Réflexions suite à l’assassinat du général Soleimani par un drone américain

Le Billet du lundi du 13 janvier 2020, par le Général (2S) Jean-Bernard Pinatel*

L’assassinat du général Soleimani par un drone américain en Irak interpelle la conscience internationale à deux niveaux. Peut-on accepter l’utilisation du concept de « frappe préemptive »,  option stratégique que seuls les Américains ont inclue dans leur doctrine de défense quand on prend en compte, d’une part, son caractère déstabilisant ainsi que la difficulté de prouver l’imminence d’une attaque et d’autre part, ses conséquences sur les relations internationales.

Un concept déstabilisant et favorisant la désinformation

Le concept de frappe préemptive a été condamné par tous les théoriciens de l’arme nucléaire car il s’oppose au concept de dissuasion et conduit à une situation de déstabilisation et à un risque d’escalade aux extrêmes.

La dissuasion nucléaire repose sur l’effet d’interdiction signifié à un agresseur potentiel : « si vous nous attaquez en premier, même en visant nos moyens de riposte nucléaire, nous en aurons toujours assez pour vous infliger des pertes et des dommages supérieurs à l’enjeu que nous représentons pour vous ». C’est le concept français.

A l’inverse, le concept de frappe préemptive est fondé sur le raisonnement suivant : « je suis sûr que vous vous préparez à m’agresser de façon imminente, je vais donc tirer en premier pour ne pas subir cette attaque ». C’est la transposition stratégique du duel popularisé par tous les westerns : il est légitime, face à une menace imminente, de dégainer et de tirer le premier. Le problème pour la paix internationale est que ce concept est déstabilisant pour plusieurs raisons, comme d’ailleurs le montre la frappe qui a tué le général iranien. Pourquoi ?

Premièrement, il pose comme préalable de croire sur parole les responsables américains qui n’ont cessé de mentir depuis 1990 pour justifier leurs actions militaires. La fabrication de fausses preuves pour légitimer aux yeux de l’opinion publique l’invasion de l’Irak est un fait avéré1

Avec la mort de Soleimani, on peut être dans un cas encore plus grave : « tuer pour éviter la Paix ». En effet, plusieurs sources irakiennes révèlent que Soleimani était en train de négocier une désescalade entre l’Iran et l’Arabie Saoudite et que ce sont les Israéliens qui ont intoxiqué Trump et l’ont conduit à agir. 

Que cela soit vrai ou pas, le risque de désinformation est inhérent à ce concept, comme l’ont popularisé plusieurs films dont l’excellent: « Le chant du loup ». 

Deuxièmement, ayant frappé en premier, les Américains pouvaient s’attendre à une riposte, ce qui a conduit Trump à menacer l’Iran de terribles représailles sur les sites culturels. On voit bien le processus d’escalade auquel l’utilisation de ce concept conduit avec en plus, dans ce cas, les dégâts collatéraux sur l’image des Etats-Unis, Trump menaçant d’utiliser les mêmes modes d’actions que Daech : la destruction de sites culturels.

Attaque préemptive et droit international

La seconde conséquence de l’utilisation de ce concept est beaucoup plus grave pour le droit international. 

En effet, autant le droit international reconnait la légitimité d’une riposte proportionnée faisant suite à une agression, autant le fait de tirer le premier sur la base d’une suspicion de risque imminent conduit à instaurer la loi de la jungle comme le souligne cet éminent diplomate américain : « Les Américains, autrefois les plus éminents partisans du droit international en tant que régulateur des relations entre les nations, ont maintenant pleinement validé le droit de la jungle.», a déclaré Chas W. Freeman Jr, un ancien fonctionnaire de carrière du département d’État américain.

Ce concept stratégique de l’attaque préventive, même sophistiqué par le concept d’attaque préemptive, ne peut être considéré comme légitime par tous les tenants d’une gouvernance mondiale qui condamnent celui qui prend la responsabilité d’ouvrir les hostilités. 

