Billet du lundi du 9 mars 2020 par Ghislain de Castelbajac*

Rudolf Ernst, le Sultan et son tigre

Si Sultans et sultanats furent emprunts d’un parfum d’exotisme vaguement sensuel ou envoûtant dans l’imaginaire des peintres orientalistes et des cinéastes, les deux derniers sultans officiels régnant au monde, le Sultan de Brunei Hassanal Bolkiah et le nouveau Sultan d’Oman Haïtham ben Tariq, qui succédat au sage Qabus décédé le 10 janvier dernier, cultivent leurs fortes différences, à l’image des tiraillements au sein du monde musulman.

C’est même la perception d’un certain abysse qui s’instaure dans l’opinion publique depuis que le Sultan de Brunei a réinstauré une application stricte de la Loi islamique (Shariah), notamment la lapidation des homosexuels, provoquant un début de remise en question des privilèges accordés à Hassanal Bolkiah, à commencer par la très prestigieuse distinction de grand-croix de la Légion d’Honneur, accordée par le Président Jacques Chirac en 1996 à notre invité.

Mais le sultan le plus dangereux n’en porte pas -encore- officiellement le titre. Recep Tayyip Erdoğan, premier ministre depuis 2003 et président de la république de Turquie depuis 2014, revendique le retour d’un sultanat teinté de pantouranisme (son épouse militait aux Loups Gris, groupe d’extrême droite violemment anti-arménien et anti-grec) et de panislamisme califal.

Le projet[1] d’Erdoğan est un danger mortel pour la civilisation européenne.

Il s’inscrit sur trois axes idéologiques, et sur des moyens géopolitiques rémanents, qui feront passer le siège de Vienne en 1683 pour une balade de santé si les européens ne nomment pas l’ennemi ni le combattent.

  • Idéologie pantouranienne : le syncrétisme erdoğanien permet d’y intégrer le projet des Loups-Gris, dont la formation politique est alliée du parti de la majorité. Le pantouranisme est à l’origine une idéologie basée sur la communauté supposée de destin des peuples turcophones et d’ethnies turco-mongoles. Elle consacre une solidarité des peuples turcs d’Istanbul en passant par les contrées méridionales de la Bulgarie, les peuples turcophones du Caucase (y compris les gagaouzes chrétiens), turkmènes, kazakh, peuples de l’Altaï, ouighours de Chine, etc.

Le pantouranisme n’était pas un projet religieux mais plutôt une idéologie raciste basée sur des études ethniques et linguistiques, dont la théorie de la « langue-soleil » fut au début du XXème siècle l’inspirateur de mouvements d’extrême-droite de Budapest à Tokyo en passant par Ankara.

  • Néo-ottomanisme assumé, qui veut redonner à la Turquie son « espace vital » ottoman qui lui permettrait de reprendre une influence tangible tant à l’Est (islamo-pantouranisme), au Sud (islamo-frérisme), qu’à l’Ouest avec un double jeu européen qui concilie les ruines d’un kémalisme de façade et d’une OTAN en état de mort cérébrale[2] avec une utilisation massive des leviers d’influence des diasporas turques d’Europe et des populations converties à l’Islam sous l’empire dans les Balkans.
  • Islamisme conquérant par des actions de guerre psychologique et de déstabilisation ouverte, dans la droite ligne des méthodes de la confrérie des Frères Musulmans, dont Recep Tayyip Erdoğan a pris la tête dans le monde de manière de moins en moins officieuse.

L’ex-maire « imam d’Istanbul » comme il se définissait lui-même, prononça en plein discours en 1996 ce verset d’appel à la guerre tirée d’un poème du nationaliste pantouranien Ziya Gökalp « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats ».

En 2008  à Cologne, à propos des Turcs d’Allemagne il déclare devant la foule que « L’assimilation est un crime contre l’humanité ».

Il met d’ailleurs en action ses menaces en demandant aux 1,2 million Turcs d’Allemagne binationaux de ne pas voter pour la CDU, le SPD ou les Verts lors des élections fédérales de 2017, partis qu’il considère comme « ennemis de la Turquie »

Ce que les médias appellent pudiquement une « crise des migrants », qui masse aux frontières turco-grecque et turco-bulgare des milliers de réfugiés, est en réalité une déclaration de guerre d’Erdoğan à l’Europe, d’autant plus qu’elle s’inscrit bien dans un retour particulièrement activiste d’Ankara sur des théâtres géopolitiques de son « premier cercle » : invasion de la Syrie et bombardement des populations kurdes[3] ; mais aussi de cercles d’influences autrefois réservés au défunt empire ottoman : intervention en Libye[4] qui permet par ricochet à Erdogan d’exploiter au profit turc les gisements de gaz offshore au large de l’île de Chypre.

L’Union européenne et certains de ses Etats membres montrent aujourd’hui les dents, en condamnant les « chantages » et « l’attitude irresponsable » du Sultan d’Ankara.

Mais ont-ils pris la mesure de la gravité et de la dangerosité de l’irrédentisme erdoğanien, bien plus concret, actif et belliqueux contre l’UE que le régime iranien ?

Il ne faudrait pas que les divisions et les mauvais choix stratégiques d’isolation de la Russie par l’UE confirme les craintes de voir Ankara parer à une alliance de revers avec Moscou, dont l’affaire de l’achat des Su-35 et S-400 russes marquerait un tournant militaro-industriel majeur par un éloignement progressif d’Ankara des standards de l’Alliance atlantique, et donc de son interopérabilité avec ses « alliés ».

Il est donc plus qu’urgent pour la France et pour les pays membres de l’UE de prendre une position ferme et suivie d’une action concrète d’isolation du régime d’Ankara pour faire face aux menaces qui ne sont plus seulement verbales (voir les récents épisodes de tensions avec les Pays-Bas), mais entrent dans une dimension de déstabilisation à l’intérieur même des frontières de l’Europe.

Ne croyant pas à une politique efficace basée sur un régime de sanctions économiques lourd et difficilement contrôlable, il semble que la première étape serait d’annuler l’accord d’union douanière avec la Turquie signée en 1995.

L’UE étant le premier partenaire commercial de la Turquie, représentant plus de 40% de son commerce extérieur, sa remise en cause serait un sérieux revers pour le pouvoir du président Erdoğan.

Une deuxième étape serait une alliance de revers avec Moscou qui s’impose de toute urgence pour empêcher que la Turquie concrétise son rapprochement avec Vladimir Poutine qui reçut notre apprenti sultan avec les honneurs au Kremlin…sous la statue de Catherine II qui confisqua tant de territoires aux ottomans.

Une autre étape d’importance est le combat idéologique de reconnaissance par tous les Etats membres de l’UE des génocides grec et arménien et l’aide aux familles d’origine chrétiennes orthodoxes qui furent spoliées par la République de Turquie en 1923 d’y retrouver leurs droits fonciers.

*Ghislain de Castelbajac, membre fondateur de Geopragma


[1] Le Projet par Alexandre del Valle et Emmanuel Razavi 2019

[2] Voir le Billet du Lundi de Geopragma du 8 avril 2019 « l’OTAN 70 ans pour quoi faire ? » http://geopragma.fr/g-de-castelbajac-70-ans-pour-quoi-faire/

[3] Déclaration commune de Geopragma du 10 octobre 2019: http://geopragma.fr/la-tragedie-des-kurdes-fruit-douloureux-de-notre-irreal-politik/

[4] http://geopragma.fr/les-raisons-de-lintervention-militaire-de-la-turquie-en-libye/

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