dans une guerre ouverte avec Moscou et Téhéran.

Car si l’on quitte le microscope pour la longue-vue, il est permis de décrire à partir de cette dernière séquence syrienne un contexte stratégique global infiniment préoccupant pour l’Europe, et singulièrement pour la France, qui risque de prendre les avant-postes d’une guerre qui n’est pas la sienne, dont elle fera les frais et qui neutralisera durablement l’ambition présidentielle affirmée de prendre le leadership politique et moral de l’Union européenne. Nos amis allemands ou italiens sont d’ailleurs moins cynico-idéalistes, mais plus prosaïques que nous. Ils avancent prudemment, vont et viennent entre Beyrouth et Damas pour pousser leurs pions en cette phase douloureuse et recueilleront les fruits de notre marginalisation radicale quand la reconstruction syrienne arrivera.

La ficelle est si grosse et la pelote si bien déroulée depuis des mois qu’on ne la voit plus en effet. On punit la Russie. On la punit d’être la Russie, déjà, et d’avoir réussi son retour sur la scène mondiale. On la punit de vouloir la paix en Syrie et de chercher à la mettre en musique politiquement à Astana ou à Sotchi. On la punit d’avoir sauvé Damas et son régime diabolisé du dépècement qu’on leur promettait et qui s’est fracassé sur la résilience populaire et gouvernementale syrienne et a déjoué partiellement au moins la confessionnalisation des affrontements politiques et sociaux que l’Occident encourage, sans en comprendre le danger insigne pour ses propres sociétés, et notamment en Europe.

La guerre en Syrie a été gagnée militairement par l’armée gouvernementale. Militairement, mais pas politiquement. Cette victoire sur le terrain au prix d’une guerre brutale (comme toutes les guerres, même celles menées depuis les airs et qui n’ont de chirurgicales que le nom), nous est proprement insupportable car cela nous force à faire la paix, ce que nul ne veut mis à part… Moscou. Ah, Moscou! L’impudent Vladimir Poutine trop bien réélu qui nous nargue avec sa coupe du monde, où des millions de gens vont découvrir un visage de la Russie qui ne les terrifiera pas.

Et puis derrière Moscou, on vise évidemment Téhéran, dont Israël, en pleine idylle officielle avec le centre mondial du salafisme – l’Arabie saoudite – qui a toutefois opportunément décidé de faire peau neuve, ne peut tolérer l’émergence régionale, tant le niveau sociétal, culturel, technologique et commercial de ce pays lui fait de l’ombre bien au-delà de la seule crainte d’un (dés)équilibre stratégique modifié par sa nucléarisation ultime.

Bref, nous sommes en train de tomber dans un vaste piège qui se joue sur plusieurs fronts, et de nous ruer, en croyant ainsi exister, sur le premier os qu’on nous jette. De ce point de vue, l’affaire Skripal pourrait bien n’avoir été que le hors-d’œuvre de la séquence actuelle. Elle a posé le premier étage d’une repolarisation politique et sécuritaire de l’Europe autour de Londres, et surtout sous la bannière de l’OTAN. Car c’est là l’ultime manœuvre: remettre au garde-à-vous les Européens qui, depuis l’arrivée de Donald Trump et le Brexit, s’étaient pris à rêver d’une autonomie européenne en matière de politique et de défense… Péril suprême pour le leadership américain sur le Vieux Continent, heureusement contrebalancé par les rodomontades de quelques nouveaux européens qui refusent leur arasement identitaire et mettent à mal tout projet d’affranchissement sécuritaire collectif. Le Secrétaire américain à la défense, le général Mattis, a d’ailleurs été très clair: les Européens doivent en effet consacrer 2 % de leur PIB à la défense, mais pour acheter des armes américaines et demeurer dans l’orbite otanienne évidemment, l’Alliance constituant le cadre naturel et nécessaire de la défense de l’Europe. Fermez le ban!

Nous sommes donc en train d’être clairement repris en main par l’OTAN, mais on ne s’en rend pas compte car on nous vend la nécessité d’une solidarité sans failles, donc manichéenne, face à une «offensive russe» pour diviser l’Europe (comme si nous n’étions pas assez grands pour nous diviser nous-mêmes) et dominer le Levant. C’était probablement l’objet de l’affaire Skripal comme de la présente montée au front sur la Syrie. La volte-face aujourd’hui même d’Angela Merkel sur le projet Northstream-2 ne fait qu’amplifier cette polarisation. Moscou est poussé à se crisper donc à s’isoler par tous les moyens. Par les sanctions, par les vrais faux empoisonnements d’espions en plein Londres et jusqu’à cette décision allemande qui ne peut que durcir la position russe en Syrie et assurer la montée des tensions, le Kremlin n’ayant plus d’autre alternative que de jouer le tracé Qatari qui passe par la Syrie… Redoutable manœuvre anglo-américaine donc, à laquelle Paris et Berlin semblent ne voir que du feu.