En effet, la légitimité d’une attaque en premier, même lorsque la menace d’une attaque de l’adversaire est jugée imminente, n’est pas recevable car cela rend les tenants de cette stratégie juges et parties du caractère licite de l’ouverture des hostilités. C’est pourtant en s’appuyant sur cette doctrine que le premier ministre israélien appelle à une action préemptive contre le potentiel nucléaire iranien dont la doctrine d’emploi ne pourrait être que dissuasive.

Si on accepte cette logique de l’attaque préemptive, il faut aussi accepter de considérer que le pays agressé est en droit de riposter et c’est la raison cachée du déploiement d’un bouclier anti-missile, que les Américains proposent aux Européens. Il ne s’agit pas de parer, comme on le voit écrit à longueur de colonnes, une attaque stratégique déclenchée par l’Iran, ce qui serait suicidaire pour ce pays dont le budget militaire et 100 fois inférieur à celui des Etats-Unis (7 milliards de $ contre 700 ; source SIPRI), mais de diminuer autant que faire se peut les effets de représailles que l’Iran agressé pourrait lancer avec ses forces restantes dans une logique « du perdu pour perdu, qu’il y en ait d’autres que moi qui subissent des pertes et des dommages ». C’est ce que Saddam Hussein avait tenté de faire avec des SCUD contre Israël après le déclenchement de l’opération “tempête du désert”.

Pour sortir de cette loi de la jungle, il est plus que temps que de grandes voix s’élèvent et condamnent la pente dangereuse dans lequel le monde est engagé du fait de la surpuissance américaine qui lui permet de piétiner allègrement les principes du droit international qui fondent la stabilité dans le monde et que rappelait le Général de Gaulle : la non-intervention dans les affaires intérieures d’un Etat et la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. 

De même, il faut s’interdire de penser comme certains théoriciens anglais qui préconisent deux manières d’agir : entre nations civilisées on applique le droit international ; avec les nations barbares, la loi de la jungle. 

A la suite des attentats du 11 septembre 2001 à New York et à Washington, Robert Cooper, un diplomate britannique, ancien conseiller du Premier ministre Tony Blair et partisan de la doctrine du nouvel impérialisme libéral, a défendu cette théorie des deux mondes : un noyau civilisé qui mérite une conduite légale, et une périphérie barbare qui justifie des “méthodes plus rudes d’une époque antérieure… Les États postmodernes fonctionnent sur la base de lois et d’une sécurité coopérative ouverte, mais « dans la jungle, il faut utiliser les lois de la jungle »”.

C’est tout le sujet du film « Apocalypse now » où le colonel Kurtz a la tête d’un groupe d’indigènes mène à la frontière du Cambodge des opérations contre l’ennemi avec une sauvagerie terrifiante et piétine ainsi les valeurs qu’il est censé défendre.

Environ deux décennies après que Cooper ait écrit ces mots, la loi de la jungle plutôt que la primauté du droit semble devenir la norme, mettant la communauté mondiale et la Paix sur une pente dangereusement glissante.

Dans cette crise, le Président Macron s’est comporté comme son prédécesseur, en vassal zélé des Etats-Unis. Au lieu de rappeler le droit international, il s’est contenté de s’aligner sur la position américaine,  déclarant  : « son entière solidarité avec nos alliés face aux attaques perpétrées ces dernières semaines contre les emprises de la Coalition en Irak ». Alors que l’assassinat d’un haut dirigeant d’un Etat souverain relève ouvertement d’un acte de guerre auquel s’ajoute la violation de la souveraineté irakienne, pays ami, il a fait porter toute la responsabilité de l’escalade actuelle à l’Iran : « le président Macron a exprimé sa préoccupation concernant les activités déstabilisatrices de la force Al Qods sous l’autorité du Général Qassem Soleimani, rappelé la nécessité que l’Iran y mette maintenant un terme et s’abstienne de toute mesure d’escalade militaire susceptible d’aggraver encore l’instabilité régionale ».

Une fois encore, le Président Macron a manqué son rendez-vous avec l’histoire.

* Général (2s) Jean-Bernard Pinatel, Vice-Président de Geopragma

Note :

1. Le Center for Public Integrity a recensé entre le 11/9/2001 et le 11/9/2009 que G.W. Bush et 7 membres de son équipe ont menti 935 fois aux médias sur les armes de destruction massives de Saddam Hussein.

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