Les crises financières ont-elles un impact géopolitique ?

Le Billet du Lundi du 20/01/2020 par Pierre de Lauzun*

Les crises financières frappent les imaginations. D’un seul coup, des réalités de base de la vie quotidienne, à commencer par les emplois, la monnaie et les prix se trouvent remise en cause. D’où bien sûr beaucoup de souffrances et de troubles. Intuitivement, on tend à en déduire qu’elles doivent avoir aussi un effet majeur sur les équilibres politiques et sur les relations entre puissances. Et comme de nos jours la possibilité d’une nouvelle grande crise est un thème récurrent, non sans motifs, on s’interroge volontiers sur ce que sera l’état de la planète après, surtout si les autorités ne parviennent pas à la canaliser comme ils l’ont fait en 2008. 

A l’examen toutefois, c’est loin d’être si évident. Il y a évidemment un exemple illustre : la terrifiante crise de 1929. Sans parler du chômage de masse, elle est liée dans l’esprit public avec la montée au pouvoir d’Hitler, et donc à des faits géopolitiques majeurs. Mais avant d’en parler plus en détail, remarquons un fait simple : il n’y a pas d’autre exemple vraiment convainquant de crise financière majeur ayant eu un impact politique ou géopolitique réellement significatif. On peut remonter aux 16 faillites successives de la monarchie espagnole entre XVIe et XVIIe siècle, à la bulle des tulipes hollandaise, à la banqueroute de Law, à la bulle des Mers du Sud anglaise, à la banqueroute française sous la Révolution, partout la même conclusion : un grand feu d’artifice, bien des gens ruinés, mais pas d’effet majeur sur le jeu politique, national ou international. Poursuivons au XIXe siècle : pas de crise systémique, de nombreuses crises violentes dans la sphère financière – notamment liées à des faillites bancaires, mais là encore les effets de bord hors du champ économique sont mineurs. Rien de plus d’ailleurs entre 1929 et nous. 

Est-ce à dire que le financier (et l’économique derrière) est sans importance ? Que non pas ! Mais ce qui va compter et peser, c’est l’évolution sur la durée, la lente dérive ou au contraire la montée en puissance. Ainsi de l’invention de la finance en Italie du XIIIe au XVIe siècles, du relais pris ensuite par les Flandres puis les Pays-Bas, et surtout ensuite par l’Angleterre, dont la domination progressive de la finance mondiale a été une composante essentielle de la puissance, schéma relayé à sa façon par les Etats-Unis aujourd’hui. En sens inverse, une finance fragile ou malsaine a montré sur le long terme ses effets délétères, ainsi dans l’Espagne de l’âge d’or, confondant la marée de l’or et de l’argent des Amériques avec une vraie richesse, ou la gestion fantaisiste des finances françaises fin XVIIIe, qui n’est pas pour rien dans la Révolution. Mais on parle ici de phénomènes lents, pas de crises. Les crises seraient donc finalement plus spectaculaires que significatives, au moins dans le cas général.

Mais 1929 ? De fait cette crise a été dans son domaine exceptionnelle, en outre aggravée par les erreurs commises à l’époque par les dirigeants. Géopolitiquement, son effet le plus repérable est la dégradation massive de la situation sociale allemande, qui n’est évidemment pas pour rien dans la venue au pouvoir d’Hitler. On peut débattre l’importance relative des causes enchevêtrées de celle-ci, pas nier l’impact. Mais regardons de plus près : d’une part, malgré l’ampleur de la détresse économique, très peu de pays ont connu du fait de cette crise des bouleversements politiques d’une ampleur comparable.  Il y a donc une spécificité allemande (et dans une bien moindre mesure japonaise). Spécificité qui ne se comprend pas si on ne rappelle pas l’effondrement de l’Empire en 1918, le choc violent du traité de Versailles, l’affaire des réparations, et la faible légitimité de Weimar. En d’autres termes, 1929 n’a eu dans ce pays d’impact politique majeur que du fait de sa situation politique et géopolitique alors exceptionnelle. Autrement dit, ce n’est pas la crise qui a créé l’effet : elle a, selon les points de vue, fortement accéléré ou déclenché un processus dont les déterminants premiers lui préexistaient et étaient d’ordre essentiellement politique. 

Et aujourd’hui ? Malgré les mesures significatives prises après 2008, une grande crise financière reste possible, en fait très probable un jour ou l’autre. Notre système ne vit pas sans crises, et on a bien des raisons de craindre que l’une d’elles sera systémique. La montée spectaculaire et quasi universelle de l’endettement en témoigne : toutes les crises systémiques sont en effet dans une large mesure des crises de l’endettement, qui nourrit les effets en domino et les rend systémiques ; en outre, la création monétaire débridée a engendré une bulle des actifs, à l’évidence menaçante. Le tout sur arrière-fond de poursuite du rééquilibrage des rapports de force économiques, avec la montée de plus en plus assurée des pays dits émergents, qui sont désormais de plus en plus de vraies puissances.  Bien sûr, la prochaine crise sera peut-être elle aussi maîtrisée et noyée dans la création monétaire et les déficits – aggravant d’ailleurs à nouveau la crise suivante. Mais prenons l’hypothèse, probable, d’une crise qui finalement un jour ne sera plus maîtrisée. Quel pourra en être l’effet géopolitique ? Si l’on en croit les leçons historiques, ce qu’il faudra alors guetter, c’est la situation à l’allemande : une impasse politique et géopolitique majeure, que la crise précipiterait. 

Où donc ? Au risque de décevoir le lecteur, je n’en vois pas dans l’immédiat. Mais j’admets qu’il y a tellement de barils de poudre qu’il est facile de se tromper. A terme en revanche (20 ans, ou plus), c’est une autre paire de manches. Le risque sera autrement sérieux. Nos émergents seront alors des vraies puissances, même inachevées, mais de réussite variable, pas toujours stabilisées ; et leurs ambitions auront eu l’occasion de se mesurer et éventuellement de se heurter, entre elles et avec les actuels nantis. La conjonction d’une dérive interne, nourrie éventuellement par des frustrations économiques mais plus encore politiques, avec une impasse géopolitique, pourra alors conduire l’un ou l’autre de ces pays (ex-émergent ou nanti) à l’option allemande : la fuite en avant dans une politique de puissance, si une grande crise pousse d’un coup ces passions à leur paroxysme. Je vous laisse mettre des noms….

*Pierre de Lauzun, membre fondateur de Geopragma

Communiqué Geopragma : Dans la crise irano-américaine : l’Europe entre inconstance et suivisme.

Par Geopragma

Mike Pompeo, Secrétaire d’État des États-Unis

Le silence embarrassé ou les déclarations contradictoires des pays de l’Union européenne après la mort de Qassem Soleimani ont provoqué une remarque glaçante de Mike Pompeo : « les Européens sont inutiles ». La rapidité avec laquelle l’Angleterre, la France, l’Allemagne se sont précipitées pour rattraper le tir et assurer de leur inconditionnel soutien le président américain (« oui, Soleimani devait être assassiné »), risque d’être lourde de conséquences. Ils ont été évidemment suivis en cela par Ryad, qui a tout de suite condamné l’ingérence iranienne en Irak, -oubliant au passage d’expliquer en quoi celle du Royaume dans la guerre honteuse au Yémen serait plus légale ou légitime- et même par le président Irakien Braham Salih, qui lui aussi a prudemment entonné le refrain.

Les Européens ont été tétanisés par l’assassinat du général Soleimani, violation flagrante du droit international, et très vite tiraillés entre ceux qui se réjouissent que Donald Trump ait eu « le courage » de tuer celui qu’ils considèrent comme un terroriste aussi dangereux qu’Oussama Ben Laden ou Abou Bakr al Baghdadi, et ceux qui sont offusqués par le culot de ce président américain qui viole toutes les conventions internationales et se permet d’aller assassiner le haut dignitaire militaire d’un pays souverain sur le territoire d’un autre pays tout aussi souverain.