Il faut donc s’y résoudre: l’Amérique d’Obama a vécu. Celle de Trump et de ceux – néoconservateurs de toutes obédiences – qui l’environnent très fermement désormais, a radicalement changé de posture. Certes le président américain annonce son souhait de quitter la Syrie, mais il avoue pouvoir changer d’avis si l’Arabie saoudite payait le coût de cette présence! On ne peut être plus clair et c’était aussi tout le sens de son premier voyage à Riyad au printemps dernier: réassurer l’allié du Quincy (dont le Pacte éponyme était rendu caduc par la nouvelle indépendance énergétique américaine) contre 400 milliards de dollars de contrats pour l’économie américaine. Et puis, tandis qu’il déclare au grand dam de ses généraux et pour tromper son monde qu’il veut partir, il se consolide une vaste zone d’influence américaine à l’est de l’Euphrate avec les FDS arabo-kurdes.

Washington, dans le vaste mouvement de repolarisation du monde, entend en tout état de cause demeurer le môle principal d’arrimage d’un Occident qui doute face à une Chine qui structure à son rythme et via un affrontement de basse intensité mais tous azimuts, un véritable «contre-monde». L’Amérique, fébrile, joue son va-tout pour renverser la vapeur d’un ordre international qu’elle ne contrôle plus mais qu’elle veut encore dominer coûte que coûte. Elle veut l’affrontement pour réinstaller sa préséance face à Moscou, Téhéran et Pékin, cible ultime de l’intimidation. C’est là pourtant un combat profondément à contresens de l’évolution du monde. Affligés du syndrome postmoderne de la vue basse et celui de l’hybris technologique, nous oublions que la vie est longue.

Au-delà, cette affaire, comme d’innombrables autres, met en évidence une évolution dangereuse: la substitution à la réalité non d’une image déformée, mais carrément d’une autre réalité et le retour de la tentation de la guerre préventive préemptive, qui évite d’enquêter. La question est vraiment très grave pour l’essence même de la politique internationale. Préfère-t-on l’image au réel, les fake news à l’analyse, le sensationnalisme à la rigueur?

Alors que voulons-nous? Ce sera bientôt clair: si nous voulons sauver la Syrie, il nous faut surtout ne pas nous joindre à une coalition qui agira hors de tout mandat de l’ONU et qui portera le poids d’une guerre dont le peuple syrien est la dernière roue du carrosse et sera la victime immédiate. La grande question est donc: mais que vient faire Paris dans cette galère? On se trompe comme souvent d’ennemi, d’allié, de posture, de tout en somme. Et si l’on essayait l’audace, le courage et la singularité? Notre siège au Conseil de Sécurité, que guigne l’Allemagne de plus en plus ouvertement, en serait relégitimé. Nous posons-nous seulement la question de notre intérêt national (qui ne se réduit pas à des contrats d’armement) et des raisons pour lesquelles on nous sert ainsi l’injonction d’un alignement sur le thème du Bien contre le Mal et de la guerre préventive?

La France est désormais, en Syrie comme ailleurs, au pied du mur. Elle a l’occasion inespérée de faire valoir une approche prudente et rigoureuse, une voix pour la paix, une singularité. Nous avons déjà une influence au plus bas dans la région. Si nous voulons compter de nouveau, nous devons regarder la réalité dans les yeux et admettre que «nous avons eu tout faux» depuis 2011. Il n’est jamais trop tard et notre président peut encore choisir de compter véritablement au regard de l’Histoire et dans le cœur des peuples

Une guerre contre l’Iran et la Russie n’est pas la nôtre. Elle ne correspond nullement aux intérêts stratégiques français, ni à ceux de l’Europe. Nous avons déjà si naïvement collé aux Britanniques qui veulent quitter l’Union, sans preuve et par principe, dans l’affaire Skripal. Pourquoi cette fuite en avant?

Dans ce nouveau grand jeu, la France a encore l’opportunité inespérée de compter plus que son poids démographique ou même économique ne le lui permet, en affirmant une singularité et une cohérence. Plus que jamais le réalisme, aux antipodes du cynisme, doit être le bouclier et la lance de notre nouvelle posture internationale. Il nous rapproche non d’une justice abstraite mais de l’équité et de la clairvoyance. La France n’a pas le droit et aucun intérêt à être malhonnête dans son interprétation des faits. Elle a tout à gagner à la lucidité et elle doit d’urgence montrer au monde comme aux peuples et pouvoirs du Moyen-Orient qu’on ne l’égare ni ne la soumet si facilement.

Source: http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2018/04/10/31002-20180410ARTFIG00277-pourquoi-la-france-ne-doit-pas-s-associer-aux-frappes-en-syrie.php