Pour faire bonne figure et afficher une unité de façade, ils se réfugient dorénavant dans la critique des dirigeants iraniens qui viennent de décider de passer à une étape supérieure dans l’enrichissement d’uranium, les menaçant même, dans un premier temps, d’actionner le mécanisme des sanctions prévu dans l’Accord avant de se rétracter…

Mais, dès le lendemain, nouveau retournement de situation : Paris, Londres et Berlin demandent de nouveau que le mécanisme des sanctions soit activé… ! Boris Johnson ira même jusqu’à expliquer que dorénavant, le JCPOA doit être renégocié, et que Donald Trump est habilité à le faire. Joseph Borrell, nouveau chef de « la diplomatie européenne », a été contraint d’organiser une conférence de presse à Strasbourg pour mettre les points sur les « i » : Oui, l’Europe a décidé d’actionner le mécanisme des sanctions, mais elle rappelle avec insistance que le JCPOA doit rester tel quel, alors même que Paris, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, réclame au contraire sa renégociation. Cacophonie, pusillanimité, mouvements de manche et martialité de papier : l’Europe tire à hue et à dia et préfère le réflexe pavlovien au courage. Rien de bien nouveau dira-t-on. 

On peut dès lors aisément comprendre le désarroi et la fureur des Iraniens devant tant de désinvolture et de tergiversations de la part d’Européens qui n’ont même pas été capables de mettre en œuvre sérieusement le système INSTEX pour contourner les sanctions et qui les appellent maintenant à mesurer les conséquences de leurs actes. Il est vrai que Donald Trump venait de menacer Paris, Londres et Berlin de taxer les importations de voitures de 25%, perspective cauchemardesque pour les Allemands qui en sont de gros exportateurs. Quant à la France, elle a plié devant un très probable chantage américain, espérant en contrepartie un engagement solide des Etats-Unis au Sahel. Cynisme, aveuglement et naïveté. Nous ne sortons pas de cette triade suicidaire. La guerre ou le déshonneur. Ne sachant toujours pas choisir, nous aurons les deux.

À cette paralysie des Européens incapables de répondre d’une façon ferme et d’une seule voix aux oukases de l’allié américain, s’ajoutent maintenant des dissensions à propos de la gestion du conflit libyen. Là encore, l’Europe est en miettes et surtout, paraît complètement désorientée, ne sachant réagir qu’en ordre dispersé ou par un suivisme grégaire en se pliant aux injonctions du maître américain, alors même que les agissements inadmissibles de Washington vis-à-vis de Téhéran lui offraient une brèche inespérée pour faire entendre la voix de la légalité internationale, du dialogue multilatéral et de l’apaisement dont pourtant elle se prétend inspirée. Elle préfère s’engouffrer dans un aventurisme belliqueux et déstabilisateur qui ne peut que la perdre. 

Il est sidérant de voir notre capacité à nous tromper systématiquement de cible, d’ennemi, d’allié et à ne pas réagir à de flagrantes violations de ce qu’il reste de droit international. D’où qu’elles viennent. On dirait presque qu’on le fait exprès. En effet, le procès antiaméricanisme ou manichéisme ne tient pas. Il est même sans objet. Il existe juste une Charte des Nations Unies et des principes de non-ingérence et de respect de la souveraineté des États que l’on ne peut bafouer de plus en plus fréquemment sans faire courir de très grands risques de guerre à l’ensemble de la communauté internationale et naturellement au Moyen-Orient tout entier.

C’est cette préoccupation seule qui doit guider nos réactions et nos initiatives. L’Iran, pas plus que le reste du monde, une réserve de chasse à ciel ouvert où l’on tire sur les officiels d’État comme des éléphants blancs en s’octroyant un permis de chasse au prétexte qu’ils menacent le troupeau, alors même que l’on organise leur asphyxie depuis des années et la déstabilisation de toute une région au profit de ceux que nous nous sommes choisis arbitrairement et dangereusement comme alliés ou protégés… L’Europe et semble-t-il la France, par leurs choix désastreux en Libye et en Syrie depuis 10 ans, ont perdu la main au Moyen-Orient … et désormais la tête. 

Sur le dossier libyen, chacun des États européens a choisi un camp différent. L’Italie celui du GNA, gouvernement d’Union nationale mené par Fayez el Sarraj, sans représentativité sérieuse, gangrené par les milices islamistes de Misrata et soutenu par la Turquie, tandis que la France appuie de plus en plus ouvertement celui du Maréchal Haftar, lui-même épaulé par l’Egypte, les Émirats Arabes Unis et la Russie. L’Allemagne se contente d’organiser une conférence de médiation à Berlin entre les protagonistes du conflit, alors que Moscou et Ankara travaillent de leur côté à une médiation conjointe et à un cessez-le-feu. Exit donc de la Conférence de Paris sur ce sujet en Mai 2018 ! Celle de Berlin risque cependant fort de ne servir qu’à offrir l’hospitalité et à dresser la scène pour la manœuvre russo-turque. 

Les Européens donnent l’impression d’être dépourvus de toute vision de leurs intérêts collectifs, et plus encore d’une stratégie commune pour faire face aux bouleversements géopolitiques en cours. De quoi, de qui a-t-on peur à la fin ? Que peut-on espérer de tant de faiblesse et d’impéritie ? L’Europe doit sortir de l’enfance stratégique si elle ne veut pas disparaître de la scène du monde et des ensembles qui comptent. 

Une note d’espoir peut-être pour tenter de sauver plus que la face ? : Le « moment français » d’un certain réalisme géopolitique de la part du président Macron, du moins dans son discours de rentrée diplomatique de septembre dernier, pourrait être mis à profit pour proposer la mise en place d’un « reset » constructif et disruptif sur ces dossiers explosifs, en y associant Moscou. Des solutions de sortie de crise existent : arriver devant les acteurs régionaux avec un panier de solutions maison avec Paris, Berlin et Moscou en protagonistes permettrait à Bruxelles de valider, à Ankara d’obtempérer et à Washington de tempérer. 

Car la géopolitique ne ment pas : Iran, Libye et Syrie sont bien aux portes de l’Eurasie, pas de l’Amérique. 

Par Geopragma

Elections présidentielles taïwanaises : relations Pékin-Taipei

Par Gérard Chesnel*

Ainsi, Mme Tsai Ing-wen a été réélue haut-la-main, samedi dernier 11 janvier, à la présidence de la république de Taiwan. En fait, la plupart de ces mots (présidence, république) devraient être écrits entre guillemets car ils sont contestés, aussi bien à Taipei qu’à Pékin d’ailleurs. 

Tout d’abord, il n’existe pas de « République de Taïwan ». Il existe une « République de Chine » installée sur l’île de Taïwan, et une « République populaire de Chine » qui couvre tout le continent chinois. Mme Tsai Ing-wen est donc officiellement (du moins à Taipei) « Présidente de la République de Chine ». Rappelons les faits.

La République de Chine a été fondée en 1911 à la suite de la chute du dernier empereur de Chine, le très jeune Pu Yi. Le premier , Yuan Shikai, fut tout d’abord tenté de restaurer l’empire et de créer une nouvelle dynastie. Cette tentative fit long feu et après sa mort en 1916, c’est le leader charismatique de la Chine du sud, Sun Yat-sen, qui accéda au pouvoir. Il fonda un puissant parti politique, le Guo Min Dang (KMT), en 1919, et s’appuya sur un militaire de grande qualité, Chiang Kai-shek (son beau-frère) qui se mit en devoir de réunifier la Chine, alors aux mains de plusieurs « seigneurs de la guerre ». Chiang avait dans un premier temps fait alliance avec les communistes, soutenus par le Komintern. Le PCC avait été fondé en 1921, à Shanghai. Le futur « grand timonier », Mao Zedong, était peut-être présent lors de la réunion fondatrice mais n’y joua aucun rôle notable. De même, le futur premier ministre Zhou Enlai et le futur grand dirigeant des années 80-90, Deng Xiaoping, qui avaient tous deux été au contact du Parti Communiste Français lors de leur séjour en France (Deng avec le Mouvement Travail-Etudes), étaient absents. Toujours est-il que la collaboration avec le KMT (Front Uni) ne dura pas au-delà de 1927 , après les grandes grèves de Shanghai, quand Chiang (qui avait remplacé Sun Yat-sen, mort en 1925) se sentit assez fort pour  conquérir, sans leur aide, le nord du pays (Beifa) (cf. Malraux : « La Condition humaine »).

Mao rassembla alors ce qui restait des forces communistes, fonda la « République soviétique chinoise » limitée à la province du Jiangxi, et réussit à échapper à l’encerclement des troupes « nationalistes » grâce à un déplacement de plusieurs milliers de kilomètres vers le nord-ouest, la « Longue Marche » (1934-1935). Il installe sa capitale à Yan’an, dans le Shaanxi, tandis que Chiang Kai-shek, qui en a fini avec les seigneurs de la guerre, a fait de Nankin sa capitale. Il y a donc déjà deux centres de pouvoir rivaux, même s’ils sont d’importance inégale, et c’est là l’origine des « deux Chine ». Mais un troisième larron, redoutable, est entré dans le jeu : le Japon. Celui-ci envahit la Mandchourie en septembre 1931 et installe sur le trône « impérial » Pu Yi, qui est d’origine mandchoue. Et il ne s’arrête pas là : l’incident du pont Marco Polo lui ouvre les portes de Pékin et de la Chine du nord. Mais Chiang refuse l’alliance avec les communistes. Il fallut qu’un ancien seigneur de la guerre, le « jeune maréchal » Zhang Zuolin (fils de Zhang Xueliang) lui tende un piège à Xi’an le 12 décembre 1936 (avec l’aide du général Yang Hucheng) pour qu’il accepte la constitution du deuxième Front Uni. Malgré tout, les Japonais continuent d’avancer. Chiang doit quitter Nankin (qui est pillée par les Japonais : 200 000 morts) pour se réfugier à Wuhan puis à Chongqing, qui sera sa capitale jusqu’à la fin de la guerre. 

La défaite du Japon relance la rivalité et les hostilités entre communistes et nationalistes. Ceux-ci, qui étaient censés être très supérieurs, sont minés par la corruption et l’indiscipline et ne peuvent résister à l’enthousiasme des troupes révolutionnaires et le 1er octobre 1949 Mao Zedong proclame, du haut de la porte Tian an men, la République Populaire de Chine. Deux mois plus tard, Chiang et les troupes nationalistes se réfugient sur l’île de Taiwan, où Chiang est élu, en mars 1950, président de la République de Chine (capitale « provisoire » : Taipei ; capitale officielle et fictive : Nankin). Ainsi est consommée la séparation entre deux régimes revendiquant l’ensemble du territoire chinois. Et depuis, Pékin, qui contrôle plus de 97% de ce territoire, ne cesse de réclamer la « réunification de la patrie ».

La position de la « Chine nationaliste » est pleine d’ambiguïtés puisqu’elle affirme, comme Pékin, qu’il n’y a qu’une seule Chine, mais qu’en même temps elle cherche à conforter sa spécificité. Malgré leur origine ethnique, beaucoup de taiwanais ne se disent pas chinois et la victoire de Tsai Ing-wen est aussi celle d’un parti, le DPP, qui s’est créé sur l’idée d’indépendance de Taiwan. Mais aucun des deux présidents issus du DPP, Chen Shuibian (1998-2002) et Tsai Ing-wen lors de son premier mandat (2016-2020) n’a osé franchir le pas, sachant très bien que toute déclaration formelle d’indépendance de Taiwan entraînerait des réactions léthales de la part de Pékin . Il ne s’agirait d’ailleurs pas forcément de mesures militaires, mais plutôt d’un étranglement économique, compte tenu notamment de l’importance des investissements taiwanais en Chine continentale. Déjà, en guise d’avertissement, Pékin interdit depuis six mois la venue à Taiwan des touristes individuels du continent.

Mme Tsai Ing-wen est cependant une fine politique et elle saura éviter les provocations exagérées. Elle sait que sa victoire n’est pas due seulement à une résurgence du sentiment nationaliste mais aussi à la peur de voir un jour Taiwan soumise aux mêmes contraintes que Hong Kong, même si la situation de ces deux territoires est radicalement différente. Et l’ampleur du succès de Mme Tsai (57% des votants) lui permet de parler haut et fort, face aux petits partis violemment indépendantistes, qui n’ont recueilli que des bribes (le Taiwan Action Alliance Party de l’ancien président Chen Shuibian, par exemple, n’a atteint que 1% des voix). Aussi a-t-elle pris soin dès le premier discours de son second mandat, de tendre la main à Pékin, demandant notamment la reprise des discussions interrompues par Pékin en 2016, lors de sa première élection.

Mme Tsai devra cependant se méfier de ceux qui se présentent comme ses amis et défenseurs, les Etats-Unis qui, plus soucieux de vendre leur matériel de guerre que d’assurer une vraie stabilité dans la région, se conduisent trop souvent comme des va-t-en-guerre peu responsables. 

Au total, le résultat de ces élections, que certains considèrent comme un camouflet pour la Chine, pourrait bien, paradoxalement, lui convenir. On ne tardera pas à le savoir, si Pékin réagit favorablement aux offres d’ouverture de Tsai Ing-wen.

*Gérard Chesnel, Trésorier et membre fondateur de Geopragma

Attaque préemptive et droit international

Réflexions suite à l’assassinat du général Soleimani par un drone américain

Le Billet du lundi du 13 janvier 2020, par le Général (2S) Jean-Bernard Pinatel*

L’assassinat du général Soleimani par un drone américain en Irak interpelle la conscience internationale à deux niveaux. Peut-on accepter l’utilisation du concept de « frappe préemptive »,  option stratégique que seuls les Américains ont inclue dans leur doctrine de défense quand on prend en compte, d’une part, son caractère déstabilisant ainsi que la difficulté de prouver l’imminence d’une attaque et d’autre part, ses conséquences sur les relations internationales.

Un concept déstabilisant et favorisant la désinformation

Le concept de frappe préemptive a été condamné par tous les théoriciens de l’arme nucléaire car il s’oppose au concept de dissuasion et conduit à une situation de déstabilisation et à un risque d’escalade aux extrêmes.

La dissuasion nucléaire repose sur l’effet d’interdiction signifié à un agresseur potentiel : « si vous nous attaquez en premier, même en visant nos moyens de riposte nucléaire, nous en aurons toujours assez pour vous infliger des pertes et des dommages supérieurs à l’enjeu que nous représentons pour vous ». C’est le concept français.

A l’inverse, le concept de frappe préemptive est fondé sur le raisonnement suivant : « je suis sûr que vous vous préparez à m’agresser de façon imminente, je vais donc tirer en premier pour ne pas subir cette attaque ». C’est la transposition stratégique du duel popularisé par tous les westerns : il est légitime, face à une menace imminente, de dégainer et de tirer le premier. Le problème pour la paix internationale est que ce concept est déstabilisant pour plusieurs raisons, comme d’ailleurs le montre la frappe qui a tué le général iranien. Pourquoi ?

Premièrement, il pose comme préalable de croire sur parole les responsables américains qui n’ont cessé de mentir depuis 1990 pour justifier leurs actions militaires. La fabrication de fausses preuves pour légitimer aux yeux de l’opinion publique l’invasion de l’Irak est un fait avéré1

Avec la mort de Soleimani, on peut être dans un cas encore plus grave : « tuer pour éviter la Paix ». En effet, plusieurs sources irakiennes révèlent que Soleimani était en train de négocier une désescalade entre l’Iran et l’Arabie Saoudite et que ce sont les Israéliens qui ont intoxiqué Trump et l’ont conduit à agir. 

Que cela soit vrai ou pas, le risque de désinformation est inhérent à ce concept, comme l’ont popularisé plusieurs films dont l’excellent: « Le chant du loup ». 

Deuxièmement, ayant frappé en premier, les Américains pouvaient s’attendre à une riposte, ce qui a conduit Trump à menacer l’Iran de terribles représailles sur les sites culturels. On voit bien le processus d’escalade auquel l’utilisation de ce concept conduit avec en plus, dans ce cas, les dégâts collatéraux sur l’image des Etats-Unis, Trump menaçant d’utiliser les mêmes modes d’actions que Daech : la destruction de sites culturels.

Attaque préemptive et droit international

La seconde conséquence de l’utilisation de ce concept est beaucoup plus grave pour le droit international. 

En effet, autant le droit international reconnait la légitimité d’une riposte proportionnée faisant suite à une agression, autant le fait de tirer le premier sur la base d’une suspicion de risque imminent conduit à instaurer la loi de la jungle comme le souligne cet éminent diplomate américain : « Les Américains, autrefois les plus éminents partisans du droit international en tant que régulateur des relations entre les nations, ont maintenant pleinement validé le droit de la jungle.», a déclaré Chas W. Freeman Jr, un ancien fonctionnaire de carrière du département d’État américain.

Ce concept stratégique de l’attaque préventive, même sophistiqué par le concept d’attaque préemptive, ne peut être considéré comme légitime par tous les tenants d’une gouvernance mondiale qui condamnent celui qui prend la responsabilité d’ouvrir les hostilités. 

En effet, la légitimité d’une attaque en premier, même lorsque la menace d’une attaque de l’adversaire est jugée imminente, n’est pas recevable car cela rend les tenants de cette stratégie juges et parties du caractère licite de l’ouverture des hostilités. C’est pourtant en s’appuyant sur cette doctrine que le premier ministre israélien appelle à une action préemptive contre le potentiel nucléaire iranien dont la doctrine d’emploi ne pourrait être que dissuasive.

Si on accepte cette logique de l’attaque préemptive, il faut aussi accepter de considérer que le pays agressé est en droit de riposter et c’est la raison cachée du déploiement d’un bouclier anti-missile, que les Américains proposent aux Européens. Il ne s’agit pas de parer, comme on le voit écrit à longueur de colonnes, une attaque stratégique déclenchée par l’Iran, ce qui serait suicidaire pour ce pays dont le budget militaire et 100 fois inférieur à celui des Etats-Unis (7 milliards de $ contre 700 ; source SIPRI), mais de diminuer autant que faire se peut les effets de représailles que l’Iran agressé pourrait lancer avec ses forces restantes dans une logique « du perdu pour perdu, qu’il y en ait d’autres que moi qui subissent des pertes et des dommages ». C’est ce que Saddam Hussein avait tenté de faire avec des SCUD contre Israël après le déclenchement de l’opération “tempête du désert”.

Pour sortir de cette loi de la jungle, il est plus que temps que de grandes voix s’élèvent et condamnent la pente dangereuse dans lequel le monde est engagé du fait de la surpuissance américaine qui lui permet de piétiner allègrement les principes du droit international qui fondent la stabilité dans le monde et que rappelait le Général de Gaulle : la non-intervention dans les affaires intérieures d’un Etat et la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. 

De même, il faut s’interdire de penser comme certains théoriciens anglais qui préconisent deux manières d’agir : entre nations civilisées on applique le droit international ; avec les nations barbares, la loi de la jungle. 

A la suite des attentats du 11 septembre 2001 à New York et à Washington, Robert Cooper, un diplomate britannique, ancien conseiller du Premier ministre Tony Blair et partisan de la doctrine du nouvel impérialisme libéral, a défendu cette théorie des deux mondes : un noyau civilisé qui mérite une conduite légale, et une périphérie barbare qui justifie des “méthodes plus rudes d’une époque antérieure… Les États postmodernes fonctionnent sur la base de lois et d’une sécurité coopérative ouverte, mais « dans la jungle, il faut utiliser les lois de la jungle »”.

C’est tout le sujet du film « Apocalypse now » où le colonel Kurtz a la tête d’un groupe d’indigènes mène à la frontière du Cambodge des opérations contre l’ennemi avec une sauvagerie terrifiante et piétine ainsi les valeurs qu’il est censé défendre.

Environ deux décennies après que Cooper ait écrit ces mots, la loi de la jungle plutôt que la primauté du droit semble devenir la norme, mettant la communauté mondiale et la Paix sur une pente dangereusement glissante.

Dans cette crise, le Président Macron s’est comporté comme son prédécesseur, en vassal zélé des Etats-Unis. Au lieu de rappeler le droit international, il s’est contenté de s’aligner sur la position américaine,  déclarant  : « son entière solidarité avec nos alliés face aux attaques perpétrées ces dernières semaines contre les emprises de la Coalition en Irak ». Alors que l’assassinat d’un haut dirigeant d’un Etat souverain relève ouvertement d’un acte de guerre auquel s’ajoute la violation de la souveraineté irakienne, pays ami, il a fait porter toute la responsabilité de l’escalade actuelle à l’Iran : « le président Macron a exprimé sa préoccupation concernant les activités déstabilisatrices de la force Al Qods sous l’autorité du Général Qassem Soleimani, rappelé la nécessité que l’Iran y mette maintenant un terme et s’abstienne de toute mesure d’escalade militaire susceptible d’aggraver encore l’instabilité régionale ».

Une fois encore, le Président Macron a manqué son rendez-vous avec l’histoire.

* Général (2s) Jean-Bernard Pinatel, Vice-Président de Geopragma

Note :

1. Le Center for Public Integrity a recensé entre le 11/9/2001 et le 11/9/2009 que G.W. Bush et 7 membres de son équipe ont menti 935 fois aux médias sur les armes de destruction massives de Saddam Hussein.

Les raisons de l’intervention militaire de la Turquie en Libye

Et si son intervention militaire en Libye était d’abord pour la Turquie un moyen de pression pour obtenir la révision du Traité de Lausanne qui fixa ses frontières maritimes en 1923 ?

Communiqué de Bernard Lugan*

Trois événements de grande importance rebattent le jeu géopolitique méditerranéen :

1) Le 7 novembre 2019, afin de contrôler le tracé du gazoduc EastMed par lequel se feront les futures exportations de gaz du gigantesque gisement de la Méditerranée orientale vers l’Italie et l’UE, la Turquie a signé avec le GUN (Gouvernement d’Union nationale libyen), l’un des deux gouvernements libyens, un accord redéfinissant les zones économiques exclusives (ZEE) des deux pays. Conclu en violation du droit maritime international et aux dépens de la Grèce et de Chypre, cet accord trace aussi artificiellement qu’illégalement, une frontière maritime turco-libyenne au milieu de la Méditerranée.

2) La sauvegarde de cet accord passant par la survie militaire du GUN, le 2 janvier 2020, le Parlement turc a voté l’envoi de forces combattantes en Libye afin d’empêcher le général Haftar, chef de l’autre gouvernement libyen, de prendre Tripoli.

3) En réaction, toujours le 2 janvier, la Grèce, Chypre et Israël ont signé un accord concernant le tracé du futur gazoduc EastMed dont une partie du tracé a été placée unilatéralement en zone maritime turque par l’accord Turquie-GUN du 7 novembre 2019.


Ces évènements méritent des explications :

Pourquoi la Turquie a-t-elle décidé d’intervenir en Libye ?

La Libye fut une possession ottomane de 1551 à 1912, date à laquelle, acculée militairement, la Turquie signa le Traité de Lausanne-Ouchy par lequel elle cédait la Tripolitaine, la Cyrénaïque et le Dodécanèse à l’Italie (voir à ce sujet mes deux livres Histoire de la Libye et Histoire de l’Afrique du Nord des origines à nos jours).
Depuis la fin du régime Kadhafi, la Turquie mène un très active politique dans son ancienne possession en s’appuyant sur la ville de Misrata. A partir de cette dernière, elle alimente les groupes armés terroristes sahéliens afin d’exercer un chantage sur la France : « Vous aidez les Kurdes, alors nous soutenons les jihadistes que vous combattez »…
A Tripoli, acculé militairement par les forces du général Haftar, le GUN a demandé à la Turquie d’intervenir pour le sauver. Le président Erdogan a accepté en échange de la signature de l’accord maritime du 7 novembre 2019 qui lui permet, en augmentant la superficie de sa zone de souveraineté, de couper la zone maritime économique exclusive (ZEE) de la Grèce entre la Crête et Chypre, là où doit passer le futur gazoduc EastMed.

En quoi la question du gaz de la Méditerranée orientale et celle de l’intervention militaire turque en Libye sont-elles liées ?

En Méditerranée orientale, dans les eaux territoriales de l’Egypte, de Gaza, d’Israël, du Liban, de la Syrie et de Chypre, dort un colossal gisement gazier de 50 billions de m3 pour des réserves mondiales de 200 billions de m3 estimées. Plus des réserves pétrolières estimées à 1,7 milliards de barils de pétrole.
En dehors du fait qu’elle occupe illégalement une partie de l’île de Chypre, la Turquie n’a aucun droit territorial sur ce gaz, mais l’accord qu’elle a signé avec le GUN lui permet de couper l’axe du gazoduc EastMed venu de Chypre à destination de l’Italie puisqu’il passera par des eaux devenues unilatéralement turques… Le président Erdogan a été clair à ce sujet en déclarant que tout futur pipeline ou gazoduc nécessitera un accord turc !!! Se comportant en « Etat pirate », la Turquie est désormais condamnée à s’engager militairement aux côtés du GUN car, si les forces du maréchal Haftar prenaient Tripoli, cet accord serait de fait caduc.

Recep Tayyip Erdoğan, Président de la République de Turquie

Comment réagissent les Etats spoliés par la décision turque ?

Face à cette agression, laquelle, en d’autres temps, aurait immanquablement débouché sur un conflit armé, le 2 janvier, la Grèce, Chypre et Israël ont signé à Athènes un accord sur le futur gazoduc EastMed, maillon important de l’approvisionnement énergétique de l’Europe. L’Italie, point d’aboutissement du gazoduc devrait se joindre à cet accord.
De son côté, le maréchal Sissi a déclaré le 17 décembre 2019 que la crise libyenne relevait de « la sécurité nationale de l’Egypte » et, le 2 janvier, il a réuni le Conseil de sécurité nationale. Pour l’Egypte, une intervention militaire turque qui donnerait la victoire au GUN sur le général Haftar représenterait en effet un danger politique mortel car les « Frères musulmans », ses implacables ennemis, seraient alors sur ses frontières. De plus, étant économiquement dans une situation désastreuse, l’Egypte, qui compte sur la mise en chantier du gazoduc à destination de l’Europe ne peut tolérer que ce projet, vital pour elle, soit remis en question par l’annexion maritime turque.

Quelle est l’attitude de la Russie ?

La Russie soutient certes le général Haftar, mais jusqu’à quel point ? Quatre grandes questions se posent en effet quant aux priorités géopolitiques russes :

1) La Russie a-t-elle intérêt à se brouiller avec la Turquie en s’opposant à son intervention en Libye au moment où Ankara s’éloigne encore un peu plus de l’OTAN ?
2) A-t-elle intérêt à voir la mise en service du gazoduc EastMed qui va fortement concurrencer ses propres ventes de gaz à l’Europe ?
3) Son intérêt n’est-il pas que la revendication turque gèle la réalisation de ce gazoduc, et cela, pour des années, voire des décennies, compte tenu des délais impartis aux cours internationales de justice ?
4) A-t-elle intérêt à affaiblir le partenariat qu’elle a établi avec la Turquie à travers le gazoduc Turkstream qui, via la mer Noire, contourne l’Ukraine et qui va prochainement être mis en service. ? D’autant plus que 60% des besoins en gaz de la Turquie étant fournis par le gaz russe, si Ankara pouvait, d’une manière ou d’une autre profiter de celui de la Méditerranée orientale, cela lui permettrait d’être moins dépendante de la Russie…ce qui ne ferait guère les affaires de cette dernière…

Et si, finalement, tout n’était que gesticulation de la part du président Erdogan afin d’imposer une renégociation du Traité de Lausanne de 1923 ?

La Turquie sait très bien que l’accord maritime passé avec le GUN est illégal au point de vue du droit maritime international car il viole la Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer (CNUDM) que la Turquie n’a pas signée. Cet accord est également illégal au regard des Accords de Skrirat du mois de décembre 2015 signés sous les auspices des Nations Unies et qui constituèrent le GUN car ils ne donnent pas mandat à son chef, Fayez el-Sarraj, de conclure un tel arrangement frontalier. De plus, n’ayant que le Qatar pour allié, la Turquie se trouve totalement isolée diplomatiquement.
Conscient de ces réalités, et misant à la fois sur l’habituelle lâcheté des Européens et sur l’inconsistance de l’OTAN effectivement en état de « mort cérébrale », le président Erdogan est soit un inconscient jouant avec des bâtons de dynamite soit, tout au contraire, un calculateur habile avançant ses pions sur le fil du rasoir.
Si la seconde hypothèse était la bonne, le but de la Turquie serait donc de faire monter la pression afin de faire comprendre aux pays qui attendent avec impatience les retombées économiques de la mise en service du futur gazoduc EastMed, qu’elle peut bloquer le projet. A moins que l’espace maritime turc soit étendu afin de lui permettre d’être partie prenante à l’exploitation des richesses du sous-sol maritime de la Méditerranée orientale. Or, pour cela, il conviendrait de réviser certains articles du Traité de Lausanne de 1923, politique qui a déjà connu un début de réalisation en 1974 avec l’occupation militaire, elle aussi illégale, mais effective, de la partie nord de l’île de Chypre.
Le pari est risqué car la Grèce, membre de l’OTAN et de l’UE et Chypre, membre de l’UE, ne semblent pas disposées à céder au chantage turc. Quant à l’UE, en dépit de sa congénitale indécision, il est douteux qu’elle acceptera de laisser à la Turquie le contrôle de deux des principaux robinets de son approvisionnement en gaz, à savoir l’EastMed et le Turkstream.

*Bernard Lugan : contributeur invité

Source : http://bernardlugan.blogspot.com

Iran-USA : l’élimination de Soleimani, “acte de guerre direct de Washington contre un État souverain”

Par Caroline Galactéros*

Après moi le déluge“. Ce pourrait être le prochain tweet de Donald Trump. Car les vraies motivations et calculs du président américain pour décider de l’assassinat du général Soleimani commandant la Force Al-Qods des Gardiens de la révolution iraniens, et au passage de Abou Mahadi al Muhandis, numéro deux de la milice chiite Kataeb Hezbollah (l’une des composantes principales des unités de mobilisations populaires irakiennes que contrôlait le Général Soleimani) ne sont pas forcément, et en tout cas pas uniquement, celles que l’on croit. Ses calculs se révèleront-ils justes in fine ? Nul ne peut aujourd’hui le dire. Il est en revanche possible de tirer un certain nombre d’enseignements de cette attaque.

ATTAQUE CONTRE UN ÉTAT SOUVERAIN

C’est la première fois depuis longtemps que l’Amérique supprime, non un terroriste paria ou un has been comme Obama a tué Ben Laden en 2011 ou Trump lui-même a fait supprimer Al Baghdadi en 2019. Comparaison n’est ici pas raison. Qassem Soleimani était un membre éminent des forces armées officielles de la République islamique d’Iran, donc de l’appareil d’État. Il travaillait à visage découvert pour la puissance et l’influence de son pays.

Son élimination est donc, sans équivoque aucune, un acte de guerre direct de Washington contre un État souverain, non une attaque opportuniste contre un homme ordinaire ou en rupture de ban, que l’on peut mener car l’occasion s’en présente, mais, à travers lui, une agression de très forte portée symbolique contre une nation traitée comme ennemie, et aussi contre une autre nation, prétendument amie celle-là : l’Irak. C’est un peu comme si Téhéran venait d’assassiner le chef d’état-major des armées américaines. On ne fera pas l’injure de jauger l’intelligence de cette décision : frapper l’État et le pouvoir iraniens en leur cœur en éliminant un héros de la guerre Iran-Irak qui incarnait la résistance opérationnelle victorieuse et pleine de panache face au “Grand Satan” et en faire ipso facto et à jamais un martyr : bien joué…

Dans la foulée de ce mémorable succès, un déluge de fake news s’est naturellement abattu sur la presse américaine : Soleimani était “un meurtrier de masse, responsable de la mort de centaines de soldats américains depuis 2003 grâce à sa tactique popularisée des IED…. Il aurait le sang des 500 000 morts syriens sur les mains…“, l’Amérique étant naturellement, quant à elle, et comme chacun sait, le parangon de la paix internationale… N’en jetons plus ! Cette rhétorique est aussi ridicule qu’indécente. Si c’était son homologue américain, britannique, israélien ou français que l’Iran avait neutralisé, le caractère illégal et extraterritorial de cette élimination n’en serait pas moins avéré. Le Général Soleimani faisait son travail, très exactement comme ses pairs étrangers. Il ne déstabilisait pas le Moyen-Orient en cherchant à y promouvoir l’influence iranienne sauf à penser que la domination écrasante des monarchies du Golfe et de leurs supplétifs islamistes radicaux qui mettent à feu et à sang la région depuis plus de vingt ans, sont des éléments de stabilité. Ce renversement pur et simple des faits qui mise sur l’ignorance et le grégarisme des foules occidentales tient du cynisme le plus achevé.

Le terrorisme qui frappe nos concitoyens et noyaute nos sociétés n’est pas chiite mais sunnite. Qassem Soleimani, figure éminente du courant conservateur et militariste du régime iranien, menait une guerre d’influence comparable à celle que nos nations occidentales – au premier chef desquelles les Etats-Unis – conduisent dans le monde entier sans que personne ne s’en offusque alors que des régions entières en font les frais et sont déstabilisées à un titre ou à un autre. Depuis la nuit des temps, chaque pays avance ses intérêts, à plus ou moins n’importe quel prix, surtout s’il se croit au-dessus des lois internationales. Il en va de même de tous les services secrets de tous les États du monde, qui travaillent presque toujours dans l’illégalité ou sous double visage. L’illégalité de l’assassinat du Chef d’Al-Qods ne tient donc pas à sa personne, mais à la méthode (décision unilatérale, sans aucun mandat onusien ni aucune concertation des alliés, etc…) et au total mépris de la souveraineté irakienne qu’elle a manifesté. Ce n’est donc pas l’Iran qui déstabilise le Moyen-Orient, ce sont les Etats-Unis, qui sont passés maitres en cette manœuvre depuis des décennies et ne supportent pas qu’on les contre.

Funérailles du général Soleimani

LES OBJECTIFS DE L’ATTAQUE

Quelle que soit la fureur et les délires de la guerre de la communication, l’avenir dira si le calcul politique de Donald Trump en autorisant cette opération aura été payant. Une chose est d’ores et déjà certaine : cette nouvelle répétition des erreurs tactiques et stratégiques américaines depuis près de vingt ans aura de dramatiques conséquences régionales et globales.

Car l’élimination du Général Soleimani et du numéro deux de la principale milice chiite irakienne a deux objectifs principaux qui n’ont que peu à voir à mon sens avec une préoccupation altruiste pour la stabilité du Moyen-Orient :

A – C’est un piège anti-Démocrates. La vraie cible de Donald Trump est là. En plein impeachment, le président en campagne ressoude le pays autour de lui et oblige ses adversaires démocrates à suivre son élan de mâle alpha sous peine de passer sinon pour des antipatriotes, des faibles… et de perdre les soutiens financiers saoudien et même qatari primordiaux pour leur campagne présidentielle.

De ce point de vue, même si le camp démocrate essaie de discréditer la décision présidentielle, l’assassinat de Soleimani est une très bonne opération de politique intérieure. Donald Trump vient de montrer à son électorat que l’Amérique était forte et qu’il incarnait seul cette force. Au moment précis où tout est fait pour l’abattre, où ses adversaires essaient de le noyer sous d’interminables et médiocres procédures, lui garde le bon niveau, assume ses responsabilités de gendarme du monde et s’occupe de la sécurité de l’Occident tout entier en supprimant sans autre forme de procès un fauteur de troubles redoutable. Le caractère primaire du raisonnement ne laissera jamais d’étonner : l’Amérique ne serait forte que lorsqu’elle fait la guerre ? Pourtant elle les perd toutes… Comme vient de le redire candidement le secrétaire d’Etat Mike Pompeo, “ne rien faire revient à se montrer faible” ? Donc on fait n’importe quoi… Un ange passe, mais le Président, après l’attaque, n’oublie pas de tweeter… un drapeau américain !

Il ne faut toutefois pas oublier que cette déclaration de guerre à l’Iran, quelles que soient les formes prises, correspond aussi à ce que veulent, attendent et préparent le Pentagone et la CIA depuis des années. Ainsi, Donald Trump, qui à bien des égards est prisonnier depuis plus de deux ans de la Maison Blanche et du Deep state américain, entre ici en convergence objective avec eux. Peut-être pour la première fois. Et c’est là encore un bon calcul politique dans la perspective de la présidentielle de novembre prochain.

B – Cette action illégale et extraterritoriale traduit aussi une nouvelle crispation de l’Empire en déroute, qui veut forcer les Européens à se réaligner sur ses oukases et à renoncer à toute velléité d’indépendance par rapport à Washington (indépendance par rapport à l’OTAN ou énergétique, pour ne citer que ces deux aspects). 

Les États-Unis ont finalement compris que, plus de quinze ans après leur invasion de l’Irak, le pays était en passe de leur échapper et de passer définitivement sous tutelle iranienne après l’échec des manifestations de la jeunesse irakienne reprise en main par le général Soleimani en personne. L’homme incarnait leur échec. Il fallait d’urgence reprendre l’Irak à l’influence de Téhéran et, avant qu’il ne soit trop tard, faire rebasculer la situation à leur avantage. C’était du moins le plan…

En tuant Soleimani, ils ouvrent cependant à l’Iran le monde entier comme théâtre de représailles et globalisent l’affrontement en le sortant de sa logique régionale. Ils impliquent potentiellement tous leurs alliés en leur demandant de choisir : “Avec nous ou contre nous”. On se croirait en septembre 2001. Vous êtes contre notre approche ? Vous êtes donc pour le terrorisme ! Qui osera alors désobéir ? Mike Pompéo estime d’ailleurs que l’Europe s’est globalement montrée “inutile” dans le lancement de l’opération. La règle sur les doigts que nous tendons piteusement comme d’habitude.

Plus largement, l’assassinat de Qassem Soleimani est un nouvel exemple de l’extraterritorialité américaine et du mépris souverain dans lequel l’Amérique tient le reste du monde, la Charte des Nations Unies, le droit international, les outils du multilatéralisme et toute limite légale ou légitime mise à sa volonté de puissance.

Or, toute l’histoire des relations internationales démontre que l’approche punitive, la diabolisation, les sanctions et les attaques unilatérales sont toujours politiquement contreproductives. On ne coupe jamais ainsi une population de son régime, aussi dur et inique fût-il, car le chantage est une pratique insupportable à tout peuple dont l’âme est souveraine. L’avilissement moral et culturel des nations européennes, la faillite de l’idée même de la souveraineté en Europe, leur ont fait croire que l’on pouvait acheter les consciences et les comportements politiques partout dans le monde, par l’argent, l’intimidation, la prise en otage sécuritaire ou économique d’un peuple pour le contraindre à lâcher ses gouvernants. C’est une illusion post moderne et un calcul qui se révèlent immanquablement faux (Irak, Syrie, Libye, Russie, Iran…). La répétition entêtée de cette approche manifestement perdante laisse songeur : soit on ne comprend rien, soit on veut que la situation s’envenime, ce qui est bien plus probable.

Par ailleurs, la recherche de la guerre, de son prétexte, de son occasion, reste une quête permanente des administrations américaines démocrates comme républicaines, à de très rares exceptions près, et jamais très longtemps. Les États-Unis confondent la guerre et la vengeance. Ils ne font pas de compromis, n’estiment que la force et cherchent l’escalade avec une lanterne. Ils s’imaginent que la riposte à une blessure de souveraineté ne vaut que pour eux. Mais les États et les peuples, mis à part peut-être certaines nations européennes émasculées et repentantes, ont tous les mêmes réflexes presque reptiliens de regroupement et de résistance ! Une attaque spectaculaire et inique qui met leur pouvoir politique en danger les soude. Ce fut le cas des attentats du 11 septembre 2001 qui permirent à George W. Bush de lancer une formidable “guerre contre la terreur” mais aussi d’engager une opération de contrôle intérieur sans précédent au nom de la lutte antiterroriste.

Cette fois-ci, la séquence a été la suivante :

  1. Mai 2018 : Sortie unilatérale des Etats-Unis du JCPOA
  2. Pusillanimité puis alignement de l’Europe sur les orientations américaines
  3. Echec d’INSTEX, le “mécanisme européen” de contournement des sanctions américaines contre l’Iran mis en place en janvier 2019 mais jamais en musique
  4. Mai 2018 : Transfert de l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem
  5. Mai-août 2019 : Crise du détroit d’Ormuz
  6. Octobre 2019 : Occupation du Golan Syrien par Israël (feu vert de DT en mars)
  7. Septembre 2019 : Reprise des opérations d’enrichissement par Téhéran
  8. 27 décembre 2019 : Mort d’un Contractor américain en Irak
  9. 29 décembre : Mort de 25 miliciens chiites en Irak
  10. 31 décembre : Attaque de l’ambassade américaine à Bagdad
  11. 2 janvier 2020 : Frappe de drone américain en plein Bagdad sur le convoi du général Soleimani
  12. 3 janvier : Nouvelle série de frappes américaines sur les Unités de Mobilisation Populaires irakiennes

(Démentie à ce jour par l’armée irakienne)

UNE FAUTE TACTIQUE 

Le peuple iranien, que l’on pouvait croire en partie las de la poigne du régime et de l’échec de l’ouverture du pays à la coopération internationale, est désormais rassemblé derrière ses dirigeants politiques militaires et religieux. Il a compris combien la menace américaine était concrète. Le parlement Irakien vient de voter le départ des troupes américaines qui étrangement se renforcent de 3 500 marines prudemment déployés pour l’heure au Koweit. Le pouvoir de Bagdad et la rue irakienne, majoritairement chiite, vont coller à Téhéran perçu de nouveau comme leur protecteur ultime. Les leaders politiques et religieux iraniens et irakiens (notamment le grand Ayatollah Ali Sistani) sont de nouveau en situation d’idylle forcée, et le peuple va suivre bon gré, mal gré.

Rappelons en effet que c’est en Irak que la confrontation irano-américaine est la plus directe et la plus forte. L’Irak va donc revenir dans le camp iranien. L’élimination du Commandant de Al-Qods et les frappes contre les plus puissantes milices chiites signent l’annihilation de tous les efforts américains pour désolidariser ce pays stupidement abandonné, par anti saddamisme primaire, aux chiites en 2003 et donc à l’influence iranienne. Les Iraniens voulaient que la rue irakienne rentre chez elle et que les troupes américaines s’en aillent ? Washington vient de les aider considérablement. Ils vont pouvoir ramener au bercail la jeunesse irakienne chiite qui semblait dans les récentes émeutes vouloir secouer le joug de Téhéran. Tel un “deus ex machina“, le Général Soleimani était lui-même récemment venu au cœur de Bagdad pour la ramener à la raison et désamorcer cette rébellion.

Même si Qassem Soleimani était la créature du Guide suprême Ali Khamenei et son instrument contre les modérés partisans de l’ouverture de l’Iran au monde occidental, le poids croissant des Gardiens de la Révolution, de la force al-Qods et de son chef sur le pouvoir politique et religieux comme au sein de l’appareil d’Etat iranien était devenu si fort au fil des années que certains pensaient que la mort du Guide suprême ouvrirait une phase de reprise en main militaire du régime théocratique. Paradoxalement, son assassinat constitue donc une baisse objective de pression sur les religieux. Sinon une bonne nouvelle, du moins l’occasion d’une reprise en main de “la créature” à travers une nouvelle figure de proue intransigeante, mais moins flamboyante et charismatique. Toutefois, Esmail Qaani, numéro 2 de la Force Al-Qods, immédiatement nommé par le guide suprême Ali Khamenei, est aussi un “dur” farouchement et ouvertement anti-américain depuis 2016. Continuité inquiétante, mais attendue. Le Général Qaani aura d’autant plus à faire qu’en tuant Soleimani, l’armée américaine ouvre tragiquement la porte à une résurgence en Irak de l’État Islamique dont le chef d’Al Qods était l’un des plus fervents et efficaces ennemis. Au-delà de l’écran de fumée jeté par Washington pour justifier son acte, c’est l’Irak qui est désormais de nouveau livré sans états d’âme au véritable terrorisme, celui de l’Islam sunnite radical d’al-Qaeda et de Daech. C’est l’aveu d’une convergence d’intérêt tactique entre USA et l’État islamique contre Téhéran (et cela explique d’ailleurs aussi les accords passés par Washington avec les Talibans afghans et le blanc-seing donné à Erdogan en Syrie et désormais en Libye) et d’une claire indifférence américaine pour le sort des populations civiles locales.

Il faut en effet relever la concomitance de l’opération américaine avec l’offensive turque lancée au même moment en Libye au secours du gouvernement légal de Tripoli, même s’il est à ce stade prématuré d’en tirer de claires conclusions. A son habitude, Erdogan avance ses pions sur tout l’échiquier et se sert de la concentration américaine sur l’Iran pour mener sa barque vers la Tripolitaine et gêner à la fois Moscou et Téhéran qui soutiennent le Maréchal Haftar aux côtés de l’Arabie saoudite – des Émirats arabes unis, de l’Égypte. On ne peut que redouter que la situation ne s’aggrave considérablement avec ce nouvel entrant officiel en appui du pouvoir officiel de Sarraj, sans représentativité populaire et fragilisé par sa compromission avec les milices islamistes. La stabilisation de la Libye n’est pas pour demain.

L’assassinat du général Soleimani aura donc été une faute tactique majeure à l’impact stratégique potentiellement dévastateur. L’opération américaine précipite en effet ce que l’Amérique redoute le plus : la consolidation de l’axe russo-sino-iranien d’opposition à l’ordre occidental (cf. leurs manœuvres militaires récentes conjointes dans le Golfe persique), et renforce la lutte entre wahhabites et Frères musulmans. C’est aussi une illustration supplémentaire du caractère parfaitement inopérant du manichéisme et du moralisme cynique en relations internationales. On a changé de décennie, malheureusement pas d’état d’esprit. La nouvelle année pourrait être celle de tous les dangers. La guerre approche. Elle ne sera pas forcément ouverte, même si Israël n’attend qu’un feu vert américain, même discret, pour lancer des attaques décisives contre les installations nucléaires iraniennes.

Comment va riposter le pouvoir de Téhéran ? Probablement pas par des attaques frontales qui signeraient l’enclenchement d’une campagne aérienne dont il ne pourrait sortir militairement vainqueur. On peut redouter que le détroit d’Ormuz ne redevienne extrêmement dangereux, comme l’Irak, La Libye, la Syrie, le Liban et naturellement le malheureux Yemen. Bref, c’est toute la région qui replonge dans les abysses de la violence, sans parler du tragique fortifiant donné à Daech toujours en embuscade. Ce n’est que la suite logique d’une politique étrangère manichéenne et cynique faite d’anathèmes et d’injustice profonde et prisonnière d’un littéralisme qui n’a rien à envier à celui des religieux ultras que l’on dénonce comme rétrogrades ou obscurantistes.

QUELLES CONSÉQUENCES ?

En fait, tout va dépendre une fois encore largement de la posture russe et de l’arbitrage du président Poutine face au franchissement américain d’une ligne rouge. Pour Moscou, il ne s’agit pas tant de défendre Téhéran que d’empêcher l’Amérique de continuer à se moquer ouvertement du reste de la planète et d’annihiler les lambeaux d’une gouvernance mondiale en grande souffrance. C’est elle en effet, non l’Otan, qui est “en état de mort cérébrale” ! A l’instar de l’UE qui, en pleine crise de servilité aggravée, attendrait parait-il, “les instructions” de Washington pour savoir à quelle sauce nos sociétés pétrolières impliquées dans le chantier North Stream 2 seront dévorées du fait d’une nouvelle salve de sanctions américaines votées par le Congrès pour contrôler “au nom de la sécurité énergétique européenne” (sic !) la fourniture de gaz de l’Europe et lui imposer son GNL. On croit rêver….

Moscou prend ainsi le rôle de pivot dans la crise. La Russie est plus que jamais une puissance globale renaissante avec laquelle il faut compter et composer. Sans même évoquer le missile balistique hypersonique russe Avangard (annoncé le 27 décembre par le ministre de la défense russe), qui confère, comme d’autre nouvelles armes russes, une protection potentielle redoutable à ses protégés, on ne peut ignorer que le sort de l’Iran dépendra grandement du statut que va lui accorder Moscou dans cette guerre des signaux à l’échelle planétaire. Selon que le président Poutine condamnera l’opération américaine avec une grande vigueur ou en demi-ton, l’axe de puissance alternatif au troupeau occidental regroupé derrière la sanglante bannière de Washington prendra du muscle et du poids… ou demeurera susceptible d’aménagements. Le premier scénario serait désastreux pour Washington. Le second est plus probable, du moins à court terme. La Russie ne se considère pas comme une simple puissance régionale à l’instar de l’Iran ou de la Turquie, mais comme un acteur global. Elle n’a aucun intérêt à se trouver liée aux mésaventures iraniennes. Elle pratique une politique du dialogue maximal avec tous les acteurs, pour consolider son statut de médiateur et de protecteur de la légalité internationale. C’est d’ailleurs principalement la violation américaine caractérisée du droit international qu’elle a dénoncée après l’assassinat dans une déclaration prudente. Par ailleurs, en tant qu’ancien “Grand” et membre permanent du Conseil de Sécurité, Moscou a à cœur de maintenir un canal de dialogue sur un pied d’égalité avec Washington qui lui permet de briser le tête à tête humiliant pour elle de Washington et Pékin.

La France est elle aussi puissance nucléaire et membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Notre pays a en conséquence une responsabilité particulière dans le maintien de la paix et de la sécurité internationales. Nous devons donc, en toute logique, nous placer résolument aux côtés de l’Iran au nom de la légalité internationale et de la sauvegarde impérieuse du multilatéralisme dont les lambeaux demeurent les ultimes protecteurs de la sécurité collective internationale.

Notre réaction était attendue. C’est d’abord le président Macron en personne qui aurait dû réagir, non l’un de ses secrétaires d’État adjoints. Et puis surtout, au lieu de s’aligner une fois encore benoitement sur les positions américaines simplement indéfendables, il fallait nous désolidariser de cette rhétorique délirante sur le terrorisme iranien, commode défausse pour faire oublier l’alliance avec l’Arabie saoudite et le dramatique encouragement donné de nouveau à Daech. Il ne sert à rien de se lamenter sur notre aura perdue et notre influence internationale en déroute si l’on ne sait pas montrer notre indépendance de jugement et d’action et notre esprit de responsabilité en d’aussi graves circonstances. Si la France veut encore être prise au sérieux sur la scène du monde, nous n’avons qu’une réaction possible : dénoncer haut et fort cet assassinat extraterritorial et parfaitement illégal, un geste de guerre américain dont les motivations intérieures mettent en danger toute la région et au-delà l’équilibre international. La ficelle est si grossière qu’elle en devient insultante, même pour les plus complaisants des alliés américains. Surtout, elle porte un grave préjudice à l’atmosphère de respect minimal qui doit impérativement revenir pour espérer faire retomber la tension. Pour la France, le courage consiste donc à se désolidariser de l’escalade qui est bien américaine, au lieu d’appeler la force Al-Qods à cesser ses “activités déstabilisatrices” et l’Iran à “s’abstenir de toute escalade militaire susceptible d’aggraver encore l’instabilité régionale”

C’est le monde à l’envers ! Donald Trump vient de menacer Téhéran d’attaquer 52 cibles iraniennes pas uniquement militaires en cas de riposte à ses frappes meurtrières. Le conseiller militaire du Guide Suprême a lui fait preuve de retenue en prévenant que les représailles porteront exclusivement sur ces cibles militaires. C’est enfantin. C’est naïf. C’est mal connaitre son adversaire et l’acculer dangereusement. L’unilatéralisme belliqueux n’est pas acceptable car nous tous paierons le prix de l’aventurisme américain. Les croisades punitives ont fait la preuve de leur inefficacité depuis des lustres. Le président français a une occasion historique, comparable à celle du président Chirac en 2003, de montrer qu’il sait réfléchir et décider en toute indépendance, à long terme et pour les stricts intérêts nationaux de son pays. Il en va aussi de notre honneur. Il peut et doit initier immédiatement une coalition des nations de bon sens contre l’engrenage proposé par Washington et refuser tout alignement direct ou indirect, quelles que soient les pressions ou critiques. Si les Etats-Unis veulent s’engager dans une guerre, qu’ils en assument seuls la responsabilité ou trouvent des alliés serviles ou intéressés pour les suivre dans cette aventure inique. La France n’en sera pas. Peut-être est-il aussi grand temps d’aller à Téhéran rencontrer le Guide pour lui redire notre attachement à la paix et notre détermination à aider son pays. Et le faire.

*Caroline Galactéros, Présidente de Geopragma

Source : https://www.marianne.net/debattons/billets/iran-usa-l-elimination-de-soleimani-acte-de-guerre-direct-de-washington-contre-un

Maktoub

Maktoub 1, Le Billet du Lundi du 06/01/2020 par Ghislain de Castelbajac*

Fin 2003, puis en 2004, dans les montagnes d’Afghanistan, l’armée française tint Oussama Bin Laden dans son viseur. L’ordre de tir n’arrivera jamais de la part de l’Etat-major US de Bagram 2. D’autres occasions manquées émailleront la traque de l’ex ennemi public des Etats-Unis.

La décision du président Trump d’éliminer le Major Général Qassem Solemaini, commandant des forces Al-Qods iraniennes ainsi que l’irakien Abu Mahdi al Muhandis, chef de la phalange du parti de Dieu (Kataeb Hezbollah) à Baghdad par une frappe ciblée fut sans doute inspirée par un « FOMO », fear of missing out, lié au trauma du 11 septembre, occasion de tir que le président américain n’aurait pu laisser passer.

Les récentes attaques contre les intérêts américains dans le Golfe ainsi qu’en Irak justifièrent sur un plan purement opérationnel l’élimination de ces deux commanditaires directs, d’autant plus que le président Trump avait stoppé net en juin 2019 une opération de bombardement en représailles à l’attaque de navires pétroliers saoudien, norvégien et émirien près du détroit d’Ormuz, puis de l’attaque contre un drone américain, officiellement par peur de faire des victimes civiles et d’un engrenage avec l’Iran.

Mais le général Qassem Solemaini n’est pas Oussama Bin Laden ni Abu Bakr al Baghdadi. 

Il s’agissait d’un officier supérieur de l’armée iranienne ayant fait ses classes directement sur le terrain de la guerre Iran-Irak. Depuis une quinzaine d’années il avait largement concouru au retour de l’influence de la République islamique d’Iran sur la scène internationale en organisant et en formant des groupes paramilitaires au Liban, Irak et Syrie. Il avait contribué à la guerre contre Dae’ch et fut reçu par les troupes américaines à Kirkouk en 2014. 

Ses relations avec les kurdes étaient à l’image de celles qu’entretiennent les puissances régionales avec ce peuple sans Etat : après avoir maté une tentative de sécession kurdo-azéri dans le Nord de l’Iran aux débuts de la révolution, il arma les kurdes d’Irak vingt-cinq ans plus tard durant la guerre contre Dae’ch, et avait à ce titre de nombreux contacts formels ou informels avec des alliés de la France dans la région.

Fer de lance de la frange militaro-conservatrice du régime iranien, le général Solemaini était devenu une légende en Iran et pour une partie des populations chi’ites arabophones ou sunnites de Gaza, sous influence de la puissante confrérie des Frères musulmans.

Héraut des mostazafin, les déshérités du chi’isme et des courants fréristes à travers le monde, il était une sorte de Che Guevara moderne : populaire pour ses affidés et ses fans à l’étranger, mais symbole d’un interventionnisme militaro-affairiste, de la corruption et d’une répression sanglante pour des franges de plus en plus remontées de populations jeunes au Liban et en Irak qui subissent le joug d’un système d’influence iranien redevenu impérialiste. En Iran, les anciens étudiants de 1999 et les révoltés plus récents n’oublieront pas la répression sanglante soutenue par le général Solemaini, alors chef des Gardiens de la Révolution de Kerman.

Général Qassem Solemaini

L’administration américaine et ses alliés régionaux doivent donc s’attendre à des représailles, dont la trame était de toute façon déjà écrite tant ces deux impérialismes antagonistes sont voués à une confrontation plus ou moins directe, avec la bénédiction des deutéragonistes saoudiens et émiriens. 

Si l’armée régulière iranienne n’est pas en mesure de résister longtemps aux assauts combinés de frappes aériennes américaines et alliées, il est évident qu’une tentative d’invasion terrestre de l’Iran serait vouée à l’échec sur la durée. L’administration américaine tente de calmer le jeu, mais cette nouvelle tragédie d’Eschyle, auteur des Perses, met cette fois en accusation l’hubris non plus du fils du roi Xerxès mais celui d’un régime iranien trop sûr de lui, rejouant sous les lazzis une chorégraphie boiteuse entre conservateurs et réformistes. 

Hubris maintenant partagé par le président Trump, non qu’il ait agit dans la précipitation, mais plutôt que le palier que les Etats-Unis viennent de franchir font entrer le conflit dans une nouvelle inconnue.

Quoi qu’on en dise, l’administration américaine avait bien préparé le terrain : mains libres laissées à la Turquie en Syrie pour s’assurer de sa fidélité, remise des clés de l’Afghanistan aux Talibans qui, peu s’en souviennent, avaient enfoncé l’armée régulière iranienne sur ses flancs orientaux lors de la guerre irano-afghane de 1999, remotivation des alliés arabes du Golfe : le régime iranien est maintenant aux abois d’un containment et d’un encerclement toujours plus sévère.

La grande inconnue depuis la dénonciation du traité de non-prolifération nucléaire iranien par les Etats-Unis est maintenant le tempo et l’intensité des différentes phases de représailles et contre-représailles qui vont rythmer ces prochaines années avant que l’Iran ne soit en mesure d’atteindre la capacité de production nucléaire militaire.

Le pari risqué de l’administration Trump d’un « regime change » avant une hypothétique échéance nucléaire est un coup du « fou au fou » : montrer une détermination teintée de ruades tactiques et d’incartades médiatiques à un régime présenté comme fou car il aspire à la capacité nucléaire malgré l’embargo qui touche durement le peuple iranien.

L’Iran n’a que peu de ressources pour y parvenir, ni aucune intention de confrontation directe, nucléaire ou pas.

Seul Einstein prophétisa un épilogue funeste à un tel jeu, celui d’un ultimatum anonyme, menaçant de faire exploser une charge atomique acheminée clandestinement dans un grand port à bord d’un cargo civil. 

Pour le moment, sans avoir atteint le seuil nucléaire, le monde attend la réplique persane à la mort du général. Celle-ci sera aussi le baromètre de la santé et de la motivation des durs du régime.

*Ghislain de Castelbajac, membre fondateur de Geopragma

Notes :

1. C’est écrit

2. Emmanuel Razavi et Eric de Lavarène « Les ratés d’une traque